FONTENAY
Le Matin :
Nous n'avons voulu qu'examiner la magnifique et publique existence du Maître et fixer quelques traits de sa grande figure. Grande figure sans doute. La grandeur, telle est, en effet, la spécialité de Victor Hugo, et il disait très juste ce critique qui a prétendu que le poète avait un œil particulier qui grossissait les objets Tel est, en effet, son système, si ce mot n'était pas trop inférieur, appliqué au génie. Victor Hugo a procédé, sinon par l'exagération, du moins par le grandissement calculé. Il grandit les objets. Et pour les faire
paraître plus grands, il imite volontiers te système des montreurs de curiosités qui placent un nain à côté d'un géant et une aiguille à tricoter auprès d un obélisque.
Il met en relief les idées les plus hautes par les pensées les plus familières. Et quand cei^ juxtapositions ne le conduisent pas au pathos, il obtient des effets foudroyants.
Cet homme, qui a tout osé en littérature, s'est arrêté pourtant devant une chose, et Ta toujours respectée : la langue française, la vieille langue française des grands écrivains des seizième et dix-septième siècle, qu'il nossédait à fond. Sa phrase est courte, frappante, incisive. Il dédaigne généralement Tadjectif et le remplace par le substantif, ce qui donne au style une allure à la fois plus ner* veuSe et plus vigoureuse.
Enfin, et pour nous résumer, Victor Hugo est certainement le plus grand poète qui se soit jamais servi du langage français, et ceux de ses admirateurs qui le considèrent comme le plus vaste génie littéraire qu'ait produit l'humanité, ne se trompent peut-être pas entièrement. Car s'il n'a pas la bonhomie grandiose d'Homère, l'amertume hautaine de Dante, la profonde connaissance des passions humaines de Shakespeare, et la psychologie intense de Molière, il a une grandeur d'images, une ampleur de figures et un éclat de style que personne n'a jamais atteints.
S'il n'avait jamais égaré sa lyre d'airain et ses lauriers dans les criailleries du Forum, il se dresserait, aux yeux de tous, comme una sorte de statue fabuleuse, chantant superbement sous les rayons du soleil, absolument
APRéS LA MORT t59
irréprochable dans ses proportions, et sans fe moindre fêlure dans son indestructible métal.