PREFACE
Je publiais, il y a deux ans, chez M. Firmin Didot, un ouvrage qui a pour titre : Sainte Geneviève et son influence sur les destinées de la France. Je rappelais les actes héroïques accomplis durant sa vie par la bergère de Nanterre, les bienfaits éclatants dont elle n'a cessé après sa mort de combler la nation française, et les innombrables témoignages de la reconnaissance et de la vénération populaires.
J'étais loin de prévoir que, sans respect pour sa glorieuse mémoire, on chasserait de son temple la Patronne de Paris et de la France, et que le promoteur de cette mesure sacrilège serait un ministre des cultes^ Aussi ai-je éprouvé un pénible étonnement, en voyant paraître les
décrets qui désaffectaient l'église Sainte-Geneviève, au profit de Victor Hugo. Et je n'ai pu m'empêcher de faire entendre ma protestation douloureuse.
Je ne voudrais pas cependant qu'on me prêtât une arrière-pensée politique. Je vis en dehors de tous les partis, étranger à leurs passions. Je laisse à d'autres le soin de protester contre les expéditions aventureuses, contre les dépenses ruineuses, contre la désorganisation de nos finances, contre les expédients trompeurs par lesquels on veut faire croire à l'équilibre de nos budgets, et surtout contre la politique autoritaire et jacobine qui nous a conduits à l'abîme où nous allons sombrer.
iVlais c'est le droit et le devoir des chrétiens, après avoir tout accepté, ou du moins tout subi avec une patience qui dépasse les prévisions des persécuteurs, de leur opposer une résistance énergique. Il est sans doute un temps de se taire, mais il est un temps de parler, et ce temps est venu.
Le gouvernement avait la confiance qu'au bout de huit jours les catholiques auraient cessé de penser à la laïcisation de Sainte-Gene-
viève. Il peut constater qu'il s'est trompé ; rémotion persiste, et elle n'est pas près de se calmer, le mouvement de protestation s'accentue en s'organisant. C'est pour nos maîtres d'aujourd'hui un fait monstrueux : des catholiques poussent l'audace jusqu'au point de se défendre, quand ils sont attaqués dans leurs droits les plus certains et insultés dans leurs croyances les plus chères.
C'est surtout aux membres du clergé qu'il est interdit de formuler une opinion quelconque^ au sujet des affaires religieuses qui sont manifestement de leur compétence. Quand le gouvernement blesse les droits les plus sacrés de la conscience, quand il transforme le pouvoir en instrument de guerre et d'oppression contre l'Eglise, il ne nous laisse qu'un seul droit, celui de nous taire.
Telle est du moins l'opinion de M. le ministre des cultes. J'ai le regret de ne pouvoir me trouver d'accord avec lui. Les prêtres sont des citoyens aussi bien que les autres, et les droits d'un seul citoyen ne peuvent être lésés sans que les droits de tous soient atteints.
Us sont des fonctionnaires, dira-t-on peut-
être. Pas plus qu'aucun autre prêtre en France, je ne suis fonctionnaire de l'Etat; je ne reçois pas de traitement de l'Etat, et si j'en recevais un, il serait une indemnité et non un salaire accordé à l'effet d'exercer une fonction déterminée; il laisserait tout à fait en dehors la question d'indépendance des ministres de l'Evangile, dont le ministre des cultes n'est pas le supérieur hiérarchique. Par conséquent, il n'est pas d'acte légal ou prétendu tel qui puisse imposer silence à la conscience d'un prêtre, lorsqu'il se trouve en face d'attentats à la religion. En un mot, nous sommes des particuliers qui protestent contre les scandales des temps présents, contre un décret rendu irrégulièrement par le gouvernement de la République.
Toutefois, malgré les attaques souvent grossières dont nous sommes l'objet, malgré les fausses allégations qu'on a invoquées à l'appui d'une décision illégale, je ne m'écarterai pas de la modération dont je me suis fait une loi dans tous mes écrits. J'estime que l'injure nuit à la cause qu'elle prétend servir. Mais les vérités historiques, les principes juridiques, les hautes considérations morales que les ennemis de la
religion nient ou falsifient avec une ipapudeur croissante, on les trouvera dans ce livre, et exposés, je l'espère, avec la force que donnent la conviction de la vérité et le respect du droit.
La mesure que je viens combattre est à la fois un travestissement de l'histoire, une violation de la légalité et du concordat, une disposition contraire à l'esprit des institutions républicaines, une concession faite à la démagogie, une décision qui livre les cendres des grands hommes aux péripéties des révolutions, une injure à la patrie dont elle répudie les glorieuses traditions, et, au point de vue artistique, un non sens ou un acte de vandalisme.
Mais, avant d'entrer en matière, je dois reproduire les deux articles les plus importants des décrets du 26 mai :