UNE CONFISCATION
La réponse de M. Lockroy, qui n'est, à
aucun titre, parent de Victor Hugo, est plus qu'étrange.
C'est une véritable confiscation du corps et de l'âme de Victor Hugo.
Personne, en pareille occasion, et auand il s'agit de choses aussi graves, n'a le aroit de répondre pour un autre .
La lettre do S. Em. le cardinal archevêque de Paris devait être communiquée au moribond. On ne l'a pas fait parce qu'évidemment l'on craignait qu'elle n influât sur sa décision.
De deux choses l'une, en effet :
Ou Victor Hugo a conservé toute son intelligence, toute sa présence d'esprit, comme ceux qui l'entourent n'ont cessé de l'affirmer ; et dans ce cas, lui cacher la démarche du vénérable archevêque est un des attentats à la conscience les plus monstrueux qu'il soit possible d'imaginer.
Ou le malade avait perdu connaissance et n'avait plus conscience de sa situation ; alors on devait l'avouer .
S'en référer, sans le consulter, s'il était en état d'être consulté, à des dispos'tions antérieures est une mauvaise plaisanterie. Victor Hugo a changé tant de fois de sentiments et
(i*opinions, qu'on n'en est plus à compter ses transformations, et qu'une de plus n'aurait surpris personne .
Mais on tenait, nous le répétons, h confîs-
Îuer son âme et son corps, au profit de la libre-Pensée.
L<e Mot d'Ordre :
LES VAUTOUBS
S'il y a quelque chose de plus respectable que la conscience des vivants, c'est la conscience de ceux oui vont mourir. Le clergé nous a maintes fois habitués à la violation de l'une et de l'autre. Nous vîmes cela lors du décès de Littré. On sait trop comment il se fit que l'illustre savant vit arriver à son chevet un ecclésiastique et que celui qui avait vécu toute sa vie en (lehors de tout culte fut soudainement compté parmi les conquêtes les plus appréciées de l'Eglise.
Ah ! c'est que le clergé qui dédaigne les petits dans la vie et dans la mort et qui leur fait payer si cher le droit de mourir sous ses lois, est plein de sollicitude pour les hommes de génie qui ne veulent pas de lui à l'heure suprême. Quelle victoire quand il peut dire uroi et orbi^ qu'il a pu ravir le cadavre d'un vieil ennemi .
M. Guibert, archevêque de Paris, ne pouvait résister à la tentation de solliciter un accès auprès de Victor Hugo mourant. Il a écrit à Madame Lockroy une lettre dans laquelle il nous apprend qu'il a « bien prié au saint sacrifice de la messe pour l'illustre malade ». Il ajoute qu'il se ferait « un devoir bien
doux d'aller lui porter les secours et les consolations dont on a un si grand besoin dans ces cruelles épreuves » .
. M. Edouard Lockroy.s'est empressé de répondre que Victor Hugo avait déclaré « ces jours-ci encore, mi'il ne voulait être assisté, pendant sa maladie, par aucun prêtre d'aucun culte ».
La réponse a été aussi polie que la demande mais tout aussi catégorique.
Victor Hugo, ce n'était un mystère pour personne, était déiste et croyait h l'immortalité de l'âme. Il entendait ces deux croyances à sa manière, mais enfin, il les avait. Cela ne Tempêchait pas d'avoir horreur de l'Eglise, du cléricalisme, et de tout ce qui tend à anéantir l'intelligence et la conscience humaines.
M. l'arcnevêque de Paris savait tout cela aussi bien que nous. Pourquoi donc s'est-il adressé à Mme Lockroy pour assister Victor Hugo à ses derniers moments ? Ses espérances, à cet égard, devaient être bien fau)les, si faibles, qu'il y a plutôt lieu de penser que M. Guibert a voulu annoncer au monde qu'il avait voulu faire son devoir. C'est alors ce qu'on peut appeler une réclame pure et simple, une réclame à l'agonisant.
Il ne reste qu'à lui donner acte de ses démarches, et à constater que, cette fois, la volonté d'un illustre mort sera respectée .
A. GÉRONS.
I^a. «f usliee s
Lr' Eglise catholique a-t-elle vraiment rêvé
de mettre sa griffe sur Victor Hugo mourant?
Certes, ce serait une belle proie ; et l*on
LA MALAE»I£ tf
comprend la terreur de TEIglise en pensant que le grandgénie du siècle affirmera la librepensée h son dernier soupir. — Mais Victor îlugo a tant de fois mis sa foi spiritualiste en opposition absolue avec celle des prêtres, il a SI nautement professé sa négation dans toua les deuils cruels dont il a été frappé, — il est si souvent revenu sur ce sujet, dans ses derniers poèmes et jusque dans ses dernières paroles, crue TEglise aurait pu reconnaître l'inutilité a assiéger le chevet dugrand malade.
Un journal du soir avait annoncé une visite de Mgr. Freppel. — Chez le poète, cette visite est restée ignorée. — Aujourd'hui, Tarchevêque de Paris a la sagesse de se borner à envoyer de loin par la poste des prières affranchies^ qu'on ne lui a pas demandées, et une oSve de « secours spirituels » qui était repoussée d'avance. — Le mieux serait de faire remettre à M.J. Hipp. un exemplaire de l'Année terrible, marqué à l'endroit de certaine réponse fameuse adressée à je ne sais lequel de ses confrères en épiscopat.
On peut être rassuré. Victor Hugo est bien protégé, sur son lit de souffrance, contre cette monstrueuse profanation catholique qui s'exerce sur les malades vaincus par la nature pour déshonorer leur œuvre et qui cherche à mutiler plus que le corps, la pensée et la gloire