COLOMBINE
Le Figaro :
Le dix-neuvième siècle sera le siècle de Victor Hugo, comme le dix-huitième fut celui de Voltaire et le dix-septième celui de Molière, de Racine et de Corneille.
Devant cette éclipse du plus grand génie littéraire de ce temps, tous les cœurs s unis-
sent dans la même pensée de tristesse et de deuil, et tous les esprits dans un universel hommage.
Mort, il apparaît plus grand encore : ses erreurs, ses faiblesses s'effacent dans l'irradiation de cette Lumière qui, après avoir éclairé les deux tiers de ce siècle, rayonnera sur sa fin et jusque sur les siècles futurs.
Le Figaro :
C'en est fait, Victor Hugo « entré vivant dans la postérité », entre aujourd'hui glorieux dans la mort.
Devant cette grande tombe, les panégyriques sont superflus et les jugements contradictoires une sorte d'impiété.
Rappelons seulement à grands traits cette haute figure.
Environné de l'admiration publique, consolé de ses épreuves passées et de ses douleurs domestiques par une popularité prodigieuse et sans exemple dans notre pays, Victor Hugo n'apparaissait plus que comme le symbole radieux du génie de la France.
Nulle royauté littéraire n'égala jamais la sienne. Voltaire régnait à d'autres titres. On a dit de Voltaire qu'il était le second dans tous les genres. Victor Hugo, au contraire, est et demeurera le premier dans plusieurs.
Ni dans ce siècle, ni dans nul des siècles qui l'ont précédé, la France n'a possédé un poète de cette hauteur, de cette abondance et de cette envergure. Il est poirr nous ce que Dante, Pétrarque, le Tasse et TArioste réu-
nis furent pour Tltalie; c'est le chêne immense dont les robustes frondaisons couvrent depuis soixante ans de leur ombre les floraisons sans cesse renaissantes de la pensée française.
J'ai dit qu'il vivra, et sa meilleure force pour durer à travers les âges futurs, c'est que son génie, quoiqu'on aient dit par irréflexion, par injustice ou par une connaissance imparlaite des choses, est d'essence absolument aborigène et nationale.
On a dit qu'il avait renversé les règles et ramené dans nos coutumes poétiques, vernaculsL nostra, l'antique barbarie, jadis vaincue par Malherbe et Boileau. Quelle erreur ! Victor Hugo n'a pas renversé les barrières ; il les a franchies d'un bond, et s'est retrouvé derrière Boileau et derrière Malherbe, en contact direct avec le libre génie de nos grands poètes des seizième et dix^septième siècles, avec Ronsard, avec Rémi Belleau, avec Regnard, avec Desportes, avec Tristan L'Hermite, avec Beys, et aussi avec Rotrou, avec Pierre Corneille, et d'autres poètee encore, pléiade si nombreuse que son dénombrement fatiguerait nos mémoires débiles.
Cependant, il n'a voulu reprendre aux ancêtres que l'indépendance de leur pensée, que l'ampleur de leurs périodes et de leurs attitudes ; il a tenu pour acquises les sages corrections de forme indiquées par les « législateurs du Parnasse » ; loin de faire front à Malherbe et à Boileau pour les combattre, il se les est mis à dos pour s'appuyer sur eux.
Le respect de la forme, il le pratiquait pour lui-même avec une si sévère correction au'il l'a imposée comme une loi désormais inéluc-
table à ses enfants et aux- enfants de ses petitsenfants.
Un mot encore ; tout est-il donc fini, Victor Hugo est-il enseveli tout entier dans son cercueil ?
Tout est-il donc si peu que ce soit là qu'on tienne?
Victor Hugo ne le pensait pas. Quelles que fussent les causes secrètes de son éloignement, plus ou moins invincible, mais évident, pour les dogmes du culte dans lequel il avait été élevé, Victor Hugo demeurait un croyant et un croyant sincère. Il ne s'en cachait pas, il s'en faisait gloire. Je me permis un jour de lui produire, sous forme de question^ la formule résumée de ses idées, telles qu'il venait de les exposer avec une chaleureuse éloquence dans Tun de ses derniers volumes de vers. — « Ceux qui se flattent de connaître Dieu sous « une figure déterminée çt de l'enfermer dans « un dogme sont des téméraires Lceux qui le « nient sont des imbéciles. » — « Très exact! » me répondit-il. « Voilà ma profession de foi; « et ajoutez-y que ce Dieu que ie ne connais « pas, je l'adore de 'toutes les forces de mon « intelligence et de ma raison. »
Les funérailles de Victor Hugo seront ce qu'il les aura ordonnées ; en tout cas, le deuil
f)ublic les fera nationales. Avec elles sonnera e glas d'un siècle qui finit, et qui finit mal.