AU NOM DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
Messieurs,
Dans l'immense deuil de cette journée, le monde célèbre et pleure l'Immortel, la littérature française le Maître, la Société des gens -de lettres le Père.
Aux hommages universels qui changent ces funérailles du poète en apothéose, notre famille littéraire apporte son pieux et respectueux souvenir. Les acclamations disent assez combien Victor Hiigo est admiré ; chez nous, il tut aimé, et quand il s'agit pour nous de donner des canons à la défense nationale, de célébrer le centenaire d'un grand homme, de défendre pour l'écrivain le droit à la liberté et le droit à la vie, le grand poète nous apporta toujours Tautorité de sa parole et l'apostolat de son génie.
Oui, ce fut un apôtre avant tout, ce grand et incomparable homme de lettres qui, dans toute sa longue et glorieuse existence, rfeut jamais d'autre autorité officielle que celle
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u'exerce la pensée, d'autre pouvoir que celui u livre, et qui gouverna Tesprit humain par la plume comme d'autres, mieux que d'autres, par Tépée et par le sceptre.
Il a dit de Paris que sa fonction, c'est 1^, dispersion de l'idée. Sa fonction à lui, ce fut la diffusion de la pensée nationale, par sa langue, cette langue claire et nette des traités diplomatiques des souverains, dont il fit le Verbe vibrant et généreux de l'âme des peuples. Messieurs, ce qui assure encore à notre pays la suprématie dans le monde, c'est la littérature et l'art, c'est le roman, c'est le théâtre, c'est l'histoire, et aucun homme n'a plus fait pour la gloire de son pays que Victor Hugo, le plus grand lyrique de France. Tin jour, en un vers admirable, il a parlé du
Geste auguste du semeur.
. . . Secouant sur le monde l'inépuisable poignée des vérités, il fut, lui, le semeur, le majestueux et sublime semeur de l'idée française.
Oui, ce grand homme qui rêva, salua l'immense fraternité des peuples, a étroitement aussi, énergiquement et tendrement aimé la patrie et, après avoir dit à sa France : « Sers l'humanité et deviens le monde », son œuvre entière dit au monde : « Honore, respecte, acclame, remercie la France. »
Ainsi, toute sa vie fut un combat! Lorsqu'il n'était encore que l'enfant sublime, celui qui devait être le sublime aïeul avait proclamé que le poète a charge d'âmes, et en merveilleux artiste, en artiste souverain et inimitable, dans ces livres dont les titres chantent
en toutes les mémoires, il opposa à ladoctriae. de Fart pour Tart, l'art pour, le droit, Fart
Î)Our une foi, Tart pour une vérité, Tart pour e Dieu qu'il proclamait, pour Thumanité qu il consolait, pour la patrie qu'il glorifiait !
A travers son œuvre, qui a toutes les tempêtes et tous les apaisements du grand nourricier, — . rOcéan, — un autre sentiment souffle comme une brise ou court plutôt comme le sang même des veines du poète : la pitié, il a toujours jeté sur les douleurs le voile d'une idée consolante. Il a partout cherché dans l'obscurité de la nature numaine la mélancolie latente et la vertu cachée, la fleur ignorée
Îu'un peu de bonté pouvait faire refleurir, 'out ce qui souffre a place dans sa vaste tendresse : Fantine et Marion, purifiées par l'amour, Jean Valjean par le repentir, Triboulet châtié dans son cœur de père, Lucrèce dans ses entrailles de nière.
Il a pour les petits des caresses de lion :
l'orphelin, le pauvre, le marin ; il les adopte, comme le matelot des pauvres gens recueille les épaves de la mer et, dans un sourire d'enfant, il voit un monde de poésie, comme dans la larme d'une femme qui tombe il voit un monde de douleurs.
Voilà l'exemple que ce grand écrivain a donné à tous les écrivains ! Il nous disait, un soir, en parlant d'un illustre homme de lettres qu'il aimait et qui venait de mourir : « Il fut grand, ce qui est bien, mais il fut bon, ce qui est mieux! » Messieurs, Shakespeare a parlé quelque part des mamelles su limes de la charité. De ce fait de la bonté humaine Victor Hugo s'était nourri; il en garda jusqu'à la fin l'héroïque douceur et, offrant au
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mondé la manne de sa poésie — il réclama — de sa première ode à son dernier livre :
Avec le pain qu'il faut aux hommes,' Le baiser qu'il faut aux enfants.
Et maintenant, il a laissé tomber sa tête
Baissante dans le dernier sommeil. Il a rejoint [omère, Eschyle, Isaïe, Juvénal, Tacite, Dante, Rabelais — ceux cru'il appelait des génies; — Cervantes, Shakespeare, Corneifle, Molière; il a, libre croyant, montré l'évidence du surhumain sortant de Thomnie, il a servi la poésie à la fois et lé progrès, les lettres et les peuples, dans son ascension vers l'idéal, et libre dans l'art, libre dans le tombeau, il a, je cite ses paroles, « déployé dans la mort ces autres ailes qu'on ne voyait pas » .
Il n'avait demandé que le corbillard des pauvres. Le monde vient de lui faire des funérailles inoubliables, immortelles, comme son œuvre. C'est comme de l'histoire de France oui vient de passer triomphalement à travers l'histoire de Paris. Cherchez parmi ces couronnes : il y en a une qui apporte au défenseur de Thionville l'hommage des habitants de Thionville annexés. Et par une sorte de voie sacrée, de l'avenue qui porte le nom d'Eylau, où son oncle défendit le cimetière, dans la neige, en passant par l'Arc de l'Etoile, où le nom de son père devrait être inscrit, Victor Hugo a eu comme un cortège de monuments : la colonne Notre-Dame, le trophée et la cathédrale, le bronze et le granit 3u'il a contresignés de sa griffe, et, de là-haut, u fronton ciselé par le maître sculpteur de sa jeunesse, tombe le cri profond de tout un
peuple : « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante. »
N'ajoutons rien, nous, gens de lettres, à cette acclamation... rien, si ce n'est cette parole même que faisait entendre, il y a trentecinq ans, sa grande voix sur le tombeau de Balzac : « Ce penseur, ce poète, ce génie, a vécu parmi nous de cette vie d'orages, commune, dans tous les temps, à tous les grands hommes. » Mais Victor Hugo n'avait pas attendu que la mort fût un événement. Et, dominant les partis, dominant les passions, continuant là-naut son rêve, il va briller désormais au-dessus de toutes ces poussières qui sont sous nos pas, « au-dessus de toutes ces nuées qui sont sur nos têtes, parmi les étoilef^ de la patrie ! »
Discours de M. Leconte de Lisle
AU NOM DES PpÈTES
Messieurs,
C'est avec le profond sentiment de mou insuffisance que j'ose adresser, au nom de la poésie et des poètes, le suprême adieu de ses disciples, respectueux et dévoués, au Maître
florieux qui leur a enseigné la langue sacrée, 'uisse ma gratitude infinie et ma religieuse admiration pour notre Maître à tous, me faire pardonner la faiblesse de mes paroles.
Messieurs,
Nous pleurons sans doute le grand homme ^ui a daigné nous honorer de sa bienveillance inépuisable, de sa bonté d'aïeul indulgeut;
mais nous saluons aussi avec un légitime or-
?;ueil filial^ dans la sérénité de sa gloire, du ond de nos cœurs et de nos intelligences, le plus grand des poètes, celui dont le génie a toujours été et sera toujours pour nous la lumière vivante qui ne cessera de nous guider vers la beauté immortelle, gui désormais a vaincu la mort, et dont la voix sublime ne se taira plus parmi les hommes.
Adieu et salut. Maître très illustre et très vénéré, éternel honneur de la France, de la République et de riiumanité. •
Discours de M. Got