MAURICE DREYFOUS, ÉDITEUR
13, RUE DU FAUBOURG-MONTMARTRE, 13 Tous droits réservés.
in 2010 witii funding from
University of Ottawa
littp://www.arcliive.org/details/victorliugocliezluOOrive
Au moment de publier ce livre, je suis allé trouver Yiclor Hugo.
(.(. Cher Maître, lui ai-je dit, voici plus de sept ans que j'ai l'honneur et le bonheur de vous connaître, de vous voir et de vous entendre ; je vous ai religieusement écouté, et j'ai écrit mes souvenirs. Je viens vous prier d'y jeter les yeux, et vous demander la permission de les publier ».
Yictor Hugo me répondit : « Je me livre tout entier à vous ; vous pouvez répéter tout ce que vous m'avez entendu dire ici. Mais je ne veux pas
lire une seule ligne de votre manuscrit, car je serais forcé d'y supprimer des choses que je trouverais trop aimables, j'en suis sûr, et, si je les laissais, j'aurais l'air de les approuver.
« Quant aux inexactitudes qui se seront glissées dans vos*souvenirs, elles ne m'inquiètent point; il y en aura, et il ne peut en être autrement, puisqu'il y en a même dans le livre de M"® Victor Hugo : Victor Hugo raconté. »
Comme je m'étonnais, le poëte poursuivit :
« Je vais vous dire comment le livre de M"" Victor Hugo a été écrit. Je causais tous les jours chez moi, comme je cause encore; Vacquerie lui dit un jour : a Vous devriez écrire « tout ce que votre mari raconte. »
— « Mais je ne sais pas écrire, » réponditelle.
c( Vacquerie insista, et il n'avait pas tort ; M°® Victor Hugo avait un talent naturel qui lui créait un style d'un charme tout particulier.
« Elle écrivit donc au jour le jour ses souvenirs. Quelquefois, le soir, elle me disait : ce Ra-
(( contez-moi donc telle histoire. . . que vous « m'avez dite jadis. » Je la racontais, et elle en prenait note.
c( Quand elle eut fini, elle voulut me donner son manuscrit, me demandant de le lire et de le corriger, et je lui répondis, comme je viens de le faire pour vous : « Non, je ne veux pas le con- (( naître, parce qu'il y a sans doute des choses « que ma modestie ne pourrait pas y laisser, et, « si je le corrigeais, ce ne serait plus un livre de c( vous, ce serait un livre de moi. » — Mon fils Charles fut de mon avis ; je n'ai connu le Hvre qu'après son apparition, il en sera de même du vôtre.
« Je vous disais qu'il y a des erreurs, et il y en a d'assez sérieuses ; en voici un exemple :
<( J'avais écrit, ^tour M ai^ion Delorme, deux dénoûments : l'un terrible, inexorable, fatal, le dénoûment antique ; l'autre, adouci, attendrissant et plus humain. L'un devait produire une impression d'effroi eschylienne, l'autre faire verser des larmes.
« J'étais assez séduit par le premier, qui avait peut-être plus de grandeur tragique, mais je n'étais pas décidé contre le second. Au fond, j'étais aussi content de l'un que de l'autre.
« Je lus ces deux dénoûments à Sainte-Beuve qui était alors de mes amis, ou que je croyais de mes amis. Il préféra le dénoûment terrible. « Le « second est touchant, me dit-il, mais le pre- « mier est plus antique et d'une impression plus c( fatale. » Je suivis son conseil, et je lus ce dénoûment aux artistes de la Porte-Saint-Martin.
« A quelques jours de là, les rôles étaient distribués.
« M""^ Dorval vint me trouver et me dit :
c( — - Monsieur Victor Hugo, vous avez écrit un « autre dénoûment. »
« — Oui ; qui vous l'a dit? »
« — C'est Mérimée, qui le tient de Saintece Beuve. »
(( (Elle voyait beaucoup Mérimée à cette époque.)
« — C'est vrai », lui dis-je.
« — Oh ! je voudrais bien le connaître, afin « de mieux comprendre ce que vous avez voulu « faire de Marion, et mieux me pénétrer de votre « pensée pour la création de ce rôle î »
« Je lui lus mon second dénoûment.
«Quand elle l'eut entendu, elle me dit: «Oui! a l'autre est bien beau; mais celui-là, je suis « sûre que je le jouerais mieux. Je ne suis pas « une héroïne antique : si vous vouliez m'accor- « der le second dénoûment, vous me rendriez (( bien heureuse. »
« — Je ne liens pas plus à l'un qu'à l'autre ; « si celui-là vous plaît, jouez celui-là.
« Je n'avais pas, en effet, de raison pour imposer l'un plutôt que l'autre, puisque je les avais faits tous les deux avant de prendre l'avis de qui que ce soit; et, sur ses instances, je donnai à j^jme Dorval le dénoûment pathétique.
« Eh bien ! M"' Yictor Hugo raconte que c'est d'après l'avis de Mérimée que j'ai changé mon dénoûment. Comme vous le voyez, il n'en a été que l'occasion absolument indirecte et lointaine.
et il ne pouvait avoir une opinion sur l'œuvre, puisqu'il ne la connaissait pas.
« — Et vous n'avez pas brûlé votre premier dénoûment, cher Maître î » dis-je à Victor Hugo.
« — Non! je ne brûle aucun papier; la postérité se chargera de brûler ce qu'elle voudra, elle choisira le dénoûment qui lui sera agréable, elle publiera ce qu'elle voudra de mes œuvres, elle en fera des éditions, — avec un glossaire si elle veut, — ajouta le poète en riant !
« Et maintenant, pour revenir à vous, me ditil, vous me demandez mon consentement, je vous l'accorde de grand cœur : et d'avance je vous pardonne. »
Muni de cette précieuse absolution, cher lecteur, je t'offre ce livre.