LECONTE DE LISLE
Paris :
Demandons encore à Paul de Saint-Victor de nous dire son sentiment sur ce point tout particulier, sur la forme, matière en laquelle sa compétence est indiscutable : « C'est, écrit-il, la plus belle langue dramatique qu'on ait jamais parlée au théâtre? Rien n'égale la vigueur, la soudaineté, la souplesse, le luxe exquis, la solennité pénétrante de ce vers, qui détache l'image, qui grave la pensée, qui monte, d'un coup d'aile, au plus haut de la passion et de la grandeur, pour planer dans la rêverie ou redescendre au caprice grotesque et au détail familier. Et pas une faiblesse dans les spirales de son vol ; pas une fatigue dans cet essor perpétuel ! C'est tantôt le tranchant solide d'une épée, tantôt la floraison d'une luxuriante arabesque. C'est l'éclat de l'arme et la splendeur du joyau, la flamme qui brûle et la fusée qui éblouit; chaque passion jette son cri, chaque fantaisie sa roulade, chaque souffrance son gémissement, dans cette symphonie magnifique qui remplit l'âme et ravit 1 esprit. On sort de là comme d'un concert où
toutes les fibres de Têtre auraient été tourmentées et caressées tour à tour. »
Cependant un jour, en 1867, l'œuvre dramatique est reprise au théâtre, et Hemani apparaît non vieilli, mais au contraire plus jeune, plus rayonnant.
Est-ce le public qui a changé de goût?
Est-ce le drame qui s'est embelli, comme s'embellissent, grâce à la patine du temps, les peintures et les sculptures des maîtres.
Les deux hypothèsee sont exactes. Le goût s'est élargi, est devenu moins exclusif : les œuvres « se sont accomplies » et ont pris leur place légitime dans l'admiration de tous.
Dès lors, ce ne fut plus pour Victor Hugo qu'une longue succession de bravos et d'ovations. Les critiques ennemis désarmèrent, les tièdes furent enthousiastes, les maîtres vinrent faire cortège au Maître et s'incliner devant lui.
Je ne crois pas qu'il y ait, dans l'histoire littéraire, exemple d'un aussi prompt et aussi complet revirement de l'opinion dominante.
J'aurais cru que le mouvement de retour vers la poésie au théâtre s'en fût trouvé plus accentué, plus généralisé ; des circotistances spéciales et diverses qu'il n'y a pas lieu d'énumérer et de déterminer à cette heure ont arrêté l'impulsion première; mais ce triomphe de Victor Hugo sur la scène n'en est pas moins le plus heureux et le plus important des faits à observer depuis vingt ans dans l'art dramatique. J'espère que les consé-
2uences salutaires s'en dégageront bientôt, îhaque génération est impatiente de jouir et
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slrrite de la lenteur avec laquelle se produisent les phénomènes dans Tordre moral ; mais quand on domine cette impatience naturelle, . sinon raisonnable, on songe que si l'individu peut attendre, Thumanité a tout l'avenir à elle, Favenir durant lequel s'opérera le développement continu et successif de l'art.
Donc, l'inscription définitive au répertoire courant du Théâtre-Français de Hernani et de Ruy Bios, l'addition obligatoire et prochaine d'autres chefs-d'œuvre féconderont les esprits et seront pour les générations suivantes ce que les productions du dix-septième siècle et du dix-huitième siècle ont été pour les novateurs du dix-neuvième siècle : une source puissante d'inspiration.