A VICTOR HUGO
maison. Il Ta meublé avec son goût el décoré avec son pinceau. Sa salle à manger esl particulièrement réussie. Meubles, boiseries, ferrures, jusqu'au pocle et à la lampe de cuivre, il a tout dessiné. Il a peint sur son mur une excellente fresque, haute en couleur, qui promène et fait jouer aux quatre coins Tamusanl cortège d'une noce au seizième siècle.
Mais c'est à riiôlel de ville qu'il faut juger Leys. Chargé de décorer les salles de ce palais de la commune, Leys a pris pour sujets de ses compositions divers épisodes de l'histoire d'Anvers. Deux des quatre plus
grandes fresques sont achevées, une n'est encore qu'ébauchée. Ici, c'est Charles-Quint jurant de respecter les franchises de la ville; là, c'est le bourgmestre Van Ursel appelant la garde civique aux armes ; de l'autre côté de la cheminée, c'est une famille génoise demandant le droit de cité aux magistrats. Personne mieux que Leys ne connaît le seizième siècle. Les costumes, les armes, les maisons, tout, jusqu'au pavé inégal de la place publique, porte sa date exacte. 11 n'y a pas dans cette immense étude le plus petit anachronisme.
— J'ai appris tout cela dems Notre-Dame
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de Paris et dans la Légende des siècles^ disait-il modestement à Victor Hugo.
Rien de plus savant, de plus distingué ni de plusdécoratif que ce beau travail, qui n'a contre lui que de venir après Holbein et après Albert Durer. Toute cette foule de personnages est animée au plus haut d^ré de la grande vie historique : c'est une fresque et c'est aussi une tapisserie. C'est de la magnifique peinture de haute lisse.
En sortant de chez Leys, comme nous passions devant la cathédrale, il nous prit fantaisie d'y entrer. Mais il était une heure de l'après-midi, et, passé midi, en Belgique,
les églises ne sont plus ouverles ni gratuites.
Ici se présente un des abus les plus étranges que la toute-puissance du prêtre sur son église ait jamais imaginés. Comme toute église est en même temps un musée, il y a les heures de la prière et les heures de la visite. Le musée ouvre quand Téglise ferme, mais il n'ouvre qu'au public payant.
Pendant les offices, comme l'entrée est libre, et qu'on pourrait voir les tableaux pour rien, les tableaux restent voilés. De grands rideaux de serge grise masquent les chefs-d'œuvre. L'office terminé, les
portes se ferment, et, de midi à quatre heures et demie, l'église se change en boutique : tant par tête. On a Dieu gratis, mais Rubens coûte un franc.
Jésus-Christ, c'est-à-dire le pauvre, s'il revenait en ce monde, ne pourrait pas voir la Descente de croix.
Il faut donner pourboire au culte, Larecette de chaque jour, au bout du mois, forme un fonds qui sert à payer les bedeaux, les sacristains, les suisses, toute la valetaille de l'autel. On neutre dans la splendide Notre-Dame qu'à la condition d'y laisser tomber ses vingt sous. Qui se jouterait
que la flèche d'Anvers est une tirelire?
La buralisie de l'église, — lisez la concierge, — comme nous lui demandions, non sans une certaine colère, la raison de celte exploitation qui cache aux lidèles les chefs-d'œuvre de l'art religieux, nous répondit ce mot charmant :
— Ça pourrait donner des distractions.
Cette réponse est plus profonde qu'elle n'en a l'air. Au fond, si grotesque que cela soit, c'est la vraie raison. Le prêtre aime à être vu seul quand il dit sa messe. Le chapitre intitulé : Guerre aux démolisseurs^ dont je parlais tout à l'heure, cile l'exem-
pie d'un curé de Fécamp qui détruisit le jubé de son église parce que a ce massif incommode privait ses paroissiens du bonheur de ]e contempler dans sa splendeur à l'autel. » Conclusion : plus Péglise est nue, triste, laide, plus le curé est beau ; moins il y a de vitraux, de statues, de fresques, de tableaux, plus il y a de curé.
Ldi Descente de croix^ V Élévation de la croixj V Assomption de la Vierge^ de Rubens, voilées dans la cathédrale; la Madone^ du Guide, leCorp« du Christ^ de Van Dyck^ la Sainte Famille^ une merveille de Rubens voilés à l'église Saint-Jacques ; la Flagella'^
teon, de Rubens, le Portement de croix, de Van Dyck, voilés à Saint-Paul ; le Martyre de sainte Appoline, de Jordaens, voilé aux Augustins ; la Sainte Anne, de Zegers, le Saint André, d'Otlo Venius, voilés à Saint- André, tous ces chefs-d'œuvre, où Tidée divine apparaît idéalisée par les maîtres et traduite à la foi par le génie : autant de
spectacles importuns qui gênent le vrai recueillement! Invoquez le Seigneur, mais ne le regardez pas. Son portrait, c'est le curé. Regardez le curé tant que vous voudrez; Dieu, point. Dieu donne des distractions à la prière.
Pauvres grands peintres! quand, épuisés d'inspiration, plongés dans une sorte de stupeur religieuse, à force de volonté et d'exaltation solitaire, ils étaient parvenus à trouver sur leur palette la couleur du sang du Christ, la lividité des écorchures de son front, la pourpre de sa blessure au flanc, la pâleur tragique de son agonie, la transparence de son martyre Qclairé de résurrection, et Tescarpement du Calvaire, et la lourdeur de la croix, et l'enfoncement des clous, et Tenvolement de l'âme; quand ils avaient tordu le génie jusqu'à la dernière larme dé Jésus-Christ; quand, leur œuvre
terminée, ils Tavaienl regardée avec le délire d'hommes qui ont réussi à montrer le consolateur et le martyr 5 la pauvre souffrance humaine, quand ils s'étaient écriés, ivres d'une joie auguste : « J'ai rapproché Dieu de la prière ! » qui leur aurait dit qu'un jour, dans la grande cathédrale, pendant l'élévation, pendant VAlleluia^ pendant le Te DeuMj au moment où l'homme, agenouillé, lèverait avec une espérance pleine d'angoisse les yeux sur leur chef-d'œuvre, au lieu de ce crucifix descendu, grâce à eux, sur la muraille, ce qu'ils verraient, ce serait cet immense rideau blême, cette
espèce de loque infâme, et le suairedu Christ devenu le voile de Dieu !
Au reste, ce péage n'est pas spécial à la Belgique. L'Allemagne, rilalîe, l'Espagne, font payer la vue des chefs-d'œuvre de leurs églises. L'exploitation est générale et commune à tout le catholicisme. Le protestantisme ne fait pas payer, par une bonne raison, c'est qu'il n'a rien à montrer; sans cela il ferait payer, et plus cher. Théâtre du bon Dieu, entrée un franc : voilà le catholicisme, considéré dans ses rapports avec l'art chrétien.
Le Guide-Baedeker dit tranquillement.
avec le calme qui convient à un Guide :
c( Cette exploitation des édifices religieux est un abus qui sera bientôt, faut-il espérer, réformé par l'autorité compétente. »
Or, l'autorité compétente, c'est la fabrique. La fabrique est, sous la tutelle de l'État, propriétaire, ou du moins usufruitière des églises. Ce qui revient à dire qu elle peut faire son petit commerce en toute liberté et en toute sécurité, et que l'État n'a rien à y voir.
— La révolution seule, nous dit Victor Hugo, peut changer cela. Les églises, au point de vue absolu, au point de vue réel,
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au point de vue historique, apparlienneni, non aux fabriques, mais aux communes.
Qui a payé les frais de construclion?
L'impôt, c'esl-à-dire la commune, c'esl-àdire tout le monde. Donc, les églises sont à tout le monde. Ce sont des propriétés nationales. C'est par une sorte d'inqualifiable sophisme que le catholicisme se les adjuge. La vérité, c'est : pas plus de culte salarié par l'État que d'église enlevée à l'État. Que le fidèle paye son prêtre et que le prêtre loue son église. Pourquoi l'État se priverait-il bénévolement d'un revenu considérable au profit d'un clergé qui se fait payer, quand
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c'est lui qui devrait payer ? Nous vous payons votre culte. Pardon, c'est changé: c'est vous qui allez nous payer notre église. Vous n'êtes plus propriétaires, vous êtes locataires.
Nous ne vous mettons pas à la porte, restez; seulement, c'est tant. Notre-Dame d'Anvers, c'est cinq cent mille francs par an. Vous les trouverez; le denier de Saint-Pierre est là.
La foi est un budget. Les fidèles sont d'excellents contribuables. Vous êtes les médecins de l'âme. Eh bien, on paye son médecin. Maintenant, si vous n'êtes pas assez riches pour louer Notre-Dame, logez-vous à Saint-André, à Saint-Antoine, à Saint-Jac-
qucs, aux Augustins; c'est meilleur marché.
Nous avons des églises dans tous les prix.
Tenez, vous serez très-bien à Saint-Charles.
C'est une petite église richement décorée.
Peu d'objets d'art, c'est vrai. Pas beaucoup de tableaux ; un Schût et un Wappers. C'est modeste, mais c'est décent. Quant à la cathédrale, nous en sommes bien fôchés, mais le culte israélite s'est présenté pour louer* Il paye 500,000 francs. Nous louons la cathédrale aux juifs. Il y a une commission d'artistes nommée par PËtat, et chargée de veiller à la conservation de l'église, au bon entretien des statues, des
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boiseries, des objets d'art. Défense au culte,
quel qu'il soit, de blanchir les murs, de supprimer les vitraux, de raser les jubés, de ratisser les portails, de restaurer les flèches, d'avoir des heures gratis et des heures payantes, ni de voiler la Descente de croiXj ni de vendre la vue des chefsd'œuvre de l'esprit humain, ni de faire une marchandise de l'administration. Cela dit, vous êtes mon locataire. Mais, c'est bien entendu, entrée libre et surveillance d'une commission* Car, notez ceci, les tableaux voilés, c'est inouï ; mais ce n'est rien encore à côté de ce fait, qu'en 1861 l'église de
Saint-Bavon, à Gand, a vendu au musée de Bruxelles, pour la somme de 80,000 francs, deux des volets de V Adoration de F Agneau pascal^ de Jean et d'Hubert Van Eyck, deux des plus beaux, Adam et Eve, et cela par « motif de pudeur ». Ces deux volets faisaient partie d'une composition que Guichardin, dès 1560, qualifiait opm sanè prxclarum et admirandum. Us avaient été peints en 1432. C'était le trésor miraculeux et séculaire de Téglise. Pendant plus de trois siècles, on les a laissés à leur place dans la sixième chapelle; puis, un beau jour, le clergé les a trouvés obscènes et les a mis
dans ses archives, c'est-à-dire au grenier ; puis, les jugeant trop indécents, même pour son grenier, il lésa vendus. Ils sont aujourd'hui remplacés par deux copies avec feuille de vigne, ce qui n'empêche pas le rideau de serge.
— Mais, fis-je observer à Victor Hugo, si, ni le culte catholique, ni le culte juif, ni le culte protestant, si aucun culte enfin ne veut de votre cathédrale ainsi louée au plus offrant, qu'en ferez-vous? la laisserez-vous vide?
— En ce cas, répondit Hugo, je la restitue tranquillement au peuple, elje la consacre