‹ Victor Hugo avant 1830Chapitre 29 sur 46 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Les Orientales. — Le Dernier Jour d'un Condamné.

— Le Cénacle de 1829. — Marion de Lorme et Hernani.

Les premières éditions des Orientales. — Le Dernier Jour cVun Condamné. 1829 et 1832. Sainte-Beuve et la tête de mort dé Madame X. L'Ane mort et la femme guillotinée. — Le cénacle de 1829. Sainte-Beuve, Alfred de Vigny, Fontaney, Alexandre Dumas, Charles Nodier, Alfred de Musset, Ernest Fouinet, Gérard de Nerval, Eugène et Achille Devéria, Louis Boulanger, David (d'Angers). La Camaraderie. — Une lecture de Lamartine. ■ - Marion de Lorme et Zaïre. Le salon de M. Victor Hugo en 1829 et en 1882. — M. de Martignac. Le sept août mil huit cent vingt-neuf. Un article de la Revue de Paris. — Hernani ou l'Honneur castillan. Bulletins des premières représentations. Charles Magnin. Lettres inédites de Sainte-Beuve. — Parodies.

— Les Feuilles d'Automne. l^otre-Dame de Paris. — M. Victor Hugo en juillet 1830.

Paris, 21 décembre 1828.

Pour une fois que vous me grondez sur cent que je le mérite, vous êtes mal tombé, mon cher ami. Votre paresseux ami n'a pas été paresseux ce mois-ci, et s'il ne vous a pas écrit, ce n'est pas parce qu'il ne faisait rien, c'est parce qu'il faisait trop. Si je ne réponds pas aussi vite qu'il le faudrait à vos bonnes et aimables lettres, c'est parce que je travaille jour et nuit ;

et au lieu d'une lettre, vous aurez, le mois prochain, un volume de prose et un volume de vers.

Adieu, ne m'en veuillez plus. Lamartine vient de m'adresser une ode charmante, et je ne lui ai pas encore répondu. C'est que, en vérité, le temps et les plumes me font défaut, mais non la vieille et bonne amitié que j'ai pour vous et les vôtres.

Victor *.

Le volume de prose et le volume de vers dont Victor Hugo, à cette date de décembre 1828, annonçait la prochaine publication, étaient le Dernier jour cVun conda7nné et les Orientales.

Les Orientales parurent les premières, au mois de janvier 1829. Encore bien qu'elles n'aient point eu quatorze éditions en un mois, comme il a plu à l'auteur de l'affirmer ^, leur succès n'en fut pas moms des plus vifs. « A peine, lisons-nous dans V Annuaire historique de G.-L. Lesur /Jowr 1829, à peine avait-on mis au jour les Orientales de M. Victor Hugo, qu'il a fallu les tirer trois fois en quelques mois, à plusieurs milliers d'exemplaires '. » La seconde édition est du mois de février. 1^29 ; et la troisième du mois d'avril *.

Nulle part, le poète n'a déployé plus de souplesse, n'a manié le rythme avec plus d'habileté et fait faire à la langue de plus difficiles évolutions. Nulle part, surtout, il n'a prodigué des couleurs plus chaudes et plus éclatantes. Un rayon du soleil d'Orient éclaire et

1 Lettre de Victor Hugo à M. Adolphe de Saint-Valry.

2 Les Orientales, éditions Charpentier (1840), Fui-ne et 0> (1841). Voy. cidessus, ch. IX, p. 301.

S Annuaire kistorique unioeriel pour iS29, par C.-l. Lesur, p. 235. 4 Bibliographie de la FfdMe, année 1829.

ijl2 VICTOR HUGO AVANT 1830

brûle ces pages, qui ne pâlissent pas à côté des toiles de Decamps et d'Eugène Delacroix. On est ébloui, mais on n'est pas ému ; et lorsqu'on ferme le livre, on se surprend à se demander si les vers par lesquels s'ouvre le volume ne pourraient pas lui servir d'épigraphe :

La voyez-vous passer, la nuée au flanc noir, Tantôt pâle, tantôt rouge et splendide à voir,

Morne comme un été stérile ?

On croit voir à la fois, sur le vent de la nuit, Fuir toute la fumée ardente et tout le bruit

De l'embrasement d'une ville.

Dans ces strophes, merveilleuses de forme , on cherche en vain un sentiment qui aille au cœur, une pensée qui élève l'intelligence. En lisant les Orientales, on se rappelle involontairement ce que raconte quelque part le célèbre voyageur écossais James Bruce. Il montra un jour un poisson peint à un musulman. Celui-ci, après un moment de surprise, lui lit cette question : « Si ce poisson, au jour du jugement, se lève contre toi et t'accuse en ces termes : « Tu m'as donné un corps et point d'âme vivante, que lui répondras-tu?» Le poisson de M. Victor Hugo est admirablement peint, mais Vâjyie vivante où est-elle ? Au sortir de celte poésie, splendide à voir, mais pareille à un été stérile, on est bien près de regretter ces humbles pièces oi^i le vers est faible, oi^i l'image est froide et décolorée, mais où -le sentiment est pur et touchant : la Pauvre fille, de Soumet ; la Chute des feuilles, de Millevoye ; VAnge et VEnfant, de

^ viCTOH iilctO avant 1830 n.'}

Reboul. Fuyant le soleil qui darde sur lui ses rayons étincelants, le lecteur altéré va demander à la petite source qui se cache au fond du bois

Une goutte d'eau qu'on çeut boire.

Au mois de février 1829, en même temps que la seconde édition dos Orientales, paraissait, sans nom d'auteur, le Dernier jour rVun condamné.

En 1832, alors qu'un très vif mouvement d'opinion s'était produit dans la presse et à la Chambre des députés en faveur do l'abolition de la peine de mort, M. Victor Hugo s'empressa d'écrire une longue préface, où il déclarait que son ouvrage n'était rien moins que « la plaidoirie générale et permanente pour tous les accusés présents et à venir ; le grand point de droit de l'humanité, allégué et plaidé à toute voix devant la société, qui est la grande cour de cassation ; la question de vie et de mort, déshabillée, dénudée, dépouillée des entortillages sonores du parquet, brutalement mise au jour, et posée où il faut qu'on la voie, où il faut qu'elle soit, où elle est réellement dans son vrai milieu, dans son milieu horrible, non au tribunal, mais à l'échafaud, non chez le juge, mais chez le bourreau *. » Je ne sais si j'ai, tort, mais j'imagine que M. Victor Hugo ne s'est avisé de toutes ces belles choses qu'après coup, et que, en 1828, en écrivant son livre, il se proposait uniquement de faire œuvre d'art et de fantaisie. Voici, en effet, les quelques lignes qui

1 Préface de la o» édition, mars 1832.

se trouvent en tête de toutes les éditions de son ouvrage antérieures à 1832 :

Il y a deux manières de se rendre coQipte de l'existence de ce livre. Ou il y a eu une liasse de papiers jaunes et inégaux sur lesquels on a trouvt^ enregistrées une à une, les dernières pensées d'un misérable ; ou il s'est rencontré un homme, un rêveur occupé à observer la nature au profit de l'art, un philosophe, un poète, que sais-je ? dont cette idée a été la fantaisie, qui l'a prise ou plutôt s'est laissé prendre par elle, et n'a pu s'en débarrasser qu'en la jetant dans un livre.

De ces deux explications, le lecteur choisira celle qu'il voudra.

En composant le Dernier jour cVun condamné^ Yictor Hugo ne faisait donc point œuvre d'apôtre, maïs œuvre d'artiste, d'un artiste qui, selon sa constante habitude, suivait la mode du jour. Or, à ce moment, la mode était aux têtes de mort, aux squelettes et aux fantômes. C'était le temps où les amoureux se promenaient la nuit sous le balcon de leur belle, non une guitare, mais une tête de mort à la main. Le biographe de Sainte-Beuve, auquel nous empruntons ce trait de mœurs romantiques, ajoute : « Sainte- Beuve, environ vers ce temps, reçut la visite d'une jeune et illustre dame ; elle lui remit une tête de mort préparée pour l'étude. Le crâne scié formait couvercle et s'ouvrait sur charnière. Elle avait mis dedans une mèche de ses cheveux : « Vous remettrez cela à A***, dit-elle *. » Jules Janin, qui flairait le vent, lui aussi, et dont les débuts sont contemporains du Dernier jour d'un condamné, ne trouve rien de

1 Sainte-Beuve poète, par A. France, p. 12

VICTOR ULGO AVANT 1830 475

mieux, afin d'en assurer le succèS;, que de choisir pour sujet de son premier roman, de son malden speech, l'histoire d'une jeune fille qui meurt à la place de Grève, sous le couteau de la guillotine. Je m'empresse, du reste, de reconnaître que Jules Janin n'a jamais prétendu avoir fait une œuvre humanitaire en écrivant VAne mort et la Femme guillotinée. Son livre n'était même, à le bien prendre, qu'une critique de la littérature de cours d'assises et d'échafaud. Le spirituel écrivain n'était la dupe ni de son propre talent ni du génie de Victor Hugo, et il jugeait ainsi, dans la Quotidienne, le Dernier jour d'un cotidamné :

C'est à en. devenir fou. Ce livre, tout étincelant d'une atroce et horrible vérité, doit mettre à bout le peu d'émotions qui nous restent... Figurez-vous une agonie de trois cents pages ; figurez- vous un homme de style, d'imagination et de courage, un poète habitué à jouter avec les plus grandes difficultés de la langue et des passions, se plongeant par plaisir dans ces longues tortures , interrogeant le pouls de ce misérable , comptant les battements de ces artères, prêtant l'oreille à ce cœur qui se gonfle dans cette poitrine, et ne se retirant de l'échafaud que lorsque la tête a roulé. Tout ceci n'est-il pas de l'atroce? et puis ne s'agit-il pas d'un homme de sang? Que si, par hasard, vous avez egsayé un plaidoyer contre la peine de mort, je vous répondrai qu'un drame ne prouve rien. De grâce, vous nous faites trop peur. Trêve à ces tristes efforts ! Préservez-nous d'une vérité si dure. Permettez-nous encore de nous sentir hommes quelquefois, c'est-à-dire d'être assez bien organisés pour être émus par des beautés simples et naturelles, intéressés par une fable riante et jeune, attendris par des récits animés et vivement passionnés...

Il convient d'ajouter, pour être juste, qu'il y a,

dans le Dernier jour cVun condamné, des pages admirables, des tableaux d'un art achevé. A cette date de 1829, le talent du prosateur, chez Victor Hugo, est à la hauteur de son talent de poète. Ce double talent atteindra bientôt son apogée dans deux œuvres, publiées seulement en 1831, mais qui furent composées toutes les deux en 1830, les Feuilles cV automne et Noire-Dame de Paris.

Bayle remarque quelque part que chaque écrivain a dans sa vie son époque lumineuse, son moment plus favorable que les autres et vers lequel ses souvenirs aiment à se reporter. Ce moment doit être pour M. Victor Hugo l'année même où nous sommes parvenus, cette année 1829, où prennent place la publication des Orientales et du Dernier jour d'un condamné, la composition de Marion de Lorme, ^Heriiani, et de quelques-unes des plus belles pièces des Feuilles d'automne. Agé de vingt-sept ans, en pleine sève et en pleine gloire, il est le chef incontesté de l'école romantique ; il voit se presser autour de lui, dans le Cénacle nouveau qui a succédé à celui de 1824 *, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Charles Nodier, Ulric Guttinguer , Adolphe de Saint-Valry , Fontanéy ; Alcide de Beauchesne, qui écrira plus tard sur Louis XVII deux volumes, commentaire éloquent

1 Sur le Cénacle de 1824, \oy. ci-dessus, chapitre X.

VICTOR nUGO AVANT 1830 177

de l'odo de M. Yiclor Hugo sur le fils du roi-martyr ; Ernest Fouinet, « jeune écrivain de savoir et d'imagination », qui avait mis son érudition au service du poète des Orientales * / Emile et Antony Deschamps, Alfred de Musset, Victor Pavie, Jules de Rességuier , Gérard de Nerval , Alexandre Dumas ; et, à côté des poètes, les peintres et les sculpteurs, Louis Boulanger, Achille et Eugène Devéria, Eugène Delacroix et David d'Angers. David fait son médaillon et l'envoie, avec quelques autres, à Alfred de Vigny, qui le remercie en ces termes : « J'ai devant moi mes chères médailles. Mes yeux ne cessent de passer de la gloire à la gloire et de l'amitié à l'amitié, en allant de l'image de mon cher Victor à votre nom ^. » Achille Devéria fait son portrait, et à cette lithographie, qui attire la fouie à la vitrine de tous les marchands d'estampes, la Revue de Pains consacre aussitôt un article, dont j'extrais les lignes suivantes :

C'est peut-être la première fois qu'un portrait sur pierre ressemble autant à une peinture, et qu'un seul et même crayon a su produire à l'œil l'illusion de tant de nuances diverses. L'ensemble est plein d'agrément, d'éclat et saisit tout d'abord. La tête, haute et puissante, se détache en blanc sur un fond noir, et cette blancheur des parties saillantes du front et de la face l'ait ressortir davantage l'ardeur inextinguible et redoublée des yeux. A regarder de plus près, le modelé des joues est d'une exécution achevée. Il n'est pas jusqu'à la nuance lustrée de cette cravate de soie noire qui ne

1 Voy., dans les notes des Orientales, les nombreux fragments de poèmes orientaux traduits par Ernest Fouinet.

2 Do,vid d'Angers, par ÎM. Henry Jouin. t. I. p. 190.

478 VTCTOR HUGO AVANT iH'M)

se distingue du collet noir de l'habit, autant que la blancheur de la joue se sépare du blanc de ce gilet. La ressemblance est réelle et frappante ; l'expression de l'âme et du talent de M. Hugo ne l'est pas moins ; il semble qu'un rayon intérieur, un pâle éclair se brise, se reflète et joue sur les contours de ce front immense et de cette noble et grave figure. Il est impossible de ne pas faire reposer un glorieux avenir sur cette tête de vingt-sept ans. M. Devéria n'aurait su débuter, dans sa série de portraits contemporains, par une plus belle œuvre ni par un modèle plus digne i.

Sainte-Beuve, qui vient de terminer son choix des poésies de Ronsard, fait hommage au chef de la Pléiade romantique du bel exemplaire in-folio sur lequel avaient été pris les extraits, et le lui dédie par cette épigraphe :

Au plus grand inventeur lyrique que la poésie frariçaise ait eu depuis Ronsard,

le très humble commentateur de Ronsard.

Et sur cet exemplaire à grandes marges, Alfred de Vigny, Fontaney, Sainte-Beuve, Ulric Guttinguer, Alexandre Dumas, M°^^ Tastu, d'autres encore, inscrivent pieusement quelque strophe, quelque marque de souvenir^.

* Revue de Paris, 1829, t. VI, p. 272.

2 Je trouve, dans un article de M. Edouard Laboulaye, concernant le catalogue de la bibliothèque de M. Charles Giraud (Journal des Débats du 11 mars 1855), ces lignes charmantes: « Pour moi, si j'étais poète, je pousserais à l'enchère ou cette Imitation de Corneille, qui porte une dédicace de la main de l'auteur, ou ce beau Ronsard in-folio, offert à Victor Hugo par Sainte-Beuve. Ce livre qui porte sur ses marges des vers autographes de Victor Hugo, de Dumas, d'Alfred de Vigny, de Sainte-Beuve, d'Ulric Guttinguer, de M™» Amable Tastu. ce livre, sorti des mains de son véritable

YICTOH HUGO AVANT 1830 479

Pour ses jeunes disciples du Génaclo, Victor Hugo n'est pas seulement le maître, il est bien près d'être un dieu. Un des poètes du groupe, et non le moindre, assurément, lui dit :

Nous sommes devant vous comme un roseau qui plie ; Votre souffle en passant pourrait nous renverser *.

Aussi, toutes les fois qu'il daigne lire devant eux une ode ou quelque scène d'un drame inédit, avec quelle ferveur d'admiration, avec quels transports d'enthousiasme chacun de ses vers n'est-il pas accueilli! Pénétrons, à la suite d'un guide aimable et sûr, dans le salon de Charles Nodier, à l'Arsenal, un soir où Victor Hugo y récite des vers.

Quand Hugo, dit Mme Ancelot, dans ses intéressants souvenirs sur les salons de Paris, la tête inclinée et le regard sombre et soucieux, disait, de sa voix puissante dans sa monotonie, quelques strophes d'une belle ode sortie nouvellement de sa pensée, pouvait-on employer ces mots d'admirable ! superbe ! prodigieux ! qu'on venait d'user devant lui en l'honneur de quelque médiocrité ! C'était impgssible !

Alors il se faisait un silence de quelques instants, puis on se levait, on s'approchait avec une émotion visible, on lui prenait la main, et on levait les yeux au ciel ! La foule écoutait. Un seul mot se faisait entendre, à la grande surprise de ceux qui

maître, errant comme lui, n'est-il pas toute une histoire ? Où sont maintenant tous ces beaux rêves d'il y a vingt-cinq ans ? Quel vent a dispersé tous ces fidèles qu'unissaient la religion des lettres et l'amour de la poésie ? Où sont envolées tant d'espérances et tant d'amitiés? — Et cependant, si précieux que soit ce livre qui me rappellerait ma jeunesse, il en est un qui me serait plus cher encore : c'est un Nouveau Testament grec, qui porte un simple nom, mais c'est celui de Racine... »

1 Sainte-Beuve, les Consolations, sonnet à Victor Hugo.

480 VICTOR HUGO ayant 1830

n'étaient pas initiés, et ce mot retentissant dans tous les coins du salon, c'était :

— Cathédrale !

Puis l'orateur retournait à sa place ; un autre se levait et s'écriait :

— Ogive !

Un troisième, après avoir regardé autour de lui, hasardait :

— Pyramide d'Egypte !

Alors l'assemblée applaudissait et se tenait ensuite dans un profond recueillement ; mais il ne faisait que précéder, une explosion de voix qui toutes répétaient en chœur les mots sacramentels qui venaient d'être prononcés chacun séparément *.

Par cette scène, on peut voir à quel diapason était monté l'enthousiasme des adeptes du romantisme. Bien plus encore que celui de 1824, le Cénacle de 1829 était une école d'admiration mutuelle. Un esprit mordant et dur, Henri de Latouche, dans un article de la Revue de Paris ^^ intitulé la Camaraderie litté?'aire, se donna le malin plaisir de relever ce travers de M. Victor Hugo et de ses disciples. « Entre tout adepte, disait-il, rencontré par un autre adepte, il s'échange toujours un regard qui veut dire : Frrre, il faut nous louer!... Ces mutuelles compagnies d'assurances pour la vie des ouvrages ne sont attaquables, nous le répétons, que par leur influence sur l'avenir des lettres. Du reste, elles sont douces et commodes. Si elles nuisent à l'art, elles font peut-être le bonheur de l'artiste. Cette banque de vanité escompte les mérites futurs et permet de réaliser des jouissances

1 Les Salons de Paris. — Foijers éteints, pav M™* Ancelot, p. 123.

2 Ootobr» 1820.

VICTOR ITUGO AYANT 1830 181

qui sufOsonl aux exigences du moment. Des poiMes e7icamaradent des musiciens ; des musiciens;, des peintres ; des peintres, des sculpteurs. On se chante sur la plume et sur la guitare ; on se rend en madrigaux ce qu'on a reçu en vignettes ; on se coule en bronze de part et d'autre ; chacun peut, à l'heure qu'il est, se suspendre à sa cheminée et se constituer le dieu lare de son foyer. »

Pour jiistes et piquantes que fussent ces lignes, il faut bien reconnaître cependant que quelques-uns de ces camarades n'ont pas laissé de faire dans le monde un chemin assez glorieux. 11 faut reconnaître surtout que c'était une merveilleuse époque, — et dont nous sommes, hélas ! bien loin, — que celle où David d'Angers, le grand statuaire, pouvait écrire : « Hier, Lamartine a lu des vers chez Hugo. Il faisait presque nuit; cependant le ciel gardait encore une suffisante clarté. Lamartine s'était adossé à la fenêtre. Sa tête se détachait en silhouette sur le ciel qui lui servait de fond. Il semblait une statue de bronze, et parfois on eût dit qu'il allait prendre place parmi les astres *. »

* David d'Xngnrs, par M. Henry Jouin. t. î, p. JOO. — Notes aiUograplios de David. Quelques lignes plus loin, le statuaire ajoute : a Quand Lamartine est avec ses amis, il ne s'assied jamais comme les autres. Son corps a la souplesse du serpent et prend toujours des attitudes ondoyantes. »

A l'époque où eut lieu, dans le petit salon de la rue Notre-Dame-des-Ghamps, la lecture dont parle David (juin 1829), Victor Hugo écrivait Marion de Lorme. Commencée le 1er juin, la pièce était terminée le 24 du même mois, après vingt-quatre jours de travail, deux de plus que n'en avait mis Voltaire à composer Zaïre. Le poète lut son drame, qui s'appelait alors un Duel sous Richelieu, devant une réunion dont ne faisaient partie, cette fois, ni Lamartine, qui venait de retourner à Saint-Point * ; ni David, qui se disposait à partir pour aller voir Gœthe à Weimar, mais dans laquelle on remarquait Balzac, Alfred de Vigny, le baron Taylor, commissaire royal près le Théâtre- Français ; Sainte-Beuve, Soumet, Emile et Antony Deschamps, Alexandre Dumas, Charles Magnin, Eugène et Achille Devéria, Eugène Delacroix, Frédéric Soulié, Armand et Edouard Berlin, Alfred de Musset, Prosper Mérimée, Villemain, M«i« Tastu, etc.^

Aujourd'hui, sans doute, il arrive à M. Victor Hugo de faire des lectures devant ses nouveaux amis. L'un d'eux, et non le moins enthousiaste, M. Gustave Rivet, dans un livre intitulé : Victor Hugo chez lui, a pris soin de nous faire connaître ceux qui se réunissent, le soir, « dans le salon rouge », et « composent le

* Correspondance de Lamartine, t. IV, p, 242. 2 Yictor Hugo raconté, etc. ,t. II, p. 282.

VICTOli HUGO AVANT 1830 483

bataillon sacré et comme la garde d'honneur du MAITRE *. » Il m'a paru qu'il ne serait pas sans intérêt de mettre en regard des noms de ses auditeurs d'autrefois les noms de ses auditeurs d'à présent.

H. de Balzac.

Alfred de Vigny.

Baron Taylor.

Sainle-Beuve.

Alexandre Soumet.

Emile Deschamps.

Antony Deschamps.

Alexandre Dumas.

Charles Magnin.

Eugène Devéria.

Achille Devéria.

Eugène Delacroix.

Frédéric Soulié.

Armand Bertin.

Edouard Bertin.

Alfred de Musset.

Prosper Mérimée.

Yillemain.

M™e Tastu.

E. de Concourt.

Auguste Vacquerie.

Colonel Langlois.

Gustave Bivet.

H. de Lacretelle.

Emile Deschanel.

Antony Mérat.

Paul Meurice. Edmond Magnier.

Chiffart.

Régamey.

Donnât.

Ernest Blum.

Pierre Véron.

Ildefonse Bousset.

Théodore de Banville.

Tony Ré Villon.

Allain-Targé.

M«ie Adam.

Je laisse au lecteur le soin de se prononcer entre les deux listes, et je m'assure que M. Victor Hugo lui-

* Victor Hugo chez lui, p. 1 '

iSI VICTOR nUGO AVANT 1830

même doit se sentir plein de tristesse et d'ennui dans son « salon rouge », lorsqu'il compare

Aux hommes d'autrefois les hommes d'aujourd'hui.

Marion de Lorme fut reçue par acclamation au Théâtre-Français ; mais le ministre de l'intérieur, M. de Martignac, crut devoir interdire la pièce, en raison du rôle que l'auteur y faisait jouer à Louis XIII. M. Victor Hugo en appela du ministre au roi. L'audience demandée lui fut accordée sur-le-champ, a II reçut le lendemain matin, lisons-nous dans son autobiographie, un mot du duc d'Aumont, l'avertissant que Sa Majesté recevrait, le jour même, à midi, en audience particulière, « le baron Victor Hugo. » Il n'avait jamais pris son litre, et c'était la première fois qu'on le lui donnait V» M. Victor Hugo se trompe lorsqu'il dit qu'il n'avait jamais pris le titre de baron. Nous avons vu, dans notre précédent chapitre, qu'il l'avait pris au moins une fois^.

L'audience eut lieu au palais de Saint-Gloud, et se prolongea près de trois quarts d'heure. C'était le 7 août 1829. Le prince fut plein de bonne grâce et de bienveillance ; le poète, plein de franchise et de respect. Il a rendu compte de cette entrevue, une première fois, en 1839, dans la pièce des Rayom et des Ombres qui a pour titre le Sept août mil huit eent vingt-neuf ; une seconde fois, en 1864, dans le cha-

1 Victor Hwjo raconté, etc., t. II, p. :iS7

2 Voy. ci-dessus, p. 464.

VICTOR HUGO AVANT 1830 iSo

pitre Liv° do son autobiographie *. Ces deux récits, l'un en vers, l'autre en prose, tous deux d'une convenance parfaite, ont cependant le défaut d'avoir été composés longtemps après l'événement. Aussi le lecteur, curieux de connaître exactement la vérité sur Vaudience accordée par S. M. Charles X à M. Victor Hugo, fera-t-il bien de recourir à la Revue de Paris du mois d'août 1829 -, ofi il trouvera un compte rendu écrit au lendemain même de cette audience , et qui, bien que signé par le directeur de la Bévue, le docteur Louis Véron, est en réalité de Sainte-Beuve, ou plutôt de Victor Hugo lui-même, à qui Sainte- Beuve, ce jour-là, avait prêté sa plume. On lit, en effet, dans une Note laissée par l'auteur des Causeries du Lundi : « J'ai, en bien des cas, prêté ma plume à mes amis, en me mettant en leur lieu et place et en faisant ce qu'ils désiraient de moi. Par exemple : le récit de l'audience accordée par le roi Charles X à Yictor Hugo, récit inséré dans la Revue de Paris, est de moi ^ »

En quittant Saint-Gloud, l'auteur de Marion de Lorme avait respectueusement déposé aux mains du monarque \acte redoutable du drame, le Iy^ Après l'avoir lu, Charles X crut devoir maintenir la décision de ses ministres, et il faut reconnaître qu'elle n'était que trop justifiée par les circonstances du moment. N'était-ce pas le temps oi^i le roi était, dans la presse,

1 VicJor Hiiijo raconté, etc.. t. Il, p. 281.

2 Revue de Paris, 1829, t. V, p. 127.

3 Premiers lundis, par Sainte-Beuve, t. III, p. 3ii.

l'objet des plus violents outrages, et où VAlhnm publiait contre lui cet article odieux qui avait pour titre le Mouton enragé * ? Dans le Louis XIII du drame, caricature de celui de l'histoire ^ , dans ce roi qui se laisse gouverner par un prêtre, et qui ne pense qu'à la chasse, l'opposition n'eût pas manqué de voir une allusion à Charles X. Certes, cette allusion n'était point dans la pensée de l'auteur, alors encore roj^aliste ; mais de ses intentions certaine porlion du public aurait eu peu de souci, et elle eût infailliblement tourné la pièce contre le prince dont M. Victor Hugo avait célébré l'avènement par de si beaux vers ^.

Pour adoucir le refus qu'il était obligé d'opposer à la requête du poète, Charles X ne se contenta pas de bonnes paroles, il multiplia les marques de sa bienveillance. On lit dans le Moniteur du 12 août 1829:

L'intendant général de la maison du roi a fait souscrire,

1 L" auteur de l'article, M. Fontan, « un homme de plus de prison qxie de talent », fut poursuivi devant le tribunal de police correctionnelle de la Seine, et condamné le 24 juillet 1829.

2 Voy. Louis Xlll et Richelieu, par M. Marins Topin. L'auteur a parfaitement démontré que « Louis XIII n'avait pas été l'esclave couronné de Richelieu, mais bien son collaborateur actif, son ami reconnaissant et dévoué. »

3 Voici le jugement que portait, en 1836, sur le drame de Marion de Lorme, un écrivain ami de M. Victor Hugo, M. Jules Janin : « Marion de Lorme, c'est la réhabilitation de la courtisane ! Tous les personnages principaux, Richelieu, le terrible cardinal, Louis XIII, le roi si brave et de tant d'esprit, tous les seigneur3 de cette coup élégante qui allait être bientôt la cour du grand roi, sont sacriflés, devinez à qui? à Marion de Lorme, la courtisane ! Elle seule, dans tout ce drame ; elle a de l'esprit, elle a du dévouement, elle a du courage, elle a du cœur. Toute cette époque de l'histoire de France est misérablement sacrifiée à cette vile fille de joie... » Dictionnaire de la Conversation, 63" livraison, p. 197.

chez le libraire Charles Gosselin, à quinze exemplaires de la cinquième édition des Poésies de M. Victor Hugo, renfermant les Odes et Ballades et les Orientales, et au même nombre de la troisième édition des Poèmes de M. Alfred de Vigny, Ces exemplaires sont destinés aux bibliothèques particulières de Sa Majesté.

En même temps, le successeur de M- de Martignac au ministère de l'intérieur, M. de la Bourdonnaye, à peine entré en fonctions, écrivait à l'auteur de Marron de Lorme, pour lui annoncer que le roi lui donnait une nouvelle pension de deux mille francs, et non une nouvelle pension de quatre mille francs, comme le dit à tort M. Victor Hugo, qui enfle ici le chiffre de loffro, afin d'accroître d'autant l'honneur du refus. Il répondit, en effet, au ministre par la lettre suivante :

Monseigneur,

Je suis profondément touché des bontés du roi.

Mon dévouement au roi est, en effet, sincère et profond. Ma famille, NOBLE DÈS L'AN 1531, est une vieille servante de rÉtat. Mon père et mes deux oncles l'ont servi quarante ans de leur épée. J'ai moi-même peut-être été aussi assez heureux pour rendre quelques obscurs services au roi et à la royauté. J'ai fait vendre cinq éditions d\in livre où LE NOM DE BOURBON SE TROUVE A CHAQUE PAGE.

Monseigneur, ce dévouement est tout désintéressé. Il y a six ans, le feu roi daigna m'accorder, par ordonnance royale, et en même temps qu'à mon noble ami, M. de Lamartine, une pension de 2000 francs sur les fonds littéraires du ministère de l'intérieur. Je reçus cette pension avec d'autant plus de reconnaissance que je ne l'avais pas solhcitée.

Monseigneur, cette pension, si modique qu'eUe soit, me suffit. Il est vrai que toute la fortune de mon père, à peu

48S VICTOR HUGO ava:<t I83i)

près, est détenue sous le séquestre par le roi d'Espagne, contrairement au traité de 1814. Il est vrai que j'ai une femme et trois enfants. //. est vrai que je soutiens des veuves et des parents de mon nom. Mais j'ai été assez heureux pour trouver dans ma plume une existence honorable et indépendante. C'est pourquoi cette pension de 2000 francs, qui m'est précieuse, surtout comme gage des bontés du roi, me suffit.

Il est vrai pourtant encore que, vivant de ma plume, j'avais du compter sur le produit légitime de mon drame de Marion (le Lorme. Mais, puisque la représentation de cette pièce, œuvre cependant toute de conscience, d'art et de probité, paraît dangereuse, je m'incline, espérant qu'une auguste volonté pourra changer à cet égard. J'avais demandé que ma pièce fût jouée ; je ne demande rien autre chose.

Veuillez donc, Monseigneur, dire au roi que je le supplie de permettre que je reste dans la position où ses nouvelles bontés sont venues me chercher. Quoi qu'il advienne, il est inutile que je vous en renouvelle l'assurance, ?ien d'hostile ne peut venir de moi. Le roi ne doit attendre de Victor Hugo que des preuves de fidéhté, de loyauté et de dévouement.

Je désire. Monseigneur, que Votre Excellence veuille bien mettre cette lettre sous les yeux du roi, avec l'hommage de ma vive gratitude et de mon profond respect.

J'ai l'honneur d'être, Monseigneur, de Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur,

Rue Notre-Dame-des-Champs, 11.

Paris, le 14 août 1829.

lY

Deux mois après riiiterdictioii de Marion de Lorine, M. Victor Hugo était en mesure de lire, au comité du Théâtre-Français, un nouveau drame, composé également en quelques semaines, au mois de septembre 1829.

Reçu le Je^ octobre suivant, Hernani fut distribué immédiatement. Si quelqu'un doit connaître les noms des acteurs qui eurent l'honneur de créer les rôles de la pièce, ce doit être l'auteur. Là pourtant, comme partout, il trouve moyen d'être inexact, « Des bouts de rôle, dit-il, furent acceptés et sollicités par des comédiens de grand mérite, MM. Régnier, Samson, etc.^ » Samson joua, en effet, le rôlederfo/i Ricanlo ; quant à Régnier, il n'appartenait pas encore au Théâtre-Français, où il ne devait débuter qu'au mois de novembre 1831. M. Victor Hugo a confondu ici dans ses souvenirs [Qi la confusion, il faut l'avouer, est un peu forte) l'excellent acteur Régnier avec sa mère, M^^ Tousez-Régnier, qui joua, dans Hernani, le rôle de la duègne doua Josefa Duarte.

La pièce était en pleine répétition au mois de décembre, et Victor Hugo écrivait à M. de Saint-Valry :

Paris, 18 décembre i82!j.

Que vous êtes bon, mon ami, de vous souvenir toujours un peu de moi, qui ai Tair de vous oublier tous ! C'est que vous savez bien que je n'en ai que l'air. Vous avez quelque chose

1 Yidor Hugo raconté, t. II, p. 292.

qui vous dit au ioiid du cœur qu'il est impossible que le mien change. Et puis vous êtes indulgent, et c'est en cela que vous êtes véritable ami. Vous me savez obéré, écrasé, surchargé, étouffé. La Comédie-Française, Ecrnani, les répétitions, les rivalités de coulisses, d'acteurs, d'actrices, les menées de journaux et de police, et puis, d'autre part, mes affaires privées toujours fort embrouillées, l'héritage de mon père non liquidé, nos biens d'Espagne accrochés par Ferdinand VII, nos indemnités de Saint-Domingue retenues par Boyer, nos sables de Sologne à vendre depuis vingt-trois mois, les maisons de Blois que notre belle-mère nous dispute..., par conséquent rien ou peu de chose à recueillir dans les débris d'une grande fortune, sinon des procès et des chagrins. Voilà ma vie : le moyen d'être tout à ses amis quand on n'est pas même à soi ! Du moins, si je leur écris peu, je les aime toujours, et vous êtes des plus chers, des plus anciens, des plus désirés» Allez ! vous êtes au port, tenez- vous-y. Moi, je nage, je lutte, je remonte le courant. Vous vous y laissez aller. C'est vous qui êtes le sage et l'heureux.

Victor.

Le 25 février 1830, l'affiche du Théâtre-Français annonça la première représentation de HERNANI ou UHONNEUR CASTILLAN, drame nouveau en cinq actes et en vers. En même temps, les journaux publiaient la note suivante, que M. Victor Hugo leur avait adressée, avec prière de l'insérer, prière à laquelle le Constitutionnel lui-même s'était empressé de déférer :

Il est peut-être à propos de mettre sous les yeux du public ce que dit la chronique espagnole de Alaya (qui ne doit pas être confondu avec Ayala, l'annaliste de Pierre le Cruel), touchant la jeunesse de Charles-Quint, lequel figure, comme on sait, dans le drame de Hernani.

VICTOH HUGO AVANT 1830 191

« D. Garios, tant qu'il ne fut qu'archiduc d'Autriche et roi d'Espag-ne, fut un jeune prince amoureux de son plaisir, grand coureur d'aventures, sérénades et estocades sous les balcons de Saragosse, ravissant volontiers les belles aux galants, et les femmes aux maris, voluptueux et cruel au besoin. Mais, du jour où il fut empereur, une révolution se fit en lui {se hizo una revolucion en el], et le débauché don Carlos devint ce monarque habile, sage, clément, hautain, glorieux, hardi avec prudence, que l'Europe a admiré sous le nom de Charles- Quint. » {Grandezas de Espaiia, deseanso 24-.)

Mous ajouterons que le fait principal du drame de Hernani, lequel sert de base au dénouement, est historique *.

L'auteur ne s'en tint pas là, et il eut soin de faire distribuer cette note dans la salle, avant le lever du rideau. La plupart des spectateurs, du reste, n'étaient guère d'humeur à le chicaner sur les libertés qu'il avait pu prendre avec l'histoire. Le baron Taylor, en effet, lui avait abandonné l'orchestre des musiciens, les secondes galeries et le parterre presque tout entier. On sait quel merveilleux parti M. Victor Hugo sut tirer des places ainsi mises à sa disposition, et qu'il dépensa plus de génie pour assurer le succès de sa pièce qu'il ne lui en avait fallu pour l'écrire.

Je ne décrirai pas la première représentation, après Théophile Gautier et M. de Ponlmartin. Le premier, dans VHistoire du Romantisrne, le second, dans ses Souveyiirs cVenfance et de jeunesse^, ont trace de celte soirée mémorable deux tableaux aussi exacts que brillants. J'arrive immédiatement au lendemain de la

1 Constitutionnel, 25 février 1830.

2 Mes Mémoires, par Armand d« Montra artiu, p. 129 et Suiv.

49i VICTOR HUGO AVANT 1830

victoire, el je prends tout d'abord le récit de iM. Yiclor Hugo.

La première représentation, dit-il, avait eu lieu un samedi ; le lundi, jour de la seconde, les feuilletons parurent. Sauf celui du Journal des Débats, tous étaient hostiles ; ils s'en prenaient au drame et à son public : Fauteur avait amené des spectateurs dignes de sa pièce, des espèces de bandits, des individus incultes et déguenillés, ramassés dans on ne sait quels bouges, qui avaient fait d'une salle respectée une caverne nauséabonde ; ils s'y étaient livrés à une orgie qui avait eu des conséquences immondes ; ils avaient entonné, les journaux libéraux disaient des chants obscènes, les journaux royalistes disaient des chants impies ; le temple était à jamais profané, et ÎMelpomène était dans un état pitoyable. Le commissaire royal accourut chez l'auteur. Il était fort inquiet; évidemment, cette unanimité des journaux allait redonner de l'élan aux inimitiés domptées Tavant-veille, et il y aurait bataille le soir. Puisque M. Victor Hugo ne voulait pas de claqueurs (!), il fallait que ses amis revinssent défendre la deuxième représentation comme la première ^ .

Naturellement, il n'y a pas dans celte page une seule ligne qui ne soit inexacte.

La première représentation n'avait pas eu lieu un samedi. Le 25 février 1830 était un jeudi.

En 1830, l'institution du feuilleton dramatique du lundi n'existait pas encore ; les comptes rendus de théâtre paraissaient, dans chaque journal, à des dates irrégulières, et en général le surlendemain de chaque pièce nouvelle. Pour Hernani, en raison du bruit qui s'était fait autour de la pièce et de la célébrité de son

i Yictor Huyo rcLContéj etc., t. II; p. 3i0.

VICTOR HUGO AVANT 1830 Wo

aiUeur, tous les journaux en rendirent compte dès le vendredi 26 février.

Aucun d'eux ne peignit le public do la première représentation sous les couleurs qu'il a plu à M. A^ictor Hugo d'imaginer. Les deux journaux qui se montrèrent le moins favorables au drame nouveau furent le Constitutionnel et la Gazette de France. Yoici en quels termes la première de ces feuilles parlait dos spectateurs qui, suivant le mot de Théophile Gautier, avaient répondu au cor d'Hernani :

Oubliant, peut-être, parce que c'est le vieux Corneille qui l'a dit, que

A vaincre sans péril on triomphe sans gloire,

les ligueurs se sont escrimés en champ clos, et ils avaient pris des précautions pour pénétrer seuls dans la lice ; les hommes d'armes en fermaient les issues à quiconque ne portait pas inscrit sur sa barjuière : HERNANI. Si, par hasard ou par miracle, quelque faux frère est entré dans l'enceinte, la visière baissée, force lui a été de se renfermer dans l'inaction et le silence ; s'avisait-il de laisser échapper un mouvement, un geste, un son, qui peignissent autre chose que l'admiration et l'enthousiasme, mille cris et mille bras s'élevaient soudain pour le réduire au néant. Les chevaliers liernaniens, cuirassés et armés de pied en cap, n'ont donccombattu que des fantômes ou des moulins à vent, et leur victoire n'a pas été moins glorieuse que celle de don Quichotte K

La Gazette de France terminait ainsi son article du 26 février :

Quant à la séance d'hier au soir, c'est une représentation

1 Le Comiitutionnel, 27 février 1830.

que l'auteur s'est donné la satisfaction d'offrir à ses amis. Les bravos furieux, les trépignements frénétiques, les exclamations folles, ne lui ont pas été épargnés. Les spectateurs étaient au niveau des acteurs, qui ont joué comme des épileptiques. Je ne puis donc dire si la pièce a eu du succès. J'attendrai pour cela la première représentation : on dit que ce sera la cinquième.

Et c'est tout. Des bandits, des bouges, de la caverne nauséabonde, de Vorgie et de ses conséquences immondes, des chants obscènes et des chants impies, il n'y a trace nulle part ; tout cela est invention pure de M. Victor Hugo, désireux de prouver que, s'il a rempli la salle de claqueurs volontaires à la seconde représentation et aux suivantes, c'est bien malgré lui, et uniquement parce que les outrages et les violences de ces gueux de journaux lui en faisaient une obligation ! Pure invention, également, cette prétendue unanimité des comptes rendus « tous hostiles, sauf celui du Journal des Débats. » C'est le contraire qui est vrai. Tous les journaux s'accordèrent à reconnaître le talent du poète et les beautés du drame nouveau; tous, même la Gazette de France, qui signalait, dans la pièce, « des lueurs de génie, des pensées fortes et profondes* ; » — même le Constitutionnel, qui disait:

Hâtons-nous de le proclamer, lorsqu'un poète d'une imagination aussi riche que M. Victor Hugo s'abandonne sans frein à toute l'effervescence de ses passions poétiques, il est impossible qu'il ne trouve pas fréquemment de nobles inspirations, des beautés de pensée et d'expression qui font pressentir

« Gazette de France, 27 février 1S30.

un grand poète. Dans le drame ^'Hernani, si la plupart des combinaisons sont fausses, elles n'en donnent pas moins lieu à des développements de caractères et de passions qui sont vrais. L'ensemble du tableau est reprochable de tous points ; mais beaucoup de détails pris séparément sont d'un naturel et d'une beauté que la seule mauvaise foi pourrait contester. Le vieux don Diègue, dans la situation de don Gomez, lorsqu'il trouve chez lui deux hommes se disputant sa fiancée l'épée à la main, ne s'exprimerait ni avec plus de noblesse, ni d'une manière plus énergique que l'oncle de dona Sol. Nous pourrions citer nombre d'autres passages, d'autres scènes, où le poète s'élève aussi à une grande hauteur de talent.

Le Moniteur^ dans son numéro du 28 février, publia des extraits empruntés aux divers journaux : le National, le Journal des Débats, le TempSy le Messager des ChamhreSy le Courrier des Tribunaux, le Drapeau blanc, le Courrier français^ le Journal du Commerce y V Universel, le Globe, etc. Ces extraits donnent un démenti à l'assertion de M. Victor Hugo ; sans doute quelques-uns de ces journaux attaquent la conception et certains détails de la pièce, mais il n'en est pas un seul qui ne mêle à ses critiques de justes et considérables éloges. Plusieurs même se montrent beaucoup plus favorables que les Débats, le Globe, par exemple, dont les bulletins étaient rédigés par un des meilleurs écrivains de ce temps, M. Charles Magnin. Dans ses Nouveaux LimdiSy Sainte-Beuve nous a retracé l'histoire de ces bulletins.

M. Magnin, dit-il, eut l'honneur de rédiger au Glohe les feuilletons et les bulletins de ïïernani : c'est de lui (sans

i.90 VlCTLM^. llHiO AVANT \H'M)

compter le grand article qui suivit), c'est de lui que sont les entrefilets des 2G et 28 février 1830, tout haletants, tout fumants, tracés le soir à minuit, sur un coin de table à l'imprimerie, au sortir d'une représentation brûlante. Quel dommage, pour l'histoire littéraire du temps, que tout cela soit enfoui, enterré ! On y verrait le vrai degré de chaleur des esprits... Je me souviens, pour l'avoir vu faire sous mes yeux, du premier de ces bulletins et des moindres circonstances qui l'accompagnèrent. M. Magnin, qui d'habitude avait besoin d'écrire à tête reposée, était au fond de l'imprimerie du Globe, voisine du Théâtre-Français ; nous étions venus là plusieurs, au sortir du spectacle ; on discutait, on admirait, on faisait des réserves ; il y avait, dans la joie même du triomphe, bien du mélange et quelque étonnement. Jusqu'à quel point le Globe s'engagerait-il? Prendrait-il fait et cause pour le succès d'une œuvre dans laquelle il ne reconnaissait, après tout, qu'une moitié de ses théories? On hésitait, je n'étais pas sans anxiété, quand, d'un bout à l'autre de la salle, un des spirituels rédacteurs (qui a été depuis ministre des finances, et qui n'était autre que M. Duchàtel) cria : « Allons, Magnin, lâchez V admirable * ! »

Voici ce premier bulletin, celui du 26 février :

Nous sortons à'Eernani, et le public enthousiasmé applaudit encore. Cette grande et poétique composition a tenu au delà des espérances et des craintes de l'amitié et de l'envie. Ébloui de tant de beautés, enivré d'une poésie si vive et si nouvelle, nous ne hasarderons pas ce soir un jugement : nous ne voulons aujourd'hui qu'annoncer le triomphe de M. Victor Hugo ; Uernani a obtenu un succès complet, un succès mérité. Grandeur et profondeur de pensée, poésie lyrique admirablement mêlée au drame, intérêt un peu romanesque, mais vif ex pressant, vers souvent de facture cornélienne, le public a tout

* Sainte-Beuvo. Nou-eanx lundis, t. V. p. 45:1. — Arti'io «nr ]\F. Cliarlp»; Magnin.

YiCTOu nuGO AYANT 4830 497

senti, tout écouté, tout applaudi : çà et là, il a indiqué au poète, avec une justesse extrême, quelques coupures néces. saires. Mais l'œuvre est si pleine, si riche, que M. Victor Hugo peut élaguer quelques accessoires sans craindre d'appauvrir l'ensemble. Nous osons prédire à ce drame un succès de vogue, un succès populaire.

Dans le Globe du 28 février, M. Charles Magnin rendait compte, en ces termes, de la seconde représentation :

Ce soir, l'aftluence était aussi grande et la réunion aussi brillante que la première fois. Le même zèle d'admiration enflammait la jeunesse du parterre ; mais les loges étaient plus calmes. L'opposition était représentée. Plusieurs fois, durant les premiers actes, elle s'est manifestée par des réclamations timides ; mais elle a été vite étouffée, et par le respect que chacun porte à un grand talent, et aussi par la violence de l'amitié. Il faut le dire pourtant, ces réclamations ont rarement été injustes ; elles ont éclaté à des passages que dès hier la critique la plus bienveillante signalait à Fauteur comme trop longs ou trop prétentieux. Ainsi la fin malheureuse du dialogue entre Hernani et Charles-Quint, lorsqu'ils disputent tous deux du prix de la tête du proscrit ; ainsi la longue apostrophe aux portraits de famille ; et, çà et là, quelques affectations dans l'entretien avec Charlemagne. La scène de la conspiration n'a pas produit d'effet ; mais toutes les grandes beautés de l'ouvrage, la magnanimité de Charles-Quint surpris par Hernani et refusant le duel, le premier entretien d'amour à la lueur de l'incendie de Saragosse, les excuses délicates et tendres du vieillard sur son amour, le magnifique symbole du peuple et de l'empire dans le monologue ; enfin tout le cinquième acte, chef-d'œuvre de grâce, de naturel et de force, ont excité les plus vifs transports.

Après ces deux épreuves, la critique peut maintenant juger avec plus d'assurance. L'œuvre d'un homme comme M. Hugo

doit exciter une controverse sérieuse. Il le faut pour Tart et l'avenir du poète. Excès de force et de grandeur, proportions colossales, confusion du roman vulgaire et du fantastique le plus idéal ; style épique et lyrique ; du coloris quelquefois le plus riche et le plus harmonieux, et quelquefois mêlé et heurté ; mots de cœur et de génie, jetés en images étincelantes, ou échappant tout vifs de simplicité ; puis des recherches, des affectations, des redites, des plaisanteries, les unes de mauvais goût, les autres rudes et gauches; voilà, certes, matière à discussion. Mais partout il faudra reconnaître la supériorité, l'originalité et la puissance, vertu de génie si rare et si vainement demandée depuis tant d'années à notre scène épuisée et appauvrie. • . . •

Le 31oniteur reproduisit, en déclarant s'y associer, les deux articles du Globe, et voilà comment, (< sauf les Débats, tous les journaux étaient hostiles î » M. Victor Hugo ne s'est pas borné à mettre en oubli les services que lui avait rendus le Globe, en cette circonstance ; lorsqu'il en a parlé dans ses Mémoires^ non à l'occasion d'Bernani, mais à propos d'un article de M. Dubois, sur les Odes et Ballades, il l'a fait avec le ton légèrement dédaigneux qui sied, paraît-il, visà-vis de ces croquants de l'Université, à un gentilhomme dont la famille éisiii NOBLE DÈS L'AN 1 53 i \ « Le Globe, dit-il, univei^sUaire et gowmié, avait pour les novateurs une sorte de bienveillance protectrice. Il s'interposait entre les combattants, enseignant lo progrès à droite et la modération à gauche ^. «

A côté des journaux quotidiens, il existait alors trois

* Voy. ci-dessus, p. 487.

2 Victor Hugo raconté, ntc. t. II. p. 154.

revues : l'une hebdomadaire, la Revue de Paris ; l'autre bi-hebdomadaire, le Correspondant ; la troisième, la Revue française, paraissant tous les deux mois. La Revue de Paris publia, dès la fin de février, un examen critique d'Hernani, du à la plume de Philarète Ghasles, et plein d'observations aussi fermes que judicieuses.

Ce qui manque, faisait remarquer avec raison le spirituel écrivain, ce qui manque à cet assemblage de beautés mâles et sombres, c'est la composition ; il y a trop ; et le spontané, l'involontaire, l'indépendance du talent ne s'y trouvent pas. Quelque chose de systématique, d'exagéré, de contraint, de tendu, se mêle à tous ces efforts ; et pour résumer notre opinion en peu de mots, c'est l'œuvre d'une volonté puissante qui s'astreint à une création laborieuse, plutôt que d'un génie marchant dans sa force, dans sa liberté, se développant sans peine et développant avec naïveté tous ses trésors *.

Les deux articles du Correspondant, insérés dans les numéros des 12 et 16 mars 1830, ne portent pas de signature. Écrits en dehors de toute préoccupation d'école, remplis de vues neuves, présentées d'une façon piquante, ces articles sont extrêmement remarquables, et nous aurions aimé à en reproduire de nombreux fragments. Faute d'espace, nous nous bornerons à en extraire ces quelques lignes :

L'invocation au tombeau de Charlemagne est noble et belle. L'image des deux souverainetés est riche de couleurs, et n'est pas en dehors du génie du temps ; toutefois l'ensemble est entaché du vice d'une fausse profondeur ; il y a plus d'images

i Renie de Paris, t, XI. p. 213.

500 VICTOR nUGO AVANT 1830

que de pensées, et les pensées arrivent par les images. J'y vois plutôt l'éclat et la manière de M. de Chateaubriand que la simplicité profonde de Shaicespeare. Mon oreille est étonnée, mon âme n'est pas profondément ébranlée ^..

Il y a plus fVimages que de pensées, et les pensées arrivent par les images : M. Victor Hugo poète, avec ses qualités et ses défauts, n'est-il pas tout entier dans cette phrase ?

Moins bienveillant, moins sympathique que l'article du Correspondant y celui de la Revue française accompagnait SOS éloges de réserves plus accentuées. Le critique faisait remarquer combien était pauvre le fonds de vérité, historique ou humaine, qu'on trouvait dans la pièce nouvelle, et, après avoir montré que « dans le premier rêve de son drame, M. Hugo s'est développé lui-même, au lieu de développer ses personnages, semblable en cela à ces pauvres classiques dont il se croit si fort éloigné » ; il ajoutait : « Mahomet est assurément fort peu arabe,... Alzire, hésitant par philosophie à se poignarder, est tout aussi peu américaine ; mais ni l'un ni l'autre de ces personnages ne parlent plus faux que Gharles-Quint dans son monologue tant admiré ^. » Cet article de la Bévue française n'était pas signé ; mais il avait, parait- il, pour auteur M. Auguste Trognon. M. Yictor Hugo, qui oublie vite les services rendus (nous l'avons vu tout à l'heure, à propos de M. Magnin), a la mémoire plus longue lorsque sa vanité est blessée.

1 Le Correspondant, 12 mars 1830.

2 Revue française, n° XIV, mars 1830.

VICTOR IlLGO AVANT 1830 501

Huit ans après Hernani, il livrait aux risées du parterre le nom du critique de la Revue française, enchâssé dans ces vers de Buy Blas :

... Une duègne, affreuse compagnonne,

Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonnC^.

Le succès cVBeruaWj constaté par tous les journaux, môme par ceux-là, en petit nombre, qui en contestaient la légitimité -, no larda pas à recevoir une consécration nouvelle, celle de la parodie.

Devançant tous les autres théâtres, la Porte-Saint- Martin joua, dès le 12 mars 1830, N, I, NI, ou le Danger des Castilles, amphigouri romantique en cinq tableaux et en vers, qui avait pour auteurs MM. Dupeuty, Carmouche ot de Gourcy. Dans cette pochade, où Hernani était transformé en M. N, 1, NI, vagabond échappé du dépôt de mendicité, dona Sol s'appelait M"« Parasol ; don Ruy Gomez, M. Dégommé ; et Gharles Quint, Arlequin-Pathos, fabricant de blanc d'Espagne, à Madrid, près le bois de Boulogne. Engagé dans un immense monologue, où il entassait méta-

1 Rtnj Blas, acte IV, sr. th.

2 Un seul critique se montra sans ménagenicnts et détailla sans pitié tous les défauts de la pièce. Ce critique n'était autre que Balzaf^, dont l'article parut, le 10 mars 1830, dans le Feuilleton des Journaux jioliticjues, revue hebdomadaire, fondée par le célèbre romancier en société avec MM. Emile de Girardin, Victor Varaigne et Hippolyte Auger. Voy. Œuvres complètes de H. de Balzac, t. XXII, p. 44 et seq.

phores sur métaphores, Arlequin-Pathos s'arrêtait tout à coup, tirait sa montre, regardait l'heure et annonçait au public qu'il n'achèverait pas son monologue ce jour-là, car le spectacle n'en finirait pas. Un peu plus loin, les auteurs de la parodie mettaient en relief, avec non moins d'esprit, un des plus grands défauts du drame. Après le quatrième tableau (le quatrième acte), le régisseur se présentait avec un grand sérieux, et s'adressant aux spectateurs, qui se disposaient à sortir, disait : « Messieurs, l'adminis^ tration vous supplie de rester ; vous avez peut-être cru que la pièce était terminée, tout le monde l'aurait pensé comme vous, mais il y a encore un acte, pour le second et le vrai dénouement de l'ouvrage. » C'est Provost qui jouait le rôle du brigand N, I, Nly ne se doutant guère qu'il créerait bientôt des rôles dans les drames de M. Victor Hugo : l'Ange ly, dans Marion de Lorme ; Gubetta, dans Lucrèce Borgia ; Simon Renard, dans Marie Tudor ; et Homodei, dans Angelo.

Le 16 mars, la Gaité représenta Oh! qiiNenni, ou le Mirliton fatal ^ par Brazier et Carmouche. Voici deux couplets du vaudeville final :

Plus d'un grand homme au berceau Dit qu'il a tué Rousseau, Que Voltaire est éclopé, Que Racine est enfoncé : Oh ! qu'nerni !

Si quelqu'un disait ici Qu' l'auteur qui fit Ucrnani

Est un homme sans talent, On répondrait à l'instant :

Oh ! qu'nennî !

Les Variétés donnèrent, le 23 mars, Hernani, imitation burlesque du drame du Théâtre-Français, avec Odry et Vernet dans les deux principaux rôles ; mais cette pièce ne valait pas à beaucoup près les amusantes bouffonneries de la Porte-Saint-Martin et de la Gaîté ni surtout la farce désopilante jouée, le 23 mars également, sur le théâtre du Vaudeville, sous ce titre : Harnali ou la contrainte par cor, par Auguste de Lauzanne. C'est une vraie et bonne parodie, spirituelle, amusante, et dont plus d'un trait porte juste. M. Dégommé-Gomilva, M^i^ Quasifol, Chariot, Harnali, sont d'excellentes caricatures dessmées d'après don Gomez de Silva, dona Sol, Charles-Quint et Hernani. Une foule de vers heureux furent vivement applaudis. L'auteur parodiait ainsi la manière dont M. Victor Hugo coupait quelquefois ses alexandrins :

11 faudrait donc que j'eusse, Trompeté pour Sa Ma — jesté le roi de Prusse !

Le rôle d'Harnali était rempli par Arnal, à qui il appartenait à un double titre,

Et par droit de conquête et par droit de naissance.

Ceux de Dégommé-Conillva, de J/™« Joseph (dona Josefa) et de Quasifol étaient tenus ptir Lepeintre jeune, M^e Ravel et W^^ Suzanne Brohaa. Murnalil

oOi VlCTOll nUOO AVANT 1830

qui a eu, en 1838, les honneurs d'une reprise, est resté la meilleure et la plus célèbre parodie de notre temps, — après cependant les Petites Danaïdes de Désaugiers, jouées le 14 décembre 1817, et où se trouve ce type d'une facétie incomparable, si admirablement rendu par Potier, le père Sournois *.

M. Yictor Hugo avait pu remplir de ses amis la salle du Théâtre-Français pendant les trois premières représentations. A partir de la quatrième, il n'eut plus que cent places à donner. Cette représentation, qui eut lieu le 3 mars, fut troublée par les plus violents orages. « Les sifflets, lisons-nous dans la Gazette de France, ont été très vifs à la représentation du mercredi 3 mars. Le vrai public était enfin entré ^. » La lutte se renouvelle, ardente, acharnée, à chacune des représentations suivantes. « Beau temps, écrivait plus tard, Théophile Gautier, à l'occasion d'une reprise à'Hernani, beau temps, où les choses de

* Les Petites Danaïdes ou quatre-vinijt-dix-nev.f victimes, par Désaugiers et Gentil, étaient une parodie des Danaides, tragédie lyrique en cjuq actes, paroles du bailli du RoUet et du baron de Tochudy, musique de Saliéri, représentée sur le théâtre de l'Académie royale de musique le 26 avril 1784, et reprise le 22 octobre 1817. La pièce de Désaugiers et Gentil a eu, comme Harnali, les bouneurs d'une reprise au théâtre de la Porte-Saint-Martin, en 1846.

2 Gazette de France, 0 mars iS30.

l'inlelligence passionnaient à ce point la foule * ! » J'emprunte à une . lettre inédite de Sainte-Beuve le bulletin de ces dramatiques et mémorables soirées :

Ce lundi 8 mars 1830.

Mon cher Saint-Valry, nous voici ce soir à la septième à'Eernani, et la chose commence à devenir claire, elle ne l'a pas toujours été. Les trois premières représentations, soutenues par les amis et le public romantique, se sont très bien passées ; la quatrième a été orageuse, quoique la victoire soit restée aux bravos ; la cinquième, mi-bi n. mi-mal; les cabaleurs assez contenus; le public, indifférent, assez ricaneur, mais se laissant prendre à la fin. Les recettes sont excellentes et avec un peu d'aide encore de la part des amis, le cap de Bonne-Espérance est décidément doublé : voilà le bulletin. Victor, au milieu de tout cela, calme, l'œil sur l'avenir, cherchant jour dans son temps pour faire une autre pièce, véritable César ou Napoléon, nil actiim reputaiis, etc. La pièce est imprimée demain ; il a fait un très bon marché avec le libraire : 15 000 francs trois éditions, de deux mille exemplaires chacune, et pour un temps déterminé. Nous somimes tous sur les dents ; car il n'y a guère de troupes fraîches pour chaque nouvelle bataille, et il faut toujours donner, comme dans cette campagne da 1814. En somme, la question romantique est portée par le seul fait à'Hernani de cent lieues en avant, et toutes les théories des contradicteurs sont bouleversées ; il faut qu'ils en rebâtissent d'autres à nouveaux frais, que la prochaine pièce de Victor détruira encore. — Et vous, êtesvous rendu à vos bois, à votre vie de famille, à vos rêveries de cœur ? Attendez- vous avec anxiété ce premier souffle du printemps qui fait tout oublier et remplit l'âme de parfum et de jeunesse ? Pensez toujours à nous ; pensez un peu à moi, et achevez vite ce petit livre dont vous m'avez parlé, et dont la

1 MonUeur, ^ojuin 18ÔT.

506 VICTOR UUGO AVANT 1830

orifideaca m 3 sara si chère. — Mon volume n'est pas encore paru * ; quand il le sera, vous ne tarderez pas à en recevoir un exemplaire qui réclamera de vous la même indulgence amicale que vous portez à son aîné 2.

Un mois plus tard, Sainte-Beuve adressait à M. de Saint-Valry une nouvelle lettre que nous reproduisons également :

11 avril 1830.

Moucher Saint-Valry, je suis bien tardif mais non coupable. Vous ne vous faites pas idée de la multitude de dérangements qui sont venus interrompre mes bonnes intentions de vous écrire chaque matin. Vous recevrez en même temps que cette lettre, ou le lendemain, mon petit volume. Victor, qui ne vous a pas oublié, vous enverra Hernani ; il n'en avait pas ces jours-ci ; il a dû en redemander au Hbraire. — C'est vous que j'ai bien à remercier des bons et doux vers que vous m'adressez. Ils sont, comme ce qui me plaît surtout, pleins de sensibilité, de naturel, de réalité ; vous me faites bien envier votre sort, heureux homme. J'espère bien que votre roman continue ; il doit vous être délicieux de refeuilleter ainsi votre âme et votre vie, comme dit André Chénier 3.

Lamartine est ici ; il a très bien parlé à l'Académie ^, et n'a pas abjuré du tout ; bien au contraire, il a noblement avoué ses amis du dehors. Son discours a fait le meilleur effet, mais il a ranimé ses ennemis. — Christine ^ a réussi, après un

* Les Consolations furent publiées quelques jours après cette lettre, en ce même mois de mars 1830.

2 Vie, poésies et jiensées de Joseph Delorme (mars 1829).

3 Le roman de M. de Saint-Valry, dont parle ici Sainte-Beuve, parut seulement en 1836, avec une préface de Charles Nodier, sous le titre de il/m» de Mably.

U Le discours de réception de Lamartine avait été prononcé quelques jours auparavant, le l*' avili 1830.

s Stockholm, Fontainebleau et Rome, trilogie en cinq actes et en vers, avec un prologue et un épilogue, par Alexandre Dumas, jouée sur le théâtre

bon nombre de coupures ; il y a du talent aux deux derniers actes ; mais c'est du second ordre, et autant au-dessous à'Hernani que l'hysope est au-dessous du cèdre, — quoique avec assez de prétention de l'ég-aler.

Hernani est à sa vingt-troisième, faisant toujours de l'argent, et plaisant toujours avec plus ou moins de restrictions ; mais peu importe, la brèche est faite, le cheval est entré en triomphe *...

La dernière représentation di Hernani, — c'était la quarante-cinquième, — eut lieu le 18 juin 1830.

Vers ce même temps, M. Yictor Hugo quitta son appartement de la rue Notre-Dame-des-Ghamps pour venir demeurer aux Champs-Elysées, dans une rue projetée du quartier François I^% la rue Jean-Goujon, qui ne comptait alors qu'une seule maison.

C'est là qu'il composa /Vo^re-i>a?/ze de Paris, publiée seulement au mois de mars 1831, mais écrite en 1830. Il pensait à ce roman dès 1828, époque à laquelle il l'avait vendu au libraire Gosselin, s'engageant à le livrer en avril 1829.

Les Feuilles d'automne parurent, comme Notre- Dame de Paris j en 1831, mais la Restauration peut les revendiquer aussi bien que les Odes et Ballades et les Orientales. Sur les quarante pièces dont se compose ce recueil, trente sont antérieures, par la date de leur composition, au mois de juillet 1830.

de rOdéon, le 30 mars 1830. L'épilogue, qui se passait à Rome, ayant été supprimé après les premières représentations, la pièce n'eut plus alors que ce titre : Christine, ou Stockholm et Fontainebleau.

1 Nous sommes red0\'able3 de ces lettres de Sainte-Beuve à une obligeante communication de M"»» G. de Saint-Valrv.

A cette date de juillet 1830, à laquelle nous sommes arrivés et que nous ne dépasserons pas, M. Victor Hugo était en possession d'une gloire aussi légitime qu'elle était pure. Sa vie était sans tache comme son talent, et il pouvait écrire ces vers, qu'il nous est doux de rappeler, au terme de cette trop longue étude :

L'orage des partis, avec son vent de llamme,

Sans en altérer l'onde, a remué mon âme ;

Rien d'immonde en mon cœur, pas de limon impur

Qui n'attendît qu'un vent pour en troubler l'azur !

Après avoir chanté, j'écoute et je contemple,

A l'empereur tombé dressant dans l'ombre un temple.

Aimant la liberté pour ses fruits, pour ses fleurs,

Le trône pour son droit, le roi pour ses malheurs i !

* Les Feuilles d'automne, I, juin 1830.

Page 1