G. PELLETAN
JLàSt l^ântejrne :
Nous n'avons rien à redire à la forme de la lettre de l'archevêque de Paris. Elle est convenable.
La réponse de Lockroy est évidemment ce qu'il fallait. Elle est simple et digne.
Nous ne voulons pas soupçonner les sentiments de Tarchevêque de Paris. Nous air mons à croire qu'il est un croyant convaincu. En voulant sauver des flammes de Tenfer un homme que Tinquisition aurait condamné aux flammes du bûcher, il faisait une œuvre de charité chrétienne. C'est très bien!
Mais supposons qu'il eût été reçu par Victor Hugo, qu'il eût pu. seulement lui dire quelques mots, nous connaissons assez le clergé pour savoir la réclame qu'il eût faite autour de cet épisode ! Il eût représenté cet entretien comme une expiation de certains vers des Châtiments, dans lesquels le prédécesseur de l'archevêque de Paris, M. Sibour, et les prêtres qui chantaient des Te Deum en l'honneur du Deux-Décembre, sont traités comme ils le méritaient. On n'eût pas manqué de crier : « La conversion de Victor Hugo ! »
Puis le clergé aurait voulu s'emparer de son cadavre et le conduire à l'église. Ce n'est pas seulement à cause do la couleur de leur costume, que le peuple donne aux prêtres le nom de corbeaux.
L<e Rappel (22 mai) :
La journée d'hier n'a pas apporté de changement notable dans l'état de Victor Hugo.
Il y a eu une consultation à neuf heures du matin.
Voici le bulletin des trois médecins :
'( 21 mai, 9 h. du matin. — La nuit d été
tranquille, sauf quelques instants d'oppression et de grande agitation.
« En ce moment la respiration est assez calme ; les fonctions intellectuelles sont intactes.
« Situation inquiétante.
« A VULPIAN
a GERMAIN SÉE.
« EMILE ALLIX. J
A onze heures, le malade a eu un accès do forte agitation (ju'yne injection de morphine a calmé, et jusqu à trois heures et demie il a été assez tranquille.
Vers cinq heures, il a eu une prostration alarmante; il ne répondait pas aux questions. Puis il s'est agité de nouveau ; une nouvelle injection de morphine l'a encore apaisé, et un mieux sensible s'est déclaré. On lui a demandé s'il voulait boire. Il a répondu : Oui. avec plaisir ; g, bu deux tasses de cordial et une tasse de bouillon, a embrassé ses petitsenfants, et a témoigné sa reconnaissance aux amis qui le soignaient.
Une seconde consultation a eu lieu à six heures et demie.
En voici le bulletin :
« Aucun changement n'est survenu depuis ce matin, bien que les battements du cœur soient moins énergiques.
« A VULPIAN
« GERMAIN SÉE
« EMILE ALLIX. »
A dix heures, le cœur battait un peu mieux et le pouls était plus régulier.
Deux heures un quart, état sans modification. Le malade dort paisiblement.
I^'Evénement :
La matinée du 22
Entre deux heures et quatre heures, nous / sommes sans nouvelles. A quatre heures, M. Armand Gouzien sort un instant de la maison et annonce, tout en larmes, à M. Catulle Mendès que le malade est à la dernière extrémité.
A six heures, l'agonie commence. M. Richard Lesclide, mandé par M. Catulle Mendès, arrive et sonne au numéro 52, où habite M. Lockroy ; il ne lui est pas fait de réponse ; mais quelques instants après Mme Ménard- Dorian, qui vient d'entrer, apparaît à la fenêtre, les yeux rouges. C'est la tin.
Les derniers moments
Vers sept heures, Victor Hugo se soulève sur son lit et murmure à sa petite-fille :
— Adieu, Jeanne, adieu!...
Madame Lockroy se précipite vers le mourant.
— Vous n'allez pas plus mal ? essaye-t-elle ie dire en étouffant ses sanglots.
— Oh! reprend le malade, si, bien plus mal ; c'est la fin... Adieu, adieu !
Georges vient h ce moment ; Victor Hugo l'embrasse, puis il prend la main de Madame Lockroy et ne la quitte plus que lors de l'arrivée des médecins.
M. Vulpian entre le premier à neuf heures ; puis M. G. Sée pénètre à son tour à neuf
heuretj ua c|uart. Tous deux ressortent à dix heures moins vingt et partent rapidement sans répondre aux nombreuses personnes qui les interrogent.
Ils ont auparavant, rédigé le bulletin suivant, hélas ! le dernier.
« Situation extrêmement grave.
« 22 mai, 9 h. 20,
<i Signé : a. vulpian.
« GERMAIN SÉE
f< EMILE ALLIX. »
M. Ollendorff, qui a passé la nuit près du malade, se retire alors, épuisé do fatigue.
La mort
De minute en minute, les personnes qui sont admises à pénétrer dans la maison ressortent avec des nouvelles mauvaises ; la fin est attendue anxieusement.
Victor Huffo dit encore :
— Adieu, Jeanne !
Puis il presse la main de Mme Lockroy et, après avoir prononcé quelques monosyllabes, il s'éteint sans souffrance, sans mouvement ; il semble qu'il s'endorme.