CHAPITRE XXIV
nom du prétendu outrage fait à la reine. Ces excitations obtinrent le résultat qu'on en attendait.
Le samedi 13 octobre 1855, à sept heures du soir, la grande salle des Queens assembly rooms avait peine à contenir une foule exaltée, fanatisée, environ deux mille hommes poussant des cris farouches.
Le connétable de Saint-Hélier, dans un violent discours, demanda qu'on jugeât ensemble tous les exilés également responsables de l'ofTense, et au milieu d'applaudissements frénétiques, un soldat, le capitaine Childers, proposa qu'on fît sentir à tous ces proscrits que Jersey n'était plus un lieu de sûreté pour eux.
Aussitôt l'auditoire, au comble de l'exaltation, s'écria : « Balayez-les ! Balayez-les! Qu'on les pende! qu'on les pende! La loi de Lynch! A bas les rouges ! A bas les rouges ! »
En vain quelques timides défenses se firent entendre. La populace, en proie à la fureur, se rua hors de la salle et courut à l'imprimerie du journal infâme.
Charles Hugo, dans les Hommes de l'exil, a donné sur cette lugubre soirée les détails les plus complets.
Sans la pluie qui vint disperser la foule, sans l'énergie d'un policeman, qui défendit qu'on portât atteinte à la propriété, il est probable, il est certain que les rues de Saint-Hélier eussent été ensanglantées.
Les ouvriers de l'imprimerie, armés de barres de fer, s'étaient barricadés, décidés à se défendre énergiquement. L'effusion du sang fut épargnée, mais le meeting avait pris des résolutions accueillies par trois hourras pour la reine Victoria, trois hourras pour l'empereur des Français, trois hourras pour l'impératrice Eugénie et trois grognements pour le journal l'Homme.
En conséquence, le meeting demandait qu'on supprùnàt une feuille qui prêchait l'incrédulité, provoquait au renversement de toute autorité constituée, insultait l'allié puissant et cordial de l'Angleterre, exaltait les meurtriers politiques , insultait bassement et ridiculement la souveraine du royaume; qu'on fît disparaître un journal dont la publication était un malheur pour l'île, dont elle outrageait les lois morales d'hospitalité et les sentiments chrétiens.
Satisfaction devait être donnée à ce vœu.
Pendant que se passaient près de l'imprimerie les scènes tumultueuses dont nous avons parlé, les proscrits, enfermés dans leurs maisons, n'étaient pas sans inquiétude, et Victor Hugo était prévenu d'avoir à se mettre en garde contre un attentat. Un crime eût pu être facilement commis dans cette maison de Marine-Terrace, isolée ; le bruit des flots eût facilement couvert le cri des victimes.
Le poëte avait absolument refusé de se protéger ; habitué à se promener sans armes sur la grève, le jour et la nuit, il ne consentit pas à prendre do précautions exceptionnelles.
La vie, disait-il, lui importait peu; il craignait seulement qu'on ne détruisît ses manuscrits.
Un proscrit, condamné à mort du Deux-Décembre, Préveraud, entendant manifester cette crainte, se déguisa en ouvrier, acheta une charrette à bras et vint pendant la nuit chercher la lourde malle noire bardée de fer qui renfermait alors à Murine-Terrace le travail de vingt années, les Contemplulions, qui allaient paraître, et la Légende des Siècles, et les premiers livres des Misérables. Préveraud chargea le précieux fardeau sur la charrette, qu'il traîna jusqu'à sa demeure, et mit les chefs-d'œuvre en sûreté. La précaution n'était pas inutile.
Les Vêpres jersiaises, ainsi que disait Charles Hugo, étaient prêchées non seulement par les journaux de l'île, mais encore par ceux de Londres, et l'on pouvait s'attendre à tout.
Plus inquiets que Victor Hugo, ses plus fidèles amis, Théophile Guérin, Hennet de Kesler, Charles Ribeyrolles, étaient venus se joindre pour le défendre à ses deux fils et à Auguste Vacquerie.
Le centenier Asplet qui, ainsi qu'un petit groupe de Jersiais, témoignait au poëte une affection profonde, un dévouement qui lui avait attiré les menaces d'un représentant du gouvernement anglais, le centenier, peu rassuré par l'insouciance de Victor Hugo, vint s'offrir pour protéger la maison menacée.
H avertit M"" Victor Hugo du péril. Celte noble et vaillante femme, dont le courage grandissait avec le danger, refusa de quitter Marine-Terrace. Sa place était auprès de son mari. Elle attendait d'un cœur ferme, à ses côtés, les fanatiques que s'efforçait d'armer la police impériale et qui, au dernier moment, reculèrent devant l'accomplissement de leurs sinistres projets.
Les esprits étaient si violemment excités en Angleterre, que le Times, dans son numéro du 17 octobre, publia cette note : « Nous en avons assez dit des révolutionnaires, pour le public, mais nous recommandons à lord Palmerston la lecture attentive de la lettre de M. Félix Pyat. Nous croyons savoir que le premier ministre a déjà menacé ces incendiaires de la déportation. »
Les proscrits n'étaient pas seulement menacés.
Le 15 octobre, le lendemain du meeting, le connétable de Saint-Hélier s'était présenté chez les trois personnes responsables de la publication du journal l'Homme, chez PàbeyroUes, rédacteur, chez Pianciani, administrateur, et chez Thomas, vendeur du journal, et il leur avait signifié que Son Excellence le lieutenajit gouverneur ne pouvait tolérer plus longtemps leur présence dans l'île de Jersey.
On ne supprimait pas l' Homme, on supprimait seulement les hommes qui le publiaient, procédé déjà employé par Bonaparte pour les journaux iranaiis.
Ribeyrolles, Pianciani et Thomas avaient une semaine pour se préparer au départ. Ils n'attendirent pas ce délai et quittèrent Jersey dès le lendemain.