‹ Victor Hugo chez luiChapitre 2 sur 39 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Cher lecteur... — Le trône de Victor Hugo. — 21, rue de Glichy. — Le salon rouge. — Le cabinet de travail. — Les amis.

Je n'ai pas eu rintention d'écrire une biographie de Yictor Hugo. Pour la faire complète, il faudrait entreprendre l'histoire littéraire et politique de son siècle. Nous avons, du reste, tant de belles pages qui parlent de lui ! La noble et admirable compagne du Maître a écrit, dans un livre ému et souriant, la jeunesse de l'enfant subhme, les premières luttes du poète et ses premiers triomphes. Yictor Hugo a publié ses Actes et Paroles. Tout le monde connaît sa vie publique.

Mais l'homme extérieur n'est pas le seul inté-

ressant. Il y a un Yictor Hugo que l'on ne connaît pas ou que Ton connaît mal, un Yictor Hugo dont l'avenir ne pourra se faire une idée que par les récits de ceux qui ont le bonheur d'approcher le poète.

J'ai donc voulu, avec une scrupuleuse sincérité, peindre l'homme tel que je le vois tous les jours. C'est Yictor Hugo chez lui, racontant mille anecdotes, mille souvenirs curieux. C'est Yictor Hugo, grand-père attendri, et se faisant petit avec ses petits-enfants. C'est Yictor Hugo causant des choses du jour, des affaires poUtiques, ou des œuvres littéraires, et semant à pleines mains dans la conversation, comme un millionnaire qu'il est, ses idées superbes, revêtues de la forme unique et définitive que leur donne son art souverain. Parfois, c'est le génie en belle humeur : — Et je suis sûr que la foule de ses admirateurs nous saura gré de lui avoir livré quelques notes intimes sur le grand poète.

Quelques corsaires de lettres, sans conscience et sans drapeau, dénigreurs de tout ce qui est grand parce qu'ils sont petits, m'avaient dit avec un rire de sarcasme et d'ironie : Yictor Hugo reçoit chez lui sur un trône.

Je trouvais, au fond, tout naturel que Victor Hugo eût un trône, mon imagination me le représentait c( dans quelque attitude éternelle de génie et de majesté ». Et je me serais prosterné devant lui cent fois plus volontiers que devant quelque royal imbécile dont le seul mérite est d'être vêtu d'un manteau de pourpre, et coiffé de ce bonnet carnavalesque qu'on appelle une couronne.

Mais jugez de ma stupéfaction quand je vis que ce trône légendaire est un simple canapé où le visiteur prend place près d'un homme du monde, trouvant un mot aimable pour chacun de ses invités, causant sans apprêt et sans pose, toujours affable et souriant.

Yoilà le prodige ! voilà ce qui frappe et émerveille tous ceux qui ont le privilège d'entrer dans la maison du poêle î tant de simplicité jointe à tant de grandeur ! tant de gloire et tant de

bonté ! un si immense esprit, tout amical et paternel !

Aussi, dès ma première visite, mon enthousiaste admiration pour le Maître s'accrut d'une afîection qui, de jour en jour, est devenue plus profonde et, pour ainsi dire, toute filiale. Je fus séduit par la simplicité, et attaché par la bonté de l'homme, autant que j'avais été frappé de la grandeur et ébloui de l'incomparable éclat de ce génie !

On n'est pas impunément un chef d'école, un réformateur, un justicier. — On n'illumine pas un siècle entier sans faire crier les oiseaux de nuit.

Les passions littéraires, les rancunes politiques, les haines cléricales, se sont tour à tour armées ('.ontre Victor Hugo. Des hommes qui ne méritent pas l'honneur de tenir une plume, l'ont raillé et insulté. Mais qu'importe ?..

Un jour, devant Théophile Gautier, un jeune

homme s'écriait avec indignation : « Est-il permis d'outrager ainsi ce que nous avons de plus grand ! » Et Théo, avec son air tranquille et sa voix grave, lui répondit : « Yeux-tu empêcher les moineaux de... fienter sur les têtes des statues? »

Pour démolir les criminelles légendes qui transforment Victor Hugo en buveur de sang, il suffit de le connaître. Pour anéantir les contes aussi ineptes que ridicules de la basse presse, je veux, cher lecteur, vous faire pénétrer un instant dans la maison du grand poëte, toujours jeune et plein d'une verte sève avec ses soixantequinze ans. — Que ne puis-je vous faire asseoir à sa table, et vous faire entendre de vos propres oreilles, au lieu de vous en apporter cet écho affaibli et imparfait, soit son aimable causerie, ou ses hautes et nobles paroles, ses récits attachants, ses plaisanteries spirituelles et gaies, quelquefois mêmes gauloises, car le père de ïa renaissance contemporaine ne dédaigne point le xvi' siècle, et Hugo tend volontiers la main à Rabelais.

C'est au numéro 21 de la rue de Clichy, près de la maison où dans son enfance il avait demeuré avec sa mère, que le poète habite maintenant avec ses petits-enfants.

Le soir, pour recevoir ses amis, il descend chez cette généreuse et vaillante femme qui lui sauva la vie en décembre 1851, et qui fut la consolatrice et l'inspiratrice de son exil.

Soulevez cette portière, nous sommes dans le salon tendu de tapisseries rouges à raies jaunes enguirlandées de fleurs. Aux côtés de la cheminée , des appliques de Venise. Ici un grand meuble aux incrustations d'étain, dont les dessins représentent les scènes fabuleuses du Roman de Renart.

Au milieu du salon, et le divisant eu deux parties, se dresse sur un piédestal, un chef-d'œuvre de l'art japonais, un éléphant au comI)at, levant sa trompe menaçante et portant sa tour de bronze, au-dessus de laquelle descend le lustre de vieux Venise aux branches de couleurs variées, tordues en spirales, et décorées de fleurs délicates.

Là-bas, dans le coin, à droite de la cheminée.

presque au-dessous d'une aduiirable pendule Louis XV, sur laquelle est assis le Temps armé de sa faux traditionnelle, un canapé de velours vert, siège ordinaire et préféré du poète.

C'est là qu'il s'assied après dîner. 11 ne se tient point, comme on a pu vous le dire, debout devant sa cheminée, dans l'attitude d'un homme qui pose pour la postérité, ou parle à la tribune. Il est là, vêtu de son petit veston de la journée, sans cérémonie, familier, riant, causant avec tous ceux qui viennent le voir, comme s'ils étaient des égaux et des camarades. Jamais homme n'a été si peu solennel !

Mais la causerie s'interrompt, Victor Hugo se lèvepoursaluer une dame qui entre dans son salon, il lui baise galamment la main, la fait asseoir, puis reprend sa conversation.

A la fm de la soirée, il offre le bras aux dames, l'on revient à la salle à manger où est servi un petit lunch, et là se continuent les histoires, les récits ou les discussions. Puis, il est minuit, souvent minuit et demi ; on se lève ; le maître de céans reconduit ses convives, et dans l'antichambre il recommande gracieusement aux

dames de se bien couvrir, et les aide lui-même è mettre leur manteau. Et voilà le pontife!

Le cabinet de travail ne se raconte pas. Du parquet au plafond c'est un indescriptible amas de livres, de lettres et de journaux; les meubles, la cheminée, les sièges, ont disparu. A peine, au milieu de ce chaos, reste-t-il au poëte un étroit sentier frayé pour aller de la porte à la fenêtre. C'est que Victor Hugo a une correspondance plus volumineuse que celle de dix ministres, et sous cette marée montante de lettres, de journaux et de livres qui roule vers lui de toutes les parties du monde, un jour prochain, il sera lui-même englouti.

Des mères et des jeunes filles, des jeunes gens et des hommes, il reçoit des lettres touchantes d'admiration et de respect. C'est pour lui dire leur émotion et leur enthousiasme que les poètes bégayent leurs premiers vers, c'est à lui que s'adressent tous ceux qui souffrent et ceux qui

aiment, ceux qui cloutent et ceux qui croient. Et il envoie à l'un une aumône, à l'autre un remercîment, un encouragement, une consolation ; et c'est le bonheur qu'il leur donne à tous avec un mot de lui, souvenir précieux, relique inestimable.

Mais il lui faudrait une vie d'homme, pour lire toutes les lettres que lui adressent ses admirateurs ; et une autre vie d'homme pour répondre une ligne seulement à chacune : le poète ne peut donc suffire à la tâche.

Or, si dans sa bonté Yictor Hugo ne veut pas refuser un mot de sa main à ces inconnus qui lui envoient le meilleur de leur âme, il se doit aussi à son œuvre et aux générations qui en vivront. Victor Hugo ne cesse de travailler, il répète volontiers ces mots qu'il a pris pour devise : a Nulla dies sine lineâ. » Jamais ce puissant esprit ne se repose ; toujours dans sa pensée de nouvelles conceptions succèdent au hvre achevé, et chaque année apporte une pierre de plus au monument colossal de son œuvre.

Que ceux donc à qui il ne peut répondre se consolent, en songeant qu'ils liront dans les livres

du Maître quelques strophes, quelques pages de plus !

C'est dans le salon rouge que se réunit, le soir, autour du Maître, toute une légion d'hommes qu'attirent sa grandeur et sa bonté. C'est là que sénateurs et députés, poètes et peintres, romanciers et journalistes, viennent apporter au Père le tribut de leur vénération et de leurs applaudissements.

Comme sur un sommet où l'air est plus pur, il semble qu'autour de lui passe je ne sais quel souffle d'idéal et de poésie, et tous, artistes et penseurs, viennent respirer un peu de l'air qui l'environne.

Homère, par la bouche d'un héraut, lait parfois le dénombrement des guerriers qui suivent le chef. Je ne finirais pas si je voulais énumérei' tous les hommes que j'ai vus chez Victor Hugo. Mais, suivant cependant l'exemple du vieil aède, je veux nommer au moins quelques-uns de ceux

qui composent le bataillon sacré et comme la garde d'honneur du iMaître illustre.

Près de lui viennent assidûment les amis de ses fils, et ses fils par le cœur et le dévouement : A. Vacquerie, le polémiste sans rival, le causeur intarissable, semant à pleines mains la satire sur les choses et sur les hommes; Paul Meurice, le dramaturge aimé de la foule.

Là j'ai vu Louis Blanc, Schœlcher, Gambetta, E. Lockroy, Jules Simon, E. Lefèvre, Noël Parfait, Allain-Targé, Peyrat, G. Périn, Clemenceau, colonel Langlois, Laisant, SpuUer, Naquet, Deschanel, Lafont, Garnier-Pagès, Lacretelle, Ménard-Dorian, Edmond Adam, Bardoux, Ferrouillat, Corbon, Barodet, Oudet, Massicauli, A. Rey, De Marcère, G. Guillemot, Lecanu, Renan, de Biéville, Gustave Flaubert, A. Daudet, E. Augier, de Concourt, Th. de Banville, Leconte de Lisle, Monselet, E. d'Hervilly, Lemerre, M. Dreyfous, A. Collignon, E. Magnier, Blondeau, L. Yalade, Catulle Mendès, Louis Kock, Paul Foucher, E. Blémont, Paul Parfait, Guillaumet, Bonnat, Charles Blanc, Pierre Yéron, Laujol , Gineste, P. Elzear, R. LescUde, Léon Cladel, Générés,

E. Blum, A. Gill, A. Mérat, Lemonnier, Léon Richer, Gouzien, Montrosier, Burly, Albert Roussel, Philippe Asplet, Lafagette, Roliinat, Deveria, Jules Claretie, Paul de Saint-Victor, Talmeyr, Camille Pelletan, Gaulier, Hebrard, Rosetti, Frémine , Lomon, Tony RéVillon, Régamey, A. Delaforge, Chifflart, Demeny, Charpentier, Hippolyte Lucas, Gonzalès, Robelin, E. Texier, Louis Leroy, L Rousset, Arsène Houssaye, de Lapommeraye, général Bordone, Emmanuel des Essarts, Henri Houssaye, Bochet, A. Pelleport, docteurSée, docteur AUix, H. Martin, G^^Wimpfen, etc., etc.

Qu'on n'imagine pas, en passant ce seuil, pénétrer dans un antre où rugissent sans cesse des poètes chevelus et des politiques en délire. De gracieux sourires illuminent cette caverne I

Auprès deM""^ Drouet, qui porte comme un diadème royal sa couronne de cheveux blancs, rayonne la jeunesse de M""^ Alice-Charles Hugo, aujourd'hui ^P^ E. Lockroy : le charme et la grâce, l'idéal de la jeune mère, ayant auprès d'elle la petite tête blonde et mutine de Jeanne, et le front déjà pensif, les yeux noirs et profonds de Georges, beau comme un jeune dieu.

Puis M°"' Ménard-Dorian, Edmond Adam, M"" et M"' Ernest Lefèvre, L. Asseline, Massicault, Bowes, Hippolyte Lucas, J. Claretie, E. Quinet, Judith Gautier, de Lacretelle, Yersigny. Charpentier, Gustave Rivet, A. Daudet, Blémont, Allain-Targé, ]\r^ et M"^ Noël Parfait, Allix, Paul Parfait, Renan, Cladel, Hebrard, Jules Simon, de Banville, Leconte de Lisle, L. Kock, Rosetti, A. Gouzien,M"'^Meurice, Claire de Saint- Victor, Clémence Texier, Isaure Roux, Yalentine Lesclide, etc.

C'est dans cette société d'élite, réunie autour du Maître, que j'ai passé des heures inoubliables. Que de choses charmantes ou superbes j'ai entendues, lorsque, à sa table ou dans son salon, il tient ses convives ou ses visiteurs attentifs et charmés, suspendus à ses lèvres !

Il faudrait que rien ne fut perdu de ce qui tombe de sa bouche.

Parfois, en rentrant chez moi, j'ai jeté rapidement sur le papier quelques notes, mais elles me désespèrent par leur sécheresse et leur froideur ! Il me semble encore entendre Victor Hugo conter, avec sa verve inépuisable, ses amusants récits,

OU élever la voix pour dire de fières paroles. Je n'ai pu que de bien loin, et trop imparfaitement, donner le texte de ses causeries. A chaque page que j'écrivais, je me disais avec désespoir ; ce Ce n'est pas ça ! » Et je songe au regard, au geste, à la voix, au sourire, toutes choses que rien ne peut traduire, et dont je ne puis donner l'idée à ceux qui n'ont pas le bonheur de voir Victor Hugo chez lui.

Maintenant, cher lecteur, le défilé des souvenirs commence.

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