TH. DE BANVILLE
Gil'Blas :
Le grand poète qui vient de descendre au tombeau comme un soleil qui disparaît derrière rOcéan a eu, vivant, tant de gloires qu'on peut dire qu'il lui en a manqué une; ou, du moins, qu il en est une qu'on ne lui a
f)as accordée autant qu'il la méritait. Victor lugo, en étant le poète que les femmes ont le plus admiré, n'a pas été toujours celui que nous avons le plus aimé. Lamartine et A. de Musset ont été surtout nos poètes, l'un ayant volontiers plané dans "les hautes régions de l'amour idéal, l'autre étant descendu dans les abîmes de la passion et nous y ayant entraînées. Anges ou démons, voilà, paraît-il, co qu'il plaît surtout d'être ; et nous ne sommes
contentes qu*à demi de ceux qui nous traitent simplement comme des êtres humains. C*est pourtant notre lot le plus sûr et le plus charmant; et nul poète ne nous Fa accordé comme Victor Hugo.
Jusau'au dernier jour de sa vie, il a gardé pour les femmes un amour qui se traduisait par une galanterie touchante. Jeunes ou vieilles, petites-filles ou aïeules, les femmes étaient toujours saluées par le poète avec une grâce particulière, et, ;i toutes, il baisait la main comme un marquis d'ancien régime.
Mais c'est surtout dans ses écrits que nous devons chercher ce qu'il a pensé de nous. Or, dans l'œuvre entier de Victor Hugo, il n'y a pas un mot contre nous, pas même une de ces malices auxquelles nous sommes si habituées que .nous les entendons sans ennui et les prenons parfois pour des compliments. Il a chanté la femme de tous les âges et de toutes les conditions, dégageant sans cesse d'elle l'idéal qui y est, l'éternel féminin que le poète trouve, avec ses grandeurs et ses grâces, chez la reine comme chez la courtisane.