‹ Victor Hugo et Juliette DrouetChapitre 31 sur 35 · CHEZ · texte numérisé non relu

CHEZ

VICTOR UVCrO

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Dédicace de Victor Hugo â Juliette Drouet. 1 ollection de M. Louis Barthou,

moins ce qui est pire, qu'est-ce queje ferais de La rie, dans cette belle chambre ride de ton amour S Dans ce moment-

ci, je m'étourdis le plus que je peux avec toutes les merveilles que tu crées dans ce futur logis, mais au fond de l'âme, je sens que je regretterai éternellement cette pauvre petite maison d'où mon regard te voyait, te caressait, te gardait, te préservait et t'adorait. Plus j'y pense, plus je suis tourmentée et plus je me blâme d'avoir échangé mon bonheur de toutes les minutes contre un bien-être que j'aurais à peine le temps d'apprécier et pour une santé qui n'en avait pas besoin. Mon pauvre bien-aimé, pardonne-moi ces regrets qui ne sont que de l'amour et cette inquiétude qui est encore de l'amour. Tâche que l'écartement de nos deux maisons n'entraîne pas celui de nos cœurs. Tâche de m'aimer autant là-bas que tu m'aimais ici et ne te laisse jamais distraire de mon amour par aucun autre. A cette condition, je te promets de vivre heureuse dans la splendide chambre que tu m'as faite.

Guernesey, lor janvier 1SG4, vendredi matin, 8 heures et demie.

Cher, cher bien-aimé, si mon âme était palpable et si elle avait une forme visible, tu la sentirais en ce moment t'étreignant de toutes ses forces et tu la verrais radieuse d'amour, d'admiration et de tendresse, te souriant, t'adotant et te bénissant. Tout ce que tu désires, je le veux, tout ce que tu crois est ma foi, tout ce que tu espères dans ce monde et dans l'autre est mon espérance. Je suis faite de toi et je suis à toi pour l'éternité, car Dieu ne voudra pas séparer au ciel ce qu'il a fait d'indissoluble sur la terre. Je le supplie d'écouter la prière de nos deux anges, c'est-àdire la nôtre, et de nous accorder la faveur de vivre et de mourir ensemble, à la même minute, main dans main, aile dans aile.

J'attendais avec impatience qu'il fît assez jour poux lire ma chère petite lettre adorée que je tenais sur mon cœur depuis la première petite aube. Enfin, le jour a paru et j'ai lu a travers mes baisers et mes Larmes aussi, car il y a «les choses bien tristes, auxquelles je pense souvent, et

qui me navrent pour toi, mon sublime martyre. Je ne t'en parle jamais, mon pauvre adoré, dans la crainte d'éveiller en toi une douleur ou une inquiétude, mais il n'y a pas de jour où je ne prie spécialement le bon Dieu de calmer tes craintes paternelles et de donner à tes chers enfants tout le bonheur dont ton cœur a besoin pour être heureux sur la terre. Mon bien-aimé, mon bien-aimé, mon bien-aimé, si l'amour était une protection, ta vie aurait été exempte de toutes les tribulations humaines et jamais le mal n'aurait approché de toi. Mais l'amour ne peut que s'affirmer dans le malheur sans l'empêcher : je ne le sais que trop par moi-même.

Guernesey, 4 j juin 1864, mercredi, l heure el demie après-midi.

Cher adoré, je ne veux pas quitter cette pauvre petite maison, où nous nous sommes aimés pendant huit ans, sans en baiser le seuil avec reconnaissance. Je viens de dire du regard et de l'âme un suprême adieu à ta lumineuse maison qui a été si longtemps pour moi l'étoile polaire d'après laquelle mon cœur s'orientait. Hélas ! je prolonge le plus que je peux les moments sans pouvoir me décider à quitter cette chère petite maison dont j'avais fait l'église de mon culte pour toi. Je voudrais en emporter les murs, contre lesquels tu t'es appuyé, le plancher sur lequel tu as marché et jusqu'à la poussière que tu as dédaignée. Je cra in s de laisser voir ma tristesse à ceux qui ne la compren- 1 1 raient pas et l'effort que je fais pour avoir l'air indifférent redouble mon serrement de cœur et me noie les yeux de larmes. O mon adoré bien-aimé, comme il faudra que tu m'aimes et que tu me donnes tout le temps dont tu pourras disposer pour me consoler de la perte immense que je fais ;ui)ourd'hui en quittant ton voisinage, c'est-à-dire en te perdant de vue ! Comme il faudra que tu incites les mor- <•<■;! ux de ton amour doubles et triples et quadruples pour remplacer les chers souvenirs que je laisse ici! Que

t58 LETTRES A VICTOR HUGO

Dieu me protège et que les chères âmes de nos anges nous suivent dans notre nouvelle maison et nous y bénissent jusqu'à notre dernière heure.

Juliette.

Ciuernesey, lt> juin 1864, jeudi malin. ;> heures et demie.

Où es-tu mon doux adoré % mes yeux et mon âme te cherchent en vain, tu n'es plus là pour me sourire : c'est fini, je ne reverrai plus ce cher petit belvédère d'où tu m'envoyais de si bons baisers et des menaces si tendres. Je suis seule maintenant, dans ma belle maison, seule pour toujours, car il n'y a plus de chances de rapprochement pour moi dans cette vie. Je ne vivrai plus jamais dans ton intimité immédiate comme je le faisais depuis huit ans, Tu auras beau tâcher de combler la distance de nos deux maisons, en venant plus souvent me voir dans la journée, l'écartement entre nos deux existences n'en subsistera pas moins. Je le sens à la tristesse noire que j'éprouve ce matin. Je donnerais cent mille milliards de maisons et de palais, et l'univers avec, pour le petit coin d'horizon dans lequel mon cœur plongeait jour et nuit. Je m'en veux d'avoir la lâcheté de consentir à changer mon bonheur de tous les instants pour un semblant de santé dont je n'ai plus que faire. Je suis punie par où j'ai péché, mon pauvre adoré. J'ai la mort dans l'âme. Je te demande pardon, je voudrais pouvoir te sourire, mais cela m'est impossible en ce moment. Pardonne-moi, je t'aime trop. J'espère que tu as passé une bonne nuit. J'espère que tu auras regardé ma pauvre maison vide et éteinte et que tu lui auras donné un regret. J'espère que tu m'aimes et (pie tu t'aperçois de mon absence. Que l » îc ■ » i te préserve de tout mal, mon doux bien-aimé, et que ion amour me reste entier e1 Intact, de loin comme de près. Je te bénis el je t'adore. Je baise (ous nos chers souvenirs anciens, avanl <!<■ te les renvoyer, dans L'espace.

Guernesey, 11 juin 1865, dimanche, S heures ei demie du matin.

Pour peu que cela continue, je ne me lèverai qu'à midi, c'est une honte, mais j'en suis bien punie, puisque je ne t'ai pas vu ce matin, et que j'ignore situ as passé une bonne ou mauvaise nuit.

J'espère que tu auras eu le bon esprit de ne faire qu'un somme, depuis le moment où tu t'es couché jusqu'à celui où tu t'es levé. Je serai bien contente si j'ai deviné juste : en attendant mon doux adoré, je te souris et je te bénis. J'entends en ce moment les cris de joie de mes petits poussins devant une soucoupe de lait qu'on vient de leur servir. Je vois aussi deux papillons blancs qui jouent et se poursuivent dans mes roses comme deux âmes dans un Eden. Tout est en fleur, en fête et en amour autour de moi et mon cœur déborde de tendresse et d'adoration pour toi. Plus j'avance dans la vie et plus je t'aime, tu es le commencement et la fin de mon moi. J'attends tout de toi et mon âme te rapporte tout. Tu es mon bien-aimé rayonnant et divin.

Guernesey, 2 décembre isiiti. dimanche, 7 heures el demie du malin.

Bonjour mon grand adoré, bonjour, sois béni. Je souris ce matin à cette date conspuée de tous les honnêtes gens : deux décembre, parce que pour moi seule c'est une date de bonheur. Si ma reconnaissance est une offense envers l'humanité et la civilisation, j'en demande humblement pardon à Dieu et aux hommes. Je suis tourmentée de la pensée que f u n'as peut-être pas bien dormi et delà crainte que ta pointe ne devienne clou. Sijepouvais être rassurée sur ces deux inquiétudes, je serais bien heureuse ce mat in. Malheureusement je ne serai fixée là-dessus que bien tard, quand tu viendras baigner tes chers yeux. Tes yeux me font penser à ceux de ta pauvre femme, il me semble que si on n'avait pas la certitude de Les guérir, on ne la retiendrait pas si longtemps a Paris, loin de sa famille, en hiver.

ItfO LETTRES A VICTOR HUGO

Le désir que j'ai qu'elle recouvre entièrement la vue dont elle a fait si noblement et si admirablement usage dans son beau livre : « Victor Hugo raconté », fait que je regarde l'ajournement de son retour ici comme un bon présage pour sa guérison prochaine. Je le demande à Dieu avec amour.

Guernesey, Ier janvier 1868, mercredi matin, 8 heures.

Je te remercie, mon grand bien-aimé, de me mettre de moitié dans ta prière à Dieu quand tu lui demandes de ne pas nous séparer ni dans la vie, ni dans la mort. C'est ma prière de tous les instants, l'aspiration de mon cœur et la foi de mon âme. Je ne suis pas une femme dévouée, mon sublime bien-aimé, je suis une femme qui t'aime, qui t'admire et qui te vénère. Vivre près de toi, c'est le paradis, mourir avec toi, c'est la consécration de notre amour pour l'éternité. Je veux vivre et mourir avec toi. Je le demande à Dieu comme tu le lui demandes. J'espère qu'il nous exaucera tous les deux.

Je sens comme toi, mon cher bien-aimé, que nos deux chères âmes planent au-dessus de nous, qu'elles veillent sur nous et qu'elles nous bénissent. Je les associe à toutes mes pensées, à toutes mes douleurs et à toutes mes joies et je mets ma prière sur leurs ailes pour qu'elles la portent aux pieds de Dieu. Je les bénis comme elles me bénissent, avec ce que j'ai de plus doux et de plus saint et de plus sacré dans l'âme. Je m'interromps presque à chaque ligne pour relire mon adorable petite lettre que je sais pourtant déjà par cœur, je la baise, je lui parle, je l'écoute et puis je recommence et je t'adore.

Gihtih'm'y. i"i janvier I8(>8, mi-ren-di. 8 heures du matin.

•Je t'ai vu mon grand bien-aimé, je suis tranquille pour ta nuit autant que je peux l'être d'après mon calcul et nos conventions sur la signification de ton lever plus ou moins matinal. Je t'ai vu, quelle joie et quel bon présage pour

toute la journée ! il m'a semblé même que tu as porté ta main à tes lèvres, en regardant de mon côté, ce qui m'a fait tressaillir de bonheur. Que de baisers réels je t'ai envoyés séance tenante pour ce baiser présumé ! Mais, sois tranquille, je te les redemanderai tous; telle est ma générosité.

Je commence à me faire à l'idée de voir massacrer ce pauvre grand Hernani sous mes yeux, vendredi prochain et puisque ta gloire est tirée, je veux en boire ma part, ne fût- elle que lie, ici.

Quant à Suzanne, elle est déjà ivre de bonheur à la pensée de revoir Hernani...

Avec ce nom fatal je n'en ai pas fini !

Tel est son chic de mémoire. Le petit Griffon risque son salut, tout bonnement, avec un empressement digne du paradis... du théâtre Royal de Guernesey. Moi je t'adore au septième ciel, sur la terre et autres lieux.

Guernesey, 7 mai 1868, jeudi matin, 7 heures.

Cher bien-aimé, je suis un peu moins tourmentée depuis que je t'ai vu et que j'ai échangé des yeux mon baiser pour le tien ; et cependant je sais que tu n'as pas bien dormi, je sens que tu souffres, que tu es triste et malheureux. 'Je demande à Dieu de te rendre au plus vite le bonheur sous la vraie forme d'un petit Georges charmant, souriant et lumineux, en attendant, je le prie de faire de mon amour le baume qui calme ta blessure, jusqu'au jour de la résurrection du doux enfant que tu pleures. J'espère qu'il m'entendra et qu'il m'exaucera dans tout ce que je lui demande pour toi et que tu sens déjà en toi un peu de calme et de consolation. Quand tu écriras à tes deux chers fils, Charles et Victor, n'oublie -pas, je te prie, de les remercier pour moi du cher petit portrait dont la mort semble avoir augmenté

1 Victor llui<<» venait de perdre son premier petit-fils

encore la beauté en la transfigurant. Dis-leur que je les aime et que je pleure toutes leurs larmes.

Je t'adore, mon grand, mon vénéré, mon sublime éprouvé.

Guernesey, 18 juin 1868, jeudi matin, 6 heures et demie.

Bonjour, mon cher bien-aimé, bonjour, je t'adore et j'ai bien dormi. Etes- vous content Monsieur ? moi, pour que je sois contente de vous, il faut que vous me rendiez la pareille du tout au tout, le pouvez-vous ?

J'ai déjà fait ce matin mes douces et pieuses stations devant ton portrait, celui de petit Georges et celui de ma petite Claire. C'est toujours par là que je commence ma journée, même avant d'ouvrir mes fenêtres, et c'est aussi par là que je la finis avant de me coucher. Dieu seul est dans la confidence de tout ce que je demande à ces chères âmes et j'espère qu'il l'approuve et qu'il nous bénit tous au ciel et sur la terre. Le premier de tous mes voeux, tu le connais, car c'est aussi le tien: mourir ensemble et revivre ensemble. J'espère qu'il sera exaucé, en attendant je tâche de me tenir au plus près de ton cœur et de ton âme, pour que le même souffle nous emporte enlacés l'un l'autre.

Bruxelles, - aoûl L868, dimanche, 7 heures ci demie du matin.

Toujours et plus que jamais bonne nuit, mon cher bienaimé, puisse-t-il en être de même pour toi. J'ai été bien fière et bien heureuse de notre promenade en commun, hier ;m soir, avec toi et avec ta famille, tout en étant un peu préoccupée et gênée. Je te demande la permission de ne plus l'accepter dans ces conditions-là. Dans le cas où elle se représenterait ce qui est douteux, je crois que, par bon goût et par discrétion, je «lois toujours me tenir à l'écart <le vos effusions familiales, en ne m'y associanl que de Loin et dans mon l'or intérieur. Cette opinion ou ce scrupule, connue tu voudras l'appeler, je ne pouvais pas t'en faire part devanl tes chers enfants, voilà pourquoi j'ai

accepté d'être des vôtres, me réservant d'appeler ton attention sur l'inconvénient qu'il y aurait pour moi à ce que cela se renouvelle. Je pense que tu seras du même avis que moi et que tu m'approuveras de sacrifier mon bonheur à vos tendres et doux épanchements intimes.

Bruxelles, 20 août 1868, mercredi. 8 heures et demie du matin.

Mon pauvre bien-aimé, je prie Dieu de t' épargner ainsi, qu'à tes chers enfants, le malheur qui vous menace en ce moment dans la vie de ton angélique et adorable femme. J'espère, j'espère, j'espère. Je prie, je t'aime, j'appelle à son secours et au tien tous nos chers anges de là-haut. Je prie Dieu de faire deux parts égales des jours qui me restent à vivre pour les ajouter à ceux de ta sainte et noble femme. Mon cher bien-aimé, j'ai le cœur navré, je souffre tout ce que tu souffres en ce moment, augmenté de tout mon amour pour toi. Je ne sais que faire de moi. je voudrais aller te trouver, je voudrais prendre ma part des soins que tu donnes à ta pauvre malade, mais le respect humain m'arrête et mon cœur se serre de plus en plus. Il n'y a qu'un moment que Suzanne est revenue de chez toi et déjà j'éprouve le besoin de l'y renvoyer avec l'espoir qu'elle me rapportera des nouvelles moins inquiétantes que celles de tout à l'heure. Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de nous, faites que nos angoisses se changent en joie.

Bruxelles, 27 août 1868, jeudi.

Cher bien-aimé, devant cette âme l qui voit mon âme eu ce moment, je renouvelle le vœu sacré que j'ai t'ait, la première fois que je me suis donnée à toi, de t'aimer dans ce monde et dans l'autre tanl que mon âme existera, sûre que je suis d'être approuvée et bénie dans mon amour, par ce grand cœur et ce grand espril qui vient de nousde^ ancer, hélas ! dans l'éternité.

' M"1» Victor Hutro venail de mourir

Bruxelles, 28 août, vendredi soir, 5 heures et demie.

Mon âme et ma pensée sont avec toi et avec ta chère morte. Je suis triste et navrée, non pour cette angélique et sublime femme qui resplendit maintenant dans le monde des âmes, pendant que nous la regrettons ici, mais pour toi. mon grand éprouvé, dont elle était la sainte et digne compagne, mais pour tes chers enfants dont elle était l'orgueil et la joie, mais pour moi dont elle était la réhabilitation délicate et discrète.

Mon cœur est traversé par toutes vos douleurs, mes pauvres affligés, et j'ai dans mes yeux toutes les larmes de vos yeux. Cher adoré, je prie ta femme de te donner tout le courage dont tu as besoin. Que son souvenir te reste doux, charmant et bienfaisant comme l'était son exquise personne vivante. Je te confie à elle comme je me confie à toi, et je vous bénis tous les deux.

Bruxelles, 28 août 1868, vendredi matin, 8 heures.

C'est sous la protection de ta chère âme que j'ai mis ton sommeil, cette nuit, mon pauvre cher bien-aimé, en la priant d'écarter de tes rêves tous les souvenirs douloureux de la lugubre journée d'hier. J'espère qu'elle m'a entendue et que tu as bien dormi. Désormais, c'est à ce doux et glorieux témoin de ta vie en ce monde, et maintenant ta radieuse protectrice auprès de Dieu, que je demanderai pour toi la paix et le bonheur dont tu as besoin pour achever les grands travaux humanitaires auxquels tu t'es dévoué. Que Dieu la bénisse et 1 e bénisse comme je la bénis et te bénis.

Plus je pense au triste voyage de ce son1, plus je sens que je dois m'abstenir d'en faire partie. L'hommage pieux de mon cœur, envers cette grandeet généreuse femme, ne doil pas s'exposer à être mal interprété par des inditïé-

1 L'enterremenl de M \ ictor Hugo

rents ou des malveillants. Encore ce dernier sacrifice à la malignité humaine pour avoir le droit de nous aimer ensuite à ciel ouvert, n'est-ce pas mon cher bien-aimé f et puis que rien jamais ne nous sépare ici-bas, ni là-haut, tel est mon vœu ardent.

Bruxelles, - octobre 186(J, samedi matin. 8 heures.

U fini ta la musica, celle des yeux, mais pas celle de mon cœur qui chante plus haut et plus tendrement encore aujourd'hui qu'hier, si c'est possible. Quel beau voyage ! quel bon amour ! quel bonheur ! J'avais presque peur d'y dépenser toutes mes forces, toute mon admiration et toute mon âme. Heureusement toute cette dépense se résume en un fort total de bonheur qui, loin d'appauvrir ma vie, l'enrichit à tout jamais. Merci à toi à qui je le dois, merci encore et amour toujours.

Je crois que je déraisonne un peu, mais cela m'est égal. La nature déraisonne bien autrement encore dans sa passion pour Dieu, et la chute du Rhin doit faire de fières éclaboussures sur le bon sens de la berge et la placidité de la pierre. Tant pis, cela vous apprendra à me rendre trop heureuse et à vous faire trop ahner par une pauvre bébête comme moi. Je me fais une fête d'aller vous voir tous aux Barricades ' t antôt et d'avance j'embrasse de l'âme petit Georges et mademoiselle sa sœur. Toi je t'adore, je ne le dis que ça.

Guernesey, l" février isTO. mardi, 2 heures après-midi.

Depuis que je t'ai vu, mon cher grand bien-aimé, je me sens fcoul à l'ait mieux. Ton soutire a achevé de me guérir. Je ne sais pas si c'est une illusion de mes yeux et de mon cœur, mais il tne semble en ce moment sentir le souille du printemps. Peut-être cela tient-il à l'approche «le L'anni-

' V. Hugo habitai! chez son Bis, Charles, i. place des Barricades a Bruxelles.

versaire de la première représentation de Lucrèce Borgta, qui sera fêtée et acclamée demain soir comme elle l'a été il y atrente-septans parle publicentliousiaste. LeBonaparte aura beau faire demain contre cette admirable pièce, il en sera pour sa cabale policière. Mais je crois qu'il n'osera même pas se risquer dans cette infâme tentative. Je voudrais être à samedi pour en avoir le cœur net. En attendant je t'aime en princesse Negroni.

Guernesey, 14 février, lundi matin. 8 heures et demie.

Bonjour mon cher bien- aimé, bonjour à tous les degrés Béaumur... les plus chauds, voire même les plus sibériaques. As-tu mieux dormi cette nuit que l'autre, mon cher grand petit homme ? As- tu eu moins froid ? Comment vas-tu ce matin"? C'est bien long d'attendre jusqu'après une heure après-midi pour savoir tout cela. Je tâche de prendre patience en m'occupant de toi. J'ai déjà choisi tes deux œufs, mis de l'eau neuve dans ta cuvette et une serviette immaculée sur ton assiette. Suzanne est en train de faire ton café, qui embaume toute la maison, pendant que je fais courir mes vieilles pattes de mouche goutteuses te porter ou plutôt traîner jusqu'à tes pieds toutes ces tendres inepl Les de mon cœur. Je m'y prends de bonne heure comme tu vois, pour être sûre qu'elles n'arriveront pas en retard.

Guernesey, -l juillet 1870, jeudi malin, 6 heures.

Saint Victor me tire doucement par la manche pour me dire que c'est aujourd'hui ta l'été dans le calendrier, mais je lui réponds «le ma plus (louée voix que c'est toujours ta fête dans mon cœur, ce qui n'a pas l'air de l'étonner, encore moins de le fâcher.

J'avais envie, à cette occasion, de descendre dans mon jardin, pour y cueillir un bouquet, mais je me suis ravisée, pensant que c'était inutile, puisque Dieu y a déjà

pourvu depuis deux uns, en te donnant les deux plus ravis-

santés fleurs humaines qu'on puisse trouver sur la terre et rêver au ciel. Donc mon cher grand, ineffable et doux adoré, mon compliment se borne à ma restitus des grands jours. Puisses-tu ne pas la trouver trop longue et me la pardonner.

J'espère que les nouvelles d'aujourd'hui ne contrasteront pas trop avec ta petite fête familiale. C'est bien le moins que messieurs les empereurs nous laissent tranquilles, au moins une fois dans l'année. Au reste, je doute que les bateaux puissent venir aujourd'hui, car le brouillard est encore aussi épais ce matin qu'hier. A ce propos, comment s'est trouvée ta jambe ? Je craignais qu'elle te fît mal, malgré ton air fringant et dégagé. Je saurai cela tantôt quand je te verrai. Quant à moi, à ma douleur de dent près, je suis assez contente de moi, je désire que tu aies la même opinion de ta très humble, très tendre, très fidèle et très adorante,

Juju.

Guernesey, 18 aoûl 1870, vendredi malin. 5 heures.

A tout hasard, je t'envoie mon bonjour, en souhaitant, mon cher bien-aimé, que tu dormes assez fort pour ne pas l'entendre. Voilà tant de nuits que tu dors mal et peu qu'il serait juste que cette nuit ait été longue et bonne. Quant à moi, je n'ai presque pas dormi, mais ça m'est égal et surtout cela ne m'étonne pas, puisque c'est mon habii mie. Ce à quoi je sens que je ne m'habituerai jamais, ce sont les périls de toutes sortes que tu vas affronter en allant à Paris : depuis la perte de ta santé jusqu'à la perte de ton amour pour moi, c'est-à-dire la mort de mon âme. Je pense avec effroi aux tortures de toute espèce que je vais retrouver là et mon courage recule et demande grâce d'avance. J'ai lutté toute la nuit contre la coupable pensée de déserter mon poste lâchement, avant même d'avoir vu l'ennemi, non pas celui qu'on combat à feu et à sanir. mais celui (pii vous tue avec un sourire. Mais je n'ai pas le cou-

rage de ma lâcheté, j'aime mieux souffrir mille morts dans l'espoir de te préserver peut-être d'un danger. Il faut à tout prix que tu vives, que tu achèves glorieusement ton œuvre et que tu sois heureux n'importe avec qui, n'importe comment. Mon devoir est de m'y dévouer quoiqu'il arrive. Tant pis ou tant mieux pour moi si je succombe à la tâche. Te servir et t 'aimer voilà ma mission en ce monde? le reste ne me regarde pas.

20 juillet 187 1, jeudi matin.

(■'est ta fête aujourd'hui, mon cher grand bien-aimé. d'autres que moi te la souhaiteront avec des fleurs, avec de la musique, avec des paroles admiratives, reconnaissantes et émues, mais personne plus que moi ne t'aimera. ne te bénira et ne t'adorera comme tu mérites d'être aimé, béni et adoré !

J'espère que cette fête aujourd'hui sera le commencement d'une nouvelle année moins sinistre et moins douloureuse que l'autre et que tes chers petits-enfants te donneront autant de joie et de bonheur que tu as eu de tristesse et de malheur. Je te dis cela en hâte, comme je peux. avec l'émotion de mon vieux cœur et les tressaillements de mon âme. A ce moment de mon gribouillis, j'entends que tu m'appelles et j'accours vers toi comme au premier temps de mon amour.

Je baise tes cheveux, tes veux, la bouche, tes mains. Je 1 adore.

Paris, 18 janvier lx7-\ jeudi matin, 10 heures un quart.

Bonjour mon grand et vénéré adoré, bonjour. Je baise une a une toutes les déchirures de ton cœur en priant Dieu (l'atténuer les plus cuisantes. Je lui demande de me donner la Eorce de t'aider a port< r jusqu'au bout la lourde croix, -le lui demande, surtout, de me donner ce qui manque a ma nature, hélas ! e'cst-a-dire la douceur infinie

sans Laquelle le dévouemenl !<■ plus absolu reste inefficace.

Depuis avant-hier, mon pauvre sublime martyr, j'ai le cœur navré en pensant au nouveau coup qui vient de te frapper et je pleure sans pouvoir me retenir. Dieu, qui t'a donné le génie, te fait expier cruellement cette faveur en remplissant ta vie de toutes les douleurs de l'humanité. Mon bien- aimé, je te prie de me dire en quoi je peux te servir. Tout ce que tu voudras que je fasse, je m'y emploierai de tout mon cœur et de toutes mes forces.

Je t'aime.

Paris. 26 février 1872, lundi matin. 8 heures.

C'est aujourd'hui ton jour de naissance, mon grand bien-aimé, c'est-à-dire l'anniversaire des anniversaires, fêté au ciel par toutes les grandes âmes des génies qui t'ont précédé sur la terre et béni par moi depuis que je me suis donnée à toi. Xous avions coutume autrefois de le célébrer avec tout ce que l'amour a de plus doux; et de plus tendre: baisers, paroles, lignes écrites, tout était mis à contribution pour faire de cette date : 26 février, un parfum, une extase, un rayon. Aujourd'hui toutes ces caresses ailées se sont envolées, mais il nous reste l'amour religieux et saint qui convient au mariage sacré de nos deux âmes pour l'éternité. C'est en son nom que je t'envoie mes plus tendres bonjours et que je te prie de me faire savoir comment tu as passé la nuit. J'espère que ta petite infraction au régime ne t'aura pus empêché de dormir. Quant à moi j'ai peu dormi, mais je suis bien ce matin, grâce à l'influence de ce rayonnant 26 février, .le charge petit Georges et petite Jeanne de t'embrasser pour moi autant de Ibis qu'il y a de minutes écoulées depuis que tu es au monde jusqu'à aujourd'hui. Mon cher grand bienaimé, sois béni.

Paris, m mars is7-, dimanche matin, 7 heures

Patron Minette et moi, cher bien -aimé, nous t'envoyons notre bonjour le plus trais, le plus guilleret, et. le plus tendre.

Tu ne saurais croire quel plaisir j'éprouve à me lever de bonne heure et à respirer, faute de mieux, le grand air de Paris. Que serait-ce donc si c'était celui de Guernesey % D'y penser, l'eau m'en vient à la bouche ! Quel dommage qu'on ne puisse pas décider petit Georges et petite Jeanne à en tâter un peu de ce bon et beau Guernesey ! Un jour viendra, espérons-le, où tout ton monde, grand et petit, sentira le besoin de revoir cette petite patrie. En attendant je me résigne facilement à faire mon bonheur dans Paris. Partout où tu m'aimeras la vie me sera bonne et heureuse. Ainsi, mon adoré bien-aimé, ne te préoccupe de moi qu'à ce point de vue là : mon horizon, mon soleil, ma joie c'est ton amour. Le jour où il me manquerait, je n'aurais plus d'autre besoin que six x>ieds de terre dans le coin le plus oublié. J'espère que tu as passé une bonne nuit et petite Jeanne aussi. J'attends le moment d'envoyer iSuzanne prendre les nouvelles de vous tous. Je t'adore.

Paris, 13 avril 1872. s;mipdi. 2 heures après-midi.

C'est aujourd'hui la journée des soleils : celui du bon Dieu, Là-haut, et petite Jeanne chez moi. Je ne sais pas, ou plutôt je sais bien quel est le plus rayonnant des deux, mais je ne te le dirai pas, pour ne pas te donner trop d'orgueil. Quelle belle journée et quelle adorable petite fille! mais quel regret aussi de ne pas profiter de toutes ces merveilles du printemps, tous ensemble, côte à côte, à pied et en voii me. aux champs et à la ville. Vraiment, je crains que le bon .Dieu ne finisse par se fâcher contre nous et qu'il ne prononce lui aussi le fameux : EL EST trop tard, quand nous nous aviserons <le vouloir prendre paît a la vie. au soleil, an bonheur. Le terrible, c'est que "(M1s serons punis par ou tu auras péché, sans distinction d'innocence et de

complicité, car telle est la justice <list ril>ut i\e divine qui

i' emble beaucoup ;i celle des tommes. Quanl à moi, je proteste dans mon coin contre tout et contre tous ; ça

n'avance à rien qu'à faire passer le temps dans une douce bisque qui ne fait de mal à personne et qui ne m'empêche pas de t'adorer.

Paris. 25 mars 1872, dimanche malin. S heures.

« Pourquoi faites-vous des prêtres quand vous en avez parmi vous ? »

C'est la question que poseront ce matin tous ceux qui, comme moi, auront lu ton sublime discours à l'assemblée, le 5 avril 1850. Ce cri d'humanité, de raison, de pitié et de tendresse, que tu poussais il y a vingt- deux ans, retentit encore aujourd'hui dans la conscience humaine plus grand, plus fort, plus terrible et plus lamentable, si c'est possible, qu'il y a vingt-deux ans, quand tu l'as fait entendre pour la première fois. Quant à moi, j'en suis toute bouleversée d'admiration et d'adoration, comme si je venais d'entendre la parole de Dieu même. Que c'est beau ! que c'est bon ! que c'est grand î que c'est sublime ! que c'est divin ! quelle messe vaut cela ? Je ne connais rien dans les Evangiles qui puisse lutter de douceur, de générosité et de clémence avec cet adorable discours que je vais relire tout à l'heure pieusement et à genoux, en baisant la terre à chaque mot, pendant que mes deux pauvres servantes liront de leur côté l'Evangile orthodoxe de l' Eglise catholique.

Paris» 28 décembre L872, dimanche malin, m heures el demie.

Mon pauvre bien-aimé, tu ne seras pas seul aujourd'hui à monter ton calvaire. Tous ceux qui pensent avec ta pensée. et 1»' nombre en est grand, tous ceux qui soutirent de ta douleur, tous ceux qui espèrent en Dieu comme toi, tous ceux ipii comme moi te vénèrent, t'admirent, t'adorent et te bénissent seront là pour t'empêcher de tomber sur les genoux el pour soutenir ton courage jusqu'au bout de la douloureuse et suprême station. Cher bien-aimé, bénismoi comme je t e bénis.

Guemesey, 1" janvier 1STI!. mercredi matin, 8 heures et demie.

Cher grand bien- aimé, il y a déjà bien longtemps que mon cœur a pris l'initiative de ton ardente et sainte prière, puisqu'elle date du premier jour où je me suis donnée à toi. Depuis, je n'ai pas passé un jour, pas une heure, pas une minute, sans la redire à Dieu et à nos chers anges qui en témoigneront à l'heure suprême de notre éternité. Aussi, mon adoré, c'est avec une religieuse fidélité que je répète le mot à mot de ma prière divinement formulée par toi :

« O Dieu, faites-nous vivre ensemble à jamais! Exaucez-le en moi, exaucez-moi en lui. Faites qu'il ne manque à aucun jour de ma vie et à aucun instant de mon éternité. Faites que je sois à jamais, dans cette vie et dans l'autre, utile et aimée. Utile au bien-aimé, aimée par lui. Sauvez-nous, transfigurez-nous, unissez-nous ! »

Sans nous être entendus, mon cher bien-aimé. nos deux âmes disaient la même prière tous les jours et presque au même moment. Nous la redirons désormais avec encore plus de ferveur, sachant que chacun des mots de cette sublime prière nous lient l'un à l'autre encore plus étroitement si c'est possible. Ta foi est ma foi et ton espérance la mienne. J'associe à toutes mes pensées, et le plus possible à toutes mes actions, le souvenir de nos chères âmes de là-haut. Je les prie de veiller sur toi, sur petit Georges et sur petite Jeanne, ainsi que sur leur mère et sur ton cher Victor. J'espère qu'elles obtiendront de Dieu tout le bonheur que tu mérites et toutes les bénédictions dont ils ont besoin. Je me confie à Dieu et à elles. Je prie et je fainie avec adorât ion.

Guemesey, 17 février 1873, lundi malin. 7 heures 20.

('lier adoré, j'ai répondu a tous tes petits signes de tendresse et d'amour tout a L'heure avec le même ra\ Lssemenl et avec la même ardeur qu'il y a quarante ans a la même date »'t a la même heure. Tu t<- souviens que je t'envoyais

des baisers et que tu te retournais à chaque pas pour me les rendre. Quarante ans ont passé sur cette première extase et cependant je la retrouve aujourd'hui aussi vivante et aussi radieuse en moi que dans le premier moment où je l'ai éprouvée. Le décor a changé et j'ai revêtu le travestissement de la vieillesse, mais mon cœur, mais mon âme, sont restés jeunes et t'adorent comme le premier jour où je me suis donnée à toi. En attendant le jour de la suprême transfiguration, je continue à t'amier avec la foi que j'ai en Dieu et je confie cet amour à la garde de nos chères âmes pour qu'il n'en soit rien dérobé ni perdu par ta faute ou par la mienne. Depuis hier, j'ai lu et relu les adorables lignes que tu as écrites sur mon livre rouge. Je les aurais déjà usées à force de les baiser, si je ne me rationnais pas, et pour que les autres n'en soient pas jalouses, je les ai relues et baisées et rebaisées comme je fais chaque fois que tu en ajoutes de nouvelles. Cette tendre et pieuse formalité accomplie, je referme à regret ce cher et précieux livre jusqu'à ce que tu le rouvres toimême, ce qui ne se fera pas longtemps attendre puisque le mois de notre amour est aussi celui de ta naissance, plus lumineuse et plus utile et plus heureuse encore pour le genre humain que celle du Christ. Et dans une ère prochaine, on datera de Victor Hugo, comme on date encore de Jésus. Je baise tes pieds et je t'adore.

Paris, -7 septembre IS73. samedi matin, 6 heures trois quarts.

Cher, cher bien-aimé, depuis ces horribles huit jours passés dans le désespoir des damnés, c'est le premier jour aujourd'hui, où, en même temps que mes yeux, ma bouche. mon cœur, mon âme, s'ouvrent pour regarder Dieu, pour te sourire, pour te prier, pour te bénir. Cet horrible rêve es1 donc fini ! c'est bien vrai que tu m'aimes, que tu n'aimes que moi, que ta vie est faite delà mienne, comme la mienne de la tienne. Nous ne nous quitterons plus jamais, ni ici, ni ailleurs, j<- t'aimerai tant <•! a, mailles si serrées que rien

de mauvais ne pourra passer entre ton cœur et le mien. L'amour partagé, c'est la soudure de deux âmes, rien ne peut les séparer que l'infidélité. Dieu lui-même, s'il le voulait, ne le pourrait pas, car l'amour à deux c'est l'invincible puissance contre toutes les forces réunies. Aimons-nous mon adoré, aimons-nous, aimons-nous et que cette cruelle épreuve soit le gage de l'indissolubilité de nos deux âmes pour l'éternité.

Je t'adore.

Paris, 16 octobre 1873, jeudi soir, 4 heures. Il y a des choses qui ne se prouvent pas, mon cher bienainié, et qui se sentent mieux qu'avec tous les témoins et toutes les enquêtes possibles, c'est l'amour vrai, sans bornes et incorruptible ; c'est la trahison impitoyable, permanente et lâche de la femme pour l'homme, de l'homme envers la femme et vice- versa. Lequel de nous deux a le droit de prendre Dieu à témoin de son amour, lequel de nous deux doit s'avouer coupable dans son for intérieur ? Dieu le sait et c'est à lui que je m'adresse dans cet infernal débat de ton amour et du mien toujours remis en question. J'ai l'âme affolée à ce point de ne plus rien distinguer entre toi et moi. Tout ce que je sais, c'est que je ne résisterai pas longtemps à ce conflit sans cesse renaissant de mon pauvre vieil amour aux prises avec les jeunes tentations qui te sonl offertes, quand, peut-être, tu ne les recherches pas, ce qui n'est rien moins que prouvé. Hélas ! tout ce que je sais, e1 Dieu suit que je ne mens pas, c'est que dans cette nouvelle et douloureuse épreuve il y a des choses que toi et moi seuls connaissons et qu'on n'a pas pu deviner. Maintenant, je te pardonne parée que je veux que Dieu te pardonne auss i, lui. qui a seul le droit de punir et le pouvoir de me délivrer au plus vite de cet enfer terrestre où mon pauvre cœur es1 mis à la torture. Je lui demande de t'épargner toutes les souffrances que j'endure et de te rendre les serments Imprudents e1 sacrilèges laits sur la vie de

ton fils malade.

Paris, IS novembre 187H, mardi midi

Cher bien-aimé, je ne veux pas te faire une scie de tes bonnes fortunes, mais je ne peux pas m'empêcher de sentir que mon vieil amour fait une triste figure au milieu de toutes ces cocottes à plume et à bec que veux-tu, répétant à qui mieux mieux leur gloussement familier : Pécopin, Pécopin, Pécopin, pendant que mon pauvre pigeon emblématique s'épuise à roucouler : Bauldour, Bauldour, Bauldour. Voilà longtemps que la chasse fantastique dure sans que tu en paraisses lassé ou découragé. Quant à moi, j'aspire au repos, sinon dans la vie, puisqu'il paraît que cela n'est pas possible pour moi, du moins dans l'immobilité de la mort qui ne peut pas m'échapper longtemps au train dont je vais. En attendant je te demande la permission de m'y préparer dès à présent en donnant congé à mes pauvres pattes de mouche ankylosées. Ce sera toujours ça de gagné ; le reste viendra de lui-même petit à petit et un beau jour nous nous trouverons tout naturellement sur le plateau de l'indifférence ou de la raison, comme il te plaira de l'appeler. A partir d'aujourd'hui je mets la clef de mon cœur sous la porte et je m'envoie promener du côté du bon Dieu.

Paris, 26 décembre 1S73. vendredi malin, il heures un quart.

Cher adoré, tout sera à souhait dans ta vie et dans la mienne aujourd'hui si ton cher petit Victor a passe. comme je l'espère, une bonne nuit. Je guette avec une inquiète impatience le retour de Mariette pour savoir commenl se trouve le cher malade. Mon pauvre bien-aimé. j'ai le désespoir dans L'âme, je viens de voir Mariette qui médit que ton pauvre entant est en pleine crise dans ce moment. Je ne sais commenl t'annoncer cela, jecroisque je n'eu aurai jamais la force. Ou est, allé chercher le doc

leur Sée et .Mariette vient de retourner sa voir ce qu'il |>ense

de cette mauvaise crise. Mou Dieu, mon Dieu, ayez pitié

de nous. Je retiens ma respiration et mes larmes tant j'ai peur de te dénoncer le malheur qui te menace, mon bienaimé, mon bien- aimé, comment parer ce coup s'il t'est destiné ? que faire, que dire ? j'ai la tête perdue. Dois- je tout dire *? est-ce une faute de te cacher le malheur imminent qui va briser ton cœur encore une fois ? Je ne sais, mais le courage me manque pour parler comme pour me taire ; je suis au désespoir et je n'ose pas crier. Je souffre ; je t'adore, aie pitié de moi comme j'ai pitié de toi. Aimonsnous devant cette cruelle épreuve comme devant le Paradis entr' ouvert.

Paris, 29 décembre 1873, lundi soir, o heures.

Ya, mon pauvre bien- aimé, tâche de trouver dans ta promenade solitaire et féconde pour l'humanité un apaisement au tumulte douloureux de ton cœur. Ma pensée te suit pieusement et bénit chacun de tes pas. ]STe t'inquiète pas de moi pour les nouveaux arrangements de ta vie. Ce (pie tu feras est d'avance accepté par moi; voilà quarante et un ans que ce programme est le mien, il l'est encore et le sera plus que jamais. Pourvu que tu m'aimes comme je t'aime, je tiens Dieu quitte de tout envers moi, et toi aussi. Les observations que je te fais, toujours en dehors de ma personnalité, sont toutes au point de vue prai [que, dans ion intérêt et celui de tes chers petits-enfants. Je croirais manquer à mon devoir en te taisant la moindre de mes pensées, qu'elle soit bonne ou mauvaise, insignifiante ou st lipide. Je t'aime, je t'adore, corps, cœur <-i âme.

Paris, 17 février IN7t. mardi, midi cl demi

Nous a nous aujourd'hui, mon cher bien-aimé adoré, plus et mieux qu'un embarras de charrel fce autour de notre doux ci saint anniversaire. Nous avons le petit tumulte de tes deux adorables petits -enfants auquel nous ne nous attendions pas, mais <pii n'en est que plus charmant dans sou inattendu :1e comble du bonheur aurait été de pouvoir

les conduire nous-mêmes au fameux cirque connu de pet it Georges et rêvé par petite Jeanne, mais le mauvais temps, joint à mon reste de gripperie, me conseille lâchement la prudence. Ça n'est pas sans peine, mon cher adoré, que je t'impose le sacrifice d'une de tes plus précieuses joies et à moi aussi, mais je sens qu'il n'y a pas moyen pour moi de faire autrement. Quant à tes chers petits, leur plaisir n'en sera pas diminué, heureusement. Pourvu qu'ils aient le spectacle de Mossieur et de Madame Polichinelle et de leur auguste famille, peu leur importe avec qui. Cela étant, Mariette suffit de reste pour les piloter vers cette terre promise des Pierrots et des Guignols. Quant à nous, mon cher bien-aimé, j'espère que nos deux âmes, rapprochées l'une de l'autre comme nos deux corps, ne souffriront pas trop de l'absence de ces deux ravissants petits témoins de notre amour. Voici le jeune Pelleport qui traverse la place, j'ai attendu, pensant qu'on l'aurait introduit, mais Henriette, pas prévenue, lui a dit tout de suite que tu travaillais. Il a laissé deux lettres venues au « Eappel », l'une de Camille Barrière, de Londres, l'autre de Jules Lermina, de je ne sais pas où. Tous les deux demandent communication de « Quatre-vingt-treize » et moi je demande la continuation de ton amour pendant toute l'éternité. Sois béni, je t'adore.

Paris, 22 février IS71. dimanche soir, 5 heures.

Pendant que tu vas devant toi en pleine liberté, e1 en pleine inspiration, mon grand bien-aimé, mon âme se 1 raîne derrière toi repentante et te bénissant. Je dis : repentante... de quoi *? de t'aimer trop. Je ne m'en accuse pas, cependant, pas plus que l'arbre qui refleurit en hiver ne s'accuse des fleurs qu'il porte et qui doivent le tuer. Tout ce que je peux faire, c'est de me résigner à mon sort et d'en hâter le dénouement par plus d'amour encore si c'est possible. La question pour moi n'est pas d'ajouter quelques jours de plus ;ni\ trop Longues années que j'ai déjà vécues, de laisser la place Libre aus nombreux et nécessaires chefs-

d'oeuvre que Dieu a confiés à ton génie et dont, en dépositaire fidèle, tu auras à lui rendre compte quand il t'appellera à lui. Pour cela il faut que rien ne fasse obstacle à ton inspiration, au contraire, il faut que tout y concourre depuis les rayons du soleil jusqu'aux midtiples beautés de la femme que le hasard, le désir et la volonté attirent autour de toi. Moi vivante, c'est bien difficile et j'aurai la folie persistante de vouloir l'entacher. Moi morte, tout est bien, ta vie s'arrange.

11 heures du soir.

Je t'adore, sois heureux, c'est le but final de ma vie.

Paris, Il mars 1874, mercredi soir, 7 heures.

Qui n'a pas le cœur de son âge, de son âge a tout le malheur.

Cet épigraphe explique et excuse, dans son cliché laconique, le trouble involontaire que j'apporte dans ta vie en souffrant moi-même comme une damnée. Cependant il ne faut pas que cette folie ridicule continue d'être une gêne et un supplice pour toi. Je veux et je dois m'en corriger et te laisser ta liberté, toutes les libertés, surtout celle d'être heureux quand et comme tu l'entends. Autrement, mon pauvre trop aimé, tu finiras, dans un délai très court, par ne plus pouvoir me souffrir. Je le sais et je m'en fais horreur à moi-même dès à présent. C'est pourquoi je veux prendre à tâche d'éteindre mon cœur, coûte que coûte, pour rendre la paix et le bonheur au tien.

Paris, i avril 1 sTi. samedi, l heure trois quarts.

.le te remercie, mon grand bien-aimé, d'avoir eu la Loyauté de me «lire ce matin que < u avais t'ait de nouveaux vers pour .M "" .M... -le te remercie aussi d'avoir eu la bonté (ii- m'offrir de me les lire et de ne les lui envoyer que plus tard. J'avais d'abord accepté ce1 ajournement, mais en y réfléchissant, j'ai commis que ce qui est différé n'est pus

perdît, que je ne gagnerais rien à m'opposer à ta jonction avec cette statue habitée par une étoile et que je me donnais tout bêtement le ridicule de l'autruche qui croit éviter le danger en enfonçant sa tête dans le sable. C'est pourquoi, mon grand bien-aimé, je te prie d'agir en toute liberté, en envoyant quand tu voudras les vers dédiés à ta belle inspiratrice. Cette poésie étant tirée, il est tout simple que vous vous en enivriez l'un l'autre, et tant pis pour ma soif. Et d'ailleurs, pour moi, l'infidélité ne commence pas à l'action seulement ; je la regarde comme déjà confirmée par le seul fait du désir. Cela posé, mon cher grand ami, je te prie de ne pas te gêner et de faire comme si je n'étais déjà plus là. Cela me donnera le temps de me reposer de la vie avant de prendre mon élan pour l'éternité. Tâche d'être heureux si tu peux.

Paris, 11 avril, jeudi matin, 7 heures.

Permettez, mon grand bien-aimé. que je vous envoie mes soixante-dix ans, tout frais éclos ce matin. Faites-leur bon accueil à ces bons vieux tout flambants d'amour pour vous comme s'ils étaient nés d'hier seulement. Je charge petite Jeanne de vous embrasser pour moi soixante-dix millions de fois aujourd'hui ; pas un baiser de moins, quelques-uns en plus. J'espère que petit Georges n'a plus saigné du nez depuis hier et qu'il a eu comme vous tous une très bonne nuit. Quant à moi j'ai dormi comme un loir et je me porte de charme ce matin. Je me sens une verve de jeunesse qui tient probablement aux soixante-dix printemps que j'ai absorbés résolument et sans faire la petite bouche. Le ciel, lui même, se mêle de La partie en versant sur eux le dessus de son panier de soleil. Donc, vive l'amour pour nous, d'abord, car un peu d'égoïsme ne gâte pas le bonheur, celui-là surtout, et vive l'amour pour tous ceux que nous aimons. Sois béni, mon grand bien-aimé, dans tous ceux que tu aimes. Je t'adore.

Paris, 7 mai 1 874, jeudi soir, 10 heures trois quarts.

Cher, cher, cher bien-aimé, la séparation que je redoutais à l'égal d'un malheur est maintenant un t'ait accompli. Dieu fasse que ce ne soit pas le commencement de la fin de tout bonheur pour moi dans un délai très court. J'ai le cœur rempli de tristes pressentiments. Cet étage qui nous sépare est comme un pont rompu entre nos deux cœurs et sur lequel ne peut plus passer aucune joie ni aucune espérance, désormais. Je ne me fais aucune illusion ; à partir de ce soir, toute intimité cesse entre nous, et mon doux horizon d'amour est à jamais fermé. Je tâche de me donner du courage en pensant que le bonheur que je perds, tu le gagnes dans tes deux chers petits -enfants. Je me dis que cette compensation doit me suffire et cependant je suis au désespoir et je me retiens pour ne pas pleurer à sanglots, comme pour un malheur irréparable qui nie serait arrivé dès la première marche que tu as franchie tout à l'heure. Je me suis trop vite habituée à un bonheur qui ne m'était prêté que pour bien peu de temps. Mais quelque court qu'il ait été, je le bénis et je prie Dieu de faire de mes regrets et de mon chagrin présent un avenir de joie, de baisers et d'extase pour toi et pour tes deux petits anges.

l'inis. 21 juin 1874, dimanche matin, 9 heures et demie.

J'espérais que rien ne viendrait troubler le recueillement de ce triste anniversaire et je comptais sur la protection des anges de la mort pour me défendre des agressions des t émoins de, la vie. Hélas ! je me suis trompée, car jamais tentative plus audacieuse et plus cynique n'a été dirigée contre mon repos. On dirait que ce qui reste de mon I >: » uvre cœur est le poinl <1<' miré de toutes les flèches do ces chasseresses du vice et des honteuses aventures; quant ;i moi. je me décline vaincue sans combattre et avant que ma pauvre raison ne s'éteigne tout a fait, je veux mettre

à l'abri, bien loin des tonrnois de galanterie dont tu es le

héros glorieux et heureux, mon amour désespéré et

broyé.

Juliette.

Tu ne veux pas que je m'inquiète, tu ne veux pas que je déserte un combat pour lequel je n'ai plus d'armes, cela est plus généreux que sage, car ce qui s'est produit aujourd'hui s'était produit hier et se reproduira demain et je n'ai plus de force, ni physique ni morale. Ce martyre de Sisyphe qui remonte tous les jours son amour au plus haut du ciel et qui le sent tomber chaque joui" sur son cœur, de tout son poids, me fait horreur et je préfère mille fois la mort tout de suite à cet épouvantable supplice. Aie pitié de moi, laissemoi partir, j'irai où tu voudras, le lieu m'importe peu. Ne t'expose pas et ne m'expose pas à quelque terrible coup de tête ! Je te le demande au nom de ta fille et de la mienne. Je te le demande au nom de ton cher petit Georges et de ta chère petite Jeanne. Laisse-moi me remettre de tous ces assauts réitérés, je t'assure que c'est le seul remède possible et peut-être capable de me guérir que celui-là ! Tu ne t'apercevras presque pas de mon absence ; les pet ils entants de ton sang et ceux de ton génie, et le reste, combleront facilement le petit vide de mon absence, pendant ce temps-là je me calmerai, je me résignerai, je guérirai peut-être et, dans tous les cas, ce sera le repos pour toi comme pour moi. Je t'assure mou grand bien-aimé, mou trop aimé, que tu t'en trouveras bien, je t'en supplie, laisse-moi essayer. L'excès de l'amour comme l'excès de la santé, c'est la souffrance et la mort. L'âme a sa pléthore comme le corps, la mienne étouffe de son trop-plein. Laisse

moi essayer de L'alléger un peu dans la solitude et dans la contemplation de notre bonheur pusse. Je t'en prie, je t'en supplie, je te le demande au nom de tous ceux <,ll(' tu remettes et que t u aimes

Paris, 8 juillet 1874, mardi soir.

Cher bien- aimé, je viens de lire et de copier tes admirables vers à une immortelle1 et j'en suis éblouie et émue jusqu'au fond de l'âme ; ce qui ne m'empêche pas d'y sentir comme une pointe aiguë qui me perce le cœur de part en part. Sois sûr, mon grand bien-aimé, qu'il n'y a pas de petites infidélités, pas plus au ciel que sur la terre, et que la pauvre étoile, amoureuse du soleil, souffre autant d'un rayon qui, en passant, sur une fleur se pose, que la pauvre âme d'ici-bas souffre du regard de l'homme qu'elle adore, arrêté sur une autre femme, fût-ce même une passante de la rue. Il n'y a pas de cuirasse, fût-elle en diamant, pour protéger le cœur contre la jalousie, et pas de distance assez grande, fût-elle du ciel à la terre, pour en préserver l'étoile. L'amour, étant d'essence divine, n'admet aucun alliage terrestre ni céleste ; tout ce qui n'est pas lui est un blasphème, une malédiction et un souffle de l'enfer. Je demande à Dieu d'avoir pitié de l'étoile làhaut et de moi ici-bas. Je t'aime.

Paris, 28 juillet 1874. mardi malin. 8 heures.

J'ai cru remarquer, mon cher bien-aimé, que tu étais triste, ennuyé, hier au soir, en me quittant et j'en ai cherché la cause. Je crois l'avoir trouvée dans ta trop grande bonté pour tout le monde, qui t'attire tout à la fois les noires ingratitudes de ceux-ci et les provocantes importunâtes de celles-là. De là, les déceptions et les tiraillements de (:i vie; mais que faire à cela °1 le remède, s'il y en avait un, serait; pour ta généreuse et galante nature, pire que le mal. Tu as besoin d'obliger tous ceux qui s'adressent à toi et lu aimes le marivaudage, quel qu'il soit, même de raccroc. De là les dégoûts et les tiraillements de ta vie et de mon

' v. Toute lu lyre, lis i-. • VI, X.WI. Lu pièce esl datée du 7 juillet

cœur. J'ai beau m'appliquer à y devenir indifférente et tâcher de les ignorer, je n'y parviens pas. Et quand bien même j'arriverais à ce triste résultat, tu n'en serais pas plus tranquille, ni plus heureux pour cela, car les tentations se suivent et se ressemblent, au point d'irriter ton désir au lieu de le satisfaire. Tu as beau jeter ton bonheur et le mien dans ce tonneau des Danaïdes, tu ne parviendras jamais à le remplir assez pour y trouver une goutte de ce plaisir dont tu voudrais t'abreuver avidement. Tu n'es pas heureux, mon pauvre trop aimé, je ne le suis pas plus que toi. Tu souffres de la plaie vive de la femme, qui va s'agrandissant toujours, parce que tu n'as pas le courage de la cautériser une fois pour toutes. Moi, je souffre de t'aimer trop. Nous avons, chacun de notre côté, un mal incurable. Hélas ! qui sait si nous ne l'emporterons pas avec nous au delà de cette vie ?

Paris, 16 février 1875, lundi soir 6 heures.

Cher bien-aimé, ta lettre me brûle en m'éblouissant et j'en suis presque confuse, tant je me trouve physiquement au-dessous de ton idéal ; mais quand je regarde en moimême, mon âme, telle que ton amour l'a faite, j'ai l'orgueil de me croire au-dessus et j'attends sans trouble et sans fausse modestie le moment de te montrer la resplendissante et sainte nudité de mon âme devant Dieu. Jusquela, mon sublime et divin bien-aimé, il faut fermer les yeux sur la triste réalité de ma personne vieille et malade et attendre avec patience le rajeunissement promis au ciel. Je demande à Dieu de m'accorder autant de jours qu'à toi parce que je ne sais pas comment je pourrais vivre ailleurs une minute sans toi, fût-ce au paradis et même en compagnie de nos saints anges. J'espère qu'il exaucera mon ardente prière et que nous mourrons et ressusciterons ensemble le même jour el à La même heure. Pc» ni' cela, j'ai besoin de mettre ma santé d'accord avecla tienne, ce qui est assez difficile, car je suis bien patraque. J'essaye tous les

jours, sans grand succès jusqu'ici, mais je compte sur le printemps pour me donner un petit coup d'épaule qui me permette de remonter sur ma bête et de continuer au pas ma route avec toi. Ce soir, si nous n'avons personne et si Mme Charles nous quitte de bonne heure, je te prierai de me faire faire le passus ' avec toi. Je voudrais faire acte de courage et de santé en l'honneur d'aujourd'hui. J'espère que j'y parviendrai. Je t'aime, je te bénis, je t'adore.

Guernesey, 21 avril 1875, mardi matin, 7 heures trois quarts.

Bonjour mon grand, mon bon, mon ineffable et adorable bien-aimé. Sois béni au ciel, par Dieu, comme tu l'es par moi sur la terre. J'espère que tu as aussi bien dormi que moi, que tu ne me gardes pas rancune des impatiences maussades de mon excès de fatigue et que tu ne m'en aimes pas moins pour cela. Cette confiance en ton inépuisable indulgence me redonne du courage pour achever la triste besogne que j'ai à faire ici. La pensée que nous ne reviendrons plus dans ces maisons qui sont les nôtres, où nous nous sommes aimés, où nous avons souffert, où nous avons été heureux ensemble, me serre le cœur comme si j'assistais déjà à nos funérailles. Cette nouvelle brisure faite entre notre doux passé d'amour et le peu d'avenir qui nous reste dans cette vie me rend le présent bien douloureux. Mais je ne suis pas ingrate pour les douces compensations qui nous attendent à Paris avec tes chers petits -enfant s, bien loin de là ! Je leur souris et je les bénis d'avance et jusqu'à mon dernier soupir comme les petits anges visibles de ton bonheur et du mien. Je fais force de voile et de rame pour ê1 iv prêl c a partir mardi matin. Mon regret est de ne pou- \ oir tout emporter de ce que j'ai de reliques de notre amour, depuis la terre de mon jardin, jusqu'à l'air que tu respires en ce moment. A ce sujet . j'ai une dernière prière a te l'aire

' Victor Hugo désignait ainsi su promenade quotidienne à pied, il aussi le mille passus.

et pour laquelle je me soumets d'avance à un refus si tu ne trouves pas juste de me l'accorder. Je te demande la permission de donner à Louis ' les deux splendides dessins de Saint-Paul et du Coq qui m'appartiennent déjà, puisque tu me les as donnés depuis longtemps. Je trouve qu'il y a des souvenirs plus précieux pour un héritier que de l'argent et je désirerais laisser celui-là de ta part à mon brave et digne neveu, si tu y consens. En attendant, j'accepte d'avance, je te le répète, ton refus, même non motivé, car je t'adore.

Paris, fi juillet IS75, mardi soir. 4 heures et demie.

Je serais bien ingrate, mon cher bien-aimé, si je n'étais pas profondément touchée de ta grande bonté pour moi et de la peine que tu te donnes pour me dissimuler l'embarras que te causent les dernières années de ma vie. Je t'en remercie autant que je t'en suis reconnaissante. Malheureusement, j'ai le cœur si mal fait et l'amour si impitoyable, que loin d'en être satisfaite, j'en souffre dans ce que j'ai de plus fier, de plus délicat et de plus tendre dans l'âme, et il m'est impossible d'accepter le sacrifice que tu fais à mon inflexible susceptibilité. Je t'assure que je souffrirais moins loin de toi, te sachant tranquille et heureux, que de sentir que ma présence est un obstacle de tous les instants à ton travail, à ta liberté, au calme et au doux repos de ta vie. Toi-même, mon pauvre bien-aimé, le premier respect humain franchi, e1 La douleur inévitable, que te causera comme à moi ce terrible arrachement une fois surmontée, tu me sauras gré d'eu avoir eu Le triste courage. Je te supplie d'avoir pitié de toi et de moi et de me laisser faire, car tout vaut mieux pour ton cœur comme pour le mien, que de sentir que je ne te suffis plus, et de croire que je suis un obstacle a la grande œuvre de ta vie.

1 M Louis Koch. neveu >\>- Juliette Drouet.

■±8o LETTRES A VICTOR HUGO

Paris, 19 septembre 1875, dimanche, 8 heures et demie.

Et d'abord je t'adore ! Voilà le fond et le tréfond de mon cœur et de mon âme. Le reste n'est que du contre-point plus ou moins cacophonique, comme ce que nous avons entendu hier au soirJ. Sapristi! je ne sais pas s'il faut de la vertu, mais ce dont je suis sûre c'est que de la musique pas trop n'en faut : l'excès d'opéra est un fier défaut auquel ne résisterait pas la patience d'une huître sur son banc. La corvée a été longue et dure hier, mais je ne la regrette pas en tant qu'architecture, car il est impossible de rien voir de plus monumental et de plus magnifique que T intérieur de ce théâtre, à partir de la première marche de l'escalier jusqu'au cintre de la salle ! Quel dommage que ce splendide laboratoire de l'art ne serve qu'à distiller splendidement l'ennui le plus épais qui soit donné, je veux dire imposé, à des créatures humaines, sous prétexte de les amuser et de les civiliser ! c'est à se faire naturaliser sauvage! Heureusement, nous en voilà quittes pour longtemps. Et, pour comble de bonheur, tu trouveras ce matin, deux petites lettres de Georges et de Jeanne, et moi qui t'adore.

Paris, '■> octobre KS75. mardi malin. 7 heures trois quarts.

Bonne nouvelle de tes chers petits voyageurs ! bonjour et bonheur à toi et à moi et vive l'amour ! Le télégramme (|tii est venu après que j'étais couchée, c'est-à-dire aprèsonze heures, est daté de Gênes et dit qu'on sera après demain chez Mme Ménard et qu'on écrira aussitôt arrivé. En attendant, on t'envoie mille tendresses collectives dont je me permets de prélever ma part, avant d'être bien sûre que ma pari y soit incluse. Celte tardive rentrée en France nous promet un retour au louis tics prochain ce qui ne me i.'iit aucune peine -l'ai beau regarder matin et soir toutes «•es chères petites images, cela ne vaut pas un de leurs

baisers, pas une de leurs grimaces ravissantes, pas un de 1 Le 18 septembre 1 875.. l'Opéra donnai! le Faust, de Gounod.

leurs mille cris joyeux qu'on entend tout le long de la journée. Enfin, nous touchons à la fin de notre carême et ce sera notre tour bientôt de les dévorer en chair et en os. En attendant, je continue à mordre à même ton coeur, pour m'entretenir l'appétit.

Paris, 21 novembre 18~.'i. dimanche soir, d lirures.

Cher bien- aimé, la promesse que tu m'as faite tantôt de m'amener avec toi à Versailles, tous les jours, situ es forcé de rentrer dans une des assemblées, me remplit le cœur d'une telle joie que j'en fredonne tous mes gais refrains d'autrefois, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Que serait-ce donc, mon Dieu, si quelque heureux événement nous ramenait tous en bloc à Guernesey pour n'en plus sortir... du moins que le plus tard possible. Si ce bonheur nous était servi par Dieu une seconde fois, quelle fête ! quel enchantement ! quel rêve étoile ! je crois que j'en rajeunirais du coup jusqu'au jour où j'ai reçu ton premier baiser. Heureusement pour la France, Dieu ne se prêtera pas à ce vœu égoïste, mais il me pardonne de le faire, je l'espère, car il ne dépend pas de moi de t'aimer autrement que par-dessus toutes choses au monde. Cela ne m'empêche pas de savoir me contenter de ce qu'il lui plaît de m'accorder de bonheur pourvu qu'il te suffise à toi-même et que tu n'aimes que moi qui t'adore.

Paris. '■> mars 1876, vendredi matin, '.> heures.

Si tu es bien, je suis bien. Si tu as bien dormi, j'ai bien dormi et si tu m'aimes, je t'adore. Les oiseaux sentent déjà l'approche du printemps a eu juger par leurs petites poursuites et leurs petits appels amoureux. Moi-même, mon grand bien-aimé, je sens refleurir en moi tous les souvenirs de notre jeune amour et. mon vieux cœur battre plus fort en pensant à toi dans ce moment-ci. Comme il doit l'aire bon s'aimer :i ( Juernesey à ce moment de l'année, pendant que mon petit jardin se remplit de fleurs à ton

chiffre et que la mer chante doucement sous mes fenêtres. Oh ! comme je troquerais de grand cœur Versailles et son palais, son Sénat et ses orateurs vides de cœur comme d'esprit, pour ma petite maison Haute ville- Féerie et pour les aboiements honnêtes du Sénat 1 de Hauteville-House. Hélas ! vœu superflu. Où tu es attaché, il faut que je t'aime, c'est le sort commun de la femme et de la chèvre, heureuse quand la corde qui les lie est assez longue pour atteindre quelques tendres bourgeons et quelques heures de bonheur. Moi. je tire sur la mienne le plus que je peux pour tâcher de brouter à même ton cœur tout ce qu'il contient d'amour.

Paris. 55 avril 1876, mardi matin. 8 heures.

Cher bien- aimé, je prie Dieu de ne nous séparer jamais en cette vie ni dans l'autre. C'est pourquoi je tiens à ne pas te quitter dans cette foule qui se pressera pour te voir et pour t'entendre au cimetière aujourd'hui. Je sais par expérience que ton enthousiasme va jusqu'à l'imprudence, c'est pourquoi je veux que mon corps s'attache au tien, comme mon âme est soudée à la tienne, afin que ce qui t'arrivera dans cette triste journée m'arrive. Ayant au cœur le même amour, il est juste que nous ayons le même sort. Je voudrais déjà être à ce soir pour être sûre que tout s'est bien passé ! car je crains que le pauvre Louis Blanc, s'il assiste à cette douloureuse cérémonie, ne puisse pas aller jusqu'au bout dans l'état de maladie et de faiblesse ou il est. Aussi je ne serai tranquille que lorsque nous serons revenus chez nous. En attendant, je prie Dieu et nos anges, là-haut, de veiller sur toi et de te garder de tout danger. Je te bénis, je t'aime, je t'adore pour L'éternité.

Paris, 26 avril 1876, mercredi matin, 7 heures el demie.

.!<• te remercie avec une sainte émotion, mon grand bien- aimé, d'avoir un peu pensé à moi dans l'admirable

Nom 'lu chien de Victor Hugo, ■< Guernosej

et sublime éloge que tu as fait hier de la douce et noble femme de Louis Blanc. J'en accepte ma part sans fausse modestie parce que je sens que je le mérite et je suis bien heureuse, bien fière et bien reconnaissante de cette dernière apothéose anticipée que tu as faite hier de moi encore vivante devant la fosse ouverte de cette honnête et dévouée femme morte. Je suis sûre que son âme n'en aura pas été jalouse et qu'elle te bénit de là-haut comme je te bénis d'en bas en priant Dieu de son côté, comme je le fais du mien, d'accorder toutes les grâces et toutes les divines consolations à ceux que nous aimons. J'ai lu déjà bien des fois, depuis ce matin, ton adorable discours e1 quoique je le sache par cœur, mot à mot, j'y découvre chaque fois de nouvelles sublimités. Mon cri d'admiration c'est : Je t'aime ! je t'aime ! ! je t'aime ! ! ! tout mon esprit et tout mon cœur et toute mon âme sont dans ce mot-là : Je t'aime.

Paris, 21 mai 1877. midi.

Cher grand bien-aimé, tu m'écris ce que je t'aurais écrit si je savais écrire. Tout ce que tu sens, je le sens de même ; tout ce que tu crois, je le crois ; tout ce que tu espères, je l'espère. Mon âme est faite de la tienne et ma vie se confond dans la tienne. Je vois Dieu à travers toi que je prie en le priant. Tes tristesses sont mes tristesses et tes joies mes joies. Je suis faite de toi, par toi et pour toi ; la pensée que tu peux courir un danger, dans les tristes circonstances qui menacent la France, me rend toutes les forces de ma jeunesse en même temps que tous les courages. Je trouverais en moi mille vies pour défendre la tienne s'il en é1 a il besoin, car j'ai encore avec cela la superstition qui date du premier jour où je t'ai aimé, de croire que mon amour I e rend invulnérable. Cette confiance me vient de Dieu qui sait combien ei comment je t'aime 1 C'est à moi qu'il t'a confié jusqu'il préseul- en récompense de L'amour sans borne et sans lin que je t'ai 70ué depuis le premier baiser. Qu'il soit béni et adoré autan! que je t'adore e1 que je te bénis.

Paris, 2 décembre IS77, dimanche soir, 4 heures et demie.

Cher bien-aimé, aujourd'hui comme il y a vingt-six ans, la pauvre France est en proie au même malfaiteur et je te retrouve, lutteur infatigable, sur la même brèche et j'ai au cœur le même amour, la même vénération, la même admiration pour toi qu'il y a vingt-six ans. Et comme il y a vingt-six ans, je me sens capable de tous les courages et de tous les dévouements, y compris celui de mourir pour toi. Mais je doute que ce bonheur me soit donné encore cette fois-ci tant les misérables conspirateurs du coup d'Etat d'aujourd'hui me semblent chétifs pour un tel crime. Je crois qu'ils se borneront à la parodie de la lugubre tragédie de 1851. C'est bien assez, c'est même beaucoup trop pour notre pauvre pays que ce spectacle ruineux et humiliant dont il fait tous les frais. J'espère que nous touchons à un prochain et joyeux dénouement. En attendant, mon grand bien-aimé, soyons prêts à tout événement et serrons-nous au plus près du cœur l'un de l'autre.

Paris, 7 juin I87S, vendredi soir, :> heures.

Cher bien-aimé, mon âme vibre encore, toute émue de tes doux adieux, pendant que mes yeux s'emplissent de larmes de ne plus te voir et que mon cœur se gonfle de regret de n'avoir pas pu te suivre jusqu'au Sénat comme autrefois. J'ai beau lutter de courage, de souffrance e1 « l'amour, je sens que la vie ne veut plus de moi et que je perds du terrain à chaque minute qui s'écoule. Bientôt, je ne serai plus pour toi qu'un souvenir, hélas ! bien mélangé. de bien et de mal, de bonheur et de désenchantement, résultat fatal de rimperfeetion de ma nature, et si ce désenchantement doit avoir pour conséquence forcée l'oubli complet, de notre amour mutuel en cette vie, je supplie Dieu de me donner à La fois la mort .lu cœur el celle de

l'âme en me rendant an néant dont je suis sortie. Cette prière exaucée te permettra d'être heureux sans remords dans cette vie et dans l'autre.

Guernesey, 20 août 1S78, mardi matin. .ï heures un quart.

Toujours le même tendre bonjour mon grand bien-aimé. et toujours aussi hélas ! les mêmes appréhensions et les mêmes espérances. De là, les mêmes gribouillis quotidiens mi-partie chagrins, mi-partie joyeux. La vérité quelle qu'elle soit vaut mieux dans toutes les situations de la vie que la duplicité et le mensonge. On s'aime d'autant plus qu'on s'estime davantage. Les fières prosternations de mon âme devant la tienne s'adressent à l'homme divin que tu es et non à la vulgaire et bestiale idole des amours dépravées et cyniques que tu n'es pas. Ta gloire qui éblouit le monde éclaire aussi ta vie. Ton aube est pure, il faut que ton crépuscule soit vénérable et sacré. Je voudrais, au prix de ce qui me reste à vivre, te préserver de certaines fautes indignes de la majesté de ton génie et de ton âge. Tu sais cela autant et plus que moi et surtout tu le dirais mieux, mais ce n'est pas une raison pour me taire, au contraire, et je te supplie à genoux d'avoir pitié de moi qui t'adore.

Paris, 11 novembre JS7s. lundi matin, m heures.

Non, mon grand bien-aimé, vous n'avez pas le droit de compromettre votre précieuse santé et de risquer votre glorieuse vie sans nécessité, pour rien. Cet « art pour Fart » ne vous est pas permis et nous nous y opposerons de toutes nos forces, au risque de gêner un peu votre «liberté d'allure». J'en suis fâchée, mais c'est comme ça, prenez-en galamment votre parti ; il y a assez d'hommes inutiles sur lu I erre, qui peuvent jouer leur vie à pair ou impair, pour (pie vous soyez obligé de veiller et de garder la vôtre autant d<bemps qu'il plaira à Dieu de vous la confier pour l'honneur et pour le bonheur de l'humanité tout entière, ("est pour-

quoi, mon cher petit grand homme, je te supplie de ne plus recommencer l'imprudence d'hier au soir, ni aucunes autres plus imprudentes encore, dans l'intérêt général. Dans celui de tes adorables petits-enfants, dans le mien dont tu es tout à la fois, santé, vie et âme. Quand je te vois te désintéresser de toi-même à ce point-là, je crois que tu ne m'aimes plus et que. ma présence t'est tellement insupportable que tu veux t'en affranchir par tous les moyens inavouables et tacitement. Alors il me prend un besoin désespéré et fou de te délivrer à tout jamais de moi plutôt que d'être complice involontaire de tes sacrilèges et multiples tentatives de suicides, non suivies d'effet jusqu'à présent, non par ta volonté, mais par celle de Dieu qui veut que tu vives encore longtemps pour sa plus grande gloire et pour la tienne. Que sa volonté soit faite. Ainsi soit-il.

Décembre 1878.

Cher bien-aimé, pardonne-moi l'insuffisance de mon esprit si peu digne de mon amour : écoute ma prière qui les résume toutes, depuis celle de la mère jusqu'à celle de l'amante, rejette loin de toi toutes les séductions malsaines, toutes les habitudes dangereuses, tous les plaisirs funestes. Contente-toi du tranquille et radieux bonheur d'être divinisé par tout le monde et par moi.

Paris, 5 juin 1879, jeudi matin, 8 heures.

Cher bien-aimé, je t'ai déjà fait discrètement ma visite -m- la pointe des pieds, pendant que tu dormais, ent'inondant de tendresses muettes et de baisers ailés, sur ton front, sur tes yeux, sur ta bouche, partout où mon regard devinait ton corps et mon âme ton rêve. Je me suis retirée en te souriant et en te bénissant. Mariette m'affirme que tu ;is bien dormi, puisse-t-elle ne pas se tromper. Tu trouveras ;i ton réveil une convocation du Président du Sénat finvitanl ;i assister ;i la réunion du huitième bureau, qui aura lieu aujourd'hui, jeudi. 5 juin, à une heure et demie.

Ordre du jour :

Nomination d'un membre de la commission relative à la convention conclue entre la France et le Salvador.

Comme l'âne de Buridan, tu as le choix entre le Picotin Sénat et le Picotin Académie. Moi, pas si bête, je ne choisirais ni l'un ni l'autre ; telle est ma sobriété en ces matières.

Paris, -1 juillet 1879, mercredi soir, 2 heures et demie.

Puisque j'ai eu la bonne fortune de délivrer, des griffes d'un chat qui Fallait manger, un pauvre petit oiseau, le jour de ta fête, je demande à Dieu, en échange de ce bienfait, qu'il m'accorde de me délivrer aussi des défauts qui te choquent, en me donnant les qualités qui te plaisent. Je voudrais l'espérer; malheureusement, je crains que cela ne soit pas possible, étant donnée ma nature. Enfin, j'éprouverai, comme on dit à Guernesey. En attendant, j'ai reçu de Mme Chenay pour toi un mot tendre et une petite fleur, image très gentille. Elle paraît croire que nous irons cet automne à Hauteville-House, ne la désabusons pas. Peut-être d'ailleurs irons-nous. Je ne vois pas • ce qui pourrait t'en empêcher si tu le voulais. Dans tous les cas, il n'y a pas de mal à le dire chacun de notre côté.

Ci- joint le compte de ce qu'a déjà coûté ta fête. D'où il résulte que tu dois, pour parfaire mes comptes avec la cuisinière, me donner aujourd'hui 73 fr. 60. Tout cela n'est pas fait pour te monter l'imagination, surtout quand lu me compares aux femmes charmantes qui t'adulent quand moi je ne fais que t'aimer.

Villequier, 12 et 13 septembre 1879, vendredi el samedi malin.

Double restitus, mon grand bien-aimé, celle d'hier et celle d'aujourd'hui, que, faute d'outillage, de papier, de plume et d'encre je n'ai pas pu tedonner,en temps e1 heure, malgré le fond inépuisable de mon amour. Ce matin. mieux pourvue, je m'en donne à cœur joie, heureuse de nie

sentir avec toi chez tes admirables amis, profitant moimême de leur hospitalité si aimable, si vénérable, si tendre et si dévouée. Je suis tout à la fois fière et confuse de la partager, cette hospitalité sainte ; fière parce que je m'en crois digne, confuse, parce que je ne sais comment les en remercier et leur en témoigner ma reconnaissance. Heureusement que tu suffis à tout par l'honneur et le bonheur que ta seule présence confère et donne aux personnes que tu estimes et dont tu acceptes l'amitié, l'admiration et le dévouement, comme un père celui de ses enfants. Je m'exprime mal, mais tu es habitué à lire dans ma pensée et dans mon cœur malgré les lapsus de ma plume et de mon esprit, aussi je ne m'inquiète jamais du plus ou moins d'embrouillamini de mes gribouillis que j'achève imperturbablement comme je les commence par le mot sacramentel et divin : Je t'aime.

Je n'ai pas osé te demander à t'accompagner hier dans ton pieux pèlerinage, mais je supplée, par la prière adressée à Dieu et à tes chères grandes âmes, le sacrifice fait au misérable respect humain. Si tu m'y autorises, j'irai, avant de quitter Villequier, fléchir le genou devant ces tombes vénérées et leur donner à ciel ouvert les marques de mon profond respect et de mon éternelle bénédiction. Je ne le ferai que si tu m'en donnes le consentement car, pour rien au monde, je ne voudrais blesser les convenances humaines l>ar la manifestation extérieure du sentiment sublime que j'ai dans l'âme pour tous tes chers morts. Je sais que lu as passé une très bonne nuit, cela tient évidemment', à la vie calme et heureuse que tes chers amis te font au milieu d'eux, aussi je les en remercie du fond du cœur et je Les l>énis. Je ne sais pas si le temps sera bien favorable aujourd'hui à l'excursion projetée car, jusqu'à, présent il <-st bruineux. Mais, quel que soit l'état du baromètre, je me sens disposée à être heureuse, si tu l'es, et à t'adorer sans condition d'aucune sorte. A propos, comment vas-tu te tirer de la ville du Havre et de son maire, sans désobliger

les pauvres ouvriers qui te supplient de venir parmi eux pendant que tu es dans leur voisinage ? That is the question, pas facile à répondre. Heureusement que tu n'es embarrassé de rien, toi, moi non plus, quand il ne s'agit que de t'aimer de toutes mes forces, depuis un bout de ma vie jusqu'à l'autre.

Paris. 2 novembre 4879. dimanche matin, 7 heures et demie. MEMENTO

« Les morts pour qui l'on prie « Ont sur leur lit de terre une herbe plus fleurie. »

Aussi ai- je prié toute la nuit, autant pour nos chères âmes d'en haut que pour la tienne en bas. Ce que je leur ai dit et ce que j'ai dit à Dieu te brûlerait le cœur si tu l'entendais. Je ne veux rien t'écrire en dehors de nos doux et tristes souvenirs, le seul mémento dont ma vie ne soit pas épouvantée. Je ne veux que te pardonner, que te sourire et que te bénir.

J'avais pris cette double feuille de papier espérant que je saurais la remplir sans amertume, mais je crois plus prudent de l'interrompre ici pour me tenir à moi-même la religieuse promesse que je me suis faite. Je t'aime, sois béni.

Paris, s aoûl 1880, dimanche, midi et demi.

Mon trop aimé, je passe ma vie a récolter tant bien que mal les morceaux de mon idole, sans pouvoir en dissimuler Les cassures. Peut-être existe-t-il au ciel un ciment divin qui les effacera toutes, mais, en attendant, il faut que mon cœur se résigne et se plaise à la voir ainsi.

Je t'avais écrit jeudi soir, puis j'avais laissé là ma I liste élucubration, ne voulant .pas troubler Le petit moment de détente que nous offrait la famille de Vacquerie. Je viens <!<■ La retrouver parmi Les Lettres que j'ai envoyées a Lesclide ee matin. J'hésite à te la donnera

cause de son inopportunisme. Si tu la veux, tu me le diras, autrement je la donnerai au néant, comme je fais tous les jours de mes illusions.

Monsieur il fait grand vent, mais je n'ai pas tué six loups. Je vais aller vous porter mon livre afin que vous me donniez de l'argent, dont votre cuisinière ne saurait se passer. Et puis, je vous sourirai et je vous embrasserai comme une vieille lâche que je suis.

Paris. 30 octobre 1880, samedi matin, 8 heures.

Je t'obéis en t'écrivant après une lacune très longue motivée par toutes sortes de bonnes et de mauvaises raisons : la brièveté des matinées dans cette saison et l'accroissement des mille riens qui font un tout fort compact au bout de la journée, tels que, lettres à lire, quelquefois à répondre, colla tionnem en t des copies de tes manuscrits, promenades de deux heures presque tous les jours, etc., etc., sans compter les découragements et les tristesses d'une très longue vie. Toutes ces choses réunies m'avaient fait prendre le parti de laisser mon vieux cœur et ma vieille plume au repos, pensant, non sans quelque raison, que tu ne t'en apercevrais même pas. Mais voilà que ta mémoire se ravise et que tu te crois obligé de me fane la politesse de réclamer le retour de mes pattes de mouches engourdies. J'obéis à tes risques et périls, dusse- je. t'en faire un ennui jusqu'à la fin de mes jours.

l'iiris, le - novembre 1880. mardi malin, s heures.

Cher bien-airné, Dieu veut qu'en L'absence de tes chères âmes d'en haut, tes doux anges d'en bas te soient rendus aujourd'hui. Bénissons cette bénédiction et soyons heureux, religieusement et saintement , avec Le souvenir decenx qui furent notre bonheur passé et avec les baisers (le tes deux adorables petits-enfants, qui sont ton bonheur présent et à venir. Quelle Joie de Les revoir encore plus beaux, si c'esl possible, et encore plus pleins de santé. Toute la nuit,

j'écoutais tous les bruits que j'entendais pour être la première à leur souhaiter la bienvenue dès qu'ils franchiraient le seuil de la maison. J'y suis parvenue et j'en ai été payée par leurs baisers. Le temps lui-même a repris ses plus beaux rayons pour leur faire accueil. Quant à toi, mon divin Papaya, j'espère que ton vilain rhume voudra bien céder la place à toutes les tendres caresses qui t'attendent. C'est bien le moins après trois mois de séparation qu'on puisse s'embrasser à indiscrétion.

Paris, 14 décembre 1880, mardi matin. 9 heures.

Je reprends mon cœur où je l'avais laissé, c'est-à-dire dans le tien. Je te le donne à nouveau en te priant de ne pas trop le meurtrir par de petites tyrannies injustes et blessantes. Ma nature indépendante, fière et juste les a toujours mal supportées et maintenant elle s'en révolte. Je te supplie, mon grand bien-aimé, de ne pas te faire juge de mes petits besoins personnels au fur et à mesure que je les éprouve. Quoi que je te demande, sois sûr que je n'irai jamais au delà du possible et qu'en aucun cas je n'abuserai de ta confiance, ni de ta générosité. La situation que tu m'as faite dans ta maison ne me permet pas de me subalterniser, aux yeux des personnes que tu y reçois, par des dehors peu en rapport avec ta fortune. Aussi, mon cher grand homme, je te prie de t'en rapporter à moi pour te faire honneur en même temps qu'à moi. D'ailleurs, le peu de temps que j'ai encore à passer sur la terre ne vaut pas la peine d'être marchandé. Aussi, mon grand petit homme, soyons doux l'un pour l'autre tout le temps que Dieu nous accordera de vivre côte à côte.

Paris, 'M) mai 1880, lundi malin, 7 heures.

Que c'est beau1, que c'est grand, que c'est sublime et divin!!! Je sors de cette Lecture radieuse et transfigurée

' Il B'agil ici de Torquemado ,

comme si j'avais bu tout l'élixir de ton ardente poésie en un seul coup, et mon âme titubante se cramponne à tes grandes ailes pour ne pas rouler de tes hautes cimes étoilées jusqu'au trou profond de mon ignorance. Je craignais de troubler ton sommeil par le froissement des feuilles que je coupais et que je dévorais avec un frénétique appétit sans m'apercevoir de l'heure qui marchait, traînant le jour derrière elle. Enfin, craignant d'être surprise par toi, je me suis décidée à me coucher à trois heures et voilà déjà une heure que je suis levée triomphante, en pleine santé, en plein amour ; rajeunie par cette Jouvence des esprits et des cœurs que ton génie inépuisable verse à toute heure au genre humain ébloui, attendri et reconnaissant. Ma main se ressent de mon tremblement intérieur et c'est à grand' peine que j'achève cette pauvre restitus toute effarée d'admiration. Ma voix, même, si je voulais parler en ce moment, pourrait à peine bégayer mon adoration. Je suis en proie à une sorte de délire, qui serait douloureux s'il n'était pas exquis, comme l'amour divin dont tout mon cœur déborde.

Paris. 10 juillet 1881, dimanche midi.

Cher bien-aimé, j'ai à cœur, tout d'abord, de te confesser la faute, si c'en est une, que j'ai commise hier, au milieu du délire général causé par l'ovation1 sublime dont tu étais l'objet, afin que tu me pardonnes, tout en m'en punissant si tu le trouves juste ; voici mon crime : pendant qu'en proie à ton émotion, tu remerciais la foule enthousiaste, les conseillers de notre arrondissement étaient venus te féliciter et quêter en même temps pour leurs écoles. Mme Lockroy leur :i fait remettre quarante francs par Georges et comme ils insistaient derrière toi pour te présenter leur bire-lire <1<- quêteurs sans pouvoir attirer ton attention.

1 Nous ignorons a quelle ovation Juliette l'ail ici allusion, il > eul bien mm grande fête de Victor Hugo, en 1881, mais elle fui célébrée au moi de fè\ rier el non au moi de juillet,

ils se sont adressés à moi qui, surprise autant qu'électrisée, leur ai donné les cent francs de ma fête que je gardais précieusement pour les ajouter aux deux cents francs que tu me donnes à la tienne de fête : je leur ai donné ces cent francs en ton nom, en leur rappelant qu'ils en avaient déjà reçu cinq cents de toi la veille par l'entremise de leur maire, lequel, étant présent, le leur a confirmé. Voilà mon forfait, si tu le juges sévèrement, uU ne me rendras pas mes cent francs. Si tu fais la part de l'entraînement et du vertige de la fête, tu me souriras et tu me rendras mon pauvre petit magot dont j'ai le plus grand besoin. Mais, dans tous les cas, il ne faut pas me trop malmener, parce que j'ai le cœur encore plus sensible que la bouche, que tu mords et blesse quelquefois.

Paris, 21 juin 1882, mercredi. S heures.

Cher bien-aimé, je te remercie de me conduire aujourd'hui au triste et doux rendez-vous de Saint-Mandé. Il me semble que mes regrets seront moins amers près de la tombe de mon enfant qu'à distance, comme si mon âme pouvait se rapprocher de celle de ma pauvre bien-aimée à travers la terre de son tombeau plus que partout ailleurs. J'espère que tu trouveras ta chère fille1 en bonne santé et que nous reviendrons tous les deux de ce pieux pèlerinage, sinon consolés, ce qui n'est plus possible en ce monde, du moins résignés à la volonté de Dieu. Merci, encore une fois, mon grand adoré, de t'unir à moi dans ce triste anniversaire qui te rappelle à toi-même, hélas ! tous les deuils de ton cœur. Je t'en suis bien reconnaissante et je te bénis autant que je t'aime, de toutes les forces de mon âme.

Lundi. 1°' janvier L883

Cher adoré, je ne sais pas où je serai l'année prochaine ;i pareille époque, mais je suis heureuse et fière «le te signer

1 M"' Adèle Hugo, retirée ;t Saint-Mandé.

mon certificat de vie pour celle-ci par ce seul mot : je t'aime. j

Juliette.

' Cette lettre est la dernière qu'ait écrite Juliette Drouet.

Yjctor Hugo, d'après le huste de A Rodin

Musée Victor Hugo.

1. — Liste des pièces de vers de Victor Hugo inspirées par Juliette Drouet '.

A) Les Chants du Crépuscule.

\IV. Oh ! n'insultez jamais (6 septembre 1835).

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