‹ Victor Hugo avant 1830Chapitre 4 sur 46 · V. VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

V. VICTOR HUGO

Nous nous sommes adressé à Domvaîlier pour avoir les actes de l'état civil concernant Jean Hugo et ses ascendants. Il nous a été répondu que les plus anciens registres existant dans la mairie de cette commune ne remontaient pas au delà de l'année 1690. Il faut croire que cet affreux maréchal de Gréqui, que M. Victor Hugo, à la première page de ses Mémoires, accuse d'avoir détruit, à Nancy, ses papiers de famille et ses titres de noblesse antérieurs à i 532, a fait aussi des siennes à Domvaîlier !

Nous arrêterons là cette démonstration, à l'appui de laquelle il nous serait facile d'apporter d'autres preuves, s'il en était besoin ; mais celles qui précèdent nous paraissent suffire et au delà. Que M. Victor Hugo renonce donc à falsifier d'Hozier pour se forger une généalogie menteuse ; qu'il ne rougisse plus d'avoir pour aïeul un honnête ouvrier, et un honnête cultivateur pour bisaïeul ; qu'il cesse de prêter à rire aux gens en se faisant — lui, qui est presque l'égal des Corneille et des Molière — l'émule de M. Jourdain ! Et encore M. Jourdain était-il moins ridicule ! Lui, du moins, n'était pas républicain ! J'ajoute que si cet honnête M. Jourdain est sottement entiché de noblesse, s'il prête complaisamment l'oreille à cet intrigant de

Goviclle, lui disant « que son père, lequel se connaissit fort bien en étoffes, allait en choisir de tous les côtés, les faisait apporter chez lui et en donnait à ses amis pour de l'argent », il ne pousse cependant point la faiblesse jusqu'à renier ses parents pour se parer des titres d'une famille étrangère ! M. Jourdain prête à rire et c'est tout ; et c'est à d'autres qu'il convient de faire Tapplication de ces belles paroles que Molière a mises dans la bouche de Gléonte : « Je trouve que toute Imposture est indigne (Vun honnête hommCy et qu'il y a de la lâcheté à déguiser ce que le ciel nous a fait naître, à se parer aux yeux du monde cVun titre dérobé, à se vouloir donner pour ce qu'ion n'est pas *. » Un homme dont M. Victor Hugo s'est moqué dans un de ses livres ^, le procureur général Bellart, écrivait, le 23 juin 1823, à certain biographe qui lui avait demandé des renseignements sur ses ancêtres :

Hélas ! monsieur, vous faites trop d'honneur à ma famille. Elle n'a pas d'armoiries ! Je suis le premier des miens à qui le roi ait daigné en accorder, et j'ai supplié Sa Majesté de permettre qu'à côté de la fleur de lis dont elle m'honorait, je plaçasse la cognée de mon père, qui était charron. Il n'y a pas en France, ni peut-être au monde, de famille plus roturière que la mienne. Je ne connais, dans aucune de mes deux lignes, mes bisaïeuls. Mes aïeuls, dans chacune des deux, étaient de bons et honnêtes fermiers, au delà desquels

je ne trouve plus rien Je ne vous en remercie pas moins

de votre obligeance, monsieur, et de tout ce que vous voulez bien me dire de flatteur. Je révère certainement la noblesse acquise au prix des services rendus à son roi, à son pays. Je

* Le Bourgeois gentïlliomme, acte III, scène xii. 2 Les Misérables, I""" partie, 1. m.

serais très fier d'être un Montmorency, un Grillon, un Duguesclin ; mais puisque la fortune ne m'avait pas réservé cette gloire, je ne veux pas usurper ni celle-là ni aucune autre analogue. Je me tiens à mon lot, content d'avoir été du moins un homme d'honneur, un homme de bien, et peut-être quelquefois un citoyen utile K

« L'auteur de ce drame a toujours mieux aimé des armes que des armoiries. » Telles sont les fières paroles par lesquelles M. Victor Hugo terminait, en 1827, la fameuse préface de Cromioell. Ce noble dédain pour les armoiries ne l'a point empêché d'en prendre : il porte d'azur au chef d'argent, chargé de deux merlettes de sable. L'écu est sommé d'un vol banncret d'azur chargé d'une fasce d'argent. S'il lui plait de conserver ces armoiries, — qui sont celles des barons Hugo de Spitzemberg, — je n'y vois, pour mon compte, aucun inconvénient, et je me borne à exprimer timidement le vœu qu'à côté des deux merlettes il place le rabot de son grand-père, le menuisier, comme Bellart plaçait la cognée de son père, le charron, à coté de la fleur de lis. Qu'il ne veuille pas mettre les chevilles de maître Adam dans son écu, je le comprends ; mais que du moins le rabot y figure, accompagné de ces vers écrits par Boileau à l'adresse des poètes... et des menuisiers :

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ; Polissez-le sans cesse, et le repolissez.

1 Œuvres de N.-F. Bellart, t. VI, p. 164.

Du moment que M. Victor Hugo s'était accordé, du côté paternel, une si belle généalogie, il lui en coûtait peu de nous apprendre que, du côté maternel, il était de souche bourgeoise. Aussi ne fait-il aucune difficulté de dire que le père de sa mère était un honnête bourgeois, un armateur de Nantes, appelé Trébuchet *. Ici encore cependant il s'est arrangé de façon à ne pas être tout à fait exact. On lit dans la préface des Feuilles d'automne : « La mère de l'auteur, pauvre fille de quinze ans, en fuite à travers le Bocage, a été une hrigande, comme My^^ de Bonchamps et M"^*^ de la Rochejaquelein. » Avoir été une brigande en 93, avoir suivi, à travers le Bocage de la Vendée, la veuve de Bonchamps et la veuve de Lescure, savezvous bien, monsieur Hugo, que cela n'est pas une moindre gloire que d'avoir été aux croisades ? Certes, vous le savez, et c'est pour cela que vous faites de votre mère une byngande : elle aurait pu l'être, elle ne l'a pas été. « Ce Trébuchet, dit le témoin de M. Victor Hugo, était un de ces honnêtes bourgeois qui ne sortent jamais de leur ville et de leur opinion. » Pendant toute la guerre de la Vendée, il ne s'éloigna pas de Nantes, et sa fille resta auprès de lui. C'est dans cette ville que le capitaine Hugo eut occasion de voir, chez son père, M'ie Sophie Trébuchet. Entre

1 Victor Htifjo raconté, etc., t. I, p. 16.

la famille de l'armateur royaliste et l'ofûcier républicain des relations s'établirent, que les divisions de la politique ne parvinrent pas à rompre. Le républicanisme du jeune capitaine était pourtant, à cette époque, singulièrement ardent ; il avait même dépouillé son prénom de Léopold, pour prendre celui de Bnitus. J'ai sous les yeux l'original d'une adresse des officiers, sous-officiers et soldats du bataillon de l'Union, en date du 10 juillet 1793. Dans cette adresse, datée du camp sous Angers, près de la Vendée, « les républicains, composant le bataillon de l'Union », félicitent la Convention d'avoir expulsé de son sein les membres de la Gironde et d'avoir donné à la nation la Constitution de 93 : « Législateurs, nous sanctionnons cette sublime Constitution , et nous jurons d'en défendre les principes et de répandre jusqu'à la dernière goutte de notre sang pour écraser les tyrans, les fanatiques, les royalistes et les fédéralistes. » — Parmi les signatures, à côté de celle de Muscar, premier chef du bataillon de l'Union, je relève celle de Brutus Hugo, adjudant-major K

Une étroite amitié unissait le chef de bataillon et son adjudant, si bien qu'il leur arriva de refuser de 'avancement pour ne pas se séparer. Au mois d'avril 1794, nous les retrouvons tous les deux au château d'Aux ou d'O, nommé aussi la Hibaudière, près de Nantes. Muscar commande le poste, Hugo signe plus

1 Nous devons la communication de cette pièce à M. Gustave Bord, dont a collection d'autographes et de documents inédits sur la Révolution est une des plus précieuses qui soient en France.

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que jamais Bniius. Les 2 et 3 avril (13 et 14 germinal an II), des paysans du bourg de Bouguenais ^ arrêtés dans leurs maisons ou dans leurs champs, alors qu'ils se livraient à leurs travaux, sont traduits, au nombre de plusieurs centaines, devant une commission militaire révolutionnaire, séante au château d'Aux, condamnés à mort et fusillés par les soldats de Muscar. Dans ses Mémoires, le capitaine Hugo a célébré, à cette occasion, les sentiments d'humanité de son ami, et il s'est mis lui-même en scène dans des conditions qui lui feraient grand honneur, mais dont il nous est malheureusement impossible de lui laisser le bénéfice.

Voici son récit, écrit longtemps après les événements et publié en 1823, à une époque où le général comte Hugo oubliait volontiers qu'il s'était placé autrefois sous le patronage de Brutus :

Je vis, après quelques courtes questions de pure forme, condamner ces deux cent soixante-dix infortunés à la peine terrible à laquelle ils s'attendaient : on les conduisit à la mort par petites troupes, ils la reçurent avec calme, à côté des fosses ouvertes pour les recevoir. J'ai beaucoup fait la guerre, j'ai parcouru de vastes champs de bataille, jamais rien ne m'a tant frappé que le massacre de ces victimes de l'opinion et du fanatisme.

A peine ces malheureux furent-ils condamnés , que le tribunal reçut ordre de revenir à Nantes. Le président pria Muscar de faire juger les jeunes filles par une commission militaire ; et cet officier, désirant les sauver, me nomma, quoique bien jeune encore, pour présider à ce tribunal, certain

1 EinonBouquenay, comme récrivent le général Hugo dans ses Mémoires, et après lui Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.

que je ne démentirais pas les sentiments d'humanité qu'il me connaissait. 11 n'osa point influencer la nomination des autres membres, mais il me pria de tout faire pour les apitoyer sur les infortunées dont le sort était remis entre nos mains.

Un vieux sous-lieutenant du 13e de Seine-et-Oise, nommé Fleury, s'il m'en souvient bien, homme sombre et taciturne, devant opiner le premier, je craignais que sa voix n'influençât défavorablement les autres juges, et je crus, avant de lui demander son opinion, devoir, après la rentrée des prévenues dans la chapelle, représenter au tribunal qu'il était bien pénible, pour des militaires, d'être appelés à prononcer sur le sort de malheureuses victimes de la guerre ; qu'il l'était plus encore quand les jugements devaient tomber sur des jeunes filles qui ne pouvaient avoir pris aucune part aux hostilités ; sur des infortunées qui toutes versaient déjà des larmes de sang par suite des événements affreux dont nous venions d'être témoins, et dont elles ne pouvaient douter, puisque tous les feux avaient retenti jusqu'à elles. J'engageai les juges à bien se recueillir, à ne chercher aucun modèle de conduite et à prononcer d'après leur cœur.

Alors ce vieil officier, que je craignais tant, dit à haute voix et sans sortir de son caractère : « Je me suis fait militaire (( pour combattre des hommes et non pour assassiner des (( femmes. Je vote la mise en liberté des vingt-deux préveu nues et leur renvoi immédiat chez elles. »

Cette opinion, qui m'aurait précipité dans les bras du brave homme, si j'avais osé le faire, fut appuyée de suite par un lieutenant de la légion nantaise qui le suivait, et bientôt une heureuse unanimité ouvrit les portes de la chapelle à ces enfants tous à genoux. Muscar vint alors remercier le tribunal de sa généreuse conduite, et nous exprimer ses regrets que les deux cent soixante-dix prisonniers qui venaient de périr n'eussent pas été soumis à un arrêt aussi doux que le nôtre ^.

Je regrette d'être obligé de dire que ce récit, en ce

1 Mémoires du général Hiif/o, t. I«'.

qiiicoQcorno le rôle du commandant Muscar et celui du capitaine Hugo, est absolument imaginaire. Un certain nombre de pièces officielles nous édifieront tout d'abord sur l'humanité du commandant du château d'Aux.

En frimaire an II, le citoj^en Lenoir, président d'une commission révolutionnaire instituée par Carrier, écrivait à Muscar, commandant temporaire de la Hibaudière (ci-devant château d'Aux) :

Nous avons reçu ta lettre du 18 frimaire (8 décembre 1793). Les quatre brigands sur lesquels elle contenait des renseignements ont été jugés de suite; ils subiront ce jour la peine due à leurs crimes. Quand tu nous enverras les renseignements sur les cinq derniers, prompte justice sera faite... Sois tranquille, la tête des coupables tombera ; nous en avons bien condamné sept. Vive la République * !

Le 8 nivôse (28 décembre 1793), Muscar écrivait à son tour :

Encore sept brigands de fusillés hier. Tous les jours ce jeu yatriotiquc va se reproduire. Bien décidé à donner la chasse à mort à tous ceux qui infectent encore ces environs, j'espère qu'aucun n'échappera à mon activité et à ma haine implacable contre tout ce qui ose fouler aux pieds les lois saintes de la République 2.

Il écrit encore, le 22 avril 1794 (3 floréal an II), au citoyen David Vaugeois, accusateur public près la commission militaire révolutionnaire qui, vingt jours auparavant, avait fait fusiller au château d'Aux les malheureux habitants de Bouguenais :

1 Cahier de correspondance delà commission Lenoir. — Greffe du tribunal de Nantes.

2 Papiers de la commission Bignon, — Greffe du trilnmal de Nantes.

Je vous envoie une petite collection de brigands, au nombre de quarante-cinq, que j'ai fait prendre hier au Pont-Saint- Martin. Vous en nourrirez la guillotine. Le citoyen Beilvert, ce fléau des brigands, vous donnera des renseignements plus circonstanciés sur ces coquins. Que ne puis-je vous envoyer toute l'armée de Charette ^ !

Et quelques jours plus tard, le 27 avril, il confirmait sa lettre du 22 en ces termes :

Je t'envoie Beilvert, pour vous donner des renseignements sur les brigands que vous allez juger. Il porte une pièce de conviction trouvée chez eux, un habit de volontaire percé de balles et coupé de coups de sabre. D'ailleurs, il ne faut pas de grands renseignements sur le compte des gens qu'on est moralement sûr d'avoir été avec des brigands ; le tact révolutionnaire doit plus faire dans ces procès que les formes ^.

La cruauté implacable de Muscar ne s'arrêtait pas aux brigands : elle s'étendait aussi aux femmes. Le 8 germinal an II (28 mars 1794), il écrivait aux membres de la Commission militaire, à Nantes :

Je viens de faire fusiller dix hrigandes : une onzième, nommée Jeanne Bonneau, tout aussi coupable que les autres, étant femme de brigand et complice de son mari, est enceinte de cinq mois. Le conseil militaire assemblé pour la juger, craignant d'offenser la nature en suivant le cours rigoureux de la justice, a cru devoir la renvoyer à votre tribunal ; votre sagesse saura concilier les égards qu'on doit à son état avec l'inflexible sévérité de la loi 3.

Manifestement contraire à la vérité en ce qui regarde le commandant Muscar et ses prétendus sentiments d'humanité, le récit du général Hugo est-il

1 Gi'effe du tribunal de Nantes.

2 Ibid.

3 Ibid.

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plus exact en ce qui touche la commission militaire dont il aurait été le président ?

Un écrivain que recommandent ses patientes et consciencieuses études sur l'histoire de la Révolution en province, M. Alfred Lallié *, a retrouvé, au greffe du tribunal de Nantes, et a bien voulu nous communiquer quelques-unes des pièces concernant cette commission militaire. L'adjudant-major Hugo n'en était point le président. Le vieux sous-lieutenant du 1 3^ de Sehie-et-Oise, nommé Fleury, n'en faisait pas partie.

Voici quelle en était la composition : Simon^ second chef du bataillon de l'Union^ président; Boudar, Bourette, Jubert, Rothan, Kraust, Brutus Hugo, ce dernier faisant fonctions de greffier. Du moment que le capitaine Hugo^ au lieu d'être le président de la commission, n'en était que le greffier, il est évident que son récit manque de base et croule de toutes parts. Ce qui achève de le démontrer, c'est que, d'après ce récit, les jeunes filles et les femmes traduites devant le conseil militaire auraient été immédiatement reynises en liberté et renvoyées chez elles ; il est, au contraire, établi, par les documents officiels, que les femmes furent condamnées, et que les jeunes filles elles-mêmes, bien loin d'être mises en liberté, furen renvoyées devant le tribunal révolutionnaire. Le greffe du tribunal de Nantes ne possède plus que deux

1 Auteur du District de Machecoul, des Notes conceimant l'histoire du Bouffay de Nantes, de la Grande Armée vendéenyieet les prisonniers deSaint- Florent-le-Vieil, d'Une Commission d'enquête et de propagande en l'an II de la République, des Noyades de Nantes, etc., eto.

des jugements rendus par le conseil militaire du château d'Aux et signés tous les deux par Brutus Hugo. Le premier condamne à la peine de mort Marie Brossot, femme Joseph Gautier, âgée de trente-quatre ans, coupable cVavoir fait du pain pour alimenter son mari, brigand. Le second a trait à une jeune fille âgée de quinze ans, Jeanne Onillon, accusée « d'avoir porté le fusil d'un brigand son oncle, qu'elle a dit être saoul. » En voici le texte :

Le Conseil, considérant que cette fille n'étant âgée que de quinze ans a été sous la dépendance de ses parents, dont son âge lui a fait suivre Timpulsion, n'est pas moins coupable que sa mère déjà condamnée à mort, décide qu'elle sera renvoyée devant le tribunal révolutionnaire, pour qu'il prononce sur les peines que la loi inflige aux personnes trop jeunes pour êti^ punies de mort*.

On le voit, bien en a pris à la mère de M. Victor Hugo de ne point être une brigande, en fuite à travers le Bocage ; car si elle avait été prise et traduite devant leconseilmilitaire où siégeait le capitaine Brutus Hugo, elle eût été condamnée à mort, ou tout au moins, en raison de son âge, renvoyée devant le tribunal révolutionnaire de Nantes.

Deux ans après les sinistres exécutions du château d'Aux, en 1796, le mariage de M«ne Sophie Trébuchet et du capitaine Hugo était célébré à Paris, où le jeune

1 La Commune de Boufjuenais et la garnison du château d'Aux, par Alfred Lallié.

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ot'licier avait été appelé pour remplir les fonctions do rapporteur du premier conseil de guerre. « Le futur, lisons-nous dans le livre de biographie domestique que nous avons déjà cité, ne pouvant aller à Nantes, la future vint à Paris avec son père et son frère, mais sans ses sœurs qui, à force do dévotion, venaient de se faire Ursulines * . »

Meiie Sophie Trébuchet avait trois sœurs, — et non deux, comme le dit Victor Hugo raconté. De ces trois sœurs, Madeleine, Marguerite et Renée, une seule, xMadeleine, se fit Ursuline, et cela dès 1787, et non en 1796, époque à laquelle il n'y avait plus de maisons religieuses en France. Elle était à la veille de prononcer ses vœux, en 1789, quand l'évoque de Nantes, Mer de la Laurencie, crut devoir le lui défendre en raison de la tournure inquiétante que prenaient les événements. Elle resta alors dans la communauté comme novice agréée, et ne quitta le couvent que lorsqu'il fut formé, le l^"" octobre 1792. Pendant toute la durée de la crise révolutionnaire, elle vécut avec sa demitante maternelle, Rose Lenormand-Dubuisson, religieuse ursuline, et se consacra, comme elle, lorsque les plus mauvais jours furent passés, à l'instruction des enfants. La communauté ayant été rétablie en 180G, elle prononça solennellement ses vœux le 16 novembre de cette même année lelle avait alors trentesix ans. xMère Trébuchet est morte à l'âge de près de quatre-vingt-dix ans, laissant un nom béni et vénéré.

Très nombreux, du reste, sont les membres de la

1 Victor Hugo raconté, etc., t. I, p. 16.

famille maternelle de M. Victor Hugo qui ont embrassé la vie religieuse.

Deux de ses cousines, suivant l'exemple de leur tante Madeleine et de leur grand'tante Lenormand, sont entrées aux Ursulines : M"^ Fanny Bellet, sœur Sainte-Ursule, morte à la communauté de Nantes, le 10 février 1881 ; M'^e Joséphine Allor^', sœur Saint- Stanislas, qui fait encore aujourd'hui partie de la même communauté.

Deux autres de ses parentes appartiennent à l'ordre des religieuses de Nazareth : M^'^ Anaïs Trébuchet, maîtresse des novices, à Oullins, et M^'e Léonide Trébuchet, religieuse à Reims.

Un cousin germain de M^^^ Victor Hugo mère, M. Lenormand, est mort, il y a peu d'années, curé de la Boissière, dans le diocèse de Nantes.

Dans la famille paternelle de M. Victor Hugo, les vocations religieuses n'ont point fait défaut non plus.

Il a une cousine germaine, de son nom, carmélite à Tulle.

L'un des fils de son frère Abel, Jules Hugo, qui se destinait à la prêtrise, est mort à Rome, tout jeune encore et ayant déjà reçu plusieurs des ordres ecclésiastiques. C'était un des plus chers amis de Ms^ de Ségur. D'une lettre que j'ai sous les yeux et qui lui est consacrée, je détache ces lignes : « J'ai eu la consolation de voir Jules Hugo deux fois ; il avait alors dix-huit ans. Je ne me rappelle pas avoir jamais rencontré personne qui m'ait fait autant d'impression,

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tant la sainteté brillait sur ses traits et respirait dans toutes ses paroles. Il me semblait voir saint Louis de Gonzague ou saint Stanislas de Kotska. »

Vraiment, on serait tenté de dire de la famille de M. Victor Hugo ce que disait un jour Grégoire XVI de la famille du marquis de la Ferronnays : Sono tutti santif Encore bien qu'il se soit fait l'ennemi de cette religion à laquelle un si grand nombre des siens ont demandé la consolation et la force, il est permis de croire que leurs vertus et leurs prières viennent parfois rafraîchir son âme à son insu. S'il a peint, avec tant de suavité et de grâce, l'aimable et touchante figure de sœur Simplice, c'est parce que le modèle était là, non loin de lui. C'est parce qu'il ne peut défendre à sa pensée de se tourner quelquefois vers ces humbles et admirables femmes, — la vraie noblesse de sa famille, — qu'il a écrit sur le cloître ces pages que l'on est étonné de rencontrer dans les Misérables^ et qui sont en contradiction si formelle avec les idées, les passions et les haines du parti dont il a accepté si docilement sur tous les autres points le déplorable mot d'ordre :

Il n'y a pas d'œuvre plus sublime peut-être, — c'est M. Victor Hugo qui s'exprime ainsi, — que celles que font ces âmes. Et nous ajoutons : il n'y a peut-être pas de travail plus utile.

Il faut bien ceux qui prient toujours pour ceux qui ne prient jamais...

Quant à nous, qui ne croyons pas ce que c^s femmes croient, mais qui vivons comme elles par la foi, nous n'avons jamais pu considérer, sans une espèce de terreur religieuse et tendre^

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sans une sorte de pitié pleine rrenvie, ces créatures dévouées, tremblantes et confiantes, ces âmes humbles et augustes qui osent vivre au bord même du mystère, attendant, entre le monde qui est fermé et le ciel qui n'est pas ouvert, tournées vers la clarté qu'on ne voit pas, ayant seulement le bonheur de penser qu'elles savent où elle est, c'est-à-dire soulevées à de certaines heures par les souffles profonds de l'éternité *.

Et plus loin, après une admirable peinture du couvent, « ce lieu de captivité, où l'on est enchaîné par la foi », — d'où sortent « la bénédiction et l'amour )> , — qui renferme « une seule chose , l'innocence, — l'innocence parfaite, presque enlevée dans une mystérieuse assomption, tenant encore à la terre par la vertu, tenant déjà au ciel par la sainteté « ; — M. Yictor Hugo poursuit en ces termes :

Jean Valjean comprenait bien l'expiation personnelle, l'expiation pour soi-même. Mais il ne comprenait pas celle de ces créatures sans reproche et sans souillure, et il se demandait avec un tremblement : Expiation de quoi ? quelle expiation ?

Une voix répondait dans sa conscience : la plus divine des générosités humaines, l'expiation pour autrui.

Il avait sous les yeux le sommet sublime de l'abnégation, la plus haute cime de la vertu possible, l'innocence qui pardonne aux hommes leurs fautes et qui les expie à leur place ; la servitude subie, la torture acceptée, le supplice réclamé par les âmes qui n'ont pas péché pour en dispenser les âmes qui ont failli ; l'amour de l'humanité s'abîmant dans l'amour de Dieu, mais y demeurant distinct et suppliant ; de doux êtres faibles ayant la misère de ceux qui sont punis et le sourire de ceux qui sont récompensés 2.

* Les Misérables, 2« partie, 1. VII, c. viii. 2 Ibîd., 1. VIII, c. IX. *

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Mais ces citations nous ont entraîné bien loin de la mère du poète, qui ne partageait pas les sentiments religieux de sa sœur Madeleine et de sa tante Mère Lenormand-Dubuisson. C'est du moins ce qu'affirme l'auteur de Victor Hugo raconté par un téînoin de sa vie.

Après avoir dit que le capitaine Joseph-Léopold- Sigisbert Hugo et M^e Sophie Trébuchet se marièrent civilement à l'Hôtel de Ville, et qu'il n'y eut pas do mariage religieux, il ajoute : « Les églises étaient fermées dans ce moment, les prêtres enfuis ou cachés, les jeunes gens ne se donnèrent pas la peine d'en trouver un. La mariée tenait médiocrement à la bénédiction du cin^é, et le marié n'y tenait pas du tout V»

1 Yldor Hiujo raconté, olr., I, p. 17.

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