BATAILLE SUR UN CADAVRE
La Chambre des députés nous a donné hier le triste spectacle d'une bataille livrée sur le cadavre de Victor Hugo. Le feu a été ouvert par le discours de M. Floquet qui, au lieu d'imiter l'exemple donné la veille par M. Le Rover, a voulu faire de la gloire de Victor Hugo l'apanage exclusif du parti républicain.
La gloire de Victor Hugo est une gloire
nationale. Elle a pris de plus en plus ce caractère pendant les dernières années de la vie du grana poète. L'apaisement s'était fait autour de son nom autrefois si discuté. L'homme de combat était oublié ; on ne connaissait plus que l'homme de génie. Ses contemporains avaient devancé pour lui le jugement de l'avenir. Il était entré vivant dans l'immortalité.
On pouvait donc réunir autour de son cercueil, sans exagération, la France tout entière. L'unanimité de la presse indiquait l'unanimité de l'opinion.
On allait avoir une grande manifestation nationale. Cette manifestation se faisait d'ellemême, toute seule, sans que personne eût un eflfort à faire pour la provoquer. Elle avait un caractère de spontanéité qui lui donnait une inappréciable valeur.
On aime mieux avoir une manifestation de parti.
Là où il fallait chercher l'union et où l'on pouvait si facilement la trouver, on veut à tout prix créer une division.
C'est créer une division, en effet, que d'associer les funérailles de Victor Hugo à la désaffectation d'une église : car c'est vouloir que ces funérailles aient un caractère blessant pour les catholiques.
Le Panthéon est-il, par hasard, le seul endroit où les cendres de Victor Hugo puissent reposer avec honneur et dormir en paix?
L'histoire est là pour répondre. Quatre fois déjà le monument a changé de destination. Si la proposition de M. Anatole de la Forge est adoptée, ce sera le cinquième changement en moins d'un siècle. Qui oserait affirmer que ce sera le dernier?
Le Panthéon est un monument de combat.
Y ensevelir Victor Hugo, ce ne serait pas lui faire des funérailles nationales, mais des funérailles de combat.