MAURICE MARX
La France libre:
Victor Hugo a mené notre siècle d'étonnement en étonnement ; son talent a eu autant de puissance que de souplesse, sa forme a été aussi brillante que sa pensée a été large et humaine ; il a été à la fois un coloriste sans rival et un penseur ému et entraînant.
C est Técrivain objectif par excellence. Il a eu les rugissements d'un formidable lutteur, et les tendresses exquises d'un enfant.
Victor Hugo a été mieux qu'un écrivain de génie, il a été un grand citoyen.
Il est demeuré le défenseur intrépide des proscrits auxquels sa maison est toujours restée ouverte. Il s'est montré l'orateur obstiné et éloquent de l'amnistie.
Enfin, il a profondément aimé le peuple, et voilà pourquoi nous garderons nous-même avec affection son cher et illustre souvenir.
Victor Hugo a exprimé la volonté formelle d'être conduit au cimetière dans le corbillard des pauvres.
Cest là une pensée digne du poète des Pauvres gens et de la Pitié suprême.
On parle d'exposer le corps du poète,
Îendant quelques jours, sous l'Arc de 'riomphe ; nous demandons que la volonté du mort soit respectée, et qu'en rendant homniage à Victor Hugo, on sache conserver aux diverses cérémonies le caractère simple et populaire qu'il a prescrit lui-même.
A. MAUJAN.
Le Monde :
Phénomène étrange ! D'autres écrivains, moins gratifiés des dons de Dieu, ont incarné leur époque. Voltaire a infligé son nom au XVIII® siècle. Mais jamais la postérité n'aura l'idée d'appeler notre siècle le siècle de Victor Hugo. Victor Hugo n'est point un initiateur, c'est un Epigone. Comme l'a si bien dit un jour M. Désiré Nisard : « L'auteur de Ruy- Blas a toujours été à la suite d'un mouvement, jamais à la tête. » Poète de génie, un des plus grands poètes que l'humanité ait connus, Victor Hugo n'a point exercé l'influence à laquelle sa supériorité intellectuelle lui donnait droit. Il emboîte le pas, il ne précède personne.
Mais pourquoi Victor Hugo divorça-t41 de si bonne heure avec les opinions paternelles? C'est qu'alors Chateaubriand et Lamennais vengeaient la Bible des sarcasmes de Voltaire, et qu'à la voix de ces deux maîtres, la société remplissait les vieux temples. Toujours disciple, jamais initiateur, Victor Hugo suit le courant. Plus tard, ce courant dévie et Victor Hugo de même. Il continue de se ti*aîner à la remorque des hérauts du jour et souffle dans leurs trompettes. Sa pensée n'est qu'un écho ; tour à tour royaliste, bonapartiste, orléaniste, membre du comité de la rue de Poitiers, républicain modéré, républicain radical, il se laisse docilement entraîner dans le sillage populaire. Victor Hugo ne se
montre embarrassé qu'un seul jour, le 18 mars. Devait-il aller à Paris ? devait-il rester à Versailles ? Si la Commune lui avait semblé viable, il n'aurait peut-être pas refusé de l'acclamer. Mais les plus perspicaces partisans de l'insurrection entrevoyaient dès cette époque sa fin prochaine et sanglante. M. Victor Hugo croit devoir alors s'inspirer de l'exemple des « hommes politiques » de son parti.
Non moins avisé que MM. Gambetta, Kanc, Lockroy, Floquet, etc., il quitte l'Assemblée nationale et file prestement vers l'étranger.
C'est à lui qu'appartient la double gloire d'avoir donné le signal de la révolution littéraire et commencé la restauration morale du xix" siècle. Lamartine s'est emparé des âmes rêveuses et tendres. Musset a dit les désenchantements des esprits désespérés.
Quelle école définitive Victor Hugo a-t-il fondée ? Le romantisme dont il était le chef est mort, et le réahsme gouverne en despote.
Le siècle tourne plus que jamais le dos à la poésie des Feuilles d'automne^ de la Légende des siècles et d'Hernani. Aux héros de Victor Hugo ont succédé les héros de M. Zola.
Peut-être les maîtres du naturalisme consentiront-ils à répandre quelques pleurs sur la tombe du poète ; mais entre eux ils le bafouent. C'est à Victor Hugo surtout qu'on pourrait y;)plic[uer les deux vers que le poète des (Châtiments adresse à Napoléon :
Te voilà dans leurs rangs; on t'a. Ton te harnache,
'Is t'appellent tout haut grand homme, entre eux ganache t