‹ Victor Hugo devant l'opinion presse française-presse étrangèreChapitre 49 sur 127 · OSCAR HAVARD · texte numérisé non relu

OSCAR HAVARD

Le Temps:

11 faudra étudier un jour, et de près, techniquement, l'influence que Victor Hugo a exercée sur la poésie par la richesse de sa rime, et sur l'art d écrire en général par l'éclat et la nouveauté de son vocabulaire. On aura à examiner si cette mfluence n'a été que bienfaisante ; ce qui est certain, c'est que l'écrivain a révélé à notre langue des facultés qu'elle ne se connaissait pas, c'est qu'il a agrandi, transformé notre littérature comme si des siècles avaient passé par là.

11 y a eu, dans l'œuvre de Victor Hugo, une part de virtuosité, de gageure, de défi. Il a mené^ et il s'y est complu, deux ou trois générations d'étonnement en étonnement.

Mais gardons-nous de croire que sa puissance consiste uniauement dans aes ressources d'imprévu. Victor Hugo a eu la qualité maitresse de l'artiste, l'imagination, et il l'a eue forte, souple, inépuisable ; il a par elle tout vu et tout compris, tout senti ou deviné ; s'il est allé de préférence aux choses démesurées, il n'a point ignoré les nuances. J'ajoute qu'avec l'imagination, il a eu l'esprit, beaucoup d'esprit, d'un genre très particulier il est vrai, plus fort que fin, une sorte de gaieté herculéenne, une veine d'amusante extravagance. Mais je me trompe, car on se trompe toujours avec lui, et il échappe à toutes les définitions : ce géant a fait des chansons, et dans ces chansons il en est de gracieuses et de délicates.

Le merveilleux, c'est qu'un écrivain si épri«

APRKS LA MORT

de la forme et de la couleur des choses, vivant d*une vie si intense dans le dehors, le plus objectif assurément de nos poètes, en ait été, à Toccasion, le plus ému et le plus profond. Il sait toucher et faire rêver. H a des mots qui donnent une expression à 1 ineffable, où l'on sent passer je n^ nais quoi d infini.

El». SCHERER.

La Lanterne :

Non seulement, il fut grand par cette puissance d'évocation qui fait la Légende des dècles ; il fut grand par le génie qui lui a fait épuiser toutes les formules poétiques, mais il fut grand comme caractère.

Comme Dante, il dut payer de 1 exil sa gloire et son amour de la patrie. Cet exil dura vingt ans. Dès le premier jour il dit :

Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là.

Il resta fidèle h l'engagement qu'il avait devant le monde tt surtout devant lui-même.

Il demeura debout sur le rocher de Guernesey , faisant entendre à Napoléon III la malédiction de l'avenir, faisant hurler à ses oreilles les colères et les gémissements de tous les spectres de la nuit du 2 décembre.

Il ne remit le pied sur la terre de France que le jour où Napoléon la quitta.

Le Français :

Malheureusement ce deuil dont on aurait pu faire un deuil national, on veut en faire le triomphe d'un parti et d'une secte. Ces funérailles, auxquelles on aurait pu associer toute la France, on en veut faire une apothéose bien moins pour le grand poète que pour ses dernières opmions politiques et religieuses.

Et alors, devant le défi jeté à tant de souvenirs, le faisceau des admirations est aussitôt rompu. Il y a deux parts dans la vie de Victor Hugo. C'est la seconde qu'on veut seule glorifier, et, devant cette provocation, Thistoire reprend ses droits.

Ce que furent les enthousiasmes de sa foi religieuse et de sa foi monarchique, les plus l)eaux chants de Victor Hugo en sont un admirable témoignage. Comment il parlait quelouefois aux rois, on peut le demander aux annales de la Patrie. « Sire, Dieu a besoin de vous, » disait Victor Hugo au roi Louis- Philippe, dont le ferme bon sens dut quelque peu s étonner d'une parole que les courtisans d'autrefois auraient eu peut-être quelque peine à trouver. Comment on accueillit la République du 24 février, qui était venu l'arracher brutalement à son siège de pair de France, les mémoires du temps sont là pour le raconter.

Comment il servit la candidature du prince Napoléon à la présidence de la République, le journal qu'il avait fondé l'atteste. De quelles caresses et de quels sourires il enveloppa, au lendemain du triomphe, le nouvel note du palais de l'Elysée, tous les demeurants de cette époque- s'en souviennent et le disent

Puis il vint un jour où Victor Hugo se plut à étonner le monde par une évolution qui le jetait en pleine démagogie et au fond de laquelle il ne fallait chercher, disait-on, comme mobile, que des ambitions déçues.

Lorsgue, brisant violemment avec tous les souvenirs et toutes les fidélités de son passé, il vint apporter à rassemblée législative son nouveau credo politique, Victor Hugo fut salué par des acclamations enthousiastes ; la démagogie Tavait conquis, elle devait le tarder jusqu*à la fin. En présence de ces applaudissements qui ne se lassaient point, Montalembert, montant aussitôt à la tribune, eut un de ces mots qui étaient familiers à son éloquence : « Le discours que vous venez d'entendre a déjà reçu son châtiment. » Et, comme cette parole vengeresse avait déchaîné une tempête, Montalembert de se reprendre et de dire, plus impitoyable encore : « Le discours de M. Victor Hugo a déjà reçu la récompense qu'il méritait. »

Récompense et châtiment, ni Tun ni Tautre n'ont manqué un seul jour à Victor Hugo pendant les longues années qu'il a passées au service de la démagogie. La récompense, il la trouvait dans ces adorations venues d'en bas dont Tencens Fenivrait, dans ce culte dont on avait fait une idolâtrie qui bravait tout, souvent même le ridicule. Le châtiment, il a dû lé trouver dans les abaissements auxquels il s'était condamné lui-même, et dont il est impossible que cette nature si fière et si haute n'ait pas bien des fois cruellement souffert.

BEPEYRE.

Le Voltaire :

Il fut par excellence le Chef, le chef de guerre tout d'abord^ puis le Maître triomphant, souverain, planant dans sa gloire audessus des fronts inclinés.

Tout avait fini par céderf à Tascendant de son génie, et ceux-là mêmes qui n'en pouvaient pénétrer le sens, parfois obscur, se sentaient entraînés par l'irrésistible courant de l'admiration universelle.

Ce qu'il nommait trop simplement sa tentative littéraire, c'est la révolution dont il fut l'âme et le bras, et qui fit surgir, sur les ruines d'une littérature foudroyée, tout un monde nouveau, peuplé d'êtres exubérants,* passionnés, orageux.

Sa a tentative politique » se relie étroitement h l'autre. Elle procède du même esprit émancipateur.

On le voit, à partir de sa vingtième année, rompre un à un les liens qui le rattachent à l'ancien monde. Aucune influence de famille ni de milieux ne pourra le retenir, non plus que les flatteries et les faveurs royales.

Sa « tentative sociale » fut toute de miséricorde et de bonté.

La pitié fut l'intime conseillère du poète ', dans les dernières années, sa voix dominait toutes les autres.

Nulle vie ne fut plus noble, ni mieux remplie.

Victor Hugo pensait que la mort ne détruit pas ceux qu'elle a touchés, qu'elle les rend seulement invisibles, et qu'ils restent toujours présents...

Rien n'est plus exact, s'il voulait dire que son souvenir ne s'effacera jamais.

Il est permis de contester de l'immortalité des âmes, mais on no peut douter de celle du génie.

J.-A. Magen.

La France :

Hugo fut surtout un semeur, un vulgarisateur aidées. Il est peu de choses nobles et grandes qu'il n'ait touchées, et qu'il n'ait encore ennoblies et agrandies en les touchant.

Partout, il laissait l'empreinte de son génie puissant, empreinte que le temps creusera de plus en plus, au lieu de l'effacer.

Poète incomparable, s'il ajoutait volontiers à sa lyre une corde d'airain, à l'usage des oppresseurs, il savait, mieux que personne, se faire paternel avec les faibles, doux avec les humbles, consolateur avec les affligés. La même main qui stigmatisait au front avec tant d'indomptable énergie, César et les triom-

t)hateurs criminels, pansait charitablement es plaies, essuyait doucement les larmes des • opprimés et des vaincus de la vie. Celui qui lança les Ctiâtiments, comme un Jupiter sa foudre, fut aussi le chantre des Pauvres gens.

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