CHAPITRE II
l'a fait remarquer clans ses Mémoires Alexandre Dumas, que nous aurons plus d'une fois occasion de citer, devait commencer à vivre dans cette île où Napoléon devait commencer à mourir.
La première langue que parla l'enfant prédestiné fut doue la langue italienne, l'italien des îles.
Le premier mot qu'il prononça, après ces deux mots par lesquels débute toute voix, toute bouche, toute langue humaine, papa, maman, fut une apostrophe à sa bonne; cattiva (méchante), l'appela-t-il un jour, sans qu'on sût qui lui avait appris ce mot.
La famille voyagea d'une île à l'autre, allant de Porto-Ferràjo à Bastia. De ces pérégrinations pénibles il n'est resté à l'enfant aucuns souvenirs. Il n'y a point trace dans sa mémoire de ce premier séjour parmi les hommes, de cette première halte au seuil de l'existence.
Toutefois, « la première nature qui se réfléchit dans sa prunelle fut cette âpre et sévère physionomie d'un lieu peu remarqué alors, désormais célèbi'e. Celte jeune vie s'harmonisait déjà par des rapports anticipés et fortuits avec la grande destinée qu'elle devait célébrer en un jour ; ce frêle écheveau invisible se mêlait déjà à la trame splendide, et courait obscurément au bas de k pourpre encore neuve dont plus tard il rehaussa le lambeau' ».
Après une année passée en déplacements sans nombre le commandant dut rejoindre l'armée d'Italie. Le plénipotentiaire Joseph Bonaparte venait d'être nommé roi de Naples; il s'était souvenu de son ami le chef de bataillon de Lunéville et de Besançon, lequel habitait alors l'île d'Elbe et venait d'être promu au grade de lieutenant-colonel ou plutôt de gros-major comme on disait •en ce temps-là.
Il lui fit proposer de s'attacher à sa fortune et de l'aider à fonder son trône dans la belle cité » qu'il faut voir avant de mourir, quitte à mourir quand on l'a vue. »
Le maître, l'empereur Napoléon si longtemps injuste pour un de ses oITiciers les plus dévoués, daigna autoriser ce changement de service en disant qu'il voyait avec plaisir l'élément français se mêler aux armées de ses frères, ailes de sa propre armée.
Le lieutenant-colonel Hugo suivit donc le roi Joseph ; mais, comprenant à quel point cette existence errante pouvait compromettre la santé des siens, il envoya sa femme et ses trois enfants s'installer à Paris, au commencement de l'année 1806, ou vers la fin de 1805.
La jeune famille se logea rue de Clichy, numéro S/i, dans une maison actuellement démolie, ainsi que presque toutes celles où demeura le poète pendant sa première enfance. Sur son emplacement se trouve aujourd'hui le square qui entoure l'église de la Trinité.