LIETTE
Jersey, 1er février 1853. mardi, midi et demi.
Je suis pour ce que je viens de vous dire tout à l'heure, mon cher petit garçon, au lieu de poser indéfiniment pour le daguerréotype, vous auriez pu me faire sortir si vous l'aviez voulu. Du reste, ce ne seront jamais les prétextes qui vous manqueront pour vous tenir éloigné de moi et le beau temps même en ajoutera beaucoup d'autres à tous ceux que vous avez déjà. Aussi est-ce très sérieusement que je vous demande à quoi je vous sers dans cette île, ma fonction de copiste à part ? Je ne veux pas recommencer cette éternelle explication dans laquelle vous ne me direz jamais le vrai mot. mais je ne cesserai jamais de protester contre un état de chose si contraire au véritable amour et si peu profitable à mon bonheur. Maintenant, mon cher petit homme, amusez- vous, faites du daguerréotype et jouissez à votre manière du beau soleil. Moi. de mon côté, j'abuserai de l'isolement, de l'abandon et de l'ombre pour perfectionner une bonne petite tristesse qui ne demande pas mieux peut-être que de se tourner en bon gros chagrin. Je verrai quel parti le plus désagréable je peux en tirer pour n'en rien perdre. En attendant, je vous souris avec grâce, a la manière des danseuses achevant la fameuse pirouette finale qui vient d'épuiser leurs forces et de les Laisser sans souille. Hrrrout, vive Toto ! vivent les embêtements fi Leur auguste famille ! Vive l'amour !!
Juliette.
Jersey, 6 février 1833, Nelson-Hall, 9 heures et demie du soir.
-le ne sais pas comment cela se fait, mon cher petit homme, niais il m'est impossible de quitter sans regret la maison, le louis, la chambre dans Laquelle je l'ai attendu, «m je t'ai reçu, «mi je t'ai aimé, où je t'ai adoré, quels qu'aienl été pour moi d'ailleurs les inconvénients de L'habitation. Aussi pour avoir quelqu'un à qui confier mes
adieux, j'ai fait dîner avec moi ce pauvre petit garçon, qui semblait comprendre, d'instinct, ce qu'il y avait de tendre et de triste dans les baisers que je lui donnais en pensant à nous et aux six mois d'amour écoulés dans cette petite chambre poétisée par ta présence et par toutes les grandes et sublimes choses que tu y as composées. J'ai gardé cet innocent enfant jusqu'à ce que le sommeil l'ait tout à fait envahi. Maintenant, c'est à toi directement que j'envoie toutes mes tendresses et tous mes baisers ; cher adoré bien aimé, quel que soit l'accueil qui m'attend dans l'autre maison, quelle que soit la vie que Dieu m'y donnera, je n'oublierai jamais les heures d'amour et de bonheur que j'ai eues dans celle-ci et j'en garderai jusqu'à la fin de ma vie le doux et reconnaissant souvenir.
Juliette.
Jersey. 10 mars 1853, jeudi matin, 8 heures.
Bonjour mon pauvre bien-aimé, bonjour, je t'aime, voilà le commencement et la fin de toutes mes pensées, le but de toutes mes actions et le principe de ma vie. Si je ne t'aimais plus, je sens que je ne vivrais pas. Il y a des côtés de mon cœur un peu meurtris et qui me font souffrir quand on y touche, même à bonne intention, mais les cris de douleur que cela me fait jeter ne devraient jamais être interprétés par toi comme l'expression d'un stupide et lâche découragement de notre exil. Je ne regrette rien, je ne désire rien qui ne soit pas le moyen de t'aimer davantage et celui de m'assurer que tu m'aimes comme je t'aime, en dehors de tout devoir, de toute reconnaissance, de tout respect humain, de toute pitié. Si je regrette les rares passants de mon intérieur, c'est parce que je n'ai plus personne en qui épancher le tropplein de mon cœur. Si je remarque tes absences de plus en plus Longues, c'est que je crois y voir un refroidissement. Si je m'en plains souvent avec amertume, c'est que je sens que mon bonheur <■! ma vie tiennent a un seul lil.
±'ô- LETTRES A VICTOR HUGO
ton amour, enfin si je suis violente et méchante comme un âne. c'est que je t'adore comme une bête. Voilà ma profession de foi. et mon excuse en échange de toutes les re'siitus...1 que vous me devez.
Juliette.
Jersey, 28 avril 1853, jeudi soir, 9 heures.
Je viens à toi. mon cher bien-aimé, puisque tu ne peux pas revenir à moi ce soir. Je viens à toi pour te dire que je t'aime en dehors des regrets du passé et des craintes de l'avenir. Je viens à toi le sourire sur les lèvres et la bénédiction dans Tânie. Je viens à toi la main sur mon cœur mutilé et les yeux pleins de pardon. Je viens à toi, ma pureté lavée et mon âme rachetée par vingt ans de fidélité et d'amour. Je viens à toi l'illusion brisée et la foi radieuse. .Je viens à toi sans rancune et avec la divin.espérance pour appui. Je viens à toi avec le dévouement maternel et la tendresse passionnée d'une amante. Je viens à toi l'esprit plein de vénération et d'admiration. Je viens à toi résignée et pieuse comme les martyres devant Dieu et je te fais maître absolu et suprême de mon sort. Fais ce qu'il te plaira en ce monde, quitte à ne comprendre i;t voie que dans l'autre. Je mets mes souffrances aux pieds de la vertu de ta femme et de l'innocence de ta fille, comme un hommage et comme un préservatif, et je garde mes larmes, mon indulgence et mes prières pour les pauvres femmes tombées, comme moi. Enfin, mon adoré bien-aimé, je te donne ma part de paradis en échange de te- chances d'enfer, trop heureuse d'avoir acheté ton éternel bonheur par mon éternel amour.
Juliette.
' Dans les commencements, Juliette désignait par le moi restilus, que Victor Hugo avait dû créer pour elle, et qu'il écrivait sans doute restilut, toute lettre écrite en remplacement d'une autre lettre, non écrite la \ eille ou l'a> anl veille.
\ la lin. ce mol de restitua prit de l'extension, el nous verrons bientôt que Juliette l'applique indifféremment a tous ses « gribouillis .
Jersey, 7 juillet 1S53, jeudi, après-midi, 5 heures.
Tu as beau dire, mon pauvre doux adoré, pour défendre les restitus contre la désuétude où ils tombent de jour en jour, tu n'empêcheras pas la loi naturelle et fatale de suivre son cours, en dépit même de mon obéissance passive à toutes tes volontés. Que veux-tu, en effet, que devienne cette habitude de t'écrire deux fois par jour, puisque le prétexte a disparu de notre vie à tous les deux? Si j'étais une femme d'esprit, je remplacerais les tendresses par de l'imagination et de l'observation ; mais comme cela me manque tout à fait, je ne sais plus que mettre à la place de ces bulletins d'amour où les baisers et les caresses tenaient tout le papier. Maintenant, mon cher adoré, quand je t'ai dit bonjour et que j'ai constaté l'état du temps, il ne me reste plus rien tant je suis stupide. Quant à ce qui est dans mon cœur, rien ne saurait l'en faire sortir. C'est pourquoi, mon cher adoré, ces gribouillis sont si parfaitement vides et inutiles, depuis que le bonheur qui les remplissait s'est évanoui ou s'est transformé peu à peu en amitié désintéressée de tout plaisir et de toute volupté. Je ne t'en fais pas un reproche, mon pauvre adoré, pas plus que tu ne peux m'en faire un de n'être pas restée la femme que tu préférais à tout, mais il vaudrait mieux peut-être n'en pas faire une sorte de x>rocès-verbal quotidien et laisser là ces piteux gribouillis qui n'ont pas même l'esprit pour excuse.
Juliette.
Jersey, 7 juillet ISJj, jeudi après-midi, ;J heures et demie.
Je ne veux pas que tu croies qu'il entre la moindre amertume, mon trop bien-aimé, dans ce que je viens de te dire tout à l'heure. Je te parle dans toute la sincérité triste et résignée de mon pauvre cœur. Ton amour, en disparaissant peu à peu de ma vie, comme le soleil de l'horizon, a laissé mon âme dans l'ombre. Bien n'est mort en moi, mais tout
est endormi ainsi que les fleurs, les oiseaux et les papillons quand vient le soir. Les joies ailées, les voluptés parfumées et les extases radieuses ne se réveilleront plus pour moi que dans l'aube prochaine, je l'espère, de l'autre vie. En attendant, il faut que je m'accoutume à vivre à tâtons, dans le froid crépuscule de la vieillesse, et pour cela, il faut que je ne m'attarde pas à gribouiller le long de la route qui me reste encore à faire. Il faut que tu le comprennes aussi, toi, et que tu ne te croies pas obligé de pousser la galanterie française jusqu'à exiger des gribouillis qui n'ont plus ni queue ni tête. Passe pour aujourd'hui, mais dorénavant plus de restitus, ni en vers ni en prose, ni même en pattes de mouches. Maintenant baisez-moi de bonne amitié et dormez sur vos deux oreilles, s avez- vous.
Juliette.
Jersey, i septembre liSao '. dimanche après-midi, 1 heure.
Cher bien-aimé. je voudrais pouvoir l'envelopper de mon âme pour te soustraire au souvenir douloureux d'aujourd'hui. Je voudrais pouvoir fane de mon amour la consolation de ta vie et, de mon dévouement, la condition de ton bonheur. Pour te suivre, pour te caresser et pour te calmer, ma pensée prend toutes les formes, depuis les rayons du soleil, qui te. font uneauréole. jusqu'au souffle d'air qui baise tes cheveux. Tout ce que tu vois, tout ce que tu entends, i oui ce que tu sens de grand, de doux et de sublime en ce moment, soit de mon cœur pour aller consoler le i ii!!. Mou esprit va de la terre au ciel et du ciel à la terre
pour y porter les étemels regrets et l'eu rapporter les
ineffables bénédictions de nos deux enfants, de suis tout a
loi et tout eu loi. de vis pour l'aimer et je t'aime pour
vivre. ■'«' n'existe que pour cela ei pur cela. Le jour où je
ne pourrai plus t'aiiuer sera la mort de mou corps et de 1 Anniversaire il'' la catastrophe de Villequier.
mon âme. Mais ce jour n'arrivera jamais, puisque l'immortalité de l'amour fait l'immortalité de l'âme. A toi donc mon éternelle adoration, mon divin bien-aimé.
Juliette.
Jersey, 24 septembre 1833. samedi après-midi, 2 heures et demie.
Comme cela vous monte l'imagination de vivre constamment entre quatre murs et quels épisodes vifs et variés on doit recueillir dans cette vie d'écureuil en cage ! Quant à moi, j'en suis si farcie que je ne sais par où commencer. Voyons, procédons par ordre :
Mon chat qui depuis deux heures dormait sur l'oreille droite vient de se recoucher sur l'oreille gauche.
P. Mcotte. quittant le labourage, fait savoir que jeudi. 29 septembre, il exposera en vente publique trois cochons gras, huit idem avec leur mère, trois taureaux de l'année, un idem allant sur deux, et autres articles dont rémunération serait trop longue et plus drôle.
Naissances: 5 août. Blanche- Laura, tille de M. Harper Eichard Hugo.
Le dîner anniversaire de la société aura lieu ledit jour ; on invite particulièrement ceux qui se proposent de prendre part au dîner et ceux qui se proposent de fournir les fruits pour le dîner à se faire inscrire avant ou le samedi précédant.
Que voulez-vous de plus ! onze cochons sans compter la mère, trois taureaux de L'année, sans compter celui qui va sur deux, une lille à vous et la faculté de vous inviter à un dîner de la société et même d'y fournir les fruits ! si tout cela ne vous charme pas. ne vous émeut pas les eut railles et ne séduit pas votre goinfrerie, c'esl que vous êtes un homme fichu du cote de la sensibilité, de la paternité et
de la sensualité. Dans ce cas-la, couchez- vous, dormez el Laissez-moi tranquille, d'aidant plus que je n'ai pas de table complaisante qui nie donne i\c<. SUJETS tout faits Cha
pitre par chapitre1. Songez que je suis mon Dante à moi-même, mon Esope et mon Shakspeare. Quant à vous, vous péchez les poissons morts que Jes esprits de l'autre monde attachent à vos lignes, procédé connu déjà dans la Méditerranée, longtemps avant les tables cancanières. Sur ce, je vous cogne mes plus tendres sentiments.
Juliette.
Jersey, 25 septembre ISoo, dimanche soir. 6 heures.
Mon cœur déborde d'admiration de tendresse et d'amour pour toi. mon cher adoré, et je ne résiste pas au besoin de te le dire. Tout ce que je t'ai dit et écrit depuis ce matin, me semble froid, insipide et maussade auprès de ce que j'éprouve maintenant. Je voudrais te servir à genoux, t'envelopper de soins et de caresses et baiser la trace de tes chers petits pieds. Je voudrais être pour toi. à la fois, une servante attentive, une tendre mère et une amante passionnée. Je voudrais être la terre qui te porte, l'air qui baise tes cheveux, le soleil qui te sourit. Je voudrais être ton appui, ton espérance, et ta gloire. Je voudrais être ta joie, ton bonheur et ton ciel ; mon Victor, mon Victor, mon Victor tu ne sauras jamais combien je t'aime, même l'éternité m'étant donnée pour te le dire ! Tout en moi s'est fait amour et adoration pour toi. tout ce qui n'est pas toi m'est insupportable et odieux, aussi quand je désire me rapprocher d'un être humain, ce n'est que pour avoir l'occasion de dire à quelque chose d'animé à quel point je t'aime, je t'admire et je t'adore.
Tu le sais bien, n'est-ce pas mon bien-aimé ? car j'ai eu a Paris bien des occasions de distraction donl je n'ai jamais voulu profiter, parce que je n'aurais pas pu m'en aervir pour épancher le trop-plein de mon cœur. Cher adoré, sois heureux ce soir cl toujours cl tais partager la
' Allusion ;m spiritisme que le poète s'était mis a étudier el dont il lut. un moment, très engoué.
joie et ton bonheur à tous les chers tiens. Pense à moi avec tendresse et bonté, souris-moi de l'âme pour que quelque chose de divin rayonne sur ma vie dans ce moment.
Juliette.
Jersey, 1er janvier 1854, dimanche matin, 10 heures.
A force de t'aimer. mon ravissant bien-anné, je ne sais plus que te dire. Comme les branches qui plient sous le poids de trop de fruits, mon pauvre esprit est près de se rompre sous le poids de trop d'amour. Il n'y a que mon cœur assez fort j)our porter sans se lasser jamais ma tendresse infinie, mon admiration et mon adoration pour toi.
Quelle lettre, mon adoré ! je l'ai lue avec toute mon âme. il me semblait qu'elle me pénétrait mot à mot, c'est-à-dire rayon à rayon, jusque dans la moelle des os. Mon Victor, j'espère ce que tu espères, je veux ce que tu veux, je crois ce que tu crois, je suis ce que tu mérites que je sois. Je n'existe que par toi et ne peux vivre que pour toi. T'aimer, te servir, t'admirer et t'adorer, voilà mes attributions dans ce monde. Où tu seras, je serai, où tu lutteras je veillerai, quand tu souffriras, je prierai, quand tu seras menacé, je te défendrai et je te sauverai ou je mourrai. Je te dis tout cela pêle-mêle et au hasard, mon Victor adoré, car rien ne m'est plus impossible que de discipliner ma pensée (|iumd elle va vers toi, elle obéit moins à ma raison et au sens commun qu'à mon cœur et à mon âme, lesquels sont dans l'extase depuis ce matin. Je ne sais pas quelles sont les épreuves qui t'attendent encore, mon pauvre sublime persécuté, niais ce dont je suis sûre, c'est d'avoir le courage et le dévouement de mon amour. Comme toi, j'associe le souvenir de nos deux âmes à toutes nies prières, à 1 oui es mes espérances, à toutes mes joies el a tout mon amour. J'en fais tes deux ailles gardiens et je leur confie ta vie, c'est-à-dire la mienne, ton cœur, c'est-à-dire mon bonheur,
et puis je mets en guise de fil conducteur tous mes baisers bout à bout depuis ma bouche jusqu'à la tienne.
Juliette.
Jersey.. i'O janvier 1854, vendredi après-midi, i heures.
Cher adoré bien-aimé, j'essuie avec ce que j'ai de plus doux dans l'âme les éclaboussures que ce jeune fou vient de jeter sur tes pieds vénérables, comme autrefois Madeleine essuyait avec ses longs cheveux les divins pieds de son Christ bien-aimé. C'est votre sort éternel à vous tous, sublimes messies, que l'ingratitude des uns, la calomnie des autres, les injures de l'ignorance, la couronne d'épines, l'éponge de fiel et le coup de lance. Ce n'est qu'à cette condition que l'humanité accepte vos vérités, les pratique et en fait sa religion, quand votre sacrifice est consommé. Tu ne peux pas échapper à ta double mission de prophète et de martyr, mon pauvre grand dévoué, il faut te résigner a Ion douloureux calvaire, comme ton divin aîné, Jésus, et te laisser adorer par moi pendant ta longue et lamentable passion. Mon cœur, mon âme, mes pensées se font amour <'t parfum, et je les répands devant toi que j'adore.
Jersey, 10 mai 1855. jeudi après-midi. 3 heures et demie.
•Je viens de faire une chose tellement monstrueuse et tellement contre nature, qu'il est impossible que je ne 30is pas dangereusement malade et à la veille de mourir, ce qui ne serait pas dommage car je ne me regretterais pas, après L'affreuse lâcheté que je viens de commettre envers moi-même, -le viens de donner... non, cela n'est pas vrai! • i. c'esl moî <|iiY.s7 mie menteuse ! -Je viens de me voler un de tes dessins! ,1e ne sais (pli me retient de nie conduire moi-même et sans l'assistance d'aucun centenier, à L'hôpital, comme une voleuse et une pas grand'chose (pie }<' suis. Mais conçoit- on cela .' bien sûr je n'étais pas moi et
quelque hideuse filoute s'était glissée dans ma peau pendant que je courais la prétentaine après votre cœur. Je n'en porte pas moins la peine et peu s'en faille que je ne me pende moi-même pour l'exemple à donner aux Juju présentes et à venir. Certes, on en a pendu qui le méritaient moins que moi ! mais c'est affreux ! mais c'est horrible ! mais c'est immonde ! mais je ne me le pardonnerai jamais ! Vengeance ! vengeance ! vengeance ! vengeance et la mort ! il est probable que Fours Charrassin l avait avalé quelque infusion de crapaud séché et que le charme a opéré sur moi ! et voilà comment je me suis trouvée poussée malgré moi à lui donner... hélas ! à lui donner... oh ! à lui donner... ah ! mon Dieu ! à lui donner... oh, je l'étrangle de rage, à lui donner un de vos dessins ! ! !
Jersey. 1" juillet 1 S . > 7 , samedi après-midi, 4 heures.
J'achève de copier ces adorables vers, si poignants à cause de leur douceur même et je pleure ma propre douleur avec la vôtre, mes pauvres affligés. L'ombre qui s'est faite dans votre vie est pour moi la nuit noire, car toutes les joies lumineuses de la famille se sont éteintes pour moi par la mort de mon unique enfant. Quand je pense à mon pauvre berceau déserté par la mort de ma mère et de mon père, à ce que sera mon cercueil sans les larmes pieuses d'un enfant, il me semble qu'une malédiction terrible pèse sur moi e1 que j'expie quelque chose de hideux. Et pourtant, mon Dieu, je ne suis pas ingrate envers toi, bien loin de la, car je sens avec toute la plus profonde reconnaissance de mon cœur et de mon âme combien tu es bon pour moi. Sois béni, mon Victor adoré, autant que je t'aime et que tu es divinement bon, grand e1 sublime. Je baise bes grandes ailes e1 je t'adore a deux genoux.
Juliette.
1 l.'n des proscrits réfugiés à Jersey.
Guernescy, l,r juin 1856, dimanche, midi.
Je ne demanderais pas mieux que d'être gaie mon cher petit bien-aimé. mais mon mal de tête permanent s'y oppose. Tout ce que je peux faire c'est de n'être pas horriblement triste. Je tâche pourtant de me faire une joie intérieure, mais je n'y parviens pas et je sens l'ennui et le découragement qui me débordent, j'ai beau vouloir être heureuse quand même, cela ne suffit pas à remplir le vide et l'abandon de ma vie. Tu as beau t'imposer l'obligation et l'assujettissement fastidieux de me donner quelques minutes par jour, dérobées à ton travail, à ta famille, à tes amis, à ta gloire, cela ne me suffit pas pour me faire illusion sur le véritable état de ton cœur pour moi ; nous faisons tous les deux des efforts surhumains pour nous cacher l'un à l'autre la mort de notre bonheur sans parvenir à nous donner le change. Une sorte de pitié et de faux respect humain t'empêchent d'en convenir, mais moi, stimulée par notre dignité et le repos de nos consciences, j'ai le courage d'en convenir. Je pousserai même la franchise jusqu'à te supplier de me laisser aller achever ma vie dans un coin, bien loin d'ici, afin de nous épargner à tous les deux un tort l'un envers l'autre, un ridicule pour les malveillants et un supplice hideux pour moi, celui d'attendre, seconde par seconde, un bonheur qui ne peut plus revenir
jamais.
Guornesey. 21 juillet 1S56, lundi soir, 7 heures et demie.
Quoique bien fatiguée et presque malade, je ne laisserai pas s'achever cette journée1 sans te donner ma n. si il us la plus tendre, la plus souriante, la plus heureuse, la plus en fleur que je pourrai. D'autres te donneront des bouquets et te feront des compliments bien
1 Journée de la'SaintrVictoi
.Il LIETTE DRODET EN 1854
D'après une photographie appartenant à M. A. Itlai/coi
LETTRES A VICTOR, HUGO iil
tournés, moi je te donne vingt-trois ans de fidélité éprouvée et pure de toute souillure humaine. Je n'ai que cela à t'offrir, c'est bien peu et c'est tout. Cela ne s'achète pas, mais cela se compte dans les trésors du bon Dieu et c'est là que tu l'y trouveras quand les biens du ciel remplaceront pour nous ceux de la terre. En attendant, et pour te montrer que je suis encore dans ce monde, je te donne ma belle robe violette brochée d'or, mais je désire qu'elle entre dans l'arrangement de ta chambre plutôt que dans celle de la galerie. Cependant, si tu en préfères l'emploi ailleurs, je te laisse tout à fait maître d'en faire ce que tu voudras, car avant tout je tiens à te faire plaisir. N'allez pas croire d'ailleurs que ma générosité soit tout à fait désintéressée ; vous vous tromperiez du tout au tout. J'espère que vous ne voudrez pas demeurer en reste avec moi et que vous me donnerez un petit dessin pour votre fête. Telle est ma volonté, maintenant apportez vos deux joues que je les baise à indiscrétion, soyez sobre de toute coquetterie ce soir avec les femmes qui vous la souhaiteront bonne et heureuse et gardez-moi votre cœur bien entier et bien intact !
Juliette.
Guernescy, 12 décembre 1856. vendredi soir, 1 heure trois quarts.
Cher adoré, j'envoie Suzanne chercher des nouvelles de ta chère petite malade bien-aimée l. Malgré l'approche de la nuit, j'espère qu'elle m'en rapportera de bonnes ; du reste voici un temps capable de donner des crises nerveuses aux personnes qui y seraient les moins prédisposées. C'est toi qui as parlé a Suzanne, mon cher adoré, mais on frappe, si c'était toi ? justement, quel bonheur !...
Que tu es bon, (pie tu es ineff ablement bon, mon pauvre père béni, d'être venu toi-même me rassurer sur les petits
' M»« Adèle HllgO.
symptômes d'agitation qui commencent à se manifester, ce soir, chez ta pauvre petite fille. Espérons qu'ils avorteront cette fois et que la nuit sera encore plus calme et plus satisfaisante que ne l'a été la journée. En attendant, merci avec tout mon cœur, merci avec toute mon âme, de m'associer à tes craintes et à tes espérances, à tes tristesses et à tes joies de famille, merci. Merci, mon adoré, si Dieu entend mes prières et les exauce, comme je l'espère dans ma sainte confiance en lui. ta chère fille adorée te sera bientôt rendue avec la santé et le bonheur.
Juju.
Guernesey, 30 mars 1857, lundi soir, 7 heures.
Je suis hideuse, mais vous êtes infâme, j'ai le sentiment du bric-à-brac, vous en avez le vice, je convoite discrètement la moindre babiole, vous, vous demandez cyniquement les trépieds les plus exorbitants. Aussi, vous n'aurez rien que votre courte honte, ça vous apprendra à être un filou sans pudeur, sans honneur et sans cœur. Un jour, qui n'est peut-être pas éloigné, viendra, où je regorgerai de coffres, de tapisseries, de laques, mais je ne vous en ficherai pas un seul, même pas une tête de vieux clou. En attendanl . je garde tout ce que j'ai et je vous donne tout mon mépris. Quant au reste, je n'y attache pas plus de prix que vous-même et je le laisse devenir ce qu'il veut. De votre côté, mon cher petit Harpagon, tâchez d'équilibrer votre partie de billard et votre réapparition chez moi dans d'assez justes proportions pour que mon bonheur n'en lasse pas seul tous les liais.
Juliette.
Guernesey. 13 avril IS57, hindi soir, 7 heures el demie.
si \ oui dites un moi . je les empoigne tous et voilà! 4e ne fournirai certainemenl pas ma maison, mes appartements, ma vieillesse officielle h officieuse, publique e1 secrète
mes tables, mes chaises, mes tapis, mon eau. mon encre, ma vertu grande et petite, pour rien, pour le plaisir de voir passer des chefs-d'œuvre sous mon nez, et qui s'en vont chez Téléki1, chez Mlle Allix-. ou autres magnardes de même calibre. Il m'en faut aussi à moi des pendus, des châteaux, des clairs de lune, des coups de soleil et des effets de brouillard. Si vous ne voulez pas que nous nous brouillions, c'est bien le moins que j'aie ma part... Ah ! vous voilà, je n'en suis pas fâchée...
Guernesey. 2 juillet 1857, mardi après-midi. 2 heures et demie.
Je vous amie, puisque vous voulez le savoir, mon cher petit homme, mais je vous le prouverai moins stupidement, en tirant des points pour vous sur le canevas, qu'en barbouillant ce pauvre petit morceau de papier. Si jamais la mort venait nous surprendre avant que tu n'aies fait disparaître tous ces informes exutoires de mon cœur, les curieux seraient bien désappointés et il leur serait bien difficile de retrouver la trace d'un si grand amour dans un aussi petit esprit que le mien. J'espère que tu seras assez prévoyant et surtout assez généreux pour m'épargner cette humiliation d'outre-tombe, en brûlant au fur et à mesure tous mes pauvres restitus, si dépaysés dès qu'ils ont passé le seuil de mon âme. En attendant, je continue de t'obéir avec une entière Immilité et je t'aime plus que tu n'as de génie, c'est-à-dire que je t'aime, que je t'aime, que je t'aime, sans pouvoir rien comparer à la grandeur de mon amour.
Guernesey, 19 décembre L857, samedi soir, 8 heures.
Quoique bien souffrante et bien fatiguée, mon Victor bien-aimé, je ne veux pas quitter ce petit corps de logis,
1 Proscril polonais, réfugié à Jersey, Fille d'un médecin de Saint-Hélier.
où nous nous sommes aimés, sans lui dire un adieu reconnaissant pour tout le bonheur qu'il a abrité pendant l'année que je l'ai habité ! J'espère être aussi heureuse là-haut, dans mes splendeurs, que je l'ai été ici dans mon dénuement désordonné. Ma tristesse d'aujourd'hui était plutôt de l'énervement que du chagrin. Je t'en demande pardon, mon pauvre grand adoré, si tu as pu t'y méprendre et croire un seul instant que tu étais pour quelque chose dans mon impatience. Bien loin de te rien reprocher de mes ennuis de circonstance, je t'admire dans ton ineffable bonté et je te bénis du fond de mon cœur, pour toute la peine que tu te donnes pour me faire belle. C'était difficile, mais de quoi n'es-tu pas capable quand tu veux? Je crois, sans fausse modestie de bibelot euse, que tu as réussi et je t'en remercie de toute mon âme qui t'adore et qui ne demande pas mieux que d'être bienheureuse dans le nouveau petit paradis que tu viens de lui faire.
Juliette.
Guernesey. 10 juillet 1838, vendredi, 11 heures du matin.
Mon bien-aimé, mon bien aimé, mon bien-aimé, qu'est-ce que nous avons fait à Dieu pour qu'il nous frappe si cruellement dans ta santé et dans mon amour % A moins que ce ne soit un crime de t'aimer trop, je ne me sens sérieusement capable de rien. Que faire, mon Dieu, que devenir, toi malade loin de moi % Je crains en décrivant cela que tu n'entendes mes sanglots et ne sentes mon désespoir dans Le l>i nit de ma plume et la forme de mes mots.
Je prévoyais ce qui arrive, je m'y croyais préparée, je sens qu'il est impérieusement nécessaire que tu restes chez toi et pourtant tout mon être se révolte contre cette séparation comme devant la plus grande injustice de Dieu, comme devant le plus grand malheur de ma vie. Pourquoi .' pourquoi? pourquoi suis-je ainsi, ô mon Dieu ? cependaul j'ai du courage, mon Dieu vous le savez ! vous Bavez aussi si je désire sa prompte guérison et si je L'aime
d'un amour dévoué et sans bornes! Pourquoi donc ce désespoir morne et profond qui m'enlève la force et la raison du même coup ? Mon Dieu, est-ce que vous me haïssez, est-ce que je vous ai offensé plus que les autres créatures de ma sorte, que vous me punissez si impitoyablement ? Oh que je souffre, oh ! que je t'aime mon Victor, oh ! que je suis malheureuse !
Guernesey, 24 juillet 185S, samedi midi.
Encore un peu de courage et de patience, mon pauvre doux martyr, et ta délivrance sera complète. Le docteur vient de me l'affirmer. Je pourrai donc bientôt me réjouir de ta convalescence, sans que la poignante pensée d'un effroyable danger possible vienne se mêler à ma joie. Dans l'effusion presque délirante que m'a causée cette bonne nouvelle, j'ai baisé les mains du docteur devenues vénérables pour moi depuis qu'elles ont touché tes plaies. Le bon docteur surpris et ému de mon émotion paraissait embarrassé et presque honteux de ma reconnaissance, mais moi j'en étais toute fière et toute heureuse. Pourquoi une femme ne baiserait- elle pas la main qui sauve la vie de l'homme qu'elle adore, quand tant d'hommes baisent les inutiles mains des femmes qui les trahissent .'
Rosalie est arrivée quelques instants après le docteur chercher ton œuf et m'a trouvée en larmes et souriante. Je lui explique pourquoi. Déjà cette fille m'a vu pleurer bien souvent, je crains qu'elle ne me prenne pour une pleurnicheuse de tempérament, et cependant Dieu sait que la sensiblerie n'est pas mon mérite. Mais comment garder mon sang-froid pendant ta longue et douloureuse maladie ! Car, mon bien-aimé, on peut se l'avouer maintenant, tu as couru de grands dangers pendant ces douze derniers jours. Eeureusement c'est fini, tu es sauvé, j'en remercie Dieu à genoux et je t'adore.
Guernesey, 4 août 1S58, mercredi matin.
Enfin, enfin, enfin, mon cher bien-aimé, je touche au moment béni de te revoir. Je suis si heureuse que les mots me manquent pour te le dire, en même temps que la respiration. O mon cher adoré, comment ai- je pu vivre si loin et si longtemps séparée de toi ! il y a trois semaines, j'aurais cru ce sacrifice au-dessus de mon courage et de ma patience et aujourd'hui je me prends à avoir presque peur de te revoir trop tôt, tant ma sollicitude s'effraye à l'idée d'une imprudence qui augmenterait ou prolongerait tes souffrances à peine amorties. Cependant le bon docteur m'assure qu'il n'y a aucun danger pour toi dans ce petit trajet de chez toi chez moi, mais j'ai été si malheureuse pendant tout le temps de ta maladie, mais je t'aime tant, que mon cœur et mon âme ne savent auquel entendre. Alon bien-aimé, mon bien, ma joie, ma vie, mon bonheur, sois prudent. Je t'adore, à tout à l'heure, mon âme.
Juliette.
Guernesey. 1G lévrier 18o9, mercredi après-midi, o heures.
Je te remercie, mon bien-aimé adoré, d'avoir si bien écrit tout ce que mon cœur ressent pour toi et que je te bégaie dans des mots si confus, chaque fois que je cherche à t'expriinei' l'amour sans borne, la tendresse ineffable, l'admiration éblouie cl le dévouement pieux que j'éprouve pour toi. Tout ce que lu viens d'écrire de si doux, de si religieux e1 de si charmant, sur mon cher petit livre rouge, je le lis dans mon âme depuis le premier jour où je me suis donnée à toi. Merci, mou Victor adoré, d'avoir si bien traduit mon cœur par le t icu. Sois béni de mêler dés à présent ma pensée :i celle de ton ange du ciel, comme je lefais moimême depuis (pie ma chère Inen-aimée s'est envolée aussi vers Dieu, ("est a ces chères jeunes âmes que mon cœur Confie toutes ses prières pour ton bonheur eu ce monde et
uot re amour éternel dans Tant re.
Cher bien-aimé, il m'arrive souvent, trop souvent hélas ! de te tourmenter de mes craintes et de ma jalousie et je t'en demande bien sincèrement pardon. Je suis si effrayée de la disproportion d'âge entre mon corps et mon cœur que je me prends à douter que tu puisses continuer de m'aimer.
Pardonne-moi, plains-moi et aide-moi.
Guernesey, 16 lévrier 1860, jeudi soir, 4 heures et demie.
Tu écrivais tout à l'heure, à cette même place, mon doux bien-aimé, dans mon cher livre rouge, archives de notre amour, tout ce que sent mon cœur et tout ce que t'aurait dicté mon âme si elle t'avait parlé tout haut à ce momentlà. tant il est vrai que ma vie est tienne et que ma pensée rayonne dès que tu te tournes vers moi. Comme toi, j'ai foi en notre radieux avenir dans l'autre vie. Comme toi, je demande à Dieu de mourir le plus près possible de toi et dans les bras l'un de l'autre, le jour qu'il lui plaira.
Si je n'écoutais que mon égoïsme, je demanderais que ce soit tout de suite, mais je sens trop quelle sublime mission tu accomplis envers l'humanité dans ce monde pour faire ce vœu impie. J'attendrai avec courage, avec patience, avec recueillement, dans la prière et l'adoration, que Dieu nous appelle à lui.
Guernesey, i septembre 1860, mardi matin, 7 heures el demie.
Commenl aâ-tu passé la nuit, mon cher bien-aimé ? la petite excursion si charmante el si douce d'hier ne t'a pas trop fatigué j'espère ''. Quant a moi, j'ai dormi toute la nuit et je vais admirablement bien ce matin. Tu as pu voir. hier, combien ma santé est solide et réelle malgré mes petits t iraillenients nerveux.
Du reste, comment ne pas se ressenti]' de la bienfaisante influence de bon contact et de celui de cette admirable nature de Serk qui ressemble à un Eden de granil el d'océan '. Tour moi, je respirais la santé, le bonheur e1 la
vie par tous mes sens à la fois et je bénissais Dieu et je remerciais nos deux anges avec des paroles de l'âme que ma bouche n'avait jamais dites et ne pourra jamais dire en langue humaine. Mon émotion intérieure était si grande que j'osais à peine m'approcher de toi et te parler dans la crainte de faire jaillir de nos regards et de nos paroles des étincelles et des flammes visibles même pour les indifférents. Mais rien n'est perdu, mon divin bienaimé, j'ai tout gardé en moi hier pour te le rendre en baisers et en tendresses quand tu voudras. En attendant, je te donne cette longue restiiu s dont tu n'as pas trop besoin peut-être, mais que j'ai bien de la douceur à t'écrire en ce moment. Et puis, je te le répète, mon ineffable adoré, je t'envoie à cette date sacrée pour toi et pour moi tout ce que j'ai de meilleur, de plus vénérable et de plus adorable dans le cœur.
Juliette.
Mont-Saint-Jean, 17 juin 1861, lundi soir. 8 heures.
Cher adoré, pendant que tu t'épanouis dans les douces joies de la famille, moi je rassemble toutes mes forces physiques ei morales, pour ne pas me laisser aller à une trop grande tristesse pendant ton absence. Tant que mes yeux ont pu distinguer l'omnibus, j'ai suivi la route de G..., c'est-à-dire jusqu'à la B... renaissante. Arrivée jusque-là, il m'a fallu renoncer à la douce illusion de mon cher petit point noir à l'horizon et m'avouer que je ne voyais plus rien que le vide immense des vingt-quatre heures de ton absence. Aussi, ne sachant que devenir e1 commenl TUEE le temps, je suis allée jusqu'à l'église de Waterloo, par un chemin à travers champs pas trop l'atiganl et je suis revenue par !<• village, sans avoir visité l'église, malgré les offres empressées d une vieille l'einnie qui m'a appelée sa chère amie, de suis feutrée a l'hôtel
;i six heures précises, d'ai profité de la demi-heure avant
le dîner pour me rafraîchir et me laver des pieds à la tête, puis j'ai passé ma robe de chambre et je suis descendue dans notre petite salle à manger où j'ai mangé sans faim et bu sans soif, tant mon pauvre cœur est déjà découragé et désorienté depuis que tu n'es plus là. Il a fallu que je sois bien convaincue que je ne pouvais pas t'accompagner à Bruxelles, sans appeler sur nous une curiosité plus ou moins malveillante, pour m 'imposer le triste devoir de rester ici. Cette conviction ne me console pas pourtantet je suis aussi malheureuse ques'il n'avait tenu qu'à moi de profiter de l'occasion de faire ce petit voyage avec toi. Décidément, le respect humain est une vilaine bête plus malfaisante et plus agaçante que tous les zinz zinz et que leurs piqûres les plus envenimées et contre lesquelles tous les ammoniaques du monde ne peuvent rien. Je ne m'en aperçois que de reste, car mon bras est déjà guéri pendant que mon cœur souffre de plus en plus. Cher adoré, tâche au moins de ton côté, de mettre à profit, ce temps qui me coûte si cher; sois heureux. Je t'aime, jeté bénis et je t'adore.
Juliette.
Guernesey, 15 octobre 1861, lundi matin, 7 heures.
Bonjour, mon cher petit homme, bonjour, je t'aime. Je t'aime, c'est-à-dire tout, car en dehors de ce mot-là je n'ai pas de pensée, pas de cœur, pas d'âme, plus rien. Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Voilà ma joie, mon bonheur, ma vie. Je voudrais que personne ne vînt troubler cet amour dont j'ai fait mon culte en ce monde et dont je fais mon espérance pour l'autre. Je voudrais vivre seule, en paix, chez moi, comme dans un sanctuaire, en dehors du monde et à l'abri de ses perfidies. Je ne lui demande rien de ses fausses joies et je ne veux rien lui céder de mon bonheur vénérable et sacré, celui de t'adorer religieusement et, dans la paix de mon âme. Qu'on s'amuse ailleurs, qu'on ait des caprices, des coquetteries, n'es passions, cela ne me
regarde pas, mais je veux qu'on respecte mon intérieur et que la première venue ne se croie pas le droit de jouer avec ma tranquillité et de disperser aux quatre vents de la jalousie tous les trésors de sécurité que j'ai amassés, minute à minute, depuis bientôt trente ans. Tu dois trouver cela bien naturel et bien légitime de ma part, n'est-ce pas, mon pauvre adoré, et tu ne peux pas m'en vouloir de faire si bonne garde auprès de notre amour. Je sais que tu es honnête homme, je crois que tu ne peux ni ne veux me tromper, mais je t'aime, c'est-à-dire : j'ai peur.
Guernesey, 1" janvier -1862, mercredi matin, 7 heures trois quarts.
Bonjour, mon ineffable bien-aimé, bonjour, beau jour, bonheur, sourires, tendresses, amour, je t'envoie tout cela dans un seul baiser. J'attendais le jour depuis bien longtemps pour avoir ma chère petite lettre, enfin je la tiens ! je la lis, je la baise et je l'adore ! mais j'entends que tu ouvres ta fenêtre, je la quitte pour courir à toi...
C'est fait, je t'ai vu ! mes yeux se sont remplis de ton regard, mon cœur de tes baisers, mon âme d'extase ! merci mon doux adoré, merci, que toutes les bénédictions de Dieu soient sur toi et sur tous ceux que tu aimes et qu'il nous accorde ce que tu lui demandes, à travers mon ardente et incessante prière, de ne nous séparer jamais une minute en cette vie ni dans l'autre. J'espère qu'il nous exaucera mon adoré bien-aimé, et qu'il nous épargnera la douleur, j'allais «lire la honte, car pour moi il me semble que je serais déshonorée, si j'avais le malheur de te survivre un jour.
(lier adoré je suis toute troublée, comme il m'arrive toujours chaque fois que je reçois une lettre de toi. Ton amour sous cette forme est un élixir divin qui enivre tout mon être. Cependant, à travers mon éblouissement, je sens que je ne mérite pas tout ce que 1 u penses de moi, car je ne vaux que parce que je t'aime. En dehors de mou amour. j<- suis une pauvre femme bien ordinaire, bien inculte et
bien imparfaite, je le sais, je le sais, je le sais. Et je pourrais presque dire que cela m'est égal, en tant que tu n'en souffres pas. Ma vertu, c'est de t'aimer, mon corps, mon sang, mon cœur, ma vie, mon âme sont employés à t'aimer. En dehors de mon amour, je ne suis rien, je ne comprends rien, je ne veux rien. T'aimer, t'aimer, t'aimer, voilà ma seule et unique destination, je n'en pourrais et ne saurais en avoir d'autres, quand bien même je le désirerais, parce que toutes mes forces et toute ma volonté tendent à t'aimer uniquement.
Sois béni pourtant, mon généreux bien-aimé, pour tous les rayons que tu mets autour de mon amour et que ma reconnaissance et mes bénédictions soient pour toi autant de bonheur et de félicité de plus dans ta vie. Je te dis toutes ces choses dans une sorte de fièvre d'âme qui ne me permet pas de distinguer ce que je t'écris, mais le fond, du premier mot jusqu'au dernier, c'est que je t'aime, que je suis bien heureuse, que je te bénis et que j'associe ton ange et le mien à mon amour et à mes bénédictions.
Guernesey, 17 février 1863. mardi malin. 9 heures.
Bebonjour, mon bien-aimé, en plein soleil, en plein amour et en idein bonheur, bonjour et rebonjour, comme il y a trente ans, quand mes yeux te suivaient sur le boulevard, au moment où tu venais de me quitter et que mon âme t'envoyait des volées de baisers, pendant que tu te retournais pour me voir encore une fois à ma fenêtre, avant de passer la rue du Temple. Ce souvenir pour moi est ineffaçable, je peux dire que tout est encore a la même place et dans le même ordre dans mon cœur, depuis la première nuit où je me suis donnée à toi. Ces trente années d'amour ont passé dans ma vie comme un seul joui' d'adoration non interrompue et je me sens plus jeune, plus vivante, plus forte, pour t'aimer, que je ne l'ai jamais été : cœur, corps et âme, tout est, à toi et ne vil que par toi et pour toi. .Je te souris, je te bénis, je t'adore.
Guernesey. 8 avril 1863, mercredi, 3 heures un quart après-midi.
Car que faire en un gîte à moins que Ton aime son Toto et qu'on le lui dise ? Cet emploi de son cœur et de son temps me paraissant le meilleur en ce monde, je m'y applique chaque jour davantage et je crois que j'y réussis assez bien. De votre côté, mon cher petit homme, vous vous contentez d'entasser chef-d'œuvre sur chef-d'œuvre et le Peliois* sublime surl'OssA divin, sans en être plus essoufflé quesi vous aviez remué deux ou trois âneries académiques : telle est votre force, mais il faudrait m'aimer un peu par-dessus le marché. Est-ce trop exiger ? Vous me direz cela en toute franchise, tantôt. Jusque-là, je me permets d'espérer et d'être aussi heureuse que si j'en étais tout à fait sûre. Pauvre adoré, voilà un temps qui t'empêchera de faire ta promenade hygiénique aujourd'hui ; il est vrai que tu te consoles en pensant aux fleurs et aux fruits que chaque goutte de pluie donne à la terre et tu vois le sourire de I >ieu jusque dans ses larmes ; moi, je ne vois que toi, ta santé, ton amour et je t'aime et je te bénis et je t'adore.
Guernesey, 26 avril L863, dimanche malin. 10 heures et demie.
Bonjour, mon ineffable bien- aimé, bonjour. Que toutes les bénédictions de la terre et du ciel soient sur toi et sur tous ceux que tu aimes. J'ai passé une très bonne nuit et j'espère que tu as suivi mon bon exemple. Je n'ai plus mal à la tête et je me porte comme un grand chêne. Je n'ai pas du tout besoin d'une grande maison d'où je ne te verrais pas tous les matins et je veux conserver mon cher petit bâton sur lequel mon cœur perche si joyeusement. en te regardant aller et venir dans ta « Pignolle » comme dit L'érudite Suzanne. Cela dit. mou adoré bien-aimé, il faudra que tu me diètes la Lettre que je dois écrire pour pré1* enir le Domaille ' de n'avoir pas à se déranger demain.
' Propriétaire de la maison qui devait devenir Hauteville-féerie
Nous conviendrons tantôt, quand tu viendras, de l'heure à laquelle il faudra que je sois prête pour ne pas perdre une minute de notre chère petite promenade sur la colline. Je suis si heureuse à la pensée de rester près de toi qu'il me semble que j'ai déjà remplacé mes vieilles jambes par de jeunes ailes. Mon jardin lui-même me fait fête et me crie par la bouche de toutes mes charmantes petites fleurs : Ne t'en va pas ! La santé est où est le bonheur et le bonheur c'est de s'aimer côte à côte, les yeux dans les yeux, l'âme dans l'âme. Je reste ici, c'est convenu.
Guernesev, 1- mai 1863, mardi malin, 7 heures et demie.
Bonjour, mon grand bien-aimé, bonjour, que Dieu te bénisse et te donne tout à souhait. J'espère que tu as passé une bonne nuit malgré ta fenêtre close. Je guette le moment où je verrai quelque mouvement dans ta chambre. Jusqu'à présent je ne vois rien, hélas! Voilà le triste commencement de mon apprentissage de ne plus te voir tous les matins en ouvrant les yeux : il n'y a plus à s'en dédire, maintenant que nous avons consenti au divorce de nos deux maisons : fasse le ciel que ce soit pour un bonheur plus long, sinon plus grand, que nous ayons cédé à La raison en changeant de maison. La raison veut qu'il pleuve, comme ce matin, pour que les moissons, les fleurs, les fruits poussent, mais la pluie n'en est pas moins maussade et cache le soleil, ce doux regard du bon Dieu. De même, la raison veut que je ménage mes forces, c'est-à-dire ma vie, ce qui ne peut se faire qu'en m'éloignant de toi, mais la séparation n'en est pas moins douloureuse. Donc la raison est une vilaine grinche, soit qu'elle vienne du ciel, comme la pluie, soit qu'elle vienne de Toto et de Juju, comme la santé; jusqu'à présent rien ne bouge dans ta chambre, pourvu que tu ne sois pas souffrant cher, cher adoré. Ne t'avise pas d'être malade ou je reste ici jusqu'à la fin de mes jours.
Guernesey, 15 mai 1863, vendredi matin, 7 heures et demie.
Bonjour mon ineffable bien-aimé, bonjour mon amour chéri, bonjour. Ta fenêtre reste fermée et je crains que tu n'aies encore passé une mauvaise nuit malgré ta promesse, mais je te pardonne, si tu te rattrapes ce matin en dormant de toutes tes forces. Le temps s'y prête, d'ailleurs, et tu feras bien d'en profiter. Pauvre, pauvre cher adoré, je voudrais pouvoir ôter tous les soucis de ta vie et les remplacer par toutes les joies et tous les bonheurs. Pourquoi cela ne se peut-il pas faire, mon Dieu ? et à quoi bon l'amour et le dévouement que vous mettez dans les cœurs en les rendant d'avance impuissants i à quoi servent des trésors que l'on ne peut pas employer % et faut-il donc toujours remplacer les plus généreuses aspirations de l'âmepar cette triste et morne formule : que votre volonté soit faite. Je voudrais te sourire, mon doux adoré, je voudrais t'infiltrer la paix, la sécurité, la santé, l'amour. Je ne dis pas la gloire, car tu l'as par surcroît et aussi urande que le monde, mais je voudrais te donner tout ce qui fait aimer et bénir la vie : le bonheur sous toutes ses formes.
Guernesey, 30 octobre 1863, vendredi matin. 7 heures et demie.
Bonjour, bonjour, rebonjour, mon cher petit l'éveillé, vous me paraissez fièrement bien ce matin à en juger d'après l'énergie avec laquelle vous secouez vos puces dans l'espace, aux quatre vents. J'espère que tout cela veut dire : bonne nuit, bonne santé, bon amour et le reste. Quant à moi, j'ai peu dormi, mais d'un très bon sommeil. J'étais levée avant le canon ce matin et j'avais déjà fait mon opération quand je vous ai aperçu à votre balcon. Quelle privation pour moi, mon cher adoré, quand je ne pourrai plus te voir le malin aller et venir dans ta maison. Il me semble que je ne pourrai pas m'y habituer et j'y pense avec une tristesse mêlée (I 'inquiet mie. car il y a un proverbe qui dit : loin de8
yeux, loin du cœur. Si tu allais ne plus m'aimer ou m'aimer