‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 120 sur 198 · CHAPITRE X\IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE X\IV

Les exilés étaient trop solidaires les uns des autres pour ne point se sentir atteints par cette mesure qui violait la loi anglaise. '

Ils résolurent de protester et Victor Hugo fut chargé de rédiger la déclaration.

« Le coup d'htat, écrivit-il, vient de faire son entrée dans les libertés

anglaises. L'Angleterre en est arrivée à ce point : proscrire des proscrits. Encore un pas et l'Angleterre sera une annexe de l'empire français, et Jersey sera un canton de l'arrondissement de Coutances ; à l'heure qu'il est, nos amis sont partis, l'expulsion est consommée.

« L'avenir qualifiera le fait ; nous nous bornons à le constater. Nous en prenons acte ; rien de plus. En mettant à part le droit outragé, les violences dont nos personnes sont l'objet nous font sourire.

« Seulement pas d'équivoque.

« Voici ce que nous disons nous, proscrits de France, à vous gouvernement anglais :

« M. Bonaparte, votre « allié puissant et cordial », n'a pas d'autre existence légale que celle-ci : prévenu du crime de haute trahison.

« M. Bonaparte, depuis quatre ans, est sous le coup d'un mandat d'amener signé :

« Hardouin, président de la haute-cour de justice, Delapalme, Pataille, Moreau (de la Seine), Cauchy, juges, et contresigné : Renouard, procureur général.

« M. Bonaparte a prêté serment comme fonctionnaire à la Républicpie et

s'est parjuré ; il a violé les lois, emprisonné les représentants du peuple

inviolables, chassé les juges

« M. Bonaparte a proscrit, banni, chassé, expulsé, déporté en Afrique, déporté à Cayenne, déporté en exil quarante mille citoyens, du nombre desquels sont les signataires de cette déclaration.

« Haute trahison, faux serment, parjure, subornation des fonctionnaires, séquestration des citoyens, spoliation, vol, meurtre ce sont là des crimes prévus par tous les codes chez tous les peuples ; punis en Angleterre de l'échafaud, punis en France, où la République a aboli la peine de mort, du bagne. La cotu* d'assises attend M. Bonaparte.

« Voilà ce que nous disions hier, et la presse anglaise en masse le disait

avec nous ; voilà ce que nous dirons toujours

« Et maintenant, expulsez-nous.

1 Jersey, 17 octobre 1855. »

Au bas de cette déclaration s'apposèrent aussitôt trente-six signatures. De Londres V. Schœlcher envoya son adhésion, rappelant que la presse anglaise avait pendant dix-huit mois appelé unanimement L. Bonaparte un assassin et protestant au nom de la morale éternelle. Louis Blanc, de son côté, signala, en approuvant énergiquement la déclaration, la colère incompréhensible excitée contre les hôtes de l'Angleterre et flétrissant au nom de la loi anglaise des excès dont, citoyen anglais, il eût été honteux, des excès qu'il déplorait comme honnête homme.

Greppo et Chevassus, anciens représentants du peuple, protestèrent avec la même énergie.

Lorsque le texte de la déclaration parvint en Angleterre, la colère redoubla ; les citoyens de Londres, jaloux de ne s'être point montrés d'abord aussi susceptibles que les Jersiais, réclamèrent un châtiment immédiat. Le Times annonça qu'un navire du gouvernement français (ce navire, peint en blanc, n'était autre que YAi-iel) se trouvait dans le port de Jersey et qu'on supposait qu'il avait l'intention d'embarquer les réfugiés français ; les autres journaux, le Morning- Herald, le Morning-Post, le Morning-Chronicle reproduisirent la nouvelle sans commentaires, et Y Illmlrated-London-Neivs ajouta simplement que les expulsés avaient mérité la mort.

L'effervescence de la population était telle que les citoyens anglais, si fiers d'ordinaire, si nobles et si généreux, étaient prêts à accepter qu'on livrât les proscrits à Sa Majesté Napoléon IIL

Toutefois pendant une semaine le gouvernement d'Angleterre, fort embarrassé, ne prit aucune mesure. Il n'avait en effet rien à alléguer ; la protestation ne faisait pas mention de la lettre dans laquelle la reine était nommée ; il ne s'agissait que de protester sur une terre de liberté contre cet acte illégal d'expulsion.

Mais l'Empire français était assez puissant pour imposer ses volontés qu'il fit connaître à Londres. On en a la preuve évidente. C'est dans le Moniteur officiel de Paris, daté du vendredi 26 octobre, que fut annoncée d'abord la nouvelle de l'expulsion de Victor Hugo et des signataires de la protestation et l'expulsion ne fut signifiée aux intéressés que le samedi 27.

Ce jour-là le connétable de Saint-Clément sonna à la porte de Marine-Terrace et fit connaître au poëte les résolutions de son gouvernement, l'ordre de quitter l'île avant le 2 novembre.

En dépit des lois, malgré la Constitution, l'autorité militaire, ne tenant compte ni des franchises locales ni de la Charte britannique, commettait à son tour un coup d'État.

Victor Hugo relut avec le connétable sa déclaration ; il lui fit constater qu'elle ne contenait qu'une page d'histoire, que la rigoureuse vérité; qu'il n'avait pas dépassé les limites de la liberté locale.

Il ajouta :

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