LIVRE II
Le Rappel :
Victor Hugo est mort.
Il est mort aujourd'hui vendredi 22 mai 1885, à une heure vingt-sept minutes de Taprèsmidi.
Il était né le 26 février 1802.
Il est mort à quatre-vingt-trois ans trois mois moins quatre jours.
Né avec le siècle, il semblait devoir mourir avec lui. 11 l'avait tellement personnifié qu'on ne les séparait pas et qu'on s'attendait à les voir partir ensemble. Le voilà parti le premier.
Il y a huit jours, nous l'avions quitté aussi bien portant que d'habitude. On avait dîné gaiment. On était nombreux, et il avait fallu faire une-petite table. Il avait, outre ses habitués du jeudi, M. de Lesseps et ses enfants.
Enfants, jeunes filles, jeunes femmes avaient ajouté à son sourire ordinaire, et il s'était mêlé à la conversation. Nous n'étions pas plus tôt sortis que la maladie le saisissait.
Elle Ta attaqué à deux endroits, au poumon et au cœur. C'a été une lutte terrible. 11 était si fortement " constitué que par moments le
mal cédait, mais pour reprendre aussitôt^ Ceux qui le soignaient ont passé par des alternatives incessantes d'espérances et d'angoisses, croyant un instant qu'il n'avait plus qu'un quart d'heure à vivre et l'instant d'après qu'il allait guérir.
Lui, il ne s'est pas fait illusion.
Dès le premier jour, il disait à Mme Lockroy que c'était la fin.
Samedi, il me prenait la main, la serrait et souriait.
— Vous vous sentez mieux ? lui dis-^je.
— Je suis mort.
— Allons donc ! Vous êtes très vivant, au contraire !
— Vivant en vous.
Lundi, il disait à Paul Meurice :
— Cher ami, comme on a de la peine à mourir !
— Mais vous ne mourrez pas !
— Si ! c'est la mort. Et il ajouta en espagnol : — Et elle sera la très bien venue.
Il acceptait la mort avec la plus entière tranquillité. Toute sa vie il l'avait regardée en face, comme celui qui n'a rien à craindre d'elle. Il avait d'ailleurs une telle foi dans l'immortalité de l'âme que la mort n'était pour lui qu'un changement d'existence et la tombe que la porte d'un monde supérieur.
Marcfi, il y a eu un semblant de mieux, et nous avions tant besoin d'espérer que nous avons repris courage. Mercredi, notre confiance est tombée. Hier, la journée a été moitié oppression et moitié prostration. Le malade, quand on lui parlait, ne répondait
5 lus et ne paraissait pas entendre. Nous ésespérions encore une fois.
Tout à coup, vers cinq heures et demie, il a eu comme une résurrection. Il a répondu aux questions avec sa voix de santé, a demandé à boire, s'est dit soulagé^ a embrassé • ses petits-enfants et les deux amis qui étaient là. Et nous avons eu encore l'illusion d'une guérison possible. Hélas ! c'était la dernièreclarté que la lampe jette en s'éteignant.
Presque immédiatement la prostration est revenue. Puis, dans la nuit, des accès d'agitation que ne parvenaient plus à calmer les injections de morphine. Le matin, l'agonie a commencé.
Les médecins disaient qu'il ne souffrait pas^ mais le râle était douloureux pour ceux qui l'entendaient. C'était d'abord un bruit rauque qui ressemblait à celui de la mer sur ses galets,, puis il s'est affaibli, puis il a cessé.
Victor Hugo était mort.
Il était mort dans la maison devant laquelle, il y a quatre ans, six cent mille personnes étaient venues le saluer, debout à sa fenêtre, nu-tête malgré l'hiver, portant ses soixantedix-neuf ans comme les chênes portent leurs branches. Une foule égale va venir l'y chercher ; mais elle ne l'y trouvera plus debout .
Il est couché, immobile, pâle comme le marbre, la figure profondément sereine. On se dit qu'il est immortel, qu'il est plus vivant que les vivants, et l'on en a la preuve dans cegrand cri de douloureuse admiration qui ralentit d'un bout du monde à l'autre ; on se dit que c'est beau d'être pleuré par un peuple, et pas par un seul ; mais n'importe, le voir là gkant pour ceux dont la vie a été pendant ctiu^ante ans mêlée à la sienne, c'est bien triste. AUGUSTE vagquerib.