OUTRAGE AUX LETTRES
H semblait que la Littérature eût le droit do figurer dans le cortège mortuaire du poète qui vient de mourir. Il semblait qu'à l'heure de l'ensevelissement un écrivain devait sortir de la foule pour dire, au nom de tous ceux qui tiennent une plume, des illustres comme des obscurs, la gloire du Verbe lyrique, la magnificence de la pensée enfermée dans la phrase rythmée, la victoire remportée par le mystérieux pouvoir des mots. On attendait, devant un tel mort, une célébration hautaine du Livre. Des noms d'écrivains dignes de cette tâche venaient à la pensée. On songeait à celui que sa sérénité philosophique rapproche de toutes les poésies, à. celui que son intelli-
gènte compréhension met de çlain-pied avec toutes les choses humaines, gloires disparues, immortalités cérébrales . Devant ce cercueil on appelait M. Ernest Renan.
Le pitoyable règlement de l'Académie française en décide autrement. La triste boutique qui fonctionne encore au milieu de Findifférence intervient et impose son orateur. Cet orateur, c'est le directeur en exercice, c'est M. Maxime Ducamp.
Oui, pour louer Victor Hugo qui ouvrait en 1871 sa maison aux vaincus de la guerre civile aux échappés de la fusillade, le ridicule corps littéraire va chercher le pourvoyeur des conseils de guerre, celui qui prit le rôle d'indiquer les retraites et d'acliever les blessés. Pour exalter l'écrivain qui mit sa conscience dans la page écrite, on aésigne le faux homme de lettres qui mettait les infirmités du grand Flaubert, — son ami! — en racontars pour la Revue des Deux Mondes^ — après avoir raturé ses manuscrits. ■
Est-ce qu'on laissera cette injure atteindre Hugo et, avec lui, la politique qu'il a défendue, la littérature qu'il a servie ? Est-ce que le monsieur galonné, portant allègrement ses palinodies et ses dénonciations, pourra venir impudemment débiter ses venimeuses épigrammes et ses menteuses apologies?
Soit. Qu'on laisse l'Académie s infliger cette suprême déconsidération . Qu'elle charge de parlotter le premier laquais de lettres venu; qu'elle délègue ses ecclésiastiques, ses ducs et ses mouchards . La littérature a le droit de choisir son porte-parole ; elle a le droit de vouloir, en face de M . Ducamp, le philosophe à l'esprit libre qui a nom Renan : pour l'hon-
neur de tous, il faut que son choix s'impose, — et aussi la clameur de sa huée.