‹ Victor Hugo devant l'opinion presse française-presse étrangèreChapitre 77 sur 127 · SUISSE · texte numérisé non relu

SUISSE

Liberté de Frîbourg :

Devant le lit de mort de ce poète qui fut grand par les doue de l'esprit, plus, nélas!

3ue par les qualités de Famé et du cœur, evant ce lit que la religion n'a point visité, devant ces restes que la croix ne protège point de ses consolations, de ses espérances et de ses réparations, le chrétien s'épouvante en songeant aux lacunes, aux défaillances et aux chutes de cette longue existence, enivrée de succès et chargée de responsabilités.

Courrier de Genève :

Tout Paris s'occupe en ce moment de la mort de Victor Hugo ; les Chambres ont levé séance en signe de deuil ; la province a aussi ,ses petits ceutces d'émotion plus, ou jnoiijs factice. On voudrait même associer l'univers entier, au moins « le monde civilisé », au deuil de la France. Ce n'est certes pas le défunt qui trouverait de l'exagération en cela, car, de son vivant, il acceptait toutes les apothéoses ; il sera difficile de trouver dans tout « ce monde civilisé », auquel certains jour-

naux de Paris font appel, assez d'admiration

[)Our égaler celle que Victor Hugo avait de ui-même.

Un homme s'amoindrit toujours par l'orgueil. Il y a quelque chose de répugnant dans cette avidité d'hommages que Victor Hugo a montrée un peu toute sa vie, mais surtout dans les dernières années. Qu'il y eût en lui le génie d'un grand poète, personne ne le niera, mais qu'il ait profané ce génie, on ne le niera pas davantage ; et, ce qui aggrave cette profanation, c'est qu'elle a été dictée par la passion d'une popularité malsaine, par un bas esnrit d'égoïsme. .

Nous laissons à qui la voudra la liberté de louer le mérite littéraire des immenses productions de cet homme, qui a essayé et renouvelé tous les genres de la poésie. Nous respecterons le talent crue Dieu a mis en lui, mais nous déplorons 1 abus au'il en a fait, et, en présence a'un tel abus, le monde civilisé n'a pas le droit de s'associer aux hommages

Îu'on lui demande, car ce serait outrager )ieu que d'exalter les contempteurs de ses dons.

Journal de Genève :

C'est un deuil universel ; un deuil littéraire; mais surtout un deuil national, car f^^m ceux qui pleurent aujourd'hui le poète, o^* peut croire que beaucoup, peut-être le p"^ grand nombre, ne l'avaient jamais lu : ils ^** contentaient de savoir que c'était une des gloires de la France moderne, et cela I^*^^

suffisait; ils y croyaient comme à Jeanne a'Arc.

Il est difficile, et le moment serait mal choisi pour le faire, de rechercher les causes de cette étonnante popularité. Il y en a qui sautent aux veux, car la nature lui avait prodigué ses dons les plus rares : une imagination puissante, l'art de bien voir, celui de bien dire, le talent de faire valoir la pensée et même de la grossir un peu par l'arrangement des mots ; elle lui avait donné le génie de la description, celui de Tantithèse, de la métaphore, de l'hvperbole et en général de toutes les ngures de la rhétorique. S'il n'était pas, comme on l'a un peu trop répété en France, le plus grand poète de notre siècle, d'un siècle qui a connu Gœthe et Byron, Schiller et Leopardi, sans même parler de Lamartine et d'Alfred de Musset, il comptait certainement parmi les premiers ; smon parmi les plus profonds et les plus vrais , du moins parmi les plus éloquents.

Mais ces dons, si merveilleux qu'ils soient, n'expliquent pas encore le rang presque surhumain auq^uel Ta placé l'enthousiasme de ses compatriotes et contemporains. Il a fallu pour cela que les chances de la vie lui fussent exceptionnellement favorables ; qu'il soit né et gu'il soit mort à l'heure qu'il fallait pour sa gloire.

Personne n'a décrit comme lui, personne ne nous a jamais fait voir, comme s'il était là sous nos yeux, un paysage, une ville, une scène de bataille, une cathédrale gothique avec son ornementation compliquée. Il était moins heureux dans la peinture du cœur

humain, peut-être parce qu'il y apportait, â-vee la préoccupation de l'effet à produire, une prédilection pour l'exceptionnel, le bizarre, le monstrueux et le raffiné ; il aimait les pas^ siens rares et compliquées, les contrastes, les antithèses ; aussi ses caractères les plus célèbres ont-ils de la peine à se tenir debout; ils étonnent plus qu'ils ne touchent avec leurs cris et leurs gestes de convulsionnaires, leur langue qui, dans les moments de crise, semble celle du rêve, presque du délire ; il y a toujours en eux quelque chose du Han d'Islande ou du Quasimodo.

En cela, comme en beaucoup d'autres choses, il ne ressemble que de bien loin à son maître Shakespeare, auquel on l'a trop souvent comparé. Il lui a emprunté les allures, la forme extérieure du drame, les brusques changements de lieu, le mélange du bouffon et du pathétique, mais il ne lui a pas dérobé son secret de faire vivre des hommes sur la scène et de nous faire vivre, nous aussi, de leurs douleurs et de leurs joies, palpiter de leurs passions. La tirade, le lieu commun déclamatoire tient dans ses pièces de théâtre une place exagérée, qui leur donne déjà un air vieillot et qui les empêchera peut-être d'aller à la postérité.

Par un singulier contraste, cet esprit qui avait le goût du violent, du heurté, de la force brui?ale déchaînée, a su aussi mieux que personne ' comprendre ce qui se passe dans le cœur et l'esprit des enfants. Tout ce qu'il à écrit à ce sujet, depuis les Feuillantines jusqu'à Uârt d'être grand^père^ en passant par la Gosette des Misérables, tout cela est charmant et absolument exquis. Jamais ces

petites âmes qui, après tout, sont aussi compliquées que les grandes, n*ont été devinées de la sorte.

Pour rendre dans le langage qui leur est propre et dans toute leur fraîcheur naïve ces pensées écloses d'hier, il fallait que cet artiste eût, lui aussi, une âme enfantme et tendre.

Et -nous croyons que c'était la vérité. Lorsau'on dépouillait le dieu des oripeaux dont 1 avaient couvert ses admirateurs mal inspirés, on trouvait un homme simple, doux et bon.

Aujourd'hui ce n'est pas au poète des enfants, c'est au poète des nommes, au patriote qui a combattu avec sa plume, plus redoutable qu'une épée, le despotisme de l'empire, ou citoyen qui, dans les plus mauvais jours, a gardé fidèlement au fond de son cœur le culte de la France, la foi ardente dans ses destinées, c'est à lui que s'adressent les témoignages de profonde douleur de tout un peuple.

Ces sentiments sont respectables dans leur exagération même, et si nous ne pouvons nous y associer sans réserve, il nous sera cepenaant permis d'exprimer ici nos sincères regrets pour la perte que les lettres françaises viennent de faire, notre admiration pour cette belle vie qui vient de s'éteindre, après avoir été tout entière remplie par le travail, tout entière consacrée au culte de ridéal.

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