CHAPITRE XVI
Conclusion.
De 1830 à 1882. — Chateaubriand. Lamartine. Alfred de Musset.
— Que M. Hugo n'est pas un inventeur; qu'il n'est jamais à la tête, toujours à la suite ; jamais créateur et maître d'une idée, mais toujours serviteur et héraut des idées du moment.
— Comment son influence véritable est nulle, eu dépit de sa popularité. Deux vers des Chdthïients. — Le Romantisme, le Naturalisme et la Démocratie. — De la place qu'il convient d'assigner à M. Victor Husro.
Notre lâche est maintenant remplie. « Ce que je voudrais avant tout, a dit Sainte-Beuve, dans son livre sur Chateaubriaiid et son groupe littéraire sous V Empire, ce serait de donner simplement des chapitres d'histoire littéraire, de les donner vrais, neufs, s'il se peut, nourris de toutes sortes d'informations sur la vie et l'esprit d'un temps encore voisin de date et déjà lointain de souvenir \ » C'est là aussi ce que nous avons essayé de faire, dans l'humble mesure de nos forces, en écrivant ces études sur Victor Hugo et son groupe littéraire sous la Restauration, et peut-être nous aura-t-il été donné de ne pas échouer complète-
1 T. II, p. 143.
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ment, grâce aux nombreux documents qui ont été si obligeamment mis à notre disposition. Si imparfait qu'il soit, il restera, du moins, de notre travail, quelques pages d'Alfred de Vigny, de Sainte-Beuve et de Victor Hugo lui-même, arrachées à l'oubli, quelques fouilles patientes, pratiquées dans les journaux d'autrefois, la vérité rétablie sur nombre de petits faits, assez peu importants en apparence, mais qu'il convient pourtant de ne point laisser dénaturer : altérés et travestis, les petits faits ne sont pas plus inoffensifs que ces petites pluies dont W^^ de Sévigné a dit dans l'une de ses lettres : « Ce sont les petites pluies répétées qui gâtent bien les chemins. »
Au moment de fermer ces pages, une dernière tâche s'impose à nous, et nous ne la déclinerons pas.
Depuis 1830, M. Victor Hugo n'a cessé de produire des œuvres nombreuses, considérables. Des Chants du Crépuscule à la Légende des Siècles, des Voix intérieures aux Châtiments, des Bayons et les Ombres aux Quatre Vents de Vesprit, des Misérables à. Quatre-vingttreize, du Roi s'amuse à Torquemada, il a multiplié ses publications, poésies^ drames, romans, avec une énergie et une continuité de travail qui commandent le respect. Voici bien des années qu'il a dit, dans les Contemplations :
Qui travaillait avant l'aurore Peut s'en aller avant le soir.
Le soir est venu et il travaille encore. Gomme Goethe et comme Chateaubriand, il a rempli toute sa
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journée. Tout ce qu'il avait en lui de force et de génie, de sentiments et de pensées, d'images et de couleurs, il a pu le traduire au dehors, donnant ainsi un complet épanouissement à ses merveilleuses qualités, — et aussi à ses énormes défauts.
Quel rang l'ensemble de cette œuvre étonnante lui assure-t-il parmi les poètes et les écrivains de notre temps?
M. Victor Hugo est le plus grand artiste en vers que la littérature française ait produit. Nul n'a manié la langue avec plus de force et d'habileté ; nul ne lui a fait rendre davantage et n'en a tiré des effets plus prodigieux. Le génie de l'exécution n'a jamais été poussé plus loin. Mais en poésie, comme en musique, il y a autre chose que l'exécution, autre chose que le doigté ; il y a l'âme ; et l'âme est presque toujours absente de la poésie de M. Victor Hugo, La poésie de Lamartine est plus haute et plus pure, plus intime et plus sincère. Elle n'éblouit pas, mais elle charme ; elle ne force pas l'admiration par le relief du style, la précision du dessin et l'éclat du coloris ; elle émeut et elle touche. On discutait un jour devant Rossini sur les mérites comparés de Beethoven et de Mozart. « Beethoven, dit Rossini, est le plus grand des musiciens ; oui, sans doute; mais Mozart, c'est la musique.» Ne pourrait-on pas dire de même : — Victor Hugo est un grand poète ; mais Lamartine, c'est la poésie.
Comment oublier, d'ailleurs, que c'est Lamartine qui a rapporté la poésie à la France après le siècle de Voltaire et le règne de l'abbé Delille, comme les
Bourbons lui avaient rapporté la paix et la liberté après les guerres de l'empire et le despotisme de la république ? Les Méditations ne sont pas seulement un livre immortel, elles sont une date dans notre histoire littéraire. Ce petit livre, publié sans nom d'auteur au mois de mars 1820, a fait une révolution dans la poésie. Avant lui^ on ne pouvait faire des vers, on ne pouvait en lire sans avoir sous la main le Dictionnaire de la Fable; c'est Lamartine qui a changé tout cela, qui a banni de la poésie les sentiments et les images du paganisme, qui lui a rendu ses titres et restitué son domaine : la nature et l'idéal, l'âme et Dieu.
A cette double supériorité d'avoir été un initiateur, alors que Victor Hugo n'était encore qu'un enfant, et d'être le poète de l'âme, alors que l'auteur des Orientales est surtout le poète de la forme, Lamartine en joint une troisième. Tandis que Victor Hugo, dans ses divers recueils, et même dans la Légende des siècles, n'a écrit que des pièces détachées, le chantre des Méditations et des Harmonies s'est révélé grand poète épique dans Jocelyn, cette épopée domestique, dont Victor de Laprade, le chantre de Pernette, a dit quelque part : « Je n'hésite pas, pour mon compte, à prononcer à côté du nom de Lamartine le nom divin d'Homère... Jocelyn est pour moi la plus haute expression de cette forme nouvelle et tout à fait chrétienne de l'épopée qui élève la vie privée, la vie de famille à la dignité de l'histoire, qui accorde aux destinées individuelles une large place dans la pein-
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ture des événemenls nationaux, qui ne prise pas moins l'héroïsme caché et l'intime développement de l'âme que la vertu militaire et la grandeur politique. Une telle poésie a seule le droit de dire, d'après l'antiquité : « Je suis la poésie humaine, et rien de ce qui « est humain ne m'est étranger*. »
Lamartine restera donc le premier poète du dixneuvième siècle. Yictor Hugo ne viendra qu'après lui, au troisième rang, parmi les écrivains de notre temps, car au-dessus de Victor Hugo et de Lamartine, il y a Chateaubriand. Voltaire a dit, au sujet de Corneille : « Les novateurs ont le premier rang à juste titre dans la mémoire des hommes. » Si nous faisons à Chateaubriand l'application de cette parole, d'une incontestable justesse, comment ne pas reconnaître que jamais gloire ne fut plus justifiée que la sienne, et que, dans notre siècle au moins, nul écrivain ne lui peut disputer la primauté ?
Le Gé7iie du Christianisme a relevé la religion dans les esprits, à l'heure même où le Premier consul relevait les autels dans les temples. Et en même temps qu'il ramenait à la vérité religieuse les esprits et les cœurs, il donnait le signal du retour à la vérité littéraire. La Bible vengée du sarcasme de Voltaire ; l'antiquité classique remise en honneur et Homère replacé à son rang ; l'attention ramenée sur les Pères de l'Église, sur ces hommes en qui se résume l'âge héroïque de la littérature chrétienne ; la supériorité
* Victor de Laprade, Essais de critique idéaliste, p. 275.
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des écrivains du dix-septième siècle sur ceux du dixhuitième hautement proclamée et invinciblement établie ; les chefs-d'œuvre des littératures étrangères admis au foyer d'une hospitalité plus large et plus intelligente ; l'art gothique réhabilité ; les nouveaux historiens de la France invités, par l'exemple même de l'auteur, à étudier avec un respect filial le passé de la patrie ; le système représentatif salué comme l'idéal des gouvernements chrétiens : tels sont les principaux services rendus aux lettres et à la société parle Génie du Ch7nstianisme. « Ce livre, a dit M. Léon Gautier, a enfanté et mis au monde le dix-neuvième siècle *. » « Toutes les nouveautés, a dit, de son côté, M. Nisard, toutes les nouveautés durables de la première moitié du dix-neuvième siècle, en poésie, en histoire, en critique, ont reçu de Chateaubriand ou la première inspiration ou l'impulsion décisive. Il a ouvert la marche... Il nous a donné des goûts qui sont devenus des sciences. Son admiration pour les beautés de l'architecture gothique a suscité l'archéologie chrétienne ^. »
Dans V Itinéraire, Chateaubriand a créé un genre, et il en a, du môme coup, donné le modèle.
On peut discuter sur la valeur des Martyrs j considérés comme épopée ^ ; on ne saurait contester ni la
* Portraits littéraires, par Léon Gautier, p. G.
2 D. Nisard, Histoire de la littérature française, t. IV, p. 503.
3 « Dans les Martyrs, M. de Chateaubriand a livré la plus grande bataille que le talent puisse livrer, la bataille épique ; il suffit à sa gloire de dire qu'il ne l'a pas perdue. » (Sainte-Beuve. Chateaubriand et son (irnvpe littéraire sous l'empire, t. II, p. 46.)
beauté ni la nouveauté de tant d'admirables peintures : le tableau du christianisme naissant, dans les catacombes de Rome, dans les vallons de la Grèce et les forêts de la Germanie ; les coutumes et les mœurs des barbares revivant pour la première fois avec leurs vraies couleurs ; le combat des Romains et des Franks, plein de flamme et de poésie, comme un chant d'Homère, plein de précision et de clarté comme un bulletin de Napoléon. Ces grandes et fortes pages étaient à la fois d'un poète et d'un historien : ce sont elles qui ont révélé sa vocation à l'autour des Récits mérovmgie7is *. A l'entrée de cette voie nouvelle, où vont s'engager, avec Augustin Thierry, Guizot, de Barante, Micholet, c'est encore Chateaubriand que nous apercevons ; là encore, il est l'initiateur et le guide.
Si Chateaubriand marche le premier dans toutes les directions, il n'en va pas de même de M. Victor Hugo. M. Nisard écrivait de lui, en 1836 : « M. Victor Hugo n'est jamais à ia tête, mais toujours à la suite; jamais créateur et maître d'une idée, mais toujours serviteur et héraut des idées du moment^. » Rien n'est plus
* Voy. la préface des Récits des temps viérovingiens, par Augustin Thierry, p. 28.
2 Victor Hugo en i836, Revue de Paris, t. XXV, p. 313. — Après plus de quarante ans, M. Victor Hugo n'a pas encore pardonné à son confrère M. Nisard cet article de 1836, Hier encore, il l'injuriait dans les Quatre vpnt$ de l'esprit, comme il l'avait fait déjà dans les Châtiments et dans YArt d'être grand-père, où il compare l'éminent historien de la littérature française à un hibou et à un âne:
Un âne qui ressemble à M. Nisard, brait, Et s'achève en hibou dans l'obscure forêt.
Avec M. Victor Hugo, pas de milieu : ou il faut tout admirer dans ses œuvres, comme une brute (William Shakespeare, p. 371) ; ou il faut se rési-
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vrai et nous en avons déjà fourni plus d'une preuve ; mais il sied d'y revenir, et, sur un point aussi décisif, de compléter la démonstration.
Victor Hugo, dans ses premières Odes, se refuse à donner place aux divinités du paganisme ; ses expressions et ses images sont chrétiennes ; il demande ses inspirations à la Bible, au lieu de les puiser aux sources d'Hippocrene, au ruisseau du Permesse et à la fontaine de Castalie. Cette réconciliation de la religion chrétienne et de la poésie, qui constitue la première phase du romantisme, n'est rien moins qu'une révolution ; mais lorsque parut le premier recueil de M. Victor Hugo, les Odes et poésies diverses, au mois de juin J822, cette révolution était consommée depuis deux ans par Lamartine et par les Méditations.
De 1822 à 1826, date du second recueil du poète, le triomphe des idées ultra-royalistes a son contre-coup dans le monde des lettres. Les chevaliers et les troubadours sortent des pages du Génie du Christianisme, tandis que les lutins et les sylphes s'échappent des pages de Trdby, Ce ne sont que joutes, castilles et pas d'armes; les fanfares sonnent, les ponts-levis s'abaissent, de toutes parts retentit le cri : Vamour des dames, la mort des héraux, louenge et pris aux chevaliers! C'est la seconde phase du romantisme,
g (M- k être traité de hbnu, d'àne et de gâte-sauces, ''omrae M. Nisard ; de u..in lujrribl.e, f'onime Gustave Planche; de gueux et de coquin, <"omme M. Louis Veuiilot ; d'idiot, romme Mgr de Ségur {les Chàtiin nts, l'Art d'êtce grand-père, les Quatre vents de l'eaprit, passirn.)- Que M. Hugo soit satisfait ; il a rêvé toute sa vie de ressembler à Napoléon l*»", et de lui aussi l'on peut dire ce que disait de l'empereur le prince de Talleyrand : « C'est un grand honime, mais un homme bien mai élevé. »
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celle qui a pour organe et pour centre la Muse française ^, — la phase moyen âge. Lamartine, ce poète spontané, qui puise en lui-même ses inspirations, ne fait pas à la mode nouvelle la concession d'un seul hémistiche. Victor Hugo, au contraire, écho sonore des bruits du dehors^, se fait le chantre de ce pseudomoyen âge ; il écrit son ode contre la Bande 7ioire, le Sylphe, Trïlby, le Chant du tournoi, les Beux Archers, la Bonde du Sabbat. Plusieurs de ces pièces sont charmantes ; quelques-unes même sont admirables. Pourquoi faut-il qu'ici encore, au lieu de de- > vancer le mouvement, Victor Hugo n'ait fait que le suivre ? Tout à l'heure, il venait après Chateaubriand et Lamartine ; cette fois, il vient après Chateaubriand... et Marchangy.
Avec l'année 18:27 commence la troisième phase du romantisme. Jusque-là, Victor Hugo a été romantique dans la pensée seulement, il est resté classique dans l'expression. A partir de 1827, il fait usage de la césure mobile et de l'enjambement. Mais, là encore, il n'a garde de venir le premier. Non seulement André Chénier, dans ses œuvres publiées en 1819, avait montré, avec quel merveilleux talent ! le parti que l'on pouvait tirer de l'alexandrin ainsi jeté dans un nouveau moule ; mais Alfred de Vigny, dès 1822 ^, s'était approprié, avec un rare bonheur, les procédés
1 Voy. oi-dessus, rhap. X, p. 326.
2 Mon âme aux^nille voix, que le Dieu que j';uloi-e Mit au ceoire de tout comme un écho sonore.
(^Les Feuilles d'aidoume.)
3 Poèmes, par A. de Vigny, 1822. Voy. surtout la Dryade, le Bain, etc.
du chantre de V Aveugle et de la Jeune captive. Il est, d'ailleurs, remarquable que Victor Hugo ne se soit avisé de ces libertés de rythme et n'ait donné une si grande importance à ces questions de facture qu'à la suite de sa liaison avec Sainte-Beuve, et après que ce dernier l'eut familiarisé avec Ronsard et les poètes de la Pléiade.
S'est-il, du moins, montré novateur dans la fameuse préface de Cromivell ? Ce n'est pas assurément en combattant les unités de temps et de lieu, après M^-i de Staël, Manzoni et Stendhal. Ce n'est pas non plus en proclamant la supériorité de Shakespeare sur Racine, plusieurs années après que Stendhal avait consacré à cette démonstration deux brochures retentissantes, et au lendemain du jour où les pièces du grand tragique anglais venaient d'obtenir, à Paris même, un succès éclatant. Il y a dans cette Préface une idée, — d'ailleurs éminemment fausse, — qui semble, au premier abord, être propre à M. Victor Hugo. D'après lui, le grotesque est une des beautés suprêmes du drame qui, loin de repousser les trivialités, doit les rechercher et en faire l'assaisonnement du sublime. Mais même cela n'était pas neuf ; ici, en effet, l'auteur de Cromwell ne faisait que copier l'auteur d'Hamlet ; et, en France même, est-ce que Népomucène Lemercier, quelque vingt ans auparavant, dans sa pièce de Christophe Colomb, — dont l'action commençait en Espagne et se dénouait en Amérique, ■ — n'avait pas entremêlé son drame de lazzis burlesques, tels que celui-ci :
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Je réponds qu'une fois saisi par ces coquins, On t'enverra bientôt au pays des requins ?
Sur quel terrain M. Victor Hugo s'est-il donc révélé novateur ? Est-ce au théâtre ? Sa première pièce, Hernani, a été jouée le 25 février 1830, quatre mois après le More de Venise d'Alfred de Vigny (24 octobre 1829), im an après rire?zri 7// d'Alexandre Dumas (11 février 1829). Et plus tard, Lucrèce Borgia, Angelo, Marie Tudor, n'ont fait que renchérir sur les drames à la suite desquels ils sont venus, dont ils imitent, en les exagérant encore, les déclamations et les monstruosités, et dont ils ne se distinguent que par ce souci du style qui n'abandonne jamais l'auteur des Odes et Ballades.
Est-ce dans le roman ? Le révérend Mathurin Lewis et le bon Nodier lui-même ont mis à la mode le genre frénétique : M. Victor Hugo écrit Han d'Islande, Bug- Jargal et le Dernier jour d'un condamné. Le moyen âge fait fureur, et aussi les romans historiques de Walter Scott : M. Victor Hugo écrit Notre-Daine de Paris. Eugène Sue obtient une vogue extraordinaire avec les Mystères de Paris et le Juif errant, deux romans humanitaires et socialistes. Vite, M. Victor Hugo prend la plume et écrit les premiers chapitres àes Misérables, roman socialiste et humanitaire, publié seulement en 1862, mais commencé dès 1846.
Lorsqu'il a fait paraître, en 1859, la Légende des siècles, on lui a fait honneur d'avoir créé un genre, d'avoir le premier composé de courts poèmes, de
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petites épopées, dont la succession forme une œuvre d'ensemble. Le malheur est que, dès 1829, Alfred de Vigny, dans ses Poèmes anciens et modernes, avait fait précisément ce que M. Yictor Hugo devait faire à son tour, — trente ans après lui \
On le voit, M. Victor Hugo ne saurait prétendre à ce premier rang, réservé à juste titre aux inventeurs. Et ce que M. Désiré Nisard écrivait en 1836, nous pouvons le redire en 1882 : « Je ne sais pas un de ses ouvrages dont la pensée lui soit propre ; je n'en sais pas un où il ait crié, le premier, du haut du mât de misaine : « Italie ! Italie !» Il a quelquefois exploité les découvertes d'autrui, mais il n'a jamais rien découvert^. »
Et parce que chez lui l'inspiration personnelle manque, parce que sa pensée n'est qu'un écho, c'est vainement que l'on chercherait dans ses livres cette spontanéité puissante, cette originalité vraie, cette émotion sincère, qui seules font les grandes œuvres. Les Châtiments mis à part, et quelques rares pièces exceptées, celles où, à vingt ans, il chantait ses jeunes et pures amours, et celles que lui a inspirées la mort de sa fille, dans tout le reste, c'est-à-dire dans vingt
1 Une des plus belles pages de la Légende des siècles, les Pauvres gens, est empruntée, pour le fond et pour un grand nombre de détails, à une pièce de M. Charles Lafont, publiée huit ans auparavant et intitulée : les Enfants de la morte. Sans doute, M. Victor Hugo a su tirer un merveilleux parti de la petite pièce blanche de M. Charles Lafont et il en a centuplé la valeur. Mais Temprunt n'en est pas moins incontestable, et il serait bien au grand poète de le reconnaître dans l'édition définitive de ses Œuvres. (Voy. les Légendes de la charité, par Charles Lafont, p. 101.)
2 Revue de Paris, année 1836, p. 313.
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recueils et dans la masse la plus énorme de vers que jamais poète ait entassée, vous trouverez des strophes superbes, des vers artistement ciselés, une langue poétique admirable ; vous n^y trouverez pas le frémissement de la passion, l'élan de l'enthousiasme, la voix de l'âme ou le cri du cœur.
M. Victor Hugo n'est pas de ceux qui, suivant le mot d'-im poète castillan qu'il cite lui-même quelque part *, parlent par la bouche de leur blessure, por la boca de su herkla. Est-il un seul de ses admirateurs qui ait jamais, en le lisant, versé une larme ? C'est pour cela que de bons juges, se méprenant d'ailleurs, à notre sens, sur l'infériorité relative d'Alfred de Musset, n'ont pas hésité à mettre le poète de la Nuit de mai et des Stances à la Mallbran au-dessus du poète des Orientales. Nous ne saurions, pour notre part, souscrire à une telle appréciation ; mais ce qu'il faut reconnaître, c'est qu'il y a, chez Musset, plus de tendresse et d'émotion, plus de passion et de douleur sincère, de vrais sanglots, des cris poignants et des accents immortels. Lorsque nous lisons M. Victor Hugo, nos yeux éblouis restent secs ; nous pleurons avec Alfred de Musset, parce que lui-même a pleuré.
Je disais tout à l'heure que les Châtiments devaient être mis à part. Ici, en effet, le poète n'est plus un écho ; sa passion est une vraie passion ; sa colère, une vraie colère ; sa haine, une vraie haine. Aussi le livre est-il violent jusqu'à la rage, brutal jusqu'au cynisme,
* Préface de Cro)ni':ell, p. 52.
injuste jusqu'à la folie ; mais violent, brutal et fou, il est vivant ! Cette fois, ce n'est plus un auteur qui écrit c'est un homme qui se venge ! Il est seulement fâcheux que le seul livre que M. Victor Hugo ait tiré de ses entrailles soit une œuvre de colère et de haine.
Un dernier mot.
En lui donnant le génie. Dieu n'a pas ménagé à M. Victor Hugo ses autres dons, la force physique, l'énergie de la volonté, la puissance du travail, la longévité. Né avec le siècle, le poète des Feuilles d'automne assiste vivant à son apothéose. Le jour où il est entré dans ses quatre-vingts ans, un demi-million d'hommes a défilé sous ses fenêtres. Les théâtres célèbrent à l'envi sa gloire ; on parle de lui élever des statues, sa popularité est inouïe. Mais tout cela, c'est l'éclat, c'est le bruit, c'est la parade. Où est l'influence ? Où est l'action exercée sur les imaginations, sur les âmes ? Chateaubriand a subjugué, dominé, enivré plusieurs générations. René a fait école ; il a marqué de son signe la jeunesse de la première moitié de ce siècle. Où est l'école de Bug-Jargal, de Claude Frollo, de Jean Valjean, des Travailleurs de la mer et de V Homme qui i^it ? Lamartine s'est emparé des femmes, des âmes tendres et rêveuses. Il a transfiguré le langage de l'amour: Victor Hugo s'est borné à renouveler la forme matérielle du vers. Aussi n'est-
il jamais arrivé à un de ses lecteurs de prendre ses poèmes pour confidents, d'y chercher l'expression de ses rêveries, de ses sentiments, de ses secrètes aspirations vers un idéal de tendresse, de beauté morale, d'espérance divine et de foi. A ce point de vue, Alfred de Musset, si incomplet, mort à quarante-sept ans, fini à trente, est entré plus avant dans le cœur de ses contemporains, et l'on pourrait en dire autant de George Sand et de Balzac.
Détail remarquable .! La popularité de M. Victor Hugo date de 1852, et elle a été depuis lors grandissant sans cesse ; elle est aujourd'hui à son apogée. Il semble donc que ce soit pendant ces trente années, qui vont du coup d'Etat à 1882, que l'influence du grand écrivain a dû se faire sentir. Il s'est produit, en effet, durant cetlc période, un changement total de nos goûts et de nos mœurs littéraires. Mais il se trouve précisément que ce changement est la négation absolue des doctrines, des programmes et des prétentions du poète. Le romantisme, dont il est resté le chef, a fait place au réalisme d'abord, au naturalisme ensuite. Or l'école réaliste et l'école naturaliste, qui copient grossièrement l'ignoble, qui érigent en doctrine qu'il n'y a de vrai que le laid. Je commun et le trivial, sont en tout l'opposé du romantisme et en particulier du procédé de M. Hugo, qui crée Quasimodo, Triboulet, Lucrèce Borgia, Gwynplaine, mais qui a bien soin de rendre poétiques leur laideur et leur difformité. L'auteur des Misérables est à ce point le contraire d'un réaliste, que, lorsqu'il a à peindre
un homme de police, il ne peut se défendre de l'idéaliser, et il fait de Javert un mouchard sublime !
Le succès du réalisme et du naturalisme est' d'ailleurs la conséquence logique, le corollaire naturel du triomphe, chaque jour plus accentué, deladémocratie. Eh bien, rien n'est plus contraire que l'esprit démocratique à la vraie tradition, au véritable esprit romantique, qui vit de souvenirs, de grandeur, d'exceptions, de tout ce qui n'est pas le niveau révolutionnaire.
L'influence du poète depuis trente ans a donc été absolument nulle. Si bruyante qu'ait été sa renommée, il n'aura exercé aucune action sur son temps. On a pu dire : le siècle de Voltaire. On ne dira jamais : le siècle de Victor Hugo. Le dix-huitième siècle, jusqu'au bout, jusqu'à Goblentz et sous léchafaud, est le commentaire vivant ou mourant de l'omnipotence voltairienne. Le dix-neuvième siècle, à dater du moment où il prend sa vraie et fatale direction, tourne le dos à la poésie des Odes et Ballades et des Voix intérieures, d'Bernani et d' Olympia.
Dira-t-on qu'il est difficile de concilier cette absence complète d'influence avec la popularité qui entoure le nom de M. Victor Hugo ? Eh ! mon Dieu ! cette popularité, il est facile d'en démêler les causes. Elle ne s'adresse pas à l'auteur des Feuilles d'automne et de la Légende des siècles; elle ne lui vient pas de ses lecteurs : ceux qui défilent aux grands jours sous ses fenêties et qui acclament son nom, ne lisent pas ses vers, ils lisent M. Zola. La popularité de M. Victor Hugo est tout simplement la récompense — ou le
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châtiment — des llatterios qu'il prodigue depuis trente ans au peuple et à Paris, la cité de lumière l Il encense la démocratie e1 la démocratie lui rend ses coups d'encensoir : voilà tout et cela ne tire pas autrement à conséquence.
Dans une des plus belles pièces des Châtiments, il nous montre Napoléon Y"" condamné à monter sur un tréteau devant la baraque du Deux-Décembre, et, entouré de pitres et de paillasses^, à battre pour eux la grosse caisse. N'est-ce pas là justement le rôle que les républicains font aujourd'hui jouer au poète, et à lui aussi ne pourrait-on pas adresser ces vers de V Expiation :
Te voilà dans leurs rangs ; on t'a, l'on te harnache,
Ils t'appellent tout haut grand homme, entre eux ganache * ?
Que M. Victor Hugo le sache bien, là ne sont pas ses vrais amis , ses vrais admirateurs. Ceux qui l'admirent véritablement, ce ne sont pas ceux qui exploitent son nom et sa gloire ; ce sont ceux qui oublient l'homme politique pour ne voir que le poète, ceux qui l'aiment encore, malgré tout, pour tant de beaux vers et de pages éloquentes, qui recherchent jusqu'aux moindres écrits de sa jeunesse et qui, après avoir fait la part équitable du bien et du mal dans son talent et dans ses œuvres, constatent, sans les réduire et sans les surfaire, ses titres à l'immortalité.
Le premier de tous est son respect de la langue. Il fut un temps où ses adversaires se plaisaient à le représenter comme un barbare qui foulait aux pieds toutes
1 Les Châtiments, liv. V, Xllt.
les règles. La vérité est que, dans ses plus grandes audaces, il a toujours obéi aux lois de la grammaire. Qu'il écrive en vers ou en prose, il est toujours de la plus irréprochable correction, et, à ce point de vue, son style est véritablement impeccable. Dans son Commentaire sur Corneille^ Voltaire a relevé, chez l'auteur du Cid, à tort quelquefois, il est vrai, de nombreuses incorrections. Qui entreprendrait un semblable travail sur l'auteur d'Hernani ne trouverait peut-être pas à signaler, dans toutes ses œuvres, une seule faute contre la langue.
Dans ses vers, faibles de sentiment et de pensée, qui ne viennent pas du cœur, mais de la tête, tout est forme et couleur. Mais quelle forme incomparable ! quel merveilleux coloriste! quelle imagination fut jamais plus riche et plus puissante? Notre littérature n'a pas de plus grand peintre ; elle n'en a pas qui ait déployé des qualités descriptives plus prodigieuses.
Au-dessous des grands poètes épiques, — Homère, Virgile, Dante, Milton, le Tasse, Goethe ; — au-dessous de ces maîtres du théâtre, — Corneille, Shakespeare, Racine, Molière, — qui ont fait marcher, agir devant nous, sur la scène, des êtres vivant de la vie humaine tout entière ; au-dessous des poètes lyriques qui nous ont livré leur âme, qui ont fait parler la portion divine du cœur humain, au-dessous de Lamartine, — j'allais dire aussi d'Alfred de Musset, — il y a encore une belle place pour celui qui a été le maître souverain du rythme et de l'image, et cette place ce sera celle de Victor Hugo.