CHAPITRE II
L'Enfance du poète
Le haptême d'Abel. — La Corse, l'île d'Elbe et l'Italie. — Napoléon 1er et Victor Hugo. — Les Feuillantines. — Madrid et le collège des Nobles. — Retour à Paris. — La légende de l'éducalion cléricale de M. Victor Hugo. Le père et la mère Larivière. Mme Hugo et M^e Phlipon. L'entresol du bonhomme Royol. — La mère de M. Victor Hugo et la mère de Lamartine. La mère de Chateaubriand et celle de Béranger, — Le parrain de M. Victor Hugo et le dix-huit brumaire. — La brigande de la Vendée et le brigand de la Loire.
Un érudit, poète à ses heures, M. Edouard Fournier, dans sa notice sur le chef de l'école romantique, dit qu'il était le second des trois fils de Joseph-Léopold- Sigisbert Hugo ^ Il y a là une légère inexactitude. M. Edouard Fournier avait-il donc oublié la pièce des Contemplations qui commence ainsi :
Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants :
Notre mère disait : « Jouez, mais je défends
Qu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux échelles.»
Abel était l'aîné, j'étais le plus petit.
1 Soiivenirs poétiques de l'Ecole romantique, par Edouard Fournier. p. 100. — 1880.
N6 à Paris le 15 novembre 1798, Abel fut baptisé à Nancy dix-neuf mois plus tard. A défaut de son acte de naissance, qui a péri, lors des incendies de la Commune, avec tous les registres de l'état civil antérieurs à 1860, nous pouvons donc donner son acte de baptême, copié sur les registres de la paroisse Saint- Epvre. Il porte la date du i^r thermidor an YIII (20 juillet 1800):
Jean-François, fils de Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo, chef de bataillon, et de Sophie-FrançoiseTrébuchet, a été baptisé le 1er thermidor an VIII, âgé d'environ dix-neuf mois ; a eu pour parrain François-Juste Hugo, fils majeur de feu Joseph Hugo, oncle paternel de l'enfant, et pour marraine Jeanne- Marguerite Michaud, veuve de Joseph Hugo, ayeule maternelle, qui ont signé.
Pagnant. — Hugo Jeune. — Michaud, veuve Hugo.
Pagnant était le curé constitutionnel de la paroisse Saint-Epvre.
Le second des trois frères, Eugène, naquit à Nancy le 29 fructidor an VIII (16 septembre 1800). Son acte de naissance fut dressé le lendemain par Bouteiller, adjoint au maire, en présence d'André-Urbain Decomble, caissier de la recette d'arrondissement, et de Julie Hugo, âgée de vingt-neuf ans.
Le chef de bataillon Hugo, appelé, dans les premiers mois de 1801, à commander le quatrième bataillon de la 20e demi-brigade, en garnison à Besançon, y avait fait venir sa femme et ses deux enfants. C'est dans cette ville que Victor Hugo est né, le 26 février 1802 (7 ventôse an X).
Voici l'extrait de naissance :
Du huitième du mois de ventôse l'an dix de la République.
Acte de naissance de Victor-Marie Hugo, né le jour d'hier à dix heures et demie du soir, fils de Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo, natif de Nancy (Meurthe), et de Sophie-Françoise Trébuchet, native de Nantes (Loire-Inférieure) ; — profession de chef de bataillon de la 20e demi-brigade, demeurant à Besançon : — mariés ; — présenté par Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo. ■— Le sexe de l'enfant a été reconnu être mrde.
Premier témoin, Jacques Delelée, chef de brigade, aide-decamp du général Moreau, âgé de quarante ans, domicilié audit Besançon.
Second témoin, Marie-Anne Dessirier, épouse du citoyen Delelée, âgée de vingt-cinq ans, domiciliée à la dite ville.
Sur la réquisition à nous faite par le citoyen Joseph-Léopold- Sigisbert Hugo, père de l'enfant.
Et ont signé : Hugo, Dessirier, épouse Delelée, Delelée. Constaté suivant la loi par m.oi, Charles-Antoine Séguin, adjoint au maire de cette commune, faisant les fonctions d'officier public de l'Etat civil.
En 1798, le capitaine Hugo et sa femme n'avaient pas fait baptiser leur fils aîné, Abel ; mais on vient de voir qu'en 1800, ils avaient réparé cette omission. Gomment supposer qu'en 1802, après le rétablissement de la religion en France, ils auraient négligé de faire conférer le baptême à leur nouvel enfanl? Nous trouvons d'ailleurs, au chapitre IV de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, une lettre écrite par Madame Hugo au général Victor Lahorie et dans , laquelle elle lui disait : « A la veille d'être mère d'un troisième enfant, il me serait très agréable que vous fussiez le parrain de l'enfant qui va venir. ^> Lahorie
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accepta. Il n'est donc pas douteux pour nous que M. Victor Hugo ait été baptisé ; nous devons dire cependant que nous avons fait compulser les registres de toutes les paroisses de Besançon pendant l'année 1802, et que l'ami qui avait bien voulu se charger pour nous de ces recherches n'a pas trouvé trace de l'acte do baptême de Marie-Victor Hugo.
Avec nos camps vainqueurs, dans l'Europe asservie, J'errai, je parcourus la terre avant la vie.
Rien n'est plus exact que ces deux vers du poète, empruntés à la pièce des Odes et Ballades qui a pour titre : Mon enfance. A peine âgé de six semaines, il faisait son premier voyage et allait de Besançon à Marseille. De Marseille, le quatrième bataillon de la 20e demi-brigade fut envoyé en Corse et à l'île d'Elbe. Les trois fils du commandant Hugo le suivirent et, pendant trois ans, ils allèrent d'une île à l'autre, tantôt à Porto-Ferrajo, tantôt à Baslia. La première langue que balbutia le jeune Victor fut donc Fitalien des îles, c'est-à-dire la même langue qu'avait, aux mêmes lieux, parlée l'enfant qui devait être Napoléon.
Jean-Jacques Rousseau disait de la Corse, en 1762, dans un chapitre du Contrat social: «J'ai quelque pressentiment que cette petite île étonnera l'Europe \ »
1 Contrat social, 1. II, ch. x.
Nul doute que, dans ropinion de M. Victor Hugo, cette petite île n'ait doublement justifié le pressentiment de Jean-Jacques^ puisqu'elle a été la nourrice de deux hommes également grands, — à ses yeux du moins, — l'homme d'Austerlitz et l'homme diHernam, le captif de Sainte-Hélène et le proscrit de Guernesey, le poète et l'empereur, géants tous deux, occupant, dans l'ordre de l'action et dans l'ordre de la pensée, les deux sommets du dix-neuvième siècle... et de tous les siècles, — Napoléon Bonaparte et. . . Victor Hugo !
Le monde au-dessous d'eux s'échelonne et se groupe.
Ils font et défont. L'un déli« et l'autre coupe.
L'un est la vérité, l'autre est la force. Ils ont
Leur raison en eux-mêmes, et sont parce qu'ils sont * !
Sur la fin de l'an XIII (septembre 1805), Mme Hugo, dont le mari avait reçu l'ordre d'embarquer son bataillon pour Gênes et de gagner à marches forcées
1 TIernani, arte IV, srène ii. — Se faire accepter comme l'héritier véritable, comme le successeur et Tégal de Napoléon le Grand, telle a été, pendant plus de vingt ans, la préoccupation prinf'ipaie de l'auteur de Napoléon le Petit. II lui plaît que l'on voie en lui « l'homme prédestiné qui devait, en se combinant avec Napoléon, selon la mystérieuse algèbre de la Providence, donner complète à l'avenir la formule générale du dix-neuvième siècle ». — .( Jusqu'ici, écrivait-il encore en 1833, vous n'avez qu'un profil de ce siècle, Napoléon ; laissez se dessiner l'autre. La physionomie de cette époque ne sera fixée que lorsque la révolution française, qui s'est faite homme dans la société sous la forme de Bonaparte, se sera faite homme dans l'art. Et cela sera. Notre siède tout entier s'encadrera et se mettra de lui-même en perspective entre ces deux grandes vies parallèles, l'une du soldat, rautre de l'écrivain, l'une toute d'action, l'autre toute de pensée, qui s'expliqueront et se commenteront sans cesse l'une par l'autre. Marengo, les Pyramides, Austerlitz, la Moskowa, Montereau, Waterloo, quelles épopées ! Napoléon a %es poèmes, le poète aura ses batailles, » {Littératui^e et Philosophie mêlées, p. 341.)
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l'Adige et l'armée d'Italie \ quitta la Corse avec ses trois fils et vint à Paris, où elle se logea au numéro 24 de la rue de Glichy, dans une maison aujourd'hui démolie et qui se trouvait sur l'emplacement occupé par le square de l'église de la Trinité.
Pendant que Victor allait à l'école rue du Mont- Blanc^, Napoléon entrait à Vienne, gagnait la bataille d'Austerlitz, signait le traité de Presbourg, donnait à son frère Louis le trône de Hollande et le trône de Naples à son frère Joseph. Le chef de bataillon Hugo, qui avait connu le prince Joseph à Lunéville, passait à son service, s'emparait de Michel Pezza, dit Fra- Diavolo, partisan habile et redouté, dont les coups de main, presque toujours couronnés de succès, inquiétaient vivement la royauté nouvelle, et se voyait récompensé de ses services par le brevet de colonel de Royal-Corse et par le titre de gouverneur de la province d'Avellino^
Son premier soin fut d'écnre à sa femme de venir le rejoindre ; et, à la fm d'octobre 1807, M^e Hugo se mit en route avec ses enfants. Les voyageurs traversèrent le mont Cenis, virent Turin, Florence, Rome, et arrivèrent à Naples:
Naple aux bords embaumés, où le printemps s'arrête Et que Vésuve en feu couvre d'un dais brûlant, Comme un guerrier jaloux qui, témoin d'une fête, Jette au milieu des fleurs son panache sanglant^.
1 Mémoires du f/énéral Hugo, t. I, p. 112.
2 Aujourd'hui la rue de la Chaussée-d'Antin.
3 Mémoires du général Hugo, t. I, p. 170,
4 Mon enfance (Odes et Ballades).
De Naples on se rendit à Avellino, ville pittoresque, pays abrupt et sauvage, semé de défilés, de gorges, de montagnes, fait à souhait pour emplir d'images inoubliables les yeux et l'esprit de l'enfant que la fée de la poésie semblait prendre plaisir à promener ainsi du berceau de Napoléon à la tombe de Virgile.
Pendant son séjour à Avellino, son père le fit inscrire sur les contrôles du régiment de Royal-Corse. M. Victor Hugo a donc été enfant de troupe, ce qui lui a permis de dire plus tard:
Moi qui fus un soldat quand j'étais un enfant !
Et ailleurs :
J'aime les gens d'épée, en étant moi-même un.
Seulement lorsqu'il a rappelé ce souvenir dans sa lettre et Charles Hugo^, il l'a fait avec son inexactiude accoutumée : « A ma naissance, j'ai été inscrit par mon père sur les contrôles du Royal-Corse. (Oui, Corse. Ce n'est pas ma faute.) » A la naissance du poète, en 1802, le régiment de Royal-Corse n'existait pas. Il fut créé seulement en 1806, dans le royaume de Naples, pour aider le roi Joseph à combattre les partisans de la Fouille et des Calabres ^.
Au mois de juin 1808, Joseph passa roi d'Espagne. Dès son arrivée à Madrid, il adressa au gouverneur d'Avellino, par un courrier extraordinaire, une lettre dans laquelle il lui proposait de venir le rejoindre ^.
1 18 décembre 1869. Pendant l'Exil, par Victor Hugo, p. 382
2 Mémoires du général Hugo, t. I, ch. xxvi.
3 Ibid.. t. I, p. 187.
Le colonel Hugo accepta Toffre qui lui était faite et se dirigea immédiatement vers l'Espagne, tandis que sa famille revenait à Paris. M»^« Hugo se logea d'abord dans une maison voisine de réglise Saint-Jacquesdu-Haut-Pas , puis, au bout de peu de temps , s'installa, tout près du Val-do-Grâce, au rez-dechaussée d'une vaste maison qui avait été, avant la révolution, le couvent des Feuillantines.
M. Victor Hugo a immortalisé, dans ses poésies, le souvenir de la maison et du jardin des Feuillantines, n y a passé les trois années écoulées depuis la fin de 1808 jusqu'à son départ pour l'Espagne, au printemps de 1811. Lorsqu'il revint de Madrid, au commencement de 1812, il rentra aux Feuillantines pour y demeurer jusqu'au 31 décembre 1813. Qui n'a présente à la mémoire la pièce des Rayons et des Ombres : Ce qui se passait aux Feuillantines vers 1813?
Le jardin était grand, profond, mystérieux,
Fermé par de hauts murs aux regards curieux...
Et tout ce beau jardin, radieux paradis,
Tous ces vieux murs croulants, toutes ces jeunes roses,
Tous C:S objets pensifs, toutes ces douces clioses,
Parlèrent à ma mère avec l'onde et le vent,
¥A lui dirent tout bas : « Laisse-nous cet enfant !... ■^ )^
Il est revenu ailleurs, — non plus en vers cette fois, — sur ces radieux souvenirs, colorés des premiers feux du matin et trempés des larmes de l'aurore :
1 Voy. aiissi^ dans les Contemplations, la pièce intitulée: Aux Feuillantines.
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Je me revois enfant, écolier rieur et frais, jouant, courant, criant avec mes frères dans la grande allée verte de ce jardin sauvage où ont coulé mes premières années, ancien enclos de religieuses que domine de sa tête de plomb le sombre dôme du Val-de-Gràce.
Et puis, quatre ans plus tard, m'y voilà encore, toujours enfant, mais déjà rêveur et passionné. Il y a une jeune fille dans le solitaire jardin.
La petite Espagnole, avec ses grands yeux et ses grands cheveux, sa peau brune et dorée, ses lèvres rouges et ses joues roses, l'Andalouse de quatorze ans, Pepa.
Nos mères ont dit d'aller courir ensemble i...
La charmante Pepa, c'est M'^^ Foucher, celle qui sera quelques années plus tard la femme du poète et sur laquelle il a écrit là, dans le Dernier jour d'un condarrmé, livre étrange où Ton ne s'attendait guère à les rencontrer, des pages vraiment délicieuses.
Cependant, à l'heure même où le vieil enclos des Feuillantines est témoin de ces fraîches idylles, là-bas, en Espagne, les bataillons s'cntre-choquent, le canon tonne avec fureur, le sang coule dans les ravins comme l'eau des torrents, et le vieux soldat, le père, songeant, le soir de la bataille, aux trois enfants dont il est séparé depuis tant de mois, sent une larme humecter sa paupière, pendant que, suivi de son hussard fidèle, il parcourt à cheval
Le champ couvert de m.orts sur qui tombe la nuit 2.
1 Le Dernier jour d'un condamné, ch. XXXIII.
2 Après la bataille. {La Légende des siècles, XIII.)
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La situalion de l'ancien colonel du Royal-Corse a d'ailleurs singulièrement grandi. Il a été nommé successivement aide de camp du roi, général, premier majordome du palais, comte de Gisuentes, inspecteur général de tous les corps formés et à former dans la péninsule, gouverneur des trois provinces d'Avila, de Ségovie et de Soria. Le siège de son gouvernement était établi à Ségovie.
Au printemps de 1811, il appela auprès de lui M™e Hugo et ses fils, qui partirent avec un convoi composé de quinze cents fantassins, de cinq cents chevaux et de quatre canons. On traversa successivement Irun, Ernani, Tolosa, Burgos, Valladolid et Ségovie :
L'Espagne me montrait ses couvents, ses bastilles ;
Burgos, sa cathédrale aux gothiques aiguilles ;
Irun, ses toits de bois, Vittoria ses tours;
Et toi, Valladolid, tes palais de familles,
Fiers de laisser rouiller des chaînes dans leurs cours ^...
Le général n'était plus à Ségovie, oii il avait été remplacé par le comte de Tilly, et M^^ Hugo en repartit, au bout de quelques jours, pour conduire ses enfants à Madrid. La famille du majordome du palais s'installa au palais Masserano, dont Victor et son frère Eugène sortirent bientôt pour être pensionnaires au collège des Nobles. Abel resta pour être page du roi Joseph. Victor, que l'on destinait, lui aussi, à entrer dans les pages, vécut un an entre les quatre grands murs du collège, où il eut pour ami le fils
1 Mon enfance. {Odes et Ballades.)
aîné du duc de Benavente, qu'il devait retrouver à Paris, en 1825. C'est à lui qu'est adressée l'ode vingt et unième des Odes et Ballades : A RAMONy duc de
Ben av. :
Hélas ! j'ai compris ton sourire, Semblable au ris du condamné, Quand le mot qui doit le proscrire A son oreille a résonné !
En pressant ta main convulsive, J'ai compris ta douleur pensive Et ton regard mome et profond.
Qui, pareil à l'éclair des nues, Brille sur des mers inconnues.
Mais ne peut en montrer le fond.
Le collège des Nobles était fréquemment témoin de ces combats d^ enfants pour le grand empereur, dont l'auteur des Orientales fait quelque part mention S et oi^i les fils du premier majordome du palais rencontraient surtout pour adversaires deux Espagnols : l'un, appelé Frasco, comte de Belverana, qui, un jour, se jeta sur Eugène et le blessa à la joue, ce qui lui a valu de donner son nom à l'un des personnages les moins sympathiques des drames de M. Victor Hugo, à ce Gubetta, comte de Belverana, gentilhomme castillan, l'âme damnée de Lucrèce Borgia, Gubetta-polson, Gubeita-poignard , Gubetta-gibet ^ ; — l'autre « un affreux grand gaillard, à cheveux crépus, à mains griffues, mal bâti, mal peigné, mal lavé, hargneux et risible ^ », qui s'appelait Elespuru, et dont le nom
1 Les Orientales, XLI.
2 Lucrèce Borgia, acte I*', l'^ partie,
3 Victor Hugo raconté, etc., t. I, p. 200.
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s'est retrouvé plus tard sous la plume du poète, qui, sans doute en souvenir de quelques taioches reçues, en a fait l'un des quatre fous de Cromwell, celui qui chante, au troisième acte du drame :
Oyez ceci, bonnes âmes !
J'ai voyagé dans l'enfer.
Moloch, Sadoch, Lucifer Allaient me jeter aux flammes.
Avec leurs fourches de fer.
Déjà prenait feu mon linge ; Mon pourpoint était roussi ; Mais par bonheur, Dieu merci !
Satan me prit pour un singe, Et me lâcha : — Me voici.
Au commencement de 1812, en présence de la tournure fâcheuse que prenaient les affaires des Français en Espagne, le général Hugo jugea prudent de renvoyer à Paris sa femme et ses deux plus jeunes enfants. L'aîné, déjà sous-lieutenant, demeura avec son père.
W^^ Hugo reprit son logement des Feuillantines, et c'est là qu'Eugène et Victor achevèrent leur éducation classique sous le vieux maître, M. Larivière, qui, de 1808 à 1811, leur avait enseigné les premiers éléments du latin. Depuis qu'il est devenu républicain, M. Victor Hugo a trouvé bon de faire de son vieux maître un émule du P. Loriquet, afin de bien montrer que, s'il avait été, sous la Restauration, catholique et royaliste, il en fallait rendre respon-
sable Véducation cléricale dont son enfance avait été victime, ïétroite éducation de caste et de clergé qui avait déformé son intelligence.
Au commencement de ce siècle, dit-il, un enfant habitait, dans le quartier le plus désert de Paris, une grande maison qu'entourait et qu'isolait un grand jardin. Cet enfant vivait là, seul, avec sa mère et ses deux frères et un vieux prêtre, ancien Oratorien, encore tout tremblant de 93, digne vieillard persécuté jadis et indulgent maintenant, qui était leur clément précepteur, et qui leur enseignait baucoup de latin, un peu de grec et pas du tout d'histoire Le digne prêtre-précepteur s'appelait l'abbé de la Rivière.
Avoir été enseigné dans sa première enfance par un prêtre est un fait dont on ne doit parler qu'avec calme et douceur ; ce n'est ni la faute du prêtre ni la vôtre. C'est, dans des conditions que ni l'enfant ni le prêtre n'ont choisies, une rencontre malsaine de deux intelligences, Tune petite, l'autre rapetissée, l'une qui grandit, l'autre qui vieillit. La séniiïté se gagne. Une âme d'eafant peut se rider de toutes les erreurs d'un vieillard
Le prêtre a été lui-même anciennement le patient de cet enseignement dont il est aujourd'hui l'opérateur ; devenu maître, il est resté esclave. De là ses leçons redoutables. Quoid^ plus terrible que le mensonge sincère ? Le prêtre enseigne le faux, ignorant le vrai ; il croit bien faire.
Cet enseignement a cela de lugubre que tout ce qu'il fait pour l'enfant estfait contre l'enfant ; il donne lentement on ne sait quelle courbure à l'esprit; c'est de l'orthopédie en sens inverse ; il fait tors ce que la nature a fait droit ; il lui arrive, affreux chefs-d'œuvre, de fabriquer des âmes difformes, ainsi Torquemada ; il produit des intelHgences inintelligentes, ainsi Joseph de Maistre ; ainsi tant d'autres, qui ont été les victimes de cet enseignement avant d'en être les bourreaux.
Étroite et obscure éducation de caste et de clergé qui a pesé sur nos pères et qui menace encore nos fils !
Cet enseignement inocule aux jeunes intelligences la vieillesse des préjugés; il ôte à l'enfant Taube et lui donne la nuit, et il aboutit à une telle plénitude du passé, que l'àme y est comme noyée, y devient on ne sait quelle éponge de ténèbres et ne peut plus admettre l'avenir...
Les trois écoliers des Feuillantines étaient soumis à ce périlleux enseignement *.
Il est fâcheux, pour ce plaidoyer du poète, que les bases sur lesquelles il repose aient été détruites d'avonce par le témoin de sa vie, c'est-à-dire par luimême. On lit, en effet, au tome premier de ses Mémoires, une page singulièrement curieuse sur le digne prêtre-précepteur, M. Larivière.
Voici cette page :
La mère s'inquiéta bientôt de commencer leur éducation. Ils n'avaient pas, surtout Victor, l'âge du collège; elle les envoya d'abord à une école de la rue Saint-Jacques, où un brave homme et une brave femme enseignaient aux fils d'ouvriers la lecture, l'écriture et un peu d'arithmétique. Le père et la mère Larivière, comme les appelaient les écoliers, méritaient cette appellation par la paternité et la maternité de leur enseignement. Ça se passait en famille. La femme ne se gênait pas, la classe commencée, pour apporter au mari sa tasse de café au lait, pour lui prendre des mains le devoir qu'il était en train de dicter, et pour dicter à sa place pendant qu'il déjeunait.
Ce Larivière, du reste, était un homme instruit et qui eût pu être mieux que maître d'école. Il sut très bien, quand il le fallut, enseigner aux deux frères le latin et le grec. C'était un ancien prêtre de l'Oratoire. La révolution l'avait épouvanté, et il s'était vu guillotiné s'il ne se mariait pas ; il avait mieux aimé donner sa main que sa tète. Dans sa précipitation, il
* Actes et paroles, par V. Hugo. t. I, Introduction , IS7").
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n'était pas allé chercher sa femme bien loin ; il avait pris la première qu'il avait trouvée auprès de lui, sa servaate K
Allons ! avouez-le, avec ce prêtre jureiir qui a épousé sa servante, nous voilà loin, bien loin de Joseph de Maistre et du P. Loriquet !
Est-ce tout? Non. Le poète a ou un autre maître que le digne abbé-précepteur, il a eu sa mère.
J'eus dans ma blonde enfance, hélas ! trop éphémère, Trois maîtres : un jardin, un vieux prêtre et ma mère -.
Or le système d'éducation de M^^ Hugo était encore moins clérical que celui du « père et de la mère Larivière ». M^^ Roland raconte, dans ses Mémoires, qu'un jour, toute jeune encore, elle lisait Candide, lorsqu'elle fut surprise par une voisine, M"^^ Gharbonné, qui dénonça le fait à sa mère et lui en témoigna son étonnement. « Ma mère sans lui répondre, continue M^e Roland, me dit purement et simplement de reporter le livre où je l'avais pris. Je regardai de bien mauvais œil cette femme à ligure revôche, grosse à pleine ceinture, grimaçant avec importance, et depuis onques je n'ai souri à M'"^ Gharbonné. Mais ma bonne mère ne changea rien à son allure fort singulière, et me laissa lire ce que je trouvais, sans avoir l'air d'y regarder, quoiqu'en sachant fort bien ce que c'était ^. »
]\jrae Hugo faisait mieux encore que cette excellenle M»^e Phlipon. Aimant beaucoup à lire, et ne voulant
1 Victor Hugo raconté, et'"., t. I, p. 57.
2 Les Rayons cl les Ombres.
3 Mémoires de Mme Roland, édition Danban, p. 17.
VICTOR UUGO AVANT 1830 57
pas s'exposer à entamer une lecture ennuyeuse, elle faisait essayer ses livres par ses enfants. Ici encore, il faut citer les propres paroles de l'auteur de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie :
Mme Hugo était pour l'éducation en liberté. On a déjà vu qu'en fait de culte elle n'avait pas voulu violenter rame de ses fils et leur faire leur religion ; elle ne gênait pas plus leur intelligence que leur conscience. Elle lisait beaucoup et avait un abonnement à l'année chez un loueur de livres. Quand on aime lire, quelque livre qu'on ait commencé, on va jusqu'au bout ; afin de ne pas s'engager dans une lecture trop ennuyeuse, Mme Hugo faisait essayer ses livres par ses enfants. Elle les envoyait chez son loueur, un nommé Royol, qui était un bonhomme très particulier... Les deux frères (Eugène et Victor) allaient chez ce bonhomme, fourrageaient dans sa bibhothèque, et emportaient ce qu'ils voulaient. Avec ces deux pourvoyeurs qui ne manquaient jamais à sa faim de livres, Mme Hugo en consomma effroyablement et eut bientôt épuisé le rez-de-chaussée du bonhomme Royol ; il avait bien encore un entresol, mais il ne se souciait guère d'y introduire des enfants ; c'était là qu'il reléguait les ouvrages d'une philosophie trop hardie ou d'une moraUté trop libre pour être exposés à tous les yeux. Il fit l'objection à la mère, qui lui répondit que les hvres n'avaient jamais fait de mal, et les deux frères eurent la clef de l'entresol.
L'entresol était un pêle-mêle. Les rayons n'avaient pas suffi aux livres et le plancher était couvert. Pour n'avoir pas la peine de se baisser et de se relever à tout moment, les enfants se courbaient à plat ventre et dégustaient ce qui leur tombait sous la main. Quand l'intérêt les empoignait, ils restaient quelquefois là des heures entières. Tout était bon à ces jeunes appétits, prose, vers, mémoires, voyages, sciences. Ils lurent ainsi Rousseau , Voltaire, ^Diderot ; ils lurent Faublas et d'autres romans de même nature K
1 Victor Ilurjo raconté, etc., t. I, p. 213-21o.
Le voilà donc connu ce secret plein d'horreur !
Cette étroite et obscure éducation de caste et de clergé qui a pesé sur l'enfance du poète ; cet enseignement lugubre qui a cloîtré sa jeunesse dans Loriquet *, les voilà ! Nous savons maintenant quelle réalité se cache sous cette légende de V éducation cléricale de M. Hugo. La réalité, la voici : une éducation en liberté ; pour maître, un prêtre apostat, qui se fait à l'occasion remplacer dans sa classe par sa cuisinière, devenue sa femme; pour guide, une mère voltairienne, dont l'un des principes est que les livres, — même les livres obscènes, — n'ont jamais fait de mal ; — pour salle d'études, l'entresol d'un bonhomme très particulier, qui avait entassé là, pêlemêle, les ouvrages de Voltaire et de Louvet, de Diderot et de Restif de la Bretonne ^ !
11 était essentiel de rétablir la vérité sur ce point, et ce n'est pas ma faute, si je n'ai pu le faire sans montrer la mère du poète telle que lui-même nous l'a peinte. En reproduisant ces pages sur M«i"tl ij >, die tées par son fils, écrites par sa belle-fille, je ne pouvais me défendre de reporter ma pensée sur cette ad mirable et noble femme qui a été la mère de Lamar -
1 Les Contemplations, t. II, p. 8b.
2 <( Il passa cette année k lire toutes sortes de livres, même les Contemporaines de Restif de la Bretonne. •■> (Sainte-Beuve, Biographie des Contemporains. 1831.)
tine, et dont il nous a laissé, dans les Confidences, un si vivant portrait :
Ma pensée, dit-il, toujours en communication avec celle de ma mère, se développait, pour ainsi dire, dans la sienne... Le goût de la lecture m'avait pris de bonne lieure... Je regardais avec envie les volumes rangés sur quelques planches dans un petit cabinet du salon. Mais ma mère modérait chez moi cette impatience de connaître ; elle ne me hvrait que peu à peu les livres et avec intelligence
On peut dire que ma mère vivait en Dieu, autant qu'il est permis à une créature d'y vivre. Il n'y a pas une face de son âme qui n'y fût sans cesse tournée, qui ne fût transparente, lumineuse, réchaufïee par ce rayonnement d'en haut, découlant directement de Dieu sur nos pensées. Il en résultait pour elle une piété qui ne s'assombrissait jamais. Elle croyait humblement, elle aimait ardemment, elle espérait fermement...
Elle était née pieuse, comme on naît poète ; la piété, c'était sa nature ; l'amour de Dieu, c'était sa passion ! mais cette passion, par l'immensité de son objet et par la sécurité même de sa jouissance, était sereine, heureuse et tendre comme toutes ses autres passions.
Cette piété était la part d'elle-même qu'elle désirait le plus nous communiquer. Faire de nous des créatures de Dieu en esprit et en vérité, c'était sa pensée la plus maternelle... Sa piété, qui découlait de chacune de ses inspirations, de chacun de ses actes, de chacun de ses gestes, nous enveloppait, pour ainsi dire, d'une atmosphère du ciel ici-bas. Nous croyions que Dieu était derrière elle, et que nous allions l'entendre et le voir, comme elle semblait elle-même l'entendre et le voir, et converser avec lui à chaque impression du jour. Dieu était pour nous comme l'un d'entre nous. Il était né en nous avec nos premières et nos plus indéfinissables impressions. Nous ne nous souvenions pas de ne pas l'avoir connu ; il n'y avait pas un premier jour où on nous avait parlé de lui. Nous l'avions toujours vu en tiers entre notre mère et nous.
GU VlCTOll HUGO AVANT 18^0
Son nom avait été sur nos lèvres avec le lait maternel, nous avions appris à parler en le balbutiant. A mesure que nous avions grandi, les actes qui le rendent présent et même sensible à Tàme s'étaient accomplis vingt fois par jour sous nos yeux. Le matin, le soir, avant, après nos repas, on nous avait fait faire de courtes prières. Les genoux de notre mère avaient été longtemps notre autel familier. Sa figure rayonnante était toujours voilée à ce moment d'un recueillement respectueux et un peu solennel, qui nous avait imprimé à nous-mêmes le sentiment de la gravité de Tacte qu'elle nous inspirait. Quand elle avait prié avec nous et sur nous, son beau visage devenait plus doux et plus attendri encore. Nous sentions qu'elle avait communiqué avec sa force et avec sa joie pour nous en inonder davantage 1.
Et maintenant viennent la jeunesse et ses passions, la vieillesse et ses douleurs, les révolutions et leurs orages, le fils d'une telle mère pourra voir s'obscurcir et se voiler les rayons de la foi qu'elle a déposée au fond de son âme ; comme la lampe qui veille au fond du sanctuaire, elle ne s'éteindra jamaistout à fait. Il ne descendra jamais à d'indignes blasphèmes ; même au plus profond de sa chute, il balbutiera encore avec respect et avec amour le nom du Dieu qui a béni son enfance, et lorsque approchera l'heure suprême, il pressera sur ses lèvres mourantes le crucifix qui a reçu le dernier soupir de sa mère !
Il ne m'appartient pas d'insister plus longuement sur le rapprochement auquel j'ai été conduit presque
^ Les Confidences, par A. de Lamartiac, 1. IV. — Le Manuscrit de ma mère, publié par A. de Lamartine. — Chateaubriand a dit de sa mère, dans ses Mémoires d' Outre-tombe : « Pour la piété, manière était un ange. '> — Béranger a dit de la sienne « qu'elle servait dans les troupes légères du beau sexe, qu'elle aimait la toilette au-dessus de tout.
VICTOR HIGO AVANT 1830 01
malgré moi; j'estime d'ailleurs que ce serait manquer à l'admiration mémo et au respect que je professe pour la mère de Lamartine que d'opposer sa mémoire à celle de la mère do M. Victor Hugo. Mais je tiens en mémo temps que la critique littéraire ne serait plus qu'un jeu puéril, si elle se refusait à proclamer les enseignements qui se dégagent de la vie et des œuvres des écrivains qu'elle étudie. Or, ici, comment ne pas faire remarquer que les leçons reçues au foyer de la famille par l'enfant qui sera, un jour, un poète, un orateur ou un historien, sont les plus puissantes de toutes; qu'à cet enfant, à ce jeune homme, destiné à répandre un jour autour de lui la poésie ou l'éloquence, elles impriment une direction favorable ou funeste, qui sera le salut ou la perte de Lien des âmes ? Mères, dont le fils porte au front le signe du génie, n'oubliez jamais la grandeur de la mission que Dieu vous a donnée ; n'oubliez pas que vous avez charge d'âmes, non seulement de l'âme de cet enfant que vous avez nourri de votre lait, mais encore de toutes ces âmes à qui votre fils versera le lait et le vin de sa parole.
Yl
Par une contradiction singulière, en même temps qu'il nous peint son enfance courbée sous le joug d'une étroite et obscure éducation de caste et de clergé,
(32 VICTOR UUGO AVA>T 1830
et cet enseignement lugubre inoculant àsajeime intelligence la vieillesse des préjugés \ M. Victor Hugo s'attache à nous persuader qu'il est non seulement un républicain de la veille, mais encore un républicain de naissance. Dans l'introduction de son livre Actes et Paroles, il se réclame de son parrain, le général Lahorie, qui lui aurait donné, aux Feuillantines, à l'heure où l'Empire était à son apogée, des leçons de républicanisme. Lahorie, qui avait été impliqué dans la conspiration de Georges Gadoudal, de Pichegru et de Moreau, en 1804, — et non en 1801, — comme le dit M. Victor Hugo, par distraction ^, — et qui devait être fusillé dans la plaine de Grenelle, le 23 octobre 1812, pour la part qu'il avait prise à la conspiration du général Malet, — était venu demander à M^e Hugo, qui le lui avait généreusement accordé, un asile aux Feuillantines. C'est là que se serait passée, en 1809, la scène dont l'auteur AWctes et Paroles nous a tracé un si dramatique récit. Trois généraux, les comtes Drouet, Lucotte et de Tilly, sont venus visiter M^e Hugo. C'est le soir, le grand jardin est dans l'ombre, tandis qu'au dehors resplendit la clarté d'une fête en l'honneur de l'empereur et de la grande armée. La coupole du Panthéon est entourée d'un cercle d'étoiles, le dôme du Val-de-Grâce dresse une flamme à son sommet ; le canon des Invalides tire de quart d'heure en quart d'heure. Les trois généraux se promènent dans les herbes du vieux jardin ; ils causent,
1 Actes et paroles, par Victor Hugo. Inlroductioa.
2 Avant VExiL p. 10.
VICTOn HUGO AVANT 1830 63
et le jeune Victor, marchant à leurs côtés, grave au fond de sa mémoire chacune de leurs paroles. Soudain, dans le clair-obscur des arbres, apparaît Lahorie.
— Quelqu'un est plus grand que Napoléon, dit Lahorie au général Lucotte.
— Qui ?
— Bonaparte.
Il y eut un silence. Lucotte le rompit.
— Après Marengo ?
Lahorie répondit.
— Avant Brumaire Brumaire, c'est la chute.
— De la République, oui.
— Non, de Bonaparte.
Les trois hommes écoutaient, stupéfaits et sérieux. Lucotte s'écria :
— Tu as raison. Pour effacer Brumaire, je ferais tous les sacrifices. La B'rance grande, c'est bien ; la France libre, c'est mieux.
— La France n'est pas grande si elle n'est pas libre.
— C'est encore vrai. Pour revoir la France libre, je donnerais ma fortune. Et toi ?
— Ma vie, dit Lahorie.
Il y eut encore un silence. On entendait le grand bruit de Paris joyeux ; les arbres, étaient roses ; le reflet de la fête éclairait les visages de ces hommes ; les constellations s'eflaçaient au-dessus de nos têtes dans le flamboiement de Paris illuminé; la lueur de Napoléon semblait remplir le ciel.
Tout à coup l'homme si brusquement apparu se tourna vers moi qui avais peur et me cachais un peu, me regarda fixeiiiont et me dit :
— Enfant, souviens-toi de ceci : avant tout, la liberté.
Et il posa sa main sur ma petite épaule, tressaillement que je garde encore.
Puis il répéta:
— A vaut tout, la liberté.
Et il reatra sous les arbres d'où il venait de sortir ^
La scène est belle ; est-elle vraie ?
Suivant M. Tictor Hugo, sa mère assistait à l'entretien de Lahorie avec le général Lu cotte, et c'était à elle que ce dernier était venu faire visite. Gomment alors expliquer ce passage de Victor Hugo raconté par 1(71 témoin de sa vie : <( M^ae Hugo, à la cour du roi Joseph, ~ en 1811, — fit plusieurs connaissances, entre autres celle du général Lucotte, qui était, comme son mari, majordome et comte ^. «Si M»"" Huj^-o a fait la connaissance du général Lucotte, à M-^drid, en 1811, elle no l'avait donc pas reçu chez elle en 1809? 11 y avait d'ailleurs une excellente raison pour que le général Lucotte ne se trouvât pas en 1809 aux Feuillantines. Attaché à la fortune de Joseph, qu'il avait servi à Naples, il l'avait suivi en Espagne en 1808, et il y resta jusqu'en 1813 ^ Le comte de Tilly était égalen:ient en Espagne en 1809, et il se signala particulièrement à labataille d'Ocana, livrée et gagnée par le maréchal Soult, le 19 novembre de cette même année*. Lorsque M^o Hugo vint à Ségovie, en 1811, ce fut le comte de Tilly qui lui fit les honneurs de cette ville ; et il ressort du récit même de Victor Hugo raconté ([u'elle le voyait alors pour la première fois^ Quant au général Drouet, comte d'Erlon, il étail, en
1 Actes et Paroles, Introtluctiou.
2 Victor H u(jo raconté, aie, t. I, p. 18 i.
3 Biographie unioerselle, t. LXXII.
4 Biofjraphie moderne, t. III.
■> Victor Huijo raconté, etr.. t. I.
VICTOR I[[IGO ANANT 1830 65
1809, employé clans leTyrol, sous les ordres du maréchal Lefebvre K
Les trois interlocuteurs de Lahorie lui font donc défaut. Ses antithèses sur Bonaparte et Napoléon, sur Brumaire etMareng'o, sur Brumaire qui est la chute, — non de la république, — mais de Bonaparte (il paraît que l'on cultivait l'antithèse, sous le premier empire, entre généraux, avec autant d'ardeur et de succès que, sous le gouvernement de Juillet, entre romxantiques), toutes ces belles paroles se heurtent, du reste, à une autre impossibilité : Lahorie avait coopéré au 18 Brumaire et il en tirait gloire. V Histoire de la conspiration du général Malet, par l'abbé Lafon, l'un des conjurés, ne laisse à cet égard aucun doute. Devant la commission militaire chargée de juger le général Malet et ses coaccusés, Lahorie fit la déclaration suivante : « Je n'ai pas cru concourir à une conspiration ; j'ai cru concourir à la formation d' un nouveau gouvernement, c^ovumQ f ai concouru au 18 Brumaire. C'était dans Paris un môme état de tranquillité. Trompé par ce souvenir, j'ai pu, plus qu'un autre, être dans l'erreur ; et j'y ai été, j'en conviens ; je dirais franchement si jj avais eu un tort ^.»
Tout le monde a lu, dans les Châtiments, la belle pièce intitulée l'Expiation. Dans une suite de tableaux d'un dessin vigoureux et d'un coloris superbe, le poète fait passer sous nos yeux la retraite de Moscou,
1 Biographie moderne, t. I.
2 Histoire de la complration du f/énéral Malet, par M. Tabbé Lafon, p. l2o.
()6 VICTOR Ur(.() AVANT 1830
la déroute de Waterloo, l'agonie de Sainte-Hélène. A chaque nouveau coup qui le frappe, pst-ce le châtiment, Seigneur? demande Napoléon, etiuie voix lui répond dans l'ombre : Non !
L'empereur a été ramené sur les rives de la Seine , il dort dans son tombeau des Invalides, confiant et tranquille, sacré par l'exil et par la mort. Une nuit, il s'éveille. Une vision, oii l'horrible le dispute au grotesque, emplit sa paupière : son nom sert d'enseigne à une baraque de la foire :
On quête des liards dans le petit chapeau.
La redingote grise, couverte de taches sordides, s'étale sur le dos de Cartouche; et, à la porte de la baraque, des pitres essouflés se démènent en criant : Nous sommes les neveux du grand Napoléon.
L'horrible vision s'évanouit. L'empereur, désespéré, pousse un cri :
Les victoires de marbre à la porte sculptées, Fantômes blancs debout hors du sépulcre obscur, Se faisaient du doigt signe et, s'appuyant au mur. Écoutaient le Titan pleurant dans les ténèbres. Et lui cria : — Démon aux visions funèbres, Toi qui me suis partout, que jamais je ne vois, Qui donc es-tu ? — Je suis ton crime, dit la voix. La tombe alors s'emplit d'une lumière étrange, Semblable à la clarté de Dieu quand il se venge ; Pareils aux mots que vil resplendir Balthazar, Deux mots dans l'ombre écrits flamboyaient sur César ; Bonaparte, tremblant comme un enfant sans mère, Leva sa face pale et lut : — DIX-HUIT BRUMAIRE !
Quand M. Yictor Hugo écrivait ces vers, se
doutait-il que son parrain avait été l'un des auteurs du Dix-huit Brumaire, de ce crime, le plus grand de l'histoire, à ses yeux... après le Deux Décembre ? Lahorie effaça-t il du moins sa faute le jour où il prit part à la conspiration du général Malet? Aucunement. Cette conspiration, en effet, n'était rien moins qu'une entreprise républicaine. M.Albert Duruy a très-bien démontré qu'elle avait pour but le rétablissement de la Monarchie légitime \ Parmi les membres du gouvernement provisoire appelé à remplacer le gouvervement impérial, figuraient le général Moreau, le duc Mathieu de Montmorency et le comte Alexis de Noailles. Un des articles du sénatus-consulte, préparé par Malet et par l'abbé Lafon, son principal complice, portait que tous les émigrés seraient rappelés; un autre, qu'une députation <( serait envoyée à Sa Sainteté Pie Vil, pour le supplier, au nom de la nation, d'oublier les maux qu'il a soufferts et pour l'inviter à venir à Paris, avant de retourner à Rome ». Étranges républicains, il le faut avouer, que ces hommes qui jouaient leur tête pour rouvrir aux émigrés les portes de la France, pour rouvrir au pape les portes de l'Italie ! J'estime que M. Hugo a commis une imprudence , en évoquant le souvenir de Lahorie , et puisqu'il lui plaît d'antidater son républicanisme, il faut qu'il cherche d'autres parrains !
1 Revue des Deux Mondes, i" février 1870.
08 VICTOR HUGO AVANT 1 HliO
VU
La conspiration de Malet avait éclaté au milieu des prospérités de l'empire, comme dans un ciel pur l'éclair précurseur de l'orage. La nouvelle en parvint à Napoléon, à Mikalewska, le 6 novembre 1812, « à l'instant môme, dit l'historien de la grande armée, où les nuées, chargées de frimas, crevaient sur nos têtes *. »
A partir de ce moment, les désastres se succèdent sans relâche au midi comme au nord de l'Europe. Le 21 juin 1813, la défaite de Viltoria entraîne la chute du roi Joseph et l'évacuation de l'Espagne. Le roi détrôné congédia les officiers de sa maison. Le général Hugo, qui perdait du même coup son titre de premier majordome du palais, ses trois gouvernements et son commandement à l'armée, revint à Paris avec son fils Abel, et, après avoir embrassé ses plus jeunes enfants, se rendit aux eaux pour soigner une blessure qu'il avait reçue au pied.
Un autre changement , presque une révolution^ s'opérait à cette époque dans la vie de M^^ Hugo et de ses fils : la ville de Paris expropria le jardin des Feuillantines pour prolonger la rue d'Ulm :
1 Philippe de Ségur, Histoire de Napoléon et de la fjrande armée pendant l'année 1812. t. II, p. 109.
VICTOR lU'GO AVANT 1830 69
Un jardin verdissait où passe celte rue K
M"ie Hugo dut chercher une autre maison. Le 31 décembre 1813, elle s'installa rue du Cherche-Midi, presque en face de l'hôtel des conseils de guerre, où logeait un intime ami de la famille, M. Foucher.
C'était le moment où les armées alliées franchissaient le Rhin et envahissaient la France. Le 9 janvier 1814, le général Hugo reçut Tordre d'aller prendre le commandement de Thionville. H y déploya un talent et une énergie qui furent couronnés de succès. L'empire était tombé ; le 6 avril. Napoléon avait signé à Fontainebleau l'acte de son abdication ; le 12 avril, les Bourbons étaient rentrés à Paris : Thionville tenait encore. La place ne fut rendue que le 20 avril.
Pendant les Cent-Jours, le général fut de nouveau appelé à la défendre. Cette fois encore, il se montra à la hauteur de sa mission. Les Prussiens n'entrèrent dans la forteresse dont la garde lui avait été confiée, que le 20 septembre 1815, trois mois après Waterloo.
M. Victor Hugo ne s'est pas fait faute d'attaquer, à cette occasion, le gouvernement royal, et de montrer la Restauration punissant son père d'avoir conservé à la France une de ses meilleures places fortes. « On en voulait, dit-il, au général Hugo d'avoir été si incommode aux alliés et d'avoir arrêté si longtemps les Hessois devant Thionville. Avoir refusé de rendre à l'étranger une forteresse française, c'était alors une trahison... Fn septembre 1813, la Restauration se
1 L'Année tfirriblp, \mv V. Hugo.
70 viCTon HUGO avant 18,'K)
crut assez forte pour punir ceux qui avaient résisté à l'invasion : le général Hugo fut destitué de son commandement et mis hors d'activité*. »
C'est le général Hugo lui-même qui va répondre à ces accusations sans vérité comme sans justice :
L'empereur Napoléon ne m'aimait pas Il me traitait
quelquefois avec une négligence et une aigreur que rien ne pouvait justifier. J'avais soutenu la gloire et l'honneur des étoiles de mon grade, et après plus de quatre années passées dans des fonctions qui n'étaient, la plupart, remplies partout que par des généraux de division français, j'obtins du ministre, pour toute récompense, — à la fin de 1813, — l'ordre d'aller servir comme major dans l'armée française. Je m'y rendis avec la seule intention d'y combattre comme volontaire... Je serais sorti général espagnol de la grande lutte nationale, si l'extrême justice de S. M. Louis XVIJ] n'eût, en partie, réparé les torts de la fortune envers moi 2,
Le 7 août 1814, le comte Dupont, ministre de la guerre de Louis XYIII, lui adressa la lettre suivante :
Général,
J'ai reçu, avec votre lettre, du 28 juillet dernier, le rapport général sur les opérations du siège de ïhionville. Les détails qu'il contient m'ont mis à portée d'apprécier la fermeté et la sagesse des mesures que vous avez prises pour la défense de cette place 3.
Le général Hugo a rédigé, sous forme de journal et en parlant de lui à la troisième personne, la Relation du Blocus, du siège et de la défense de
1 Victor Hugo raconté, etc., t. I, p. 254, 257.
2 Mémoires au général Hugo, t. III, p. 160. 178. 182.
3 IhUL, p. 170.
VICTOK IIUGU AVANT 1830 71
Thionville, en 1814 et en 1815. On lit, à la lin de la première partie de cette relation :
Le général Hugo n'avait point été confirmé dans son grade en France [par le gouvernement impérial], quoique officier
général depuis le 20 août 1809 Le roi n'a pas voulu qu'une
action aussi Jionorable que la défense de cette place appartint à un général étranger à son service, et il a confirmé M. Hugo dans son grade, à dater du 11 septembre 1813, époque où il avait quitté l'Espagne.
S. E. M. lo général comte Dupont, alors ministre de la guerre, a lui même proposé au monarque et contresigné cet acte de justice *.
On le voit^ rien n'est moins fondé que les imputations de M. Victor Hugo, accusant la Restauration d'avoir puni le défenseur de Thionville, coupable d'avoir résisté à l'invasion. Lorsqu'il écrivait ces lignes malheureuses, il avait oublié, il faut le croire, les Mémoires de son père; il avait oublié aussi le sentiment de légitime et noble fierté dont son cœur de fils et de Français avait battu, le 10 décembre 1818, le jour où le roi Louis XVllI, annonçant aux Chambres que les armées étrangères avaient quitté notre territoire avant l'époque convenue, prononça ces paroles vraiment patriotiques :
Au commencement de la session dernière, tout en déplorant les maux qui pesaient sur notre patrie, j'eus la satisfaction d'en faire envisager le terme comme prochain. Un effort, dont, j'ai le noble orgueil de le dire, aucune autre nation n'a donné un plus bel exemple, m'a mis en état de réaliser ces espérances. Mes troupes seules occupent toutes mes places. Un de mes fils, accouru pour s'unir aux premiers transports de
1 Mémoires du général Horjo, t. III, p. 383-384.
12 VlCTOll IILGU AVANT 183U
DOS provinces affranchies, a, de ses propres mains et aux
acclamations de mon peuple, arboré le drapeau français .mr
les remparts de Thionville. Ce drapeau flotte aujourd'hui sur tout le sol de la France i.
M. Victor Hugo s'est peint, dans les Misérables, sous les traits de Marins, le héros du livre : on se rappelle que l'un de ses prénoms est Marie. S'est-il proposé, en esquissant le portrait du père de Marins, le colonel baron Pontniorcy, de tracer celui de son propre père, le général comte Hugo ? H n'est guère possible do mettre en doute que telle ait été son intention. Ne pouvant décemment se représenter luimême comme ayant fait la guerre aux Bourbons pendant la Restauration, il est bien aise du moins de nous montrer son père persécuté par les tyrans Louis XYIII et Charles X, et vouant au gouvernement royal une haine irréconciliable. Et puis, songez-y donc ! faire de son père un brigand de la Loire, après avoir fait de sa mère une brigande de la Vendée,. quelle belle antithèse ! Et comment M. Victor Hugo aurait-il pu y résister ? « Mon père, dit-il en tète de l'écrit intitulé Mes Fils, a été un brigand de la Loire ^.» La vérité est que ni mademoiselle Sophie Trébuche! n'a suivi, à travers le Bocage, M^^^^ de Bonchamps et jVInie (Je la Rochejaquelein, ni le général Hugo n'a été un ennemi farouche delà Restauration. Ses Mémoires, publiés en 1823, témoignent qu'il était loin d'aimer l'empereur et qu'il était, au contraire, sincèrement
1 Moniteur ÛM 11 décembre 1818.
2 Mes Fils, par Viclor Hugo.— Petit in-18, Galmann-Lévy^ éditeur. 1879.
VICTOR JIUGO AVANT 1830 73
rattaché au gouvernement des Bourbons. En tête de la seconde partie de son ouvrage, il a placé un Précis des événements qui ont conduit Joseph Napoléon sur le trône d'Espagne, précis rédigé par son fils Abel et empreint du plus pur sentiment royaliste.
La lettre suivante montrera d'ailleurs avec quel empressement, j'allais dire avec quel enthousiasme, ce prétendu brigand de la Loire s'était rallié à la Restauration. 11 écrivait, le 18 avril 1814, à M. le comte Roger de Damas, gouverneur pour le roi dans les provinces de Lorraine, d'Alsace et des Trois-Evechés :
Thionville, le 18 avril 1814.
Monsieur le comte, La brave garnison que je commande, mon conseil de défense et moi, avons unanimement adhéré le 14 aux actes du Sénat *. Enfermés pendant 88 jours dans cette forteresse, nous y avons été fidèles à l'oriflamme de l'honneur : c'est vous rappeler celui d'Henri IV.
En combattant, nous n'avons pas attendu les éloges des hommes, famour sacré de la patrie nous animait. Que le bon prince qui vient régner sur nous daigne sourire à notre constance, et nous en aurons reçu le prix. Nous avons été fidèles et loyaux sous l'empereur ; le serment qui nous enchaîne au roi Louis XVIII estla garantie que nous le serons également sous lui. Donnez à cet auguste monarque de la confiance dans sa brave garnison de Thionville : elle y répondra noblement, elle saura mourir pour sa gloire et pour son service. Je vous prie, etc.
Le général Hugo 2.
* Le Sénat avait déci'été, le J aM-il, la déchéance de Napoléon Bonapail(\ 2 Journal historique du blocus de Thionville en iSI4, — et de Thionville,
Le comte de Damas lui répondit le 20 avril :
A M. Hugo, général de brigade au service du Hoi, commandant à Jhionville.
Nancy, le 20 avril 1814.
Monsieur le Général, Je viens de recevoir, par M. de la Salle, la lettre que vous avez bien voulu m'adresser, en date du 18 avril; les sentiments d'honneur et de dévouement au Roi qu'elle renferme seront mis par moi, par le courrier d'aujourd'hui, sous les yeux de Sa Majesté. Votre réputation. Monsieur le général, avait devancé la première communication que j'ai avec vous, et je m'attendais à recevoir d'un moment à l'autre l'expédition que M. de la Salle m'a remise.
La Restauration ne fut pas ingrate.
Louis XVIII, non content de confirmer le gouverneur de Thionville dans le grade de général, qu'il tenait du roi Joseph, lui accorda la croix de Saint- Louis. Charles X lui conféra, en 1825, le titre de lieutenant-général de ses armées \ Les faveurs royales allaient trouver le lils en même temps que le père. On lit dans le Moniteur du 29 avril 1825 : « Le roi vient de nommer MM. Alphonse de Lamartine et Victor Hugo chevaliers de la Légion d'honneur. »
Des deux chevaliers du 29 avril 1825, le premier du moins a eu le bon goût de ne point jeter l'insulte au gouvernement qu'il avait chanté. Il a toujours parlé de la Restauration avec respect, et lorsqu'il en a
Sierck et Rodeniack en i 81b. contenant quelques détails sur le siège JeLonyici; rédigé sur des rapports et mémoires communiqués par M. A. -An. Alm**^ ancien officier tlétat-major au gouvernement de Madrid. Blois, 181 9. 1 Moniteur du 'à juin 182o.
VICTOR IIL'GO AN'ANÏ 1830 75
écrit l'histoire, il s'est rappelé qu'il avait célébré la Naissance du duc de Bordeaux et le Sacre de Charles X. Pourquoi M. Victor Hugo n'a-t-il pas suivi cet exemple ? Pourquoi a-t-il mérité que M. de Lamartine lui adressât, à propos d'un chapitre des Misérables, ces trop justes observations :
« On éprouve un certain déplaisir à voir un lionceau, devenu plus tard un lion, jeter gratuitement le .sarcasme et le rire malséants sur les malheurs et les vieillesses des princes qui protégèrent son enfance. A quoi bon ces ridicules posthumes jetés en pâture au peuple impérial de 1862 par l'enfant sublime baptisé par les Bourbons d'un autre temps ? A quoi bon une page de Paul-Louis Courier, reliée par mégarde dans un volume de Hugo? S'il daignait m'écouter, je lui dirais : — Déchirez ce chapitre, il retombe un peu de cette poussière sur votre berceau ! Ne flattez pas ce peuple à vos dépens. Vous avez aimé les Bourbons quand ils rentraient, très innocents de la campagne de France, de la déroute de Russie, de l'invasion du monde coalisé, en 1814, pour disputer la France au partage de la Pologne ; n'en rougissez pas plus que moi *. »
* Cours familier de littérature, entretien lxxxv.