‹ Victor Hugo en ZélandeChapitre 10 sur 10 · S VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

S VICTOR HUGO

à réducation des masses. J'y installe, savezvous qui? — le lecteur pijAlic, Au lieu du prêtre, j'y mets un homme chargé par la commune et par TËtat de lire tous les jours à l'adolescent, à l'ouvrier, au paysan, à l'ignorant, en un mot, non-seulement l'Évangile, mais toutes les grandes bibles de l'esprit humain, depuis Homère jusqu'à Shakespeare. Il y aurait même deux sortes de lecture.: la première, la pi us immédiate, serait l'histoire, la loi, le droit, le fait, l'événement accompli il y a des siècles, comme la parole dite aujourd'hui à la tribune, V Histoire de France et le Moniteur; la seconde

lecture, la plus haute, serait réternelle lumière du beau, lumière non moins accessible que l'autre à l'ignorance qui veut s'instruire, et je suis certain que l'Iliade serait aussi écoutée que la Convention. Ainsi l'art sur la muraille, et, dans la chaire, l'histoire et la poésie, voilà ma cathédrale. Au lieu de Dieu uniquement enseigné aux fidèles, l'homme appris à l'homme. Deux lectures : une le matin, l'autre le soir ; le matin Danton, et le soir Dante. Au fond, Michel Ange.

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Il va sans dire que nous refusâmes nôtre contribution, et que, par conséquent, nous ne vîmes pas la Descente de croix, que nous connaissions déjà, du resle, comme tout le monde.

Parmi les villes de la Belgique, Anvers est une des plus âpres à ce détroussement paisible des voyageurs. Le Musée, — le Musée ! — fait payer un franc d'enlrée.

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Ici, ce n'est plus la fabrique, c'est la commune.

Sans parler de Toutrage et du préjudice faits à Tart, quel plus mauvais calcu], pour les administrateurs chargés de la prospérité d'une ville, que cette exploitation mesquine qui met de mauvaise humeur la bourse du voyageur, qui crée des obstacles bctes autour des choses à voir, et qui, en abrégeant le séjour des étrangers, coûte à la ville des millions «peut-être, pour lui faire empocher des liards malhonnêtement gagnés !

Mais, auparavant, Slevens voulut nous

montrer deux tableaux d'une jeune artiste, qui sera un jour la Rosa Bonheur de la Belgique, mademoiselle Collart.

Ils étaient visibles parmi beaucoup d'autres, à l'exposition des beaux-arts qui se fait en ce moment rue de Vénus. La rue de Vénus, rassurez-vous, est une des plus chastes d'Anvers.

Je ne dirai rien des deux tableaux de mademoiselle Collart, sinon qu'ils s'intitulent le Printemps et rffiver^ qu'ils sont d'une originalité, d'une couleur et d'un parfum charmants, et qu'ils valurent à leur jeune auteur le portrait-carte de Victor Hugo,

avec ce madrig^ écrit au-dessous, de la main du poëte : Offert par l'Hiver au

Printemps.

Le jardin zoologique d'Anvers est célèbre à Jjon droit. Toute T Arche de Noé est là, en effet.

Il m'est impossible, quant à moi, lorsque je. visite un de ces jardins, de me défendre d'un serrement de cœur. Je sais bien que la science a ses droits, mais je me suis toujours demandé, sans pouvoir me répondre, ce que la science avait à faire avec ces pénitentiaires d'animaux.

Pour étudier les mœurs des bêtes, il fau-

drait les avoir libres sous les yeux. L'animal prisonnier se dénature, l'animal féroce surtout. Qu'est-ce qu'un aigle sur un perchoir? Qu'est-ce qu'un lion dans une cellule? C'est la chose la plus triste, la plus cruelle, et j'ajoute la moins instructive qui soit : — de l'immensité en prison.

Donc , je n'ai jamais pu regarder sans tristesse la morne allée et venue de ces pauvres bêtes fauves, arrachées au désert, altérées d'horizon, avec leur grand œil ivre du souvenir du simoun, et qui dévorent tristement, dans leur cabanon, leur maigre pitance. Le tigre en prison m'attendrit.

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J'ai envie de caresser le lion et de consoler le léopard.

Celte énorme poésie des solitudes vastes prise au piège par Thomme et condamnée à heurter aux planches d'une boîte de six pieds carrés le hérissement orageux de sa crinière, ce lâche Mazas du rugissement, m'exaspère. Je n'aime pas la prison pour l'homme, assurément, mais je crois que je hais encore plus la geôle appliquée par le naturaliste à tous ces muets effarés. Une prison qui collectionne, c'est hideux.

La canne de M. Prud'homme taquinant les barreaux du lion pensif, et le racontant

savamment à son inepte famille, quel sombre supplice pour l'indompté ! Le désert en proie aux curieux, qu'elle ironie lugubre !

Car ce n'est pas tant Geoffroy Saint-Hilaire que M. Prud'homme qui a inventé les jardins des plantes. M. Prud'homme a son Buffon, c'est-à-dire a le lion, le tigre et l'aigle, dans sa bibliothèque. Il se sent donc chez lui parmi eux. Il explique Taigle, il disserte le tigre, il récite le lion, il apporte à la bête le regard compétent de l'imbécile.

Aussi, voyez le bâillement navrant de

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tous ces captifs. Gomme ils arpentent avec une infatigable monotonie ce plancher inflexible, qui mure des pas sans bornes, qui plafonne le bond, et qui encaisse des regards habitués au lever des étoiles !

Ce qui me frappe dans la cage du tigre c'est la férocité de l'homme.

Puisqu'il vous faut à toute force de ces collections, pourquoi, au moins, ne pas les rendre instructives en plagant l'animal enfermé dans un milieu où il puisse se mouvoir plus à l'aise, et par conséquent se ressembler davantage à lui-même? Pourquoi ne pas lui creuser de vastes fosses, des

antres profonds, un simulacre de solitude, un semblant de caverne, où il puisse trouver la nuit qu'il aime, et que vous remplacez impitoyablement par le jour et par la foule. Ce lion que vous condamnez au soleil forcé, rendez-lui au moins, à défaut de liberté, son droit à Tombre et au sub rupe de Virgile. Alors, vous le verrez moins peut-être, mais vous Tétudierez mieux. Il reprendra en partie sa vie et ses mœurs. Ce sera toujours un peu cruel, mais au moins ce ne sera plus tout à fait inutile.

Mais — qu'on nous passe un mot sincère

— toute réducation de l'homme vis-à-vis de ranimai est encore à faire.

C'est une question grave que celle-là, mais que domine encore l'immense haussement d'épaules des pédants. On y pensera un jour, à ces pauvres êtres malheureux que nous torturons, les uns par besoin, les autres par plaisir, les autres par ennui. La loi Grammont est un germe qui finira par se développer. On en arrivera, par exemple, à délivrer le chien de Tattelage inhumain auquel il est soumis dans toute la Belgique. On examinera la ques* tion de savoir si la vivisection est un droit

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de la science, et s'il est permis, comme cela se passe tous les jours à l'école d'ÀIfort, de pratiquer trente-six opérations sur un cheval avant qu'il meure.

Nous voici maintenant de retour à Bruxelles, mon récit et moi. Arrêtons-nous donc, et, si vous le voulez bien, terminons par quelques paroles qui vous sembleront peut-être la conclusion naturelle de cette excursion, mêlée d'une ovation de tous les instants, spontanément faite au poète par le pays qu'il parcourt, et par le voyage au voyageur.

II y a en ce inonde deux puissances : la force et l'idée.

La force a en son pouvoir la forme matérielle du monde. Elle ,a les arcs de triomphe de la surface, les harangues de la superficie, les fleurs de la rue , les lampions de la fenêtre et les clefs de la ville. Elle a toujours quelque peu pris d'assaut, sous une forme ou sous une autre, la porte qui s'ouvre complaisamment devant elle; elle se fait présenter sur un plat d'argent l'enthousiasme des populations. En un mot, elle plante sur la muraille humaine la petite épée violente de Mandragon.

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L'idée, elle, a l'âme du monde pour territoire et pour empire. Où est son royaume?

Nulle part. Où est son triomphe? Partout.

Elle est ce qu'on n'attend pas et ce qu'on accueille. Elle n'est pas toujours la langue qui se parle, mais elle est toujours le mot qui se dit. Elle est la victorieuse universelle et éternelle. Et, chaque fois qu'elle entre dans une ville, elle reconnaît sa flamme sur l'esprit humain. Et qu'est-ce que sa flamme ? C'est le verbe, c'est le premier vers d'Homère, c'est l'épée flamboyante de l'archange.

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