‹ Victor Hugo et le PanthéonChapitre 2 sur 9 · DEUXIÈME DÉCRET · texte numérisé non relu

DEUXIÈME DÉCRET

Art. 1''. — A la suite des obsèques ordonnées par la loi du 24 mai 1885; le corps de Victor Hugo sera déposé au Panthéon.

Le premier décret du 26 mai, qui prétend restituer le Panthéon à sa destination primitive, en l'affectant au culte des grands hommes, énonce une proposition fausse et absurde.

« Il y avait, en 450, une bergère de Nanterre qui prophétisait. A l'approche d'Attila, elle annonça que le barbare ne toucherait pas à Paris. Les habitants, ne la voyant armée que de sa houlette, se crurent trahis et voulurent la lapider. Mais révénement l'ayant confirmée, et la houlette s'étant trouvée plus forte que le marteau d'Attila, les Parisiens firent de la ber-

gère leur Sainte et leur Patronne. Cette première Jeanne d'Arc, qui échappa au bûcher, s'appelait Geneviève. «

C'est ainsi qu'Edgar Quinet commence l'historique et la description de l'église élevée, il y a cent vingt-cinq ans, en l'honneur de sainte Geneviève. Je cite avec intention un écrivain qui fut toujours l'un des adversaires acharnés de la religion. On ne contestera donc pas son témoignage, lorsque, à la suite du préambule que je viens de reproduire, il ajoute: « Voilà la légende que l'architecte Soufflet fut chargé de vêtir de pierre, au milieu du x\aii' siècle. »

Mais si l'architecte Souffiot eut pour mission officielle et expresse de vêtir de pierre la légende de sainte Geneviève, il faut bien convenir que le monument qu'il a construit est une église catholique, destinée comme toutes les églises à l'exercice du culte, et non un temple païen, ayant la prétention de parodier les habitudes des Grecs et des Romains d'il y a trois mille ans.

Il y a plus : le monument de Souffiot n'était lui-même que la continuation d'une œuvre religieuse, aussi ancienne que la nation française. A peine la vierge de Nanterre avait-elle fermé les yeux, que l'église de Saint-Pierre et de

Saint-Paul, où son corps avait été déposé, devenait le sanctuaire le plus orné et le plus visité de la capitale. Bientôt même son nom fut ajouté dans l'usage populaire à ceux des saints Â-pôtres, et, au xiii' siècle, il les remplaçait définitivement.

Pendant trois siècles, la basilique qui conservait la mémoire et les restes vénérables delà Patronne de Paris, fut exempte de ces vicissitudes auxquelles elle fut tant exposée dans la suite. LescbantspieuX;. les cérémonies sacrées, les visites des pèlerins n*y subissaient aucune interrupiion; mais, un jour, apparurent sous les murs de Paris des barbares aussi féroces que les Huns d'Attila. C'étaient les Normands. Le 28 décembre 857, ils brûlèrent l'église de Sainte-Geneviève.

L'édifice, plusieurs fois restauré et refait depuis cette époque, tombait de vétusté vers le milieu du xviir siècle. D'un autre côté, non seulement il n'était pas assez spacieux pour recevoir la foule des fidèles qui le fréquentaient, mais son ancienne architecture n'était pas conforme aux règles de l'art grec et romain qui prévalaient alors dans le goût public. On conçut donc le projet de remplacer la vieille basilique, et l'accomplissement de ce dessein fut bâté par

un fait que rapportent tous les historiens.

En 1754, le roi Louis XV, ayant été saisi à Metz d'une fièvre violente, fit vœu, s'il guérissait, de reconstruire l'église de l'abbaye de Sainte-Geneviève. L'intention du roi était d'honorer la Patronne de Paris.

Soufflot fat chargé de l'édification de la nouvelle église, dont on commença les travaux en 1757. Le monument devait avoir des proportions grandioses; on choisit pour l'élever un vaste terrain qui s'étendait en avant des bâtiments de l'abbaye, et qui fut donné par les chanoines. L'ancienne église abbatiale, dont l'origine remontait à Giovis, et qui occupait, côte à côte avec l'église Saint-Etienne du Mont, l'emplacement où passe aujourd'hui la rue Giovis, devait subsister jusqu'à l'entier achèvement de la nouvelle basilique; et, de fait, elle n'a été démolie qu'en 1807.

La destination de l'édifice était si évidente qu'en voyant son dôme s'élancer dans les airs, un poète s'écriait:

«. Un temple grand et auguste s'élève dans la capitale; il est digne de la cité et de la vierge qu'elle a choisie pour Patronne (1).

(i) Templum augustum, ingens, regina assurgit in Urbe Urbe etPatronâ Virgiue digna domus.

Et, comme pour donner un démenti anticipé aux rédacteurs des décrets de 1885, l'inscription suivante fut gravée sur la face principale du monument :

D. 0. M. SUB INVOCATIONE SANCTiE GENOVEF^.

Les sculptures du fronton représentaient une gloire en rayons environnée de petits anges, et les bas-reliefs du péristyle rappelaient les principaux traits de la vie de sainte Geneviève (1).

La pensée, qui a inspiré la fondation de l'édifice et qui a présidé à sa construction et à ses embellissements, est donc une pensée religieuse, et elle ne pouvait être que cela. Jamais une idée, aussi païenne que celle d'élever un temple aux mânes de défunts plus ou moins glorieux, ne serait venue sous l'ancienne monarchie. Jama^'s on n'aurait bâti un Panthéon pour des morts. La France catholique et monarchique pouvait alors contempler avec orgueil toute une série de grands hommes qui l'avaient faite la première des nations par le gouvernement et la guerre, et qui l'avaient

(1) On voit à la Bibliothèque nationale et à la Bibliothèque de la ville des estampes reproduisant toutes ces œuvres d'art.

rendue glorieuse, entre toutes, dans les sciences, les lettres et les arts. Elle n'a pas pensé, au moment oii rarchitecte Soufflot élevait la basilique Sainte-Geneviève, qu'il lui fallût ce monument pour en faire le temple de ses gloires nationales. Le cimetière chrétien, le sol de l'église lui paraissaient une sépulture plus convenable, plus sainte pour ses grands hommes que les plus superbes Panthéons.

Il me semble avoir prouvé suffisamment combien cette affirmation : restituer le Panthéon à sa DESTINATION PRIMITIVE, est Contraire à la vérité. Non, le décret ne rend pas l'église Sainte-Geneviève à sa destination primitive ; il l'arrache au contraire à son passé, à ses traditions, pour en faire un monument d'impiété et de vanité! Ce n'est pas une restitution, c'est une spoliation.

Jusqu'en 1830, personne n'avait songé à cette altération impudente de l'histoire. On en a la preuve dans des documents authentiques.

Nous lisons, par exemple, dans le décret de Napoléon I", du 20 février 1806, qui règle la destination de l'église Sainte-Geneviève :

« L'église Sainte-Geneviève sera terminée et rendue au culte, conformément a l'intention

DE SON FONDATEUR, SOUS l' tnvocation de sainte Geneviève, Patronne de Paris.

L'ordonnance de Louis XVIII du 12 décembre 1821 renferme les passages suivants:

1° Dans les considérants :

« Véglise, que notre aïeul le roi Louis XV avait commencée de faire élever sous Vinvocation de sainte Geneviève, est terminée.

2° Dans l'article 1" :

« La nouvelle église, fondée par le roi Louis XV, sera incessamment consacrée à l'exercice du culte divin, sous Tinvocation de cette Sainte. »

C'est en 1830 qu'on se sert pour la première fois de la formule « destination primitive », afin de désigner la laïcisation du monument. Le 26 août parait l'ordonnance suivante :

« Considérant qu'il est de la justice nationale et de l'honneur de la France que les grands hommes qui ont bien mérité de la patrie, en contribuant à son bonheur et à sa gloire, reçoivent, après leur mort, un témoignage éclatant de l'estime et de la reconnaissance publiques :

«c Le Panthéon sera rendu à sa destination PRIMITIVE et légale. »

Les rédacteurs Idu décret se sont bornés à

copier cette formule, sans se préoccuper de son exactitude historique.

A bout d'arguments, et obligé de reconnaître que l'église Sainte-ileneviève a été construite à la suite du vœu qu'avait fait un roi d'élever à sainte Geneviève un monument grandiose qui remplaçât un autre monument plus modeste, déjà dédié à la Patronne de Paris, M. le ministre des cultes a émis la pensée que cet édifice n'était pas un temple d'origiue religieuse, parce que l'Etat s'en était emparé avant son achèvement (i). Je me permettrai de poser à M. le ministre une question qui lui a déjà été faite par M. Lucien Brun (2), et à laquelle il n'a pas répondu. Que penserait-il du raisonnement suivant, qui est à peu près pareil : Il s'élève actuellement à Montmartre une chapelle qui n'est pas nécessaire au culte, qui n'est pas une paroisse; supposez qu'on s'en empare aujourd'hui et qu'on vienne vous dire plus tard : La chapelle de Montmartre n'était pas un monument religieux, car la Révolution s'en est emparée avant son achèvement. Qu'en penserezvous, monsieur le ministre, que répondrszvous?

(1) Discours au Sénat, 30 mai.

(2) Discours au Sénat, 30 mai.

Du reste, ce ne fat que sous la Terreur, quand le culte était supprimé partout, alors que l'on prétendait exiger des membres du clergé des actes de Uêprêtrisation, que Ton laïcisa Sainte- Geneviève. Mais on peut aller très loin dans la voie de l'arbitraire et de la spoliation sacrilège, si on change des transformations passagères, des profanations momentanées, en destination PRIMITIVE. Avec ce précédent,la Révolution peut revendiquer nos plus vénérables sanctuaires pouryrenouveler toutes les horreurs dont ils ont déjà été le théâtre, et s'il voulait être logique, le gouvernement ne devrait pas les lui refuser.

On sait que,sous le Directoire,un grand nombre d'églises de Paris furent livrées aux théophilanthropes, continuateurs de la religion de TEtre Suprême et de I'immortalité de l'ame.

Notre-Dame était devenue le temple de la Raison.

Saint -Ger vais, de la Jeunesse ;

Saint-Nicolas-des-Ghamps, de V Hymen;

Saint-Merry, du Commerce;

Saint-Eustache, de Y Agriculture ;

Saint-Laurent, de la Vieillesse;

Saint-Roch, du Génie ;

Saint-Thomas d'Aquin, de la Paix ;

Saint-Sulpice, de la Victoire; Saint-Etienne-du-Mont, de la Piété filiale.

Certes, afin de rendre ces églisesaux théophilanthropes, il n'est pas à craindre qu'on se serve d a précédent invoqué pour laïciser Sainte- Geneviève; I'Etre suprême, I'Immortalité de l'ame I cela sent bien trop le cléricalisme. Mais il y a d'autres traditions dans l'histoire révolutionnaire,il y ala DESTINATION PRIMITIVE assignée aux églises ci-devant catholiques par lesHébertistes, quand ils y organisèrent le culte de la Raison. Et ce culte nous paraît tout à fait en harmonie avec les idées actuelles des anarchistes.

Or, veut-on avoir une idée des saturnales qui souillèrent alors nos églises, on n'a qu'à jeter un coup d'œil sur le Tableau de Paris pendant la Révolution.

La Raison était ordinairement une divinité, une fille choisie dans la race des sans-culottes; le tabernacle du maître-autel servait de marchepied àson trône; les canonniers, leurs pipes à la bouche, lui servaient d'acolytes.

Les cris de mille voix confuses, le bruit des tambours, les rauques éclats des trompettes, le tonnerre de l'orgue laissaient croire aux spec-

tateurs qu'ils étaient transportés parmi des bacchantes, sur les monts de la Thrace.

Ce que c'est qu'un peuple subitement licencié du joug politique et religieux ! Il n'est plus peuple; c'est une populace effrénée, dansant devant le sanctuaire, en hurlant la carmagnole, et les danseurs (je n'exagère rien) presque déculottés, le col et la poitrine nus, les bas ravalés, imitaient par de rapides tournoiements ces tourbillons avant-coureurs des tempêtes qui portent partout le ravage et la terreur.

La femme du libraire Monoro, vil orateur des Gordeliers, la chanteuse Maillard, l'actrice Gandeille, voilà les déesses de la Raison portées en triomphe, presque adorées et qui se laissaient faire. On avait masqué le devant des chapelles collatérales de la nef avec de grandes tapisseries, et non sans projet. Du sein de ces réduits obscurs partaient des rires aigus qui attiraient des aventuriers; en soulevant un coin de tapisserie, ils laissaient entrevoir aux passants des scènes pour le moins aussi pittoresques que celles de la tentation de saint Antoine.

La même fête dans l'église Saint-Eustache offrit le spectacle d'un grand cabaret.

L'intérieur du chœur représentait un paysage décoré de chaumières et de bouquets

d'arbres. On distinguait dans le lointain des bosquets mystérieux; il y avait effectivement de petits sentiers pratiqués dans les escarpements fleurisde grandes masses de rochers. Les précipices de sapins n'étaient point inaccessibles; des troupeaux de filles, qui suivaient effrontément à la file, couraient après les hommes, et l'on entendait le continu craquement des planches sous leurs pas précipités. Autour du chœur, on avait dressé des tables surchargées de bouteilles, de saucissons, d'andouilles, de pâtés et d'autres viandes. Sur les autels des chapelles latérales, on sacrifiait tout à la fois à laluxure, à la gourmandise, et l'on vit sur. les pierres consacrées les traces hideuses de l'intempérance.

Les convives affluaient par toutes les portes ; quiconque se présentait prenait part au festin ; des enfants de sept à huit ans, tant filles que garçons, mettaient la main au plat en signe de liberté ; ils buvaient à même les bouteilles, et leur prompte ivresse excitait le rire des êtres vils qui la partageaient. Oh! combien est déplorable l'aveugle impétuosité du peuple qui obéit si stupidement à la bride des conducteurs de factions !

A Saint-Gervais, la cérémonie se fit sans

banquet ; les femmes du marché Saint-Jean y entraient avec leurs éventaires, toute l'église sentait le hareng.

Des marchands de tisanes tintaient leurs gobelets pour apaiser la soif des mets salés. Il y avait bal dans la chapelle de la Vierge ; quelques lumignons, qui répandaient plus de fumée que de lumière, servaient de lustres. En effet, pour ne point laisser un seul instant à la pudeur, on ajouta la nuit à la dépravation, afin qu'au milieu de la confusion de ces assemblées, les abominables désirs allumés pendant le jours'assouvissent librement durant les ténèbres.

De l'église Saint-Gervais on descendait à la place de Grève, où une multitude de spectateurs se chauffaient à la flamme des balustrades de chapelles et des stalles de prêtres et chanoines.

Tout Paris a contemplé, sans souffler le mot, ces processions de la ligue jacobine. Ivres de vin et de sang, revenant du spectacle des échafauds, les prêtres et prêtresses de la Raison suivaient d'un pas chancelant le char de la divinité impure. Un autre char venait après : c'était un orchestre ambulant d'aveugles musiciens, image trop fidèle du temps d'alors.

On vit encore un char portant un rocher

tremblant, au haut duquel un acteur de l'Opéra, transfiguré en Hercule, semblait avec sa massue de carton vouloir assommer tout ce qui n'était pas jacobin. L'air retentissait du rugissement de ces tigres ; les mots de guillotine, de rasoir national, de mettre la tête à la petite fenêtre, de raccourcissement patriotique, termes mignons des Montagnards, frappaient tour à tour les oreilles, et les spectateurs pâles, glacés d'effroi à l'aspect de ces bonnets rouges, de ces inscriptions menaçantes portées audacieusement par les barbares stipendiés des tyrans, ne retrouvaient plus de langue ni de voix, lorsque les espions apostés les forçaient à se prosterner devant l'image de la Liberté (1).

Voilà les mascarades et les saturnales dont nous sommes de nouveau menacés. A l'aide du précédent que vient de poser le gouvernement, les anarchistes, collectivistes et autres pourront réclamer nos principales églises pour rétablir le culte de l'hébertisme ; et il se trouvera sans doute des ministres opportunistes qui feront droit à leurs revendications, sous un prétexte quelconque.

Quand donc le rédacteur du décret affirme

(1) Mercier.

que le gouvernement restitue l'édifice à sa destination PRIMITIVE, il avance, comme nous venons de le démontrer, non seulement une proposition fausse, mais encore une proposition absurde. Donc, la destination primitive du Panthéon est une destination religieuse ; et si l'on veut en revenir absolument à cette destination primitive, il faut rappeler fies Génovéfains, les rétablir dans le lycée Henri IV, et leur restituer Sainte-Geneviève. Car c'est là exactement la destination primitive de cette église.

Le décret qui ravit au culte l'église Sainte-Geneviève est illégal et par conséquent nul et sans autorité devant les citoyens.

Nous venons de voir quelle a été la destination primitive de l'église Sainte-Geneviève ; il s'agit maintenant de rechercher quelle est sa destination légale, comme dit le décret.

Sa destination légale ! c'est d'être consacrée à la sépulture des grands hommes, sans rien perdre de son caractère religieux. Voilà la loi.

La première idée de cette destination spéciale naquit le 3 avril 1791, le lendemain de la mort de Mirabeau. Tous les esprits se préoccupaient des honneurs à rendre « à sa grande ombre », lorsque le marquis de Pastoret, procucureur-syndic du département, se présenta à la barre de l'Assemblée nationale et lut la proposition suivante :

« Messieurs,

« Le Directoire du département propose à l'Assemblée nationale de décréter :

« !• Que le nouvel édifice Sainte- Geneviève soit

destiné à recevoir les cendres des grands hommes, à dater de l'époque de notre liberté ;

« 2° Que l'Assemblée nationale seule puisse juger à quels hommes cet honneur sera décerné ;

«3° Que Honoré-Riquetti Mirabeau en est jugé digne ;

« 4° Que les exceptions qui pourront avoir lieu pour quelques grands hommes, morts avant la Révolution, tels que Descartes, Voltaire, Rousseau, ne peuvent être faites que par l'Assemblée nationale.

« 5" Que le Directoire du département de Paris soit chargé de faire mettre promptement l'édifice en état de remplir sa nouvelle destination, et faire graver au dessus du fronton ces mots : « Aux grands hommes la patrie reconnaissante. »

Ce projet fat accueilli avec transport. Après quelques heures d'une discussion à laquelle prirent part Robespierre etBarnave qui appuyèrent la proposition comme intimement liée à la religion et à la patrie, l'Assemblée la renvoya au comité de constitution, et, le 4 avril, sur un rapport sommaire de Chapelier, elle fut transformée en loi.

Rien dans les dispositions de cette loi n'accuse l'intention de soustraire l'église à sa destination religieuse. Il n'y est pas dit un seul mot de ce que, selon le langage barbare de la persécution

moderne, on appelle désaffectation. Au reste, le marquis de Pastoret, dansl'exposé des motifs de la pétition du Directoire de Paris, avait clairement indiqué la pensée qui l'inspirait : « On sait, disait-il, qu'une nation voisine recueille religieusement, dans un de ses temples, les cendres de ses grands hommes ; pourquoi la France n'imiterait-elle pas cet exemple ?

II s' agissait donc de faire de Sainte-Geneviève le Westminster de la France; mais l'antique abbaye de Westminster n'est pas un édifice laïque, c'est un temple religieux, une église confessionnelle ; le culte y est célébré avec toute la pompe qu'il comporte.

Et, comme pour réaliser sans retard cette pensée à la fois religieuse et nationale, sur la proposition du curé Bourdon, un article fut ajouté à la pétition ; c'est l'article 7. Il ordonne « qu'en attendant que le nouvel édifice de Sainte-Geneviève soit complètement achevé, le corps de Mirabeau sera déposé à côté des cendres de Descartes, dans les caveaux de l'ancien édifice », c'est-à-dire de l'ancienne église de Sainte-Geneviève. Mais est-ce qu'on aurait déposé Mirabeau dans un édifice religieuXjSi sa sépulture définitive avait dû être purement civile ?

On n'en était pas encore à avoir peur d'une église. L'église de Sainle-Geneviève n'était pas consacrée ; l' eût-elle été, personne n'aurait songé à l'enlever au culte. Une estampe du temps, qui se trouve à la Bibliothèque nationale, représente Mirabeau sur son lit de mort, ayant à côté de lui Talleyrand, avec sa calotte et sa croix pastorale. On l'appelait alprs « l'ancien évêque d'Autun » ; il avait renoncé à son siège, mais non à sa qualité d' évêque, et il soutenait, comme Grégoire, que la nouvelle constitution du clergé ne constituait pas un schisme.

Quand et comment l'église patronale a-t-elle été soustraite à sa destination religieuse ? Ce n'est pas même à l'occasion de la translation des cendres de Voltaire. Dans le décret qui l'ordonne, il est encore dit qu'elles seront portées de l'église de Reuilly à celle de Sainte-» Geneviève.

Il n'y a pas de document législatif constituant une base juridique à la transformation de cette église en Panthéon; car on ne peut retrouver môme la trace d'un vote de l'Assemblée nationale qui consacre formellement et légalement cette désignation.

La transformation de ce monument en Pan-

théon fut le fait d'une usurpation de la commune de Paris, sanctionnée par la faiblesse de l'Assemblée. Un rapport curieux de M. deQuatremère, adressé au directoire du département de Paris, dans l'été de 1791, contenait un projet d'arrêté, dont l'article 1* était ainsi conçu :

« L'édifice, dit la nouvelle église Sainte-Geneviève, sera exclusivement consacré aux usages civiques décrétés par l'Assemblée nationale, sans aucun mélange de culte ni de cérémonies religieuses. »

L'arrêté ne fut pas rendu, car il n'en reste aucune trace; mais, le mouvement révolutionnaire grandissant toujours, les faits se substituèrent aux lois. Le culte disparut de Sainte-Geneviève où il était en plein exercice, comme le prouve une estampe du temps que nous avons sous les yeux; et, sur le fronton du temple devenu païen, on écrivit le nom de Panthéon.

« Voilà, disait éloquemment M. le comte de Mun au défenseur du décret, voilà la source de votre droit : il ne s'appuie que sur la violence, il n'est justifié par aucun texte de loi. Votre décret, qui abroge tous les décrets précédents, ne laisse subsister que la loi de 1791 : vous n'avez pas le droit de la dénaturer. Je suis fâché d'avoir à vous le dire, messieurs les mi-

nistres, c'est pourtant ce que vous avez fait dans votre rapport au président de la République.

« Vous dites que l'Assemblée nationale décida que « le nouvel édifice serait destiné à rece- « voir les cendres des grands hommes. » Dans le texte ily a : « le nouvel édifice de Sainte-Ge- « neviève ». — Vous avez ôté ces mots-là, parce qu'en affirmant le caractère religieux de l'édifice ils vous condamnaient à l'avance : vous avez dénaturé la loi pour la violer plus facilement.

« Et ce n'est pas seulement dans son esprit que vous l'avez violée ; c'est dans sa lettre ellemême, car vous vous êtes arrogé le droit de décider qu'il suffirait d'un décret du président de la République pour porter au Panthéon tous ceux à qui le Parlement aurait voté des funérailles nationales ; tandis que l'article 2 de la loi, que vous invoquez comme base de votre droit, disposait que les honneurs du Panthéon ne pourraient être accordés que par la Corps législatif. Ainsi l'arbitraire e*t partout dâps vos décrets (1). »

Il reste donc établi que le gouvernement a

(1) Discours de M. le comte de Mun à la Chambre des députés. Séance du 28 mai.

violé la loi, l'unique loi sur laquelle il prétendait s'appuyer ; il a violé aussi les décrets-lois de 1806 et de 1851.

En 1806, l'Empire rendait l'église au culte, mais avec l'affectation que lui avait donnée la loi de 1791 : « Elle consacrera, disait l'article 8, la destination qui lui avait été donnée par l'Assemblée constituante et sera consacrée à la sépulture des grands dignitaires, des grands officiers de la Légion d'honneur, et, en vertu de nos décrets spéciaux, des citoyens qui, dans la carrière des armes ou dans celle de l'administration et des lettres, auront rendu d'éminents services à la patrie. Leurs corps embaumés seront inhumés dans l'église. »

L'article 1 1 portait : « Il sera officié solennellement : le 3 janvier, fête de sainte Geneviève; le 15 août, fête de saint Napoléon, et anniversaire de la conclusion du Concordat ; le jour des Morts, et le premier dimanche de décembre, anniversaire du couronnement et de la bataille d'Austerlitz; et toutes les fois qu'il y aura lieu à des exhumations, en exécution du présent décret; aucune autre fonction religieuse ne pourra être exercée dans ladite église qu'en vertu de notre approbation. «

Ainsi, c'était bien une église à ce moment-là.

puisqu'on la rendait au culte, et bien qu'elle dût servir de lieu de sépulture pour les grands hommes, on devait aussi et surtout y exercer les fonctions religieuses.

Quel est le caractère de ce décret? Bien qu'il y eût des Chambres à cette époque, c'est une jurisprudence constante, admise par la Cour de cassation, que les décrets de l'Empereur, touchant des matières qui pouvaient être l'objet d'une loi, ont force de loi. Or, le décret de 1806 règle une question qui a déjà été l'objet d'une loi, et au sujet de laquelle une. proposition de loi a été présentée, il y a quatre ans, à la Chambre des députés, par M. Raspail ; il se trouve encadré, comme on dit en termes de droit, dans la loi de 1791 et dans l'acte législatif de 1881. M. Dauphin, qui est un jurisconsulte éminent et spécialement un jurisconsulte d'Etat, a reconnu itérativement dans son rapport sur le projet de loi portant fixation du budget de 1883, que le décret du 16 février 1806 avait force de loi. J'insiste sur ce point parce que ce décret donne leur véritable caractère et leur portée aux dispositions antérieures au décret de 1851, qui lui aussi a rendu l'église Sainte-Geneviève à sa destination primitive et légale.

Ce décret ne fut pas appliqué à cause des travaux que nécessita rachèvement de l'édifice (1). Mais, le 12 décembre 1821, une ordonnance royale décidait que « la nouvelle église fondée par le roi Louis XV en l'honneur de sainte Geneviève, Patronne de Paris, serait incessamment consacrée à l'exercice du culte divin sous l'invocation de cette Sainte,» et « qu'il serait ultérieurement statué sur le service régulier et perpétuel qui devrait y être fait ». L'ordonnance n'avait pas de caractère législatif, aussi elle ne donnait pas de destination spéciale à l'église, elle ne faisait que consacrer celle qui lui avait déjà été donnée par la loi de 1791 et le décret-loi de 1806.

Il est vrai que, le 26 août 1830, une nouvelle ordonnance a supprimé le caractère confessionnel rendu à l'édifice. L'ordonnance du roi Louis-Philippe, contre-signée : Guizot, dit :

« Vu les lois des 4 et 10 avril 1791 ; vu le décret du 20 février 1806 et l'ordonnance du 12 décembre 1821, notre conseil entendu;

« Considérant qu'il est de la justice nationale et de l'honneur de la France que les grands hommes

(1) Mercier a décrit, dans son Nouveau Paris, en 1797, « l'état de dépérissement» du temple des grands hommes, devenu une ruine avant d'avoir été ud monument.

qui ont bien mérité de la patrie, en contribuant à son bonheur ou à sa gloire, reçoivent, après leur mort, un éclatant témoignage de l'estime et de la reconnaissance publique ; considérant que, pour atteindre ce but, les lois qui avaient affecté le Panthéon à une semblable destination doivent être remises en vigueur;

a Avons ordonné et ordonnons ce qui suit : « Art. 1". — Le Panthéon sera rendu à sa destination primitive et légale. L'inscription Auxgrands hommes la pairie reconnaissante sera rétablie sur le fronton. Les restes des grands hommes qui ont bien mérité de la patrie y seront déposés, d

Mais le gouvernement ne peut s'appuyer sur cette ordonnance pour restituer le Panthéon à sa destination révolutionnaire; elle est nulle et non avenue, car elle viole la loi de 1791, le décret-loi de 1806 ; elle ne les abroge pas, parce que pour abroger une loi il faut une loi! Au reste, l'homme d'Etat qui, sous la monarchie de Juillet, eut la faiblesse de s'associer à cette mesure, en a éprouvé un véritable regret. Yoici comment il juge luimême, dans ses mémoires, cet acte de sa vie politique :

« Parmi les monuments dont on reprit alors les travaux, un seul, le Panthéon, fut pour moi

roccasion d'une faute et faillit amener d'assez graves embarras. Qu'une nation honore avec éclat les grands hommes qui l'ont honorée, c'est un acte juste et un sentiment généreux ; mais on n'honore pas dignement les morts si la religion n'est pas là pour accueillir et consacrer les hommages qu'on leur rend ; c'est à elle qu'il appartient de perpétuer les souvenirs et de prendre sous sa garde les tombeaux. Les morts les plus illustres ont besoin de reposer dans les temples où l'immortalité est tous les jours proclamée, et leur culte est bien froid et bien précaire quand on le sépare du culte de Dieu. Ce fut, en 1791, une fausse et malheureuse idée d'enlever l'église de Sainte-Geneviève aux chrétiens, pour la dédier aux grands hommes, et le nom païen de Panthéon, auquel vint bientôt s'accoler le nom odieux de Marat, fit tristement éclater le caractère de cette transformation. Elle était abolie en 1830; le grand esprit de l'empereur Napoléon en avait compris le vice, et, en laissant les grands hommes dans l'église de Sainte-Geneviève, il avait décidé qu'elle serait rendue au culte chrétien. Le roi Louis XVIII avait poursuivi cette pensée de réparationintelligenteetmorale. En fait, l'œuvre n'était qu'imparfaitement accomplie; mais, en

principe, elle était décrétée. Nous rentrâmes dans la mauvaise voie. Le Panthéon fut rendu aux seuls grands hommes. Ce fut, au milieu de notre résistance générale aux prétentions révolutionnaires, un acte de complaisance pour une fantaisie élevée, mais déclamatoire et qui méconnaissait les conditions du but auquel elle aspirait. »

C'est ainsi que M. Guizofc, qui n'était même pas catholique, appréciait dans le calme et le désintéressement de sa retraite une concession que lui avait arrachée la violence des luttes politiques.

Vingt ans plus tard, le prince Louis-Napoléon, président de la République, annula l'ordonnance de 1830 et rendit l'église au culte.

Voici le texte du décret :

« Le président de la Re'publique,

« Sur le rapport du ministre de l'instruction publique et des cultes ;

« Vu la loi du 4-10 avril 1791;

« Vu l'ordonnance du 26 août 1830;

a Décrète :

« Art. !"■. — L'ancienne église de Sainte-Geneviève est rendue au culte, conformément à l'intention de son fondateur, sous l'invocation de sainte Geneviève, Patronne de Paris.

« Il sera pris ultérieurement des mesures pour régler l'exercice du culte catholique dans cette église.

« Art. 2. — Les ministres de l'instruction publique et des cultes et des travaux publics sont chargés, chacun en ce qui le concerne, etc., etc. »

Conformément à la promesse contenue dans l'article premier du décret qui précède, un décret du 22 mars 1852 vint remettre en vigueur les dispositions de celui de 1806 et reconstituer la communauté des chapelains de Sainte-Geneviève recrutée au concours, avec traitement alloué par l'Etat.

Ces deux décrets de 1851 et de 1852 sont des décrets-lois. A cette époque, et en vertu de la constitution votée par plébiscite (art. 58), les décrets rendus par le président de la République avaient force de loi. Les républicains peuvent blâmer cette disposition, mais elle n'en subsiste pas moins; les élections se font encore aujourd'hui avec un décret-loi de 1852. Laconséquene est qu'il faut une loi pour abroger un décret ayant force de loi.

Le droit est certain : pour abolir une loi il faut une autre loi; c'est un des principes fondamentaux de notre légalité, un principe en vigueur sous toutes les constitutions. Or, quel

plébiscite, quelle constitution, quelle loi a autorisé le président de la République à abroger^ de son autorité privée et par un simple décret, une disposition légale ayant force de loi ?

Le défenseur du décret a répondu : « En 1852, un autre décret avait décidé que^ dorénavant, l'affectation et la désaffectation des immeubles de l'Etat rentraient dans le domaine administratif. » Mais peut-on dire que l'église Sainte-Geneviève, mise à la disposition de l'arcbevêque de Paris depuis le Concordat, soit un immeuble de l'Etat? Je ne le crois pas, et j'indique plus loin les raisons de mon sentiment.

Même en supposant, d'une part, qu'elle soit sa propriété, et, de rautre,qu'à partir de 1852 l'affectation et la désaffectation des monuments puissent se faire par décret, est-il vrai que les immeubles, affectés par une loi antérieure à un service public^ puissent autrement que par une loi recevoir une aJB'ectation différente?

On objecte que, si une loi était nécessaire, on n'appliquerait point le décret de 1852, on ne pourrait jamais l'appliquer. Je réponds à cela : la plupart des monuments affectés à des services religieux ou autres l'ont été par décret, le Panthéon est peut-être le seul exemple d'une désaffectation par acte législatif. El, quand on lit le

décret du 24 mars 1852, on ne peut douter que l'intention du législateur ait été de réserver le passé (1).

Voici le texte de ce décret :

« Vu la loi du 18 mai 1850, portant que l'affectation d'un immeuble national à un service public ne pourra être faite que par une loi.

« Considérant que les nécessités des services sont souvent urgentes et que l'affectation d'un immeuble à un service public n'altère en rien son caractère domanial.

« Décrète :

« Art. unique. — L'art. 4 de la loi du 18 mai 1850 est abrogé. »

Il n'est nullement question dans ce docu* ment des propriétés publiques précédemment affectées par une loi; les termes mêmes du décret indiquent qu'il ne doit pas avoir un effet rétroactif. Le gouvernement ne pouvait donc abroger le décret-loi de 1851 par un simple décret administratif.Par coDséquent,ledécretestillégal,et les ministres n'avaient pas le droit de le proposer à la signature du président de la République. Et ils le savaient bien. « Quand M. Anatole de la Forge est venu déposer sa proposi-

(1) Discours de M.LucieuBrun au Sénat. Séance du 30 mai:

tion de soustraire Sainte-Geneviève au culte catholique et d'y porter le corps de Victor Hugo, il n'a pas eu l'idée d'inviter le gouvernement à le faire par décret. Il a apporté une proposition de loi, et, quand le ministre de l'intérieur lui a répondu, il n'a pas réclamé pour le gouvernement, comme une prérogative du pouvoir exécutif, le droit de réserver la question sous sa responsabilité. Il a seulement demandé l'ajournement pour consulter la famille.

« Personne à la Chambre n'a eu ni ne pouvait avoir l'idée qu'un simple décret put suffire. Lorsqu'à la fin de la précédente législature, M. Raspail a soulevé cette question, il n'a pas parlé de décret, c'est une proposition de loi qu'il a apportée, et la discussion a eu lieu sans que personne, sans que le gouvernement qui venaitcependant de s'illustrer dans cette voie, eût la pensée qu'il suffisait d'un simple acte administratif pour abroger les décrets-lois du 20 février 1806, du 6 décembre 1851 et du 22 mars 1852 (1). »

Ce décret est doiic nul, nul de plein droit.

(1) Discours de M. de Mua à la Chambre des députés. Séance du 28 mai.

Déféré au conseil d'Etat, il devrait être cassé pour illégalité. Devant les citoyens il n'a aucune force, aucune autorité.

Mais le gouvernement n'a pas violé seulement les principes du droit, il a porté atteinte à l'autorité des Chambres, il a anticipé sur leurs résolutions. Une proposition de loi était déposée pour la conversion de la basilique de Samte- Genevièveen Panthéon, il fallait au moins Im laisser suivre son cours régulier et attendre que les Chambres eussent abrogé par une loi le decret-loi de 1851. Pourquoi le cabinet ne l'a-t-il pas fait? En demandant à M. Grévy de désaffecter lui-même, en vertu du jus regium l'église dédiée à sainte Geneviève, se defiait-ii delà majorité républicaine? Non. Il sait bien que, s'il proposait demain à ses séides de transformer Notre-Dame en gymnase, la majorité se contenterait de peser les conséquences électorales de l'affaire. Mais si le ministère ne redoutait pas l'humiliation d'un échec, il se flattait en revanche de soustraire le litige au danger d'une controverse publique ; il voulait que le gouvernement eût seul la parole et que ses allégations erronées restassent sans réponse. Dans ces conditions, pourquoi laisser subsister le régime parlementaire? Puisque la Repu-

blique peut faire et défaire les lois sans le concours du parlement, est-il bien nécessaire d'imposer au pays l'entretien de cette inutile institution ?

La désaffectation de l'église Sainte-Geneviève est une violation manifeste du Concordat.

Non seulement la loi de 1791 conserva à l'église Sainte-Geneviève sa destination religieuse; non seulement cette destination lui fut rendue par les décrets-lois de 1806 et de 1851, mais cet édifice est la propriété des catholiques CD vertu du Concordat de 1801, et l'Etat ne peut l'enlever au culte qu'en violant un contrat qui oblige à la fois le Saint-Siège et le gouvernement.

Par cet acte, le Pape renonça au nom de l'Eglise à toute prétention sur les anciens biens ecclésiastiques; d'un autre côté, et en échange, le gouvernement français, au nom de la France, mit à la disposition des évêques «toutes les églises métropolitaines, cathédrales, paroissiales, el autres non aliénées, nécessaires au culte ï>. Ce sont les termes de

l'article 12.

L'Eglise a rempli les conditions qui la concernaient. Elle n'a pas troublé dans leur pos-

session les acquéreurs des anciens biens ecclésiastiques, elle a donné par sa renonciation un caractère irrévocable à leur propriété.

Donc l'Etat ne peut s'affranchir de l'obligation qui le regarde. Quand même il dénoncerait le Concordat, il serait encore lié par le caractère synallagraatique de l'engagement qu'il a contracté, il devrait reconnaître le droit de propriété de l'Eglise sur les édifices religieux qui, depiiis le Concordat, ont été mis à sa disposition (1), par conséquent sur l'église Sainte- Geneviève.

(1) Dans son savant et si intéressant travail sur le Concordat (Garnier, frères), M. Emile Ollivier dit: Par ces mots mise à la disposition, on entendait, comme la Constituante l'avait décidé contre les prétentions du clergé, la pleine propriété.

Le 9 avril 1790, Chasset lit un rapport sur le traitement des ecclésiastiques et le remplacement des dîmes. Ce décret confiait immédiatement l'administration des biens ecclésiastiques aux directoires des départements et des districts, et ordonnait que le traitement en argent de tous les ecclésiastiques courrait à partir du l'"' janvier. Dans la séance du 12 avril, l'archevêque d'Aix dit: « Vous avez proposé cette question: les biens du clergé appartiennent-ils à la nation? Nous disons que ces biens n'avaient été donnés ni à la nation ni par la nation. La motion fut alors abandonnée, le mot disposition fut substitué au mot de propriété, et vous prononçâtes que la disposition des biens du clergé appartenait à la nation. Vous avez rejeté cette proposition ; vous ne pouvez donc pas user des droits de propriétaire; vous ne pouvez aliéner des biens dont vous n'avez pas la propriété. »

Thouret répond: « Eloignons toute distinction subtile: rien ne peut faire que celui à qui appartient la disposition

M. le ministre des cultes répond (l)-à cet argument que l'église Sainte- Geneviève n'a pas été mise par le Concordat à la disposition de l'autorité diocésaine, et il donne de son opinion les deux raisons suivantes :

« 1° Le Concordat avait décidé que les édifices religieux qui ne seraient pas rendus au culte seraient rendus aux fabriques. Or le Panthéon n'a été rendu à aucune fabrique (2). »

Mais le Concordat ne s'est pas occupé des fabriques. Le Concordat est un acte synallagmatique, tandis que le décret concernant les fabriques est un acte unilatéral. Le fonctionnement des fabriques n'a commencé qu'en 1809.

« 2" Le Panthéon n'est la paroisse d'aucun citoyen français. Il n'a aucune existence comme circonscription ecclésiastique (3). »

Mais, pour être d'accord avec le Concordat, il faudrait prouver en outre que le Panthéon n'est pas nécessaire au culte. Et c'est pourquoi M. le ministre a dit : « Le culte ne s'y célèbre pas d'une manière régulière (4), et ailleurs : « Le

ne puisse pas disposer. Si le ministre était propriétaire, vous n'auriez pas décrété que les biens ecclésiastiques sont à la disposition de la nation.

(1) Rapport au président de la République.

(2) Discours au Sénat. Séance du 30 mai.

(3) Rapport au président de la République,

(4) lùid.

chapitre de Sainte-Geneviève n'a pas répondu à sa destination... Depuis 1870, il ne trouvait plus à se recruter ; au lieu de six les chapelains n'ont été jusqu'à aujourd'hui que trois (1).

« Il n'a donc été porté aucun dommage aux besoins du culte (2). »

Ces deux assertions prouvent que M. le ministre est bien peu au courant des choses qui sont de son département. En effet, « pendant trente-quatre ans, dit Mgr Freppel, ancien doyen de Sainte-Geneviève, le culte catholique a été célébré dans cette église avec la plus entière régularité et sans autre interruption que celle du régime de la Commune. Tous les matins^ le saint sacrifice de la messe était offert sur trois autels. Le dimanche, le ministère de la prédication s'exerçait à Sainte-Geneviève à trois reprises, le matin, à midi et le soir; et les établissements voisins n'ont pas perdu le souvenir des conférences religieuses que les chapelains donnaient à la jeunesse des écoles.

(( Les octaves des Morts et du Saint-Sacrement, les exercices préparatoires à la fête de l'Assomption y attiraient une afQuence de

(1) Discours à la Cliambre des députés. Séance du 28 mai,

(2) Discours au Sénat. Séance du 30 mai.

fidèles aussi considérable que dans n'importe quelle autre église de la capitale. Il suffit de remonter à quelques années pour se rappeler les grandes solennités où les facultés de l'Etat venaient, le ministre de l'instruction publique à leur tête, inaugurer leurs travaux dans le sanctuaire qui couronne la montagne Sainte-Geneviève. Nous y avons vu égalemont, dans des temps meilleurs que le nôtre, les élèves de toutes les écoles primaires de Paris venir fêter cette sublime enfant du peuple qui partage avec Jeanne d'Arc l'honneur d'avoir délivré la patrie. Est-il besoin de mentionner ces neuvaines de Sainte-Geneviève pendant lesquelles, chaque année, la vaste basilique avait peine à contenir les pèlerins qui, de tous les points de Paris et de la banlieue, se pressaient dans son enceinte pour honorer la Patronne de la cité? « Comment dire après cela que l'on n'allait pas à Sainte-Geneviève pour assister aux cérémonies du culte, mais pour y admirer les peintures murales et l'architecture du monument ; que cette église n'a eu véritablement le caractère d'un monument religieux qu'à l'époque de la Restauration? Non, il faut bien permettre à notre douleur de laisser aux mots leur véritable sens : bannir la religion catho-

lique d'un temple où, depuis trente-quatre ans, le culte s'eXerçait avec un tel éclat, c'est une profanation manifeste; abattre la croix qui surmonte le dôme de Sainte-Geneviève, ce serait un vrai sacrilège. Ces mots sont, à l'heure présente, sur les lèvres de tous les catholiques de France (1). «

Quant à la seconde assertion, celle qui concerne les chapelains de Sainte-Geneviève, elle n'est pas plus exacte que la précédente. M. le ministre affirme d'abord « qu'ils n'ont pas répondu à la destination qui leur avait été donnée ». Les faits démontrent le contraire. Voici le relevé des ecclésiastiques qui sont sortis depuis trente ans de l'institution des chapelains de Sainte-Geneviève :

Six archevêques et évêques,. quatre vicaires généraux, un chanoine de Saint-Denis, un chanoine titulaire, un curé de Paris, trois premiers aumôniers de l'armée en 1870-71, six docteurs es lettres, sept licenciés es lettres, un docteur en droit, seize docteurs en théologie, deux supérieurs de collège, neuf professeurs à la Sorbonne et à d'autres facultés de l'Etat, plusieurs

(l) Lettre de Mgr l'évêque d'Angers à S. Em. le cardinal Guibert.

lauréats de l'Académie française ou de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

Lorsque, dans l'espace de vingt ans, une institution a donné de pareils résultats, on peut dire qu'elle a fait ses preuves pour quiconque a quelque souci des intérêts de la science et de la religion.

M. le ministre ajoute que « depuis 1870 les chapelains ne trouvaient plus à se recruter. Ils n'ont été jusqu'à aujourd'hui que trois ».

En juillet 1872, un concours eut lieu pour deux places de chapelain ; dix-huit prêtres s'y présentèrent; en 1875, on fit un autre concours, douze candidats y prirent part. Depuis lors, le chapitre de Sainte-Geneviève s'est recruté par voie de nomination ; l'administration diocésaine agissait ainsi afin de ne pas paraître entrer en lutte avec le conseil municipal de Paris, qui réclamait déjà la désaffectation de l'église patronale.

Mais les chapelains étaient plus de trois. Ce n'est qu'en 1883 qu'ils ont été réduits à ce nombre, par suite d'un arrêté, en date du 31 décembre 1880, leur notifiant la suppression de tout traitement. Voici les chiffres o//ÇczeÎ5 publiés par rOrc^o diocésain: 1873, huit chapelains; 1874, sept; 1875, six; 1876, huit; 1877, cinq;

1878, six; 1879 à 1882, cinq; 1883 à 1885, trois chapelains.

Ce sont là des faits et des chiffres dont il est impossible de contester l'exactitude, et qui confirment encore le droit des catholiques; mais qu'est-ce que le droit des catholiques pour un gouvernement qui ne craint pas de sacrifier aux exigences du moment l'esprit même des institutions républicaines?

La transformation de Téglise Sainte-Geneviève en temple des grands hommes est contraire à l'esprit des institutions républicaines.

C'est Proudhon lui-même, Proudhon le plus célèbre penseur de l'école révolutionnaire, qui s'est chargé de prouver cette partie de notre thèse.

a Je n'aime pas, dit-il, ce nom de Panthéon renouvelé du polythéisme impérial, comme qui dirait : A tous les dieux auxquels commande Rome et dont César est le chef. Mais puisque le mot est grec, et qu'on l'interprète par l'universalité des hommes passés, présents et futurs, passons.

« Qu'est-ce qu'un grand homme? Y a-t-il des grands hommes? Peut-on admettre, dans les principes de la Révolution française et dans une république fondée sur le droit de l'homme, qu'il en existe ?

« Dans la pensée de la Révolution et dans la perspective de la République, l'idée de grands hommes est un non sens ; leur disparition est

un des gages de notre délivrance. Ceux de la Constituante qui décrétaient le Panthéon, et ceux de la Convention qui y portèrent Lepelletier et Marat, étaient de francs aristocrates ; à moins qu'ils n'aient]sous-entendu qu'un jour le peuple tout entier devait y rentrer, auquel cas il eût été plus simple de nous laisser sous la voûte étoilée du ciel.

« L'inscription placée sur le frontispice du Panthéon n'est pas moins sujette à critique : Aux grands hommes la Patrie reconnaissante ! Quoi! c'est la Patrie maintenant qui est recouDaissante envers ses hommes, envers ses enfants ! J'aurais cru que ce devrait être précisément le contraire : A la Patrie ses grands hommes reconnaissants / Croyez donc à la liberté d'un peuple qui, dès le premier jour de son émancipation, commet de pareils contresens ! J'ai horreur de l'ostracisme. Mais la reconnaissance de la Patrie envers les grands hommes ! Une reconnaissance passée en loi de l'État, consacrée par un culte public ! je l'avoue^ j'aime encore mieux l'ostracisme.

« Qu'est-ce que cette Patrie allégorique distribuant di^Qc reconnaissance des couronnes aux plus braves de ses enfants? Hé quoil nous avons renversé la féodalité, la superstition, le

droit divin, tout cela pour retomber dans l'idolâtrie grecque et la sémélographie égyptienne! Et vous appelez cela du progrès ? Cette douzaine de personnages (il fait allusion aux figures du fronton) accompagnés de petits enfants nus, voilà l'élite de la France ! En dii tui Israël !

(( Etnousles préconisons, ces artistes, comme les premiers des mortels ! Nous les divinisons ! Nous les prenons pour chefs et modèles, nous leur donnons quittance de toutes les vertus civiques et humaines !

« Avec eux, nous avons trouvé le secret de vivre dans une gueuserie superbe. Nous avons eu les républicains de la forme, nous avons maintenant les moralistes de l'idéal ; et nous avons trouvé ce secret que le dévergondage de l'esprit et l'impudicité des sens c'est la liberté.

« Nous nous saturons de romans, de spectacles^ de parades, d'exhibitions, de feux d'artifice; nous recherchons le mensonge et toutes ses gloires.

« La gloire ! Voilà notre pain quotidien, pain

QUOTIDIEN DES RACES LACHES, VANITEUSES, QUI, APRÈS AVOIR BRILLÉ UN INSTANT AU PREMIER RANG, DEVIENNENT LA RISÉE DES NATIONS. »

Les décrets qui désaffectent l'église Sainte-Geneviève pour en faire la sépulture de Victor Hugo violent le droit des consciences.

Bien que le rapport du gouvernement ne donne aucune raison de la désaffectation de Sainte-Geneviève, si ce n'est le bon plaisir ministériel, il est certain que cette mesure a été prise uniquement pour profaner l'église par les funérailles civiles d'un mort étranger à nos croyances.

L'arc de triomphe de l'Etoile n'a pas suffi à l'apothéose de l'illustre poète. Au culte de ce nouveau dieu créé par la folle admiration des uns et l'impiété des autres, il fallait un temple ; lesadmirateurs de Victor Hugo ont réclamépour lui le Panthéon. Pour son tombeau il fallait un autel. C'est là que la libre-pensée a voulu rendre hommage à la divinité de chair qu'elle préfère à l'éternel et tout-puissant Seigneur.

Assurément, Victor Hugo a été un grand génie. Sa pensée s'est emparé du monde. Il a célébré tout en un langage harmonieux et puis-

sant, au charme duquel les oreilles les plus rebelles ne sauraient résister. Ranimer les vieilles tours de Notre-Dame, la pierre et le marbre de l'antique basilique, chanter la légende des siècles, émouvoir sur la scène, parler delà belle nature^ de ses fleurs, de ses sombres nuits, de ses clartés, de son soleil, flétrir ce qu'il croit être le crime, exalter ce qui lui paraît le droit et la liberté, grandir les misères sociales et les opposer aux splendeurs du monde politiquement organisé, redire les charmes du petit enfant, poétiser son front, son œil bleu et pur, narrer ses grâces infinies, tel est le vaste champ où le grand écrivain a promené son esprit et son cœur.

Aussi, je ne suis nullement étonné de voir ses admirateurs employer tous les qualificatifs, recoudra toutes les hyperboles, pour célébrer sa gloire. Qu'on le nomme le citoyen de l'humanité, le champion des ouvriers^ Vapôtre de la civilisation et de la liberté mondiales ; la colonne de lumière, le grand éducateur^ le grand humain; le champion de Vlmmanité ; le phare de la liberté ; le génie le plus théâtral du siècle ; le souverain de la colline des sciences; toutes ces appellations s'excusent et s'expliquent.

Mais ce n'est pas son amour pour les ouvriers,

les petits et les souffrants, c'est encore moins son immense valeur littéraire qui l'ont recommandé aux entrepreneurs modernes des apothéoses. Ni Homère, ni Virgile, ni Dante n'ont provoqué dans leur poétique patrie de tels enthousiasmes, et cependant VictorHugo n'a surpassé ni Homère, ni Virgile, ni Dante. Où donc est le secret de ces hommages universels? « On ne peut s'empêcher de penser qu'un grand nombre de ceux qui ont réclamé la désaffectation de Sainte-Geneviève ont moins eu le souci d'honorer la mémoire du poète que de profiter de l'occasion pour enlever une église au clergé, et qu'après la guerre au cléricalisme de ces derniers temps, qui a trop souvent paru une guerre faite à la religion elle-même, la désaffectation du Panthéon, à l'heure présente, prend un caractère fâcheux (1). »

« Si Victor Hugo, dit un penseur chrétien (2), était revenu à la foi de sa jeunesse, il n'aurait pas eu les honneurs dont on l'accable, la librepensée n'aurait plus eu aucun intérêt à l'exploiter. Le mot d'ordre aurait été donné depuis longtemps; il aurait été bien entendu, à partir de ce retour, que le grand poète n'était plus

(1) Le Temps, 28 mai.

(2) M. Antonin Rondelet, France illustrée.

que l'ombre de lui-même, on aurait retrouvé la trace d'une faiblesse sénile, dans chacun de ses vers, dans chacune de ses paroles ; je ne sais pas même si ses qualités les moins contestées n'auraient pas subi quelque diminution.

« Ce n'est pas ainsi que les choses se sont passées. Non seulement Victor Hugo est mort sans avoir reçu la bénédiction du prêtre, mais, dans les dernières années de sa vie, il a pris en main la cause de l'éternelle révolte contre TEglise. Ce manque de respect pour la foi de sa jeunesse a éclaté dans tout son scandale avec le livre du Pape, publié en avril 1878. Il y avait là une telle recherche des plus bas et des plus vils outrages, l'injure était si forte et la clameur si grossière, que, dans les journaux et les revues notoirement incrédules, des critiques librepenseurs osèrent regretter le scandale et ne craignirent pas de rejeter sur l'anéantissement de la vieillesse cet excès, dont l'intelligence du poète n'était pas responsable. »

A partir du jour où Victor Hugo s'est rendu coupable de ce solennel outrage au représentant de Jésus-Christ^ son éloignement des idées chrétiennes a été de plus en plus marqué. Quand on s'éloigne de l'Eglise, on s'éloigne de

Jésus-Christ, car il est écrit : Qui vous écoute m'écoute, qui vous méprise me méprise. Quelques années plus tard, il écrivait dans toute la plénitude de ses forces et toute la vigueur de son intelligence cette fameuse profession de foi d'où le Christ rédempteur est absent. Or, quand un grand homme écrit son testament, il pèse chacune de ses expressions. A ses derniers moments, il n'a pas reconnu ses erreurs devant le prêtre du Christ, il s'est éteint sans avoir désavoué cette phrase si dure pour l'immense majorité de ses coDcitoyens : « Je refuse les oraisons de toutes les Églises. » Il fallait cela, il le fallait à la horde qui le guettait depuis longtemps, avide de saisir son cadavre pour en heurter par défl. l'Église et la société ! Ils se sont servis de ce mort pour icsulter nos croyances, que nous faisons cependant si tolérantes. En demandant pour Victor Hugo les honneurs du Panthéon, l'idée de glorifier sa mémoire n'a été qu'un prétexte. Le but était une manifestation antichrétienne ; ils voulaient .faire une journée. Le mot d'ordre a été donné à toutes les associations qui sont animées de cet esprit, ou qui sont sous la dépendance plus ou moins étroite de la Maçonnerie. On n'a pas voulu glorifier Yictor Hugo, mais célébrer la

profanation de Sainte-Geneviève. La pensée mère de la cérémonie a été perdue pour les neuf dixièmes des curieux qui se pressaient aux Champs-Elysées et sur les boulevards pour voir passer le cercueil du poète ; mais c'est bien là ce qu'on a voulu faire.

On croyait que le gouvernement gardien des grandes traditions du pays, protecteur de tous ses intérêts, serait éclairé par les leçons du passé, et qu'il n'ajouterait pas une illégalité nouvelle à celles qu'il a perpétrées depuis le commencement de la persécution religieuse... Et c'est lui qui a pris l'initiative des funérailles d'où l'on excluait tous les emblèmes religieux !

Il a tout convié à cette suprême apothéose de l'homme. Drapeaux et crêpes funèbres, tentures de deuil et couronnes d'immortelles, pouvoirs publics, armée, magistrature, foules immenses, corporations savantes, écoles et lycées, rien n'a manqué à ce deuil oflûciel, pas même les loges maçonniques et les sociétés de la librepensée. Oui, côte à côte, on a vu défiler les troupes avec le drapeau national et les athées avec leurs bannières. Et tout cela s'est fait sous la protection officielle,publique,du chef de l'Etat. N'avons-nous pas le droit de dire que le président de la République, les ministres, le gou--

vernement enfin patronnent rathéisme,rentraînent à leur suite et lui décernent des honneurs publics? Et on voudrait que les cœurs des honnêtes gens ne tressaillent pas d'indignationi On voudrait que tout ce qui croit en Dieu perde le souvenir de cette manifestation sacrilège !

Mais ce n'était pas assez pour le gouvernement d'avoir infligea la France chrétienne le spectacle de ces funérailles antireligieuses, il a voulu faire d'un convoi funèbre l'occasion d'une profanation impie et du triomphe brutal de la Maçonnerie. Son premier décret a été suivi d'un second, dont l'article 1" porte : « Le corps de Victor Hugo sera déposé au Panthéon (2). »

Oui, c'est un ministre des cultes, un ministre chargé par les lois de protéger nos églises contre les profanateurs, qui vient d'ouvrir les portes du temple d'immortalité aux mânes du divin Hugo ; c'est lui qui vient d'installer son culte, sous la coupole de Sainte-Geneviève, et

(1) Etaient représentées :

La loge les Vrais Amis, Orient de Paris ;

La loge maçonnique de Ctiaumont;

La loge française la Liberté et la loge écossaise le Travail;

La loge l'Emancipation, de Forges-les-Eaux;

La régulière loge maçonnique Simplicité-Constance.

(2) Voir le rapport du gouvernement, aux Pièces justificatives.

de convier les peuples à la nouvelle théophanie.

Leslégistes du gouvernement disent qu'auparavant l'église avait été désaffectée ;mais, qu'on le sache bien, il ne suffît pas d'un décret de l'autorité laïque, pris à rencontre de l'autorité ecclésiastique, seule compétente, pour enlever son caractère religieux à un édifice consacré par l'Eglise pour le service du culte. Par conséquent, du moment que le clergé ne se prête pas à la désaffectation, celle-ci ne peut avoir pour effet de déconsacrer l'église, et les manifestations civiles, d.ont on en fait le théâtre, sont des souillures sacrilèges.

Victor Eugo, racontant la Fuite de Gaïn, montre les fils du criminel préoccupés de mettre leur aïeul à l'abri du regard de Dieu qui le poursuivait partout. Dans la Légende des siècles, il les dépeint construisant à cet effet une ville d'airain et donnant aux murs l'épaisseur des montagnes. Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d'entrer. » N'est-ce pas là, dans la pensée du poète, l'origine de cette démocratie athée qui chasse Dieu de nos écoles, de nos foyers et même de nos temples?

Non seulement elle a profané une égli se avec le cadavre de Victor Hugo, mais le Panthéon païen

a été conquis par la créature sur le Créateur.

Aujourd'hui, sur la colline de Sainte-Geneviève, dans la basilique que Louis XV avait fait élever à la gloire de la sainte protectrice de Pariset de la France, Victor Hugo repose. On l'a placé là sous le dôme du temple, au frontispice duquel on voit ces mots écrits : Aux grands hommes la Patrie reconnaissante. Pour y mettre le nouveau grand homme, on a chassé Dieu de ce temple ; on a dépossédé la Sainte la plus glorieuse et la plus populaire de notre histoire, au profit de la libre-pensée; on a proscrit sainte Geneviève de son sanctuaire pour y faire entrer une vaine idole d'un jour, qu'un ventd'opinion peut renverser comme elle l'a élevée. De tous les attentats commis contre la religion, celui-là est le plus regrettable.

Que reste-t-il donc à faire pour accomplir l'orgueilleuse révolte dont le gouvernement est l'instigateur et l'âme. Ecrire sur ce même frontispice cette nouvelle enseigne : Au Dieu nouveau, à Victor Hugo, la Patrie reconnaissante. Rien ne nous protège contre une pareille monstruosité. L'opinion publique y est déjà préparée par la presse :

« Il y avait, dit une feuille publique patronnée, dit-on, par un membre du cabinet, il y avait dans

l'antiquité une grandiose et funèbre légende. Quand le dieu Pan mourut, ce fut le deuil de la nature. La mort de Jésus, plusieurs siècles après, est le reflet de cet arc- en-ciel funéraire qui courbe son nimbe noir de l'orient à l'occident humain. Il faut aujourd'hui remonter à ces grands mijthes pour trouver une image au nouveau deuil de la terre. Il faut remonter au voile du temple et aux sanglots des forêts !

« Quel autre nom donner au poète qui s'en va, sinon celui du Dieu qui pour les anciens résumait et incarnait le monde (1) ? »

L'article qui débute ainsi est intitulé Soleil couché. Le 6'c»^a7 c'est Victor Hugo, qui, tout de suite après, devient dieu, résume le monde, l'incarne et fait sangloter les forêts. L'auteur déifie en Victor Hugo le Pan sacré de la pensée; il montre l'Humanité suivant le dieu sur son char rfe palmes et d'aiyent, et se faisant représenter dans le cortège par toutes les villes, toutes les nations, tous les pays.

Si tous les journaux n'ont pas eu l'idée de transformer Victor Hugo en dieu Pan, il en est bien peu qui n'aient pas réclamé pour lui les honneurs divins. Un citoyen, correspondant du

(1) Le Télégraphe.

Rappel, demande que le cercueil de Victor Hugo soit en plein temple, sous la coupole, tenant lieu de maître-autel, bien éclairé, bien en vue, comme il convient au dieu porte-lumière.

« La journée d'aujourd'hui restera mémorable, s'écrie un des principaux rédacteurs du Gil Blas. Paris a eu une fête qui, malgré tout ce qu'on peut dire sur ses imperfections, est la manifestation solennelle d'un culte purement bumain. Paris a avancé sur la montre de M. Renan, qui a prévu la révolution dont je note le premier symptôme éclatant. Ce qui arrivera par la suite

je ne lésais pas Mais un formidable jalon

est posé d'une route nouvelle qui ne conduit pas à Rome. Il faut prendre son parti de ces grands courants de sentiments et d'idées, inconcients et formels à la fois, dont personne n'est le maître. Le poète lui-même ne se doutait pas peut-être de ce que ses funérailles pouvaient être. Mais les hommes comme Hugo sont peu à eux, pendant leur vie, et pas du tout après leur mort. Notre monde contemporain, très affolé, qui se cherche lui-même, s'est emparé du poète, et il a voulu faire du marbre de son tombeau la pierre angulaire du temple qui remplacera quelquejour les cathédrales. »

Un culte nouveau, le culte des grands hom-

mes, culte païen où l'humanité se confond avec la divinité, voilà non pas une vérité philosophique, mais le fait qui se dégage de l'apothéose de Victor flugo. Il y a, dans cette déification, une tendance manifeste de l'Etat à se substituer à l'Eglise, dans la direction morale des peuples. L'homme a besoin d'une foi pour reposer l'esprit sans cesse ballotté par les incertitudes du doute, et d'un culte pour satisfaire le cœur avide de nobles et pures émotions. Les pouvoirs publics n'ont pas compris d'abord ee double besoin ; mais le catholicismey a répondu avec une incomparable grandeur . Voilà ce qu'admet le philosophe assez impartial pour parler de ces choses sans passion, gardant le respect d'un passé glorieux et l'estime qu'il faut pour les convictions profondes. Mais parce que le catholicisme condamne l'esprit de révolte, le gouvernement, issu de la révolution, se ligue avec la libre-pensée pour détruire son influence sociale. Voilà pourquoi il a expulsé le prêtre des écoles, des hôpitaux et des casernes, il a laïcisé tous les âges et toutes les misères de l'homme. Cependant il a fini par s'apercevoir qu'on faisait fausse route ; il a vu que Paris et les cités françaises ne voulaient pas devenir athées ; qu'ils voulaient croire à quelque chose, à la jusiice, à

la morale et à l'immortalité de l'âme, qu'ils voulaient que ce quelque chose fût célébré par des fêtes, par des cérémonies religieuses ; il a vu aussi que cette foi est vivace, puissante, indestructible chez nous. Mais, ne voulant plus que l'Eglise continuât à donner à ces grandes choses sa formule et son culte, il cherche en dehors d'elle, et il croit avoir trouvé un culte nouveau et une formule nouvelle dans l'apothéose des grands hommes.

Etrange illusion I Singulier oubli de l'histoire ! Ce n'est pas la première fois que les révolutionnaires ont décerné les honneurs divins à de prétendus grands hommes. Marat, le hideux Marat, que Camille Desmoulins appela dans un moment de lâcheté « le divin Marat », fut, sous la Terreur, l'objet d'un culte poussé jusqu'au délire. Nombre de pères, non seulement à Paris, mais dans la France entière^ eurent l'heureuse inspiration de donner le nom de ce monstre à leurs enfants, de les placer sous la protection de saint Marat.

Dans toutes les places publiques, on lui érigea des temples, des mausolées et des arcs de triomphe. Marat eut ses autels, ses prêtres, ses adorateurs, et surtout hélas ! des sacrifices, des sacrifices humains oii le sang devait couler

à flots. De pauvres joueurs de marionnettes aux Champs-Elysées, les époux Loyson, furent condamnés à mort pour avoir montré une Charlotte Corday qui était jolie. Au Carrousel, on bâtit à sa gloire une espèce de pyramide dans l'intérieur de laquelle on plaça son buste, sa baignoire, son carnet et sa lampe de cuisine. On y posa une sentinelle qui, une nuit, mourut de froid ou d'horreur.

Le nombre de ses bustes égala le nombre de têtes qu'il voulait couper. 11 s'étalait, ce buste adoré, non seulement dans les sections, à la Convention et à la Commune, mais dans tous les monuments publics : au tribunal révolutionnaire, où il présidait à la place du Christ ; dans les théâtres, oii il occupait la place d'honneur, au foyer et sur les côtés de la scène; chaque maison en avait fait ses dieux lares ; on le voyait surtout au coin des rues, placé dans des niches, derrière une lampe, ou entre deux chandelles, et recevant l'hommage des passants.

Les fossoyeurs du cimetière des Innocents le portèrent en triomphe ; ils avaient des sabots aux pieds, des culottes criblées de trous, mais dont les goussets bien cousus regorgeaient d'assignats ; ils lançaient des regards de basilic

sur les passants qui ne s'humiliaient par devant l'idole. Chaque quintidi, les élèves des écoles le portaient en procession sur leurs épaules, en lui chantant des hymnes.

On psalmodiait les litanies de Marat : « Marat, l'ami du peuple, — Marat, le consolateur des affligés, — Marat, le père des malheureux, — ayez pitié de nous. On récitait aussi le Credo de Marat : « Je crois à Marat tout-puissant, créateur de la liberté et de l'égalité, notre espoir, la terreur des aristocrates, qui est sorti des entrailles de la nation et s'est révélé à la RévolutioD, qui a été assassiné par les ennemis de la République, qui a répandu sur nous son souffle égalitaire, qui est descendu aux Champs- Elysées, d'où il viendra un jour juger et condamner les aristocrates. »

Il existe à la Bibliothèque nationale un recueil de prières fait par un nommé Brochet, membre du comité révolutionuaire, où se hsent ces mots : Cœur de Marat l ô sacré cœur de Marat, priez pour nous !

En vérité, nous osons affirmer que l'Eglise n'a rien à redouter de pareilles extravagances, alors même que des personnalités aussi éclatantes que celle de Victor Hugo en sont l'objet. Elle traversera victorieusement la crise

contemporaine, parce qu'elle a pour elle l'Evangile ; et qu'est-ce que l'Evangile, si ce n'est le livre par excellence, celui où se trouve résumé l'unique et éternelle règle de la vârité et de la justice, et dont les plus belles œuvres littéraires des hommes ne sont que de pâles et fugitifs échos ?

Les décrets du 26 mai, qui chassent Dieu de sou temple pour y placer le corps de Victor Hugo, outragent la mémoire du poète.

Dans sa lettre de protestation adressée à M. le ministre des cultes, Mgr l'archevêque de Paris disait : « Je proteste au nom de celui que vous voulez honorer, car il croyait à l'immortalité de l'âme et à Dieu ; il n'a pu vouloir que ses obsèques dégénéressent en un acte d'impiété publique. »

Les croyances spiritualistes de Victor Hugo sont affirmées un peu partout dans ses œuvres ; les réticences calculées, dont elles ont été l'objet dans les dernières années de sa vie, n'enlèvent rien à leur caractère essentiellement religieux. Pour le venger de l'outrage imposé à ses restes mortels et à sa mémoire, nous emprunterons sa voix si harmonieuse et si éloquente quand elle s'inspirait de la vérité.

Il croyait à l'âme celui qui disait :

Toi qu'aux douleurs de l'homme un Dieu caclié convie, Compagne sous lescieux de l'humble humanité, Passagère immortelle, esclave de la vie Et reine de l'éternité,

Ame ! aux instants heureux comme auxheures funèbres, Rayonne au fond de mes ténèbres Règne sur mes sens combattus; Oh! de ton sceptre d'or romps leur chaîne fatale, Et nuit et jour, pareille à l'antique vestale, Veille au feu sacré des vertus.

Mon esprit sur ton aile, ô puissante compagne, Vole de fleur en fleur, de montagne en montagne. Remonte aux champs d'azur d'où l'homme fut banni ; Du secret éternel lève le voile austère ; Car il voit plus loin que la terre :

Ma pensée est un monde errant dans l'infini. Je ne suis point celui qu'une ardeur vaine enflamme. Qui refuse à son cœur un amour chaste et saint. Porte à Dagon l'encens que Jéhovah réclame, Et, voyageur, sans guide, erre autour de son âme, Comme autour d'un cratère éteint.

Il croyait à l'immortalité de l'àme celui qui prononçait ces belles paroles aux funérailles de Frédéric Soulié :

« Un dernier mot, messieurs. Que cette foule qui nous entoure et qui veut bien m'écouter avec tant de religieuse attention, que ce peuple généreux, laborieux et persif qui ne fait défaut à aucune de ces solennités douloureuses, et qui suit le convoi de ses écrivains comme on suit le

convoi d'un ami ; que ce peuple si intelligent et si sérieux le sache bien : quand les philosophes, quand les écrivains, quand les poètes viennent apporter ici, à ce commun abîme de tous les hommes, un des leurs, ils viennent sans trouble, sans ombre, sans inquiétude, pleins d'une foi inexprimable dans cette autre vie, sans laquelle celle-ci ne serait digne ni du Dieu qui la donne, ni de l'homme qui la reçoit ! Les penseurs ne se défient pas de Dieu ! ils regardent avec tranquillité, avec sérénité^ quelques-uns avec joie, cette fosse qui n^a pas de fond ; ils savent que le corps y trouve une prison, mais que l'âme y trouve des ailes I

« Oh ! les nobles âmes de nos morts regrettés, ces âmes qni, comme celle dont nous pleurons en ce moment le départ, n'ont cherché dans ce monde qu'un but, n'ont eu qu'une inspiration, n'ont voulu qu'une récompense à leurs travaux, la lumière et la liberté, non ! elles ne tombent pas ici dans un piège ! Non ! la mort n'est pas un mensonge! Non I elles ne rencontrent pas dans ces ténèbres cette captivité effroyable, cette affreuse chaîne qu'on appelle le néant I Elles y continuent dans un rayonnement plus magnifique leur vol sublime et leur destinée immortelle. Elles étaient libres dans

la poésie, dans l'art, dans l'Intelligence, dans la pensée ; elles sont libres dans le tombeau ! d

Il croyait à Dieu celui qui a affirmé son existence dans chacun de ses livres, dans chaque strophe, dans chaque ligne.

Je crois en Dieu, voilà son dernier mot à la France. Et le Dieu de Victor Hugo n'était pas l'être vague, inconnu, insaisissable, sourd, aveugle et muet, auquel tant de gens croient volontiers, parce que cette foi ne les engage à rien ; c'est un être vivant, plein de compassion et de pitié, un être puissant qui délivre ceux qui l'appellent.

Il connaissait Dieu celui qui comparait le néant de l'homme à la grandeur de la Divinité.

L'homme est l'orgueil du cèdre emplissant le roseau.

Ah ! rapides passants ! ne comptons pas sur nous,

Comptons sur Dieu. Pensons et vivons à genoux;

Tâchons d'être sagesse, humilité, lumière;

Ne faisons point un pas qui n'aille à la prière ;

Car nos perfections rayonneront bien peu

Après la mort...

Dieu seul peut nous sauver. C'est un rêve de croire

Que nos lueurs d'en-bas sont là-haut de la gloire ;

Si lumineux qu'il ait paru dans notre horreur,

Si doux qu'il ait été pour nos cœurs pleins d'erreur,

Quoi qu'il ait fait, celui que sur la terre on nomme

Juste, excellent, pur, sage et grand, là-haut est l'homme.

C'est-à-dire la nuit en présence du jour...

Dieu seul est grand! c'est là le psaume du brin d'herbe; Dieu seul est vrai! c'est là l'hymne du flot superbe ; Dieu seul est bon ! c'est là le murmure des vents; Ah! ne vous faites pas d'illusions, vivants ! Et d'où sortez-vous donc, pour croire que vous êtes Meilleurs que Dieu?...

Il ne se croyait pas un dieu celui qui pensait ainsi de lui-même :

ÎNe dites pas: mourir; dites : naître. Croyez. On voit ce que je vois et ce que vous voyez ; On est l'homme mauvais que je suis^ que vous êtes ; On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes; On tâche d'oublier le bas, la fin, l'écueil, On vit, usant ses jours à se remplir d'orgueil ; On marche, on court, on rêve, on soufiVe, on penche,

[on tombe, On monte. Quelle est donc cette aube? C'est la tombe. Où suis-je ? Dans la mort. Viens ! Un vent inconnu Vous jette au sein des cieux. On tremble, on se voit nu. Impur, hideux, noué de mille nœuds funèbres ; De ses torts, de ses maux honteux, de ses ténèbres. Et soudain on entend quelqu'un dans l'infini Qui chante, et par quelqu'un on sent qu'on est béni.

Novembre 1854.

Qui pulvis est.

Ceux qui passent à ceux qui restent Disent : « Vous n'avez rien à vous! vos pleurs l'attestent. Pour vous, gloire et bonheur sont des mots décevants; Dieu donne aux morts les biens réels, les vrais

[royaumes.

Vivants ! vous êtes de= faniômesj C'est nous qui sommes Its vivants ! »

Nous avons l'infini pour sphère et pour milieu, L'éternité pour âge ; et notre amour, c'est Dieu.

Il avait foi à la divine inspiration des saintes Écritures celui qui disait de la Bible :

« De tous les livres qui circulent entre les mains des hommes, deux seuls doivent être étudiés par lui : Homère et la Bible. C'est que ces deux livres vénérables, les premiers de tous par leur date et par leur valeur, presque aussi anciens que le monde, sont eux-mêmes deux mondes pour la pensée. On y retrouve, en quelque sorte, la création tout entière considérée sous son double aspect, dans Homère par le génie de l'homme, dans la Bible par l'Esprit de Dieu. »

Il croyait à l'efficacité de la prière, celui qui a écrit la Prière pour tous :

Ma fille ! va prier. — Vois, la nuit est venue.

Une planète d'or là-bas perce la nue ;

La brume des coteaux fait trembler le contour;

A peine un char lointain glisse dans l'ombre.,. Ecoute !

Tout rentre et se repose ; et l'arbre de la route

Secoue au vent du soir la poussière du jour !...

Moi, je sais mieux la vie ; et je pourrais te dire,

Quand tu seras plus grande et qu'il faudra t'instruire,

Que poursuivre l'empire, et la fortune et l'art,

C'est folie et néant; que l'urne aléatoire

Nous jette bien souvent la honte pour la gloire,

Et que l'on perd son âme à ce jeu de hasard!...

Va prier pour ton père ! — Afin que je sois digne De voir passer en rêve un ange au vol de cygne, Pour que mon âme hrùle avec les encensoirs! Efface mes péchés sous ton souffle candide. Afin que mon cœur soit innocent et splendide, Gomme un pavé d'autel qu'on lave tous les soirs I

Prie aussi pour ceux que recouvre

La pierre du tombeau dormant.

Noir précipice qui s'entr'ouvre,

Sous noire foule à tout moment !

Toutes ces âmes en disgrâce

Ont besoin qu'on les débarrasse

De la vieille rouille du corps,

Souffrent-elles moins pour se taire!

Enfant, regardons sous la terre !

Il faut avoir pitié des morts !

Mais eux, si tu savais de quel sommeil ils dorment ! Leurs lits sont froids et lourds à leurs os qu'ils déforment Les anges autour d'eux ne chantent pas en chœur. De tout ce qu'ils ont fait le rêve les accable. Pas d'aube pour leur nuit ; le remords implacable S'est fait ver du sépulcre et leur ronge le cœur. Tu peux avec un mot, tu peux d'une parole, Faire que le remords prenne une âme et s'envole ! Qu'une douce chaleur réjouisse leurs os ! Qu'un rayon touche encor leur paupière ravie, Et qu'il leur vienne un bruit de lumière et de vie, Quelque chose des vents, des forêts et des eaux. Et toi, céleste ami qui gardes son enfance, Qui le jour et la nuit lui fais une défense

De tes ailes d'azur !

Invisible trépied où s'allume sa flamme ! Esprit de sa prière, ange de sa jeune âme, Cygne de ce lac pur I

Dieu te l'a confiée, et je te la confie ! Soutiens, relève, exhorte, inspire et fortifie

Sa frêle humanité !

Qu'elle garde à jamais, réjouie ou souffrante, Cet œil plein de rayons, cette âme transparente.

Cette sécurité

Qui fait que tous les jours, et sans qu'elle te voie, Ecartant de son cœur faux désirs, fausse joie. Mensonge et passion,

Prosternant à ses pieds ta couronne immortelle, Gomme elle devant Dieu, tu te tiens devant elle En adoration.

Il avait la conscience des devoirs de la loi morale celui qui parlait ainsi de la mission du poète :

« C'est surtout à réparer le mal fait par les sophistes que doit s'attacher aujourd'hui le poète. Il doit marcher devant les peuples comme une lumière et leur montrer le chemin.

« Il doit les ramener à tous les grands principes d'ordre, de morale et d'honneur ; et pour que sa puissance leur soit douce, il faut que toutes les fibres du cœur humain vibrent sous ses doigts comme les cordes de la lyre.

« 11 ne sera jamais l'écho d'aucune parole, si ce n'est de celle de Dieu. Il se rappellera toujours que, lui aussi, il a une religion et une patrie. Ses chants célébreront sans cesse les

gloires et les infortunes de son pays, les austérités et les ravissements du culte, afin que ses aïeux et ses contemporains recueillent quelque chose de son génie et de son âme, et que, dans la postérité, les autres peuples ne disent pas de lui : « Celui-là chantait sur une terre barbare. »

In qua scribebat barbara terra fuit.

« Le poète ne doit avoir qu'un modèle, la nature ; qu'un guide, la vérité. Il ne doit pas écrire avec ce qui a été écrit, mais avec son âme et avec son cœur. »

Il ne voulait pas une apothéose celui qui a composé cette épitaphe :

Jeune ou vieux, imprudent ou sage Toi qui de deux en cieux errant comme un nuage, Suis Tinstinct d'un plaisir ou l'appel d'un besoin,

Voyageur, où vas-tu si loin ?

N'est-ce donc pas ici le but de ton voyage ?

Passant, comme toi j'ai passé.

Le fleuve est revenu se perdre dans sa source. Fais silence : assieds- toi sur ce marbre brisé. Pose un instant le poids qui fatigue ta course : J'eus de même un fardeau qu'ici j'ai déposé.

Si tu veux du repos, si tu cherches de l'ombre, Ta couche est prête, accours I loin du bruit on y dort. Si ton fragile esquif lutte sur la mer sombre, Viens ici, c'est i'écueil ; viens c'est ici le port !

Ne sens-tu rien ici dont tressaille ton âme ? Rien qui borne tes pas d'un cercle impérieux ?

Sur l'asile qui te réclame Ne lis -tu pas ton nom en traits mystérieux?

Ephémère histrion qui sait son rôle à peine, Chaque homme ivre d'audace ou palpitant d'effroi, Sous le sayon du pâtre ou la robe du roi, Vient passer à son tour son heure sur la scène.

Ne foule pas les morts d'un pied indifférent ; Comme moi, dans leur \ille, il te faudra descendre, L'homme de jour en jour, s'en va pâle et mourant. Et tu ne sais quel vent doit emporter ta cendre.

Mais devant moi ton cœur à peine est agité ! Quoi donc ! pas un soupir ! pas même une prière! Tout ton néant te parle et n'est point écouté 1

Tu passes : — en effet, qu'importe cette pierre? Que peut cacher la tombe à ton œil attristé ? Quelques os desséchés, un reste de poussière. Rien peut-être ; — et l'éternité !

Victor Hugo a connu aussi la Rédemption. Le génie n'invente pas Dieu, il en est incapable. Dieu s'est révélé par Jésus-Christ. Tout ce que le poète a dit de vrai, de beau, d'immortel, c'est au Christ qu'il l'a emprunté. L'idée de la charité, qui vibre dans plusieurs de ses œuvres comme la note dominante,c'est dans l'Évangile qu'il l'a puisée.

Il a confessé le mystère de la sainte Trinité :

Voici ce qu'ont dit les prophètes Les jours où ces hommes pieux Voyaient eu songe sur leurs têtes L'Esprit-Saint descendu des cieux

Adorant TEssence inconnue, Les saints, les martyrs glorieux Contemplaient sous l'ardente nue Le Triangle mystérieux.

Il a chanté le Christ :

Un Dieu du joug du mal a délivré le monde. Parmi les opprimés il vient prendre son rang. Peuple ! il fut pauvre, humble et souffrant.

Il a célébré sa descente aux enfers :

Et le monstre attaqué dans les murs qu'il opprime. Frémit comme Satan, quand, sauveur et victime, Un Dieu parut dans son enfer.

Il s'est agenouillé au pied du crucifix :

Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure ! Vous qui souffrez, venez à Lui, car il guérit ! Vous qui tremblez, venez à Lui, car il sourit! Vous qui passez, venez à Lui, car il demeure !

Il a flétri l'impiété du dix-huitième siècle

Plein de ces chants honteux, dégoût de la mémoire, Un vieux livre est là-haut sur une vieille armoire, Par quelque vil passant dans cette ombre oublié ; Roman du dernier siècle ! œuvre d'ignominie ! Voltaire alors régnait, ce singe de génie, Chez Thomme en mission par le diable envoyé.

Epoque qui garda, de vin, de sang rougie, Même en agonisant l'allure de l'orgie ! 0 dix-buitième siècle, impie et châtié !

Société sans Dieu, qui par Dieu fut frappée ! Qui brisant sous la hache et le sceptre et l'épée, Jeune offensa l'amour, et vieille, la pitié !

Table d'un long festin qu'un échafaud termine ! Monde, aveugle pour Christ, que Satan illumine I Honte à tes écrivains devant les nations ! L'ombre de tes forfaits est dans leur renommée. Gomme d'une chaudière il sort une fumée, Leur sombre gloire sort des révolutions 1

Victor Hugo a été non seulement chrétien, mais catholique: en 1835 il revenait de Picardie pour assister à la première communion de sa petite Léopoldine. Il l'était plus ardemment encore trois ans plus tard (c'est-à-dire à 36 ans), quand il écrivait, dans les Rayons et les Ombres :

Mais parmi ces progrès dont notre âge se vante. Dans tout ce grave éclat d'un siècle éblouissant, Une chose, ô Jésus ! en secret m'épouvante : C'est l'écho de ta voix qui va s'affaiblissant.

Et M. Foucher, commentant ces beaux vers, ajoute : « Je partage l'épouvante du poète^ quand je songe que cette voix s'affaiblit jusque dans les maisons d'éducation. » Comment M. Foucher n'aurait-il pas eu confiance dans la mission chrétienne de son gendre, lui qui cite

cette lettre de Victor Hugo racontant qu'il est entré dans l'église de Notre-Dame de la Délivrance et qu'il y a prié : « J'ai prié pour mes pauvres petits enfants embarqués vers l'avenir que nul de nous ne connaît. Il y a des moments où la prière me vient : je la laisse venir et je remercie Dieu. »

Il a chanté nos temples, et l'on relit avec une admiration toujours nouvelle ce qu'il a écrit sur cette symphonie de pierre qui s'appelle Notre-Dame.

« Œuvre colossale d'un homme et d'un peuple, tout ensemble une et complexe comme les Iliades et les romanceros dont elle est sœur; produit prodigieux de la cotisation de toutes les forces d'une époque, oîi sur chaque pierre on voit saillir en cent façons la fantaisie de Pouvrier discipliné par le génie de l'artiste, sorte de création humaine, en un mot puissante et féconde comme la création divine, dont elle semble avoir dérobé le double caractère : variété, éternité.

Il faut relever aussi l'ode tout entière intitulée la 5a7ïc?e woiVe. Avec quelle sombre tristesse le poète voit les monuments en ruine !

Eglises où priaient nos mères, Tours où combattaient nos aïeux 1

Parvis où notre orgueil s'enflamme !

Maisons de Dieu ! manoirs de rois !

Temples que gardait l'oriflamme !

Palais que protégeait la croix !

Je ne sais si, au moment de son agonie, alors qu'il gravissait les dures hauteurs de l'immoralité, et qu'il allait affronter le face à face avec Dieu, Victor Hugo a vu se dresser la croix du Calvaire. Je ne sais si, dans ces ténèbres plus noires pour lui que pour le plus humble d'entre nous, tandis que s'éteignait la flamme de son génie, il a vu resplendir au front du divin Crucifié cette clarté qu'il avait connue autrefois. Mais il est certain qu'on se défiait des dispositions du mourant, on avait quelque perception des vivantes aspirations de cette âme baptisée et blessée vers le Dieu de rafraîchissement et d3 vérité! Aussi a-t-on fait bonne garde autour du lit de mort du poète : « Le chevet de Victor Hugo était heureusement bien gardé. » On écartait du moribond quiconque aurait pu lui parler de son âme ; on avoue lui avoir caché la lettre que le vénérable archevêque a adressée à Mme Lockroy : c'est assez déjà pour prouver qu'on en redoutait le succès.

Plus tard, des voix, peut-être trop discrètes en ces tristes moments, révéleront Thistoire

lamentable de ces derniers jours où, sur le seuil de l'éternité, le poète ne demandait qu'à se réconcilier avec le Dieu de vérité qui avait inspiré à sa jeunesse des chants sublimes, les plus beaux fleurons de sa couronne.

Après sa mort, on s'est occupé de la manifestation, sans plus de souci de sa volonté que s'il eût été un pensionnaire de Bicêtre.

Victor Hugo avait dit : Je crois en Dieu, à l'immortalité de l'âme. Je demande une prière à tous. On a écarté, l'on a détruit tous les emblèmes qui auraieni pu rappeler à la foule cette affirmation spiritualiste. On lui a donné pour cortège les corporations qui se sont formées pour la propagation de l'athéisme, et professent hautement que la prière est une des formes de la superstition la plus ridicule, toute invocation à une puissance supérieure, miséricordieuse, affirmant la domination du Créateur sur la créature,

Victor Hugo avait demandé à être conduit au cimetière dans le corbillard des pauvres. Il fallait se conformer à ce vœu suprême, en écartant de son cercueil toutes les parades.

Victor Hugo avait dit qu'il voulait être enterré au Père-Lachaise. On lui a refusé cette sépulture clairement désignée pour le conduire

au Panthéon> qui était plus dans les convenances de ceux qui dirigeaient la manifestation. Ne valait-il pas mieux « laisser ses restes aller sur cette colline d'où les morts en paix dominent les tumultes de la grande ville, au milieu de ce grand peuple des citoyens obscurs qu'il préférait à tout et dans le sein duquel il aimait à se perdre ? Victor Hugo n'a pas été toujours libre durant sa vie; il ne l'est pas même encore après sa mort. Il se plaisait à rêver le sommeil après le labeur du jour; le calme des grands bois après les batailles des grandes villes; le voilà condamné à rester dans la fournaise et à subir jusqu'au bout les orages de notre destinée (1). »

(1) Le Temps, 28 mai.

vn

Les décrets du 26 mai compromettent la sécurité de la France au dedans et son prestige à l'extérieur.

En expulsant la Patronne de Paris de son sanctuaire vénéré, en jetant à la face des catholiques ce dernier et sanglant outrage, le gouvernement ne cédait pas seulement aux exigences de la libre-pensée, il donnait un gage à la Révolution.

Car, tandis que les uns voyaient dans la mort de Victor Hugo une occasion de se livrer à une immense orgie de blasphème, à une parade d'impiété, d'autres y ont trouvé un prétexte à exhiber le drapeau rouge, l'étendard de la Révolution sociale. Nous dirons même que le caractère dominant de ces funérailles ^ c'est le caractère révolutionnaire.

Les chefs de la franc-maçonnerie, des sectes socialistes et des sociétés secrètes ont compris qu'il leur serait facile, vu les dernières œuvres de Victor Hugo et sa mort, de faire tourner à leur profit l'agitation soulevée d'abord par les lettrés et les politiques officiels. Aussi tous les

groupes se sont-ils jetés dans le mouvement. Les loges, les chambres syndicales, les sociétés de secours mutuels, les comités révolutionnaires, les cercles philanthropiques se sont empressés d'envoyer leurs adresses et d'honorer, non pas l'écrivain qui, par la nature de son génie, leur échappe, mais le prétendu champion de Vhumanité, le père des petits et des pauvres. Et ils se sont unis aux athées pour réclamer Sainte-Geneviève, dont la désaffectation attestait à la fois le triomphe éclatant de la libre-pensée et de la Révolution.

Le ministère, s'il l'avait voulu, se serait débarrassé sans peine de cette question. Une majorité se trouvait toute prête pour repousser cette surenchère de M. Aaatole de La Forge, et les feuilles modérées de la République y étaient toutes opposées.

Voici, par exemple, ce que disait le Temps, que l'on n'accusera pas de sentiments réactionnaires : « On a voulu rendre plus éclatante la glorification de Victor Hugo au moment de ses funérailles. Or, nous craignons que la mesure prise n'aille précisément contre ce but, et qu'on n'ait péché par excès de zèle. L'un des caractères heureux de ces obsèques nationales faites au poète, c'était l'unanimité que la seule admi-

ration avait faite ""autour de son cercueil. Un moment avaient paru cesser les distinctions de partis et les différences de symboles. Tous les cœurs français battaient à l'unisson dans une émotion commune qui avait quelque cbose de religieux. On communiait dans la religion des lettres, dans celle du patriotisme, dans le culte d'un grand bomme. Voilà ce que l'on va détruire, en donnant aux honneurs rendus à cette grande mémoire un aspect oii l'on peut voir comme un défi ou une injustice à l'adresse d'une partie de la nation. Il n'y aura pas que les, seuls catholiques fervents qui se plaindront; il y a bien des âmes libres qui seront également froissées et pourront ne plus vouloir s'associer à une célébration qui devrait être nationale, et dont on fait ainsi une manifestation de parti. La désaffectation du Panthéon était une question; celle des obsèques de Yictor Hugo en était une autre; et peut-être eùt-il mieux valu ne pas les joindre et les résoudre séparément (1). »

C'est lace que pensaient et disaient les esprits sages de tous les partis. Mais les journaux radicaux ont fait du bruit, et le gouvernement n'a pas osé résister aux ordres de la Commune, dont ils sont les organes.

(1) Le Temps, 28 mai 1885.

En 1793, la Commune de Paris, la mère de celle de 1871, condamnait en ces termes au bûcher la dépouille de la bergère de Nanterre, de la chaste héroïne qui, après avoir préservé Paris de l'invasion, le préserva de la famine.

« Le conseil de la Commune entend la lecture du procès-verbal du dépouillement de la châsse de sainte Geneviève, et arrête que ce procès-verbal sera envoyé à toutes les sections ainsi qu'au pape.

« Arrête, en outre, que les ossements et les guenilles qui se sont trouvés dans cette boîte seront brûlés sur-le-champ, en place de Grève, pour y expier le crime d'avoir servi à propager l'erreur et à entretenir le luxe de tant de fainéants. La dépouille de cette châsse a produit 23,830 livres.

« l*"" frimaire an II ^. »

Singulière coïncidence ! C'est encore la Commune, qui, en 1885, indique au gouvernement l'opportunité de la désaffectation, la Commune que l'on croyait morte et qui est plus vivante que jamais, puisque non seulement elle a imposé au gouvernement le respect de son drapeau, mais puisqu'elle s'est emparée souverai' nement de la dépouille de Victor Hugo, et

(1) Extrait du registre des délibérations de la Commune de Paris.

qu'elle a organisé autour d'elle une procession qu'ont vue passer avec tristesse trente-cinq millions de Français catholiques, blessés dans leurs convictions et dans leurs âmes.

Le gouvernement a ea peur ! peur d'une manifestation au Pére-Lachaise, si Victor Hugo y était enterré. On sait que, quelques jours avant le décret, une foule immense se pressait aux portes de cette nécropole. Elle y venait célébrer les morts de ce qu'ils appellent la Semaine sanglante. L'autorité avait interdit l'oriflamme rouge et l'oriflamme noir, laissant au drapeau tricolore seul le droit de se produire. On sait qu'il y eut lutte; que le peuple, se jouant des prescriptions de l'autorité, exhiba ses drapeaux; qu'on se battit sur ce sol où, il y a quinze ans, dans un combat fratricide, tant de sang coula.

Ces troubles avaient grandement ému et effrayé les ministres. La crainte qu'aux funérailles de Victor Hugo, au milieu de cette foule qu'aucune force publique, disaient-ils, ne saurait contenir, les groupes révolutionnaires pourraient arborer leur étendard et provoquer des désordres, a dicté leur résolution. Il fallait à tout prix éviter que le cortège traversât les quartiers populaires, et qu'une manifestation.

que l'on n'aurait pu empêcher, se produisît au Père-Lachaise.

On avait, à l'autre extrémité de Paris, un édifice consacré au culte, et où avaient été enterrés jadis divers personnages plus ou moins grands hommes. Sans aucun souci du respect qu'on doit aux croyances religieuses, on a désaffecté le monument, on a exproprié Dieu au profit de Victor Hugo. Les honneurs à rendre au poète n'ont été que le prétexte des décrets; la peur, voilà le véritable sentiment auquel ont obéi les ministres en les édictant. Ils se sont proposé d'obtenir des intransigeants, des anarchistes, une trêve qui sera de courte durée et précaire, un armistice qui Le sera pas pour eux l'amnistie, en leur donnant un gage à nos dépens, en leur abandonnant, comme un os à ronger, une de nos églises, et précisément celle qui rappelait le nom et consacrait la gloire de la sainte Patronne de Paris.

« Il est vraiment dur pour les catholiques, a dit M. Lucien Brun au défenseur des décrets, de payer toujours les frais des transactions du gouvernement avec les perturbateurs de l'ordre social (1). »

(1) Discours au Sénat. Séance du 30 mai.

On nous avait promis une République qui devait être le règne de la justice; plus d'un conservateur avait pris au sérieux la devise : Liberté, Égalité, Fraternité; des catholiques même avaient eu la naïveté de croire, sur la foi de Montesquieu, que les républiques ont pour Wdement la vertu, et l'on a vu que le gouvernement n'avait pas de principes : suivant les temps, suivant les lieux, il est radical ou prétend être modéré. Mais s'il n'a pas de principes, il a un but ; la possession da pouvoir et des profits qu'il en peut tirer; pour l'atteindre, il jette par dessus bord, comme un lest pesant, les traditions, les intérêts, les droits qui gênent sa marche.

C'est au gouvernement, qui conduit les affaires de la France, de protéger toutes les institutions sociales, parmi lesquelles il faut en première ligne placer la religion. Et ce sont surtout « les catholiques, ce sont les chrétiens, ce sont leurs droits, leurs hbertés, leurs respects, leurs croyances, qui servent à payer la rançon de la vie précaire que les cabinets, chacun à leur tour, croient acheter ainsi pour un temps (i) ». En vain^M. le ministre des cultes

(1) Discours de M. de Ravigoan au Sénat, séance du 30 mai.

a voulu persuader aux catholiques que, si on disposait d'un autre Panthéon, on n'aurait pas songé à désafiecter l'église Sainte-Geneviève. Malheureusement^ ce n'est qu'une théorie d'habile avocat, mais qui ne tient pas debout devant les faits. M. Goblet n'ignore pas que, « dans les pays catholiques, il n'y a pas de Panthéon, parce qu'on a l'habitude de reporter à Dieu tout ce qui est grand et beau, vrai, noble et généreux (1). i>

C'est au gouvernement de conserver, autant qu'il est en lui, entre l'Eglise et l'Etat, ces rapports pacifiques qui sont indispensables à la prospérité de l'un et de l'autre. Or, qui ne connaît d'une part la patience vraiment angélique des catholiques durant la persécution religieuse, et de l'autre les écarts de langage dont s'est rendu coupable un membre du gouvernement (2) vis-à-vis notre vénérable archevêque, pour lequel c'était un devoir de discuter ses actes et sa politique générale?

C'est au gouvernement d'assurer aux Parisiens un tranquille séjour dans leur cité^ et aux étrangers la jouissance paisible de leur foyer d'emprunt, d'oii se répandent sur le commerce

(1) Discours de M. Fresneauau Sénat. Séance du 30 mai.

(2) Lettre de M. Goblet à S. Em. le card. Guibert.

de la capitale tant de rayons qui se changent en lingots d'or pour quelques-uns et en morceaux de pain pour des milliers d'autres. Et au lieu de placer cette ville sous un régime d'exception, très libéral si l'on veut, mais aussi très vigoureux^ le gouvernement s'incline et tremble devant le 'conseil municipal, lorsque celui-ci va chercher son mot d'ordre jusque dans les dernières couches, et qu'il dicte aux pouvoirs publics des décrets révolutionnaires.

C'est au gouvernement qu'incombe le devoir de prévenir tout attentat à la sécurité morale du pays, en réprimant les passions anarchiques qui la compromettent. Or, voici comment s'exprime M. Lissagaray dans la Bataille :

« La journée du Père-Lachaise a profité à la France. Nos camarades y ont perdu beaucoup de sang, mais ils ont conquis une ég'lise, la plus haute de Paris, le Panthéon... Pareil décret avait été rendu par la Commune.

« ... Pour une fois, que le g'ouvernement entende bien ceci :nous nous déclarons opportunistes... C'est toujours une église d'enlevée. C'est une victoire à nous.

«... Quand le cercueil de Victor Hugo montera les degrés du Panthéon, Millière fusillé

sous la colonnade pourra se lever pour le recevoir.

« Celte revanche est le fait de Paris. Ce n'est pas le gouvernement qui lui a donné cette église. C'est Paris, et Paris seul ! »

Ces paroles n'ont pas besoin de commentaire, elles sont « le châtiment ou la récompense » des concessions ou des faiblesses du cabiuet. Concessions ou faiblesses, cela a un nom dans la langue politique ; quel qu'en soit le mobile, qu'on veuille par ce moyen prévenir des difficultés, écarter des périls ou les surmonter, cela s'appelle désertion, trahison du devoir.

C'est au gouvernement de veiller sur l'honneur du drapeau, et il l'a contraint de donner l'accolade au drapeau rouge, « ce haillon de guerre civile » qui est un insupportable défi à l'opinion de l'immense majorité du pays. Oui, il y avait &ux funérailles de Victor Hugo un drapeau rouge : celui des proscrits de 1851, et on lui a imposé pour la circonstance une cravate tricolore. Etrange inspiration que ce mariage du drapeau national et de la hideuse loque communarde 1 et il faut vraiment avoir perdu le dernier vestige du sens commun pour avoir réalisé cette monstrueuse association.

N'est-il pas assez douloureux pour notre fierté nationale que les trois couleurs aient été vaincues, succombant héroïquement sur les champs de bataille, et les voudrait-on déshonorer ? ou plutôt prépare-t-on la restauration delà Commune, en donnant aux enseignes de ce régime une sorte d'état civil légal ?

Cette restauration n'est pas si éloignée qu'on le pense. L'armée de la Commune a, grâce à l'amnistie, retrouvé ses soldats, reformé ses rangs. Elle estime que l'heure est venue de prendre sa revanche delà semaine sanglante, ainsi dénommée par antiphrase sans doute, si j'en juge par tous les pétroleurs qu'elle a épargnés. Les bulletins de vote serviront désormais, non plus à bourrer les urnes, mais à bourrer les fusils qui sortent de leur cachette. A Montmartre et à Belleville, les faiseurs d'émeute commencent de fourbir les armes de 1871. Elles ont servi et serviront encore ! Les moules à balles ne chôment pas, et les bidons s'emplissent de pétrole ! A bientôt le cri : Crevez bourgeois ; flambez Paris ! Oui, cette ville, qui souille sa gloire par des apothéoses ridicules, et déshonore le génie en faisant de sa dépouille mortelle le mannequin de manifestations révolutionnaires ; cette ville, oii l'on chasse Dieu de son

temple pour y mettre les restes bientôt oubliés d'une idole ; cette ville ne tardera pas à devenir la proie d'un gouvernement de vol et de sang, qui ne profite de l'amnistie, qu'on lui a si généreusement octroyée, que pour préparer son triomphe, en évoquant les pires souvenirs et les pires espérances (1).

Et qu'on ne croie pas que je veuille assombrir la situation. Une voix, infiniment plus autorisée que la mienne, a déjà dit : « Dès à présent, il est facile de prévoir les conséquences de cette politique, qui livre une à une les institutions les plus respectables, pour donner satisfaction aux exigences toujours croissantes de l'esprit de désordre. Tout sera emporté : la fortune publique et privée, l'ordre de la rue, la sécurité des personnes. On aura sacrifié gratuitement ce qu'il fallait défendre; on ne sauvera pas ce qu'on voulait conserver (2). »

Et il ne faut pas compter sur le peuple de Paris pour défendre la société ainsi menacée jusque dans ses fondements. Quels souvenirs et quels exemples a-t-il conservés pour sa con-

(1) Voir notre Histoire de la Commune de Paris en 1871. (Dcntu.)

(2) Lettre de S. Em, le card. Guibert à M. le ministre des cultes.

duite de cette promenade triomphale d'un cercueil dans les rues de la capitale, suivi d'une foule bigarrée, représentant toutes les nuances de la révolution et tous les degrés de l'incrédulité ei de l'impiété? Il dit que, puisque le gouvernement a pu, en un seul jour, rompre avec toutes les traditions nationales, c'est que toutes ces traditions sont méprisables et que le bien et le mal sont de pure convention.

Le pouvoir a capitulé partout devant les passions les plus détestables, et, non content de capituler, il a entraîné dans sa défaillance une assemblée qui s'était montrée jusqu'à ce jour la ' fidèle gardienne de nos grandes traditions françaises.

Je suis trop respectueux pour l'Académie, j'admire trop les intelligences et les caractères qu'elle compte dans son sein, pour me permettre une expression mal sonnante à son endroit; mais, en qualifiant son attitude de défaillance, je crois rester dans les termes de la plus grande modération.

D'après les dispositions précises de son règlement, c'était le directeur de l'Académie qui devait parler sur la tombe de Victor Hugo, au nom des Quarante, alors que, par le retour des choses et les surprises des événements, l'in-

conscience du poète, la faiblesse des siens, son cadavre était abandonné aux hommes de la Commune. Mais le directeur était M. Maxime du Camp, et ceux qui se croient les maîtres de la capitale ont dit qu'ils ne voulaient pas que l'auteur des Convulsions de Paris fît l'éloge de l'auteur de V Année terrible. Ils craignaient qu'une parole honnête et énergique se fît entendre dans la manifestation rouge.

Les immortels s'émurent, et, dans une de leurs séances, M. Emile Ollivier s'exprima ainsi au sujet de cette singulière exigence :

« Avant tout, il ne peut être question de Victor Hugo. Personne plus que moi n'admire le grand poète. Or, ce qu'on nous propose est ignominieux, c'est une lâcheté. De deux choses l'une: ou M. Maxime du Camp refuse, et alors on rentre dans le règlement; ou il s'en remet à l'Académie. Dans ce cas, ou il y a péril ou il n'y en a pas ; je ne crois pas qu'il y ait péril, au milieu de toute la garnison et de toute la population de Paris; mais s'il y en a, l'A-cadémie ne doit pas y aller. D'ailleurs, si vous cherchez à ne pas déplaire à certains journaux, vous serez amenés à vouloir leur plaire; et, pour remplacer Victor Hugo, vous finirez par nommer le candidat de leur parti. »

La motion était rude, mais elle était appuyée parles membres les plus influents de l'Académie : MM. Alexandre Dumas, le duc de Broglie, le duc d'Audiffret-Pasquier, M. de Falloux ; et la docte assemblée eût passé outre les injonctions de la Commune, si elle eût été livrée à elle-même. Mais le gouvernement a eu peur et il a supplié. La famille de Victor Hugo a eu peur et a aussi supplié. Les ministres, le préfet de police ont supplié. L'Académie, harcelée, menacée, a cru bon de chercher et de trouver un biais; elle aussi s'est inclinée devant l'émeute menaçante, et comme M. Maxime du Camp a déclaré qu'il renonçait à son droit pour tirer tout le monde d'embarras, elle a délégué un autre orateur.

Cette attitude des pouvoirs publics a été sévèrement jugée à Tétranger. Le Moniteur de Rome dit, dans un article sur Victor Hugo et le Panthéon, que la République peut laïciser tant qu'elle voudra l'église Sainte-Geneviève et renouveler les saturnales impies de la première révolution, cette démonstration du paganisme officiel 71 augmentera pas la solidité du prestige de la France à V extérieur.

Les décrets du 26 mai blessent profondément le sentiment national.

La transformation de l'église Sainte-Geneviève en temple des grands hommes n'est pas seulement un acte contraire au droit public, attentatoire aux droits sacrés de la conscience, injurieux pour la mémoire du grand poète, compromettant pour la sécurité morale de la France; c'est le mépris de tous les souvenirs qui, depuis le sixième jusqu'au dix-huitième siècle, ont fait de la basilique de Sainte- Geneviève le mémorial d'un passé à jamais glorieux pour Paris et pour la France. En cherchant à effacer cette grande page d'histoire écrite sur la pierre d'un monument célèbre, le gouvernement a blessé au vif le sentiment national autant que le sentiment religieux.

On ne peut contester, en effet, ce que sainte Geneviève a été pour la nation française depuis le sixième siècle jusqu'à nos jours. On ne trouvera pas dans nos annales un souvenir plus Ténérable, plus mêlé aux traditions de notre

pays et de notre capitale, que celui de cette vierge héroïque en qui Paris n'a jamais cessé d'honorer sa Patronne.

L'époque où elle vécut a été traversée par une foule d'événements. Le flot sans cesse renaissant de l'histoire a passé sur la Gaule plus souvent hrutal que calme, et, au-dessus des tempêtes, dans cette île de Lutèce, le grand berceau de Paris actuel, plane la sereine et imposante figure de Geneviève. Il n'existe pas dans les temps voisins de type quej'on puisse mettre en regard de celui-là. Le peuple d'alors croit en elle, comme plus tard les soldats débandés croiront en Jeanne d'Arc et se retourneront involontairement pour la suivre. Lorsqu'Attila envahit les Gaules et menace Paris, elle empêche les habitants effrayés de quitter leur ville, et détourne par ses prières la marche du Fléau de Dieu.

Voici ce qu'écrivait à ce sujet l'un des chefs de l'école historique moderne, M. Amédée|Thierry :

<r La ville de Paris doit sa conservation à l'obstination courageuse d'une pauvre et simple fille : sises habitants se fussent alors dispersés, bien des causes eussent pu empêcher leur retour, et, selon toute apparence, la petite ville de Lutèce, réservée à de si hautes destinées,

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