CHAPITRE II
M"^ Victor Hugo, mais le poëte en a rappelé d'autres à Dumas qui fut de ses meilleurs amis :
« Bien souvent, à moi qui arrivais d'Italie, où j'ai fait quinze ou vingt voyages, Hugo, qui l'avait traversé seulement, cette belle Italie, parlait de grands aspects, restés dans sa mémoire, et restés aussi présents que s'il eût été mon compagnon dans mes nombreuses courses !
« Seulement, il voyait toujours les objets comme il les avait vus, non pas dans leur état normal, mais avec les accidents momentanés qui avaient produit dans ces objets des changements ou des altérations quelconques.
« Parme lui apparaissait au milieu d'une inondation; Aquapendenie, déiachant son roclier volcanique sur un orage tout plein d'éclairs ; la colonne Trajane, avec l'excavation qu'on était occupé à pratiquer à l'entour.
« De tout le reste, c'est-à-dire de Florence avec ses auberges crénelées, ses palais massifs, ses forteresses de granit; de Rome avec ses fontaines jaillissantes, ses obélisques qui semblent en faire une ville contemporaine de la vieille Egypte, et sa colonnade du Bernin qui en fait une sœur du Louvre; de Naples, avec ses promenades, son Pausilippe, sa rue de Tolède, sa baie, ses îles et son Vésuve, il avait une idée aussi exacte que possible.
« Ce n'était point à Naples qu'était préparé le logement de M'"'^ Hugo et de ses fils; c'était à Avellino, capitale de la pro\'ince dont le colonel Hugo avait été nommé gouverneur.
« Ce logement était un palais et même un palais de marbre, comme la plupart des palais de pays, où le marbre est plus connnun que la pierre ; seulement ce palais présentait une singularité étrange qui ne pouvait ni échapper à l'œil d'un enfant, ni sortir de sa mémoire.
« Un de ces tremblements de terre si habituels dans la Péninsule italienne venait de secouer la Calabre de fond en comble; le palais de marbre d' Avellino avait été ébranlé comme les autres bâtiments; toutefois, plus solide qu'eux sur sa base, après avoir tremblé, oscillé, menacé un instant, il était resté debout, mais menacé des combles à ses fondations.
« La lézarde passait en diagonale à travers la muraille de la chambre de Victor; de sorte qu'il voj'ait à pou près aussi clairement — quoique d'une façon plus originale — la campagne à travers cette lézarde qu'à travers la fenêtre.
« Le palais était bâti sur une espèce de précipice tout garni de gigantesques noisetiers, produisant ces gigantesques noisettes nommées avelines, du pays d'où on les tire.
« Les enfants, à l'époque où ces fruits arrivaientà malurité, passai<'nt leur vie errant au milieu des noisetiers, suspemlus sur l'abîme, pour cueillir des grappes de noisettes.
« De là, sans doute, vient pour Hugo cette habitude des hauts lieux, ce mépris des précipices, et cette indifférence du vide qu'il possède plus que
personne, et qui l'ait mon admiration, à moi surtout qui ai le vertige à un balcon du premier étage. » {Mémoires de Ditmna.)
Ces détails peuvent sembler puérils à quelques-uns, mais, ainsi que l'ajoute le brillant conteur, quand il s'agit d'un génie hors ligne comme Victor Hugo, qui a joué un rôle immense dans l'histoire littéraire et politique de son pays, c'est un devoir pour qui l'a connu de mettre sous les yeux des contemporains et de l'avenir ces jeux d'ombre et de lumière qui ont fait le caractère de l'homme et le génie du poëte.
M°" Hugo et ses enfants ne restèrent en Italie qu'un peu plus d'une année. En JSOS, après que Napoléon eut décidé que les Bourbons d'Espagne avaient cessé de régner, le colonel Hugo suivit à Madrid Joseph Bonaparte qui de roi de Naples devenait roi d'Espagne, et, comme il y avait danger réel à entreprendre ce nouveau voyage, à s'installer dans un pays en pleine guerre, il se résigna, non sans douleur, à renvoyer à Paris les êtres qu'il chérissait. La santé de sa femme, l'éducation de ses fils avaient eu trop à souffrir déjà de toutes ces promenades à travers l'Europe.
W" Hugo revint donc à Paris avec ses enfants, décidée à se consacrer fout entière à leur instruction. Elle avait pu apprécier pendant le tpmps passé au palais d'Avellino l'influence que pouvait avoir sur ces êtres chers une résidence bien aérée, un jardin où. il leur fût permis de jouer et de courir.
Elle chercha donc un jardin avec des fleurs, mais elle le voulait dans le quartier des études ; et tout d'abord, un peu au hasard, elle se logea dans une maison A'oisine de l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Victor Hugo ne sait plus au juste quelle est sa place. Existe-t-elle encore? il ne peut le dire; il sait seulement qu'on pénétrait dans le rez-de-chaussée qu'il habitait par une allée donnant sur la rue.
Le jardin suffisait aux ébats, mais les appartements étaient trop petits. H fallut partir bien vite ; la jeune famille quitta ce campement pour s'installer définitivement dans une autre demeure située non loin de là et dont il faut rappeler l'histoire. Elle mérite qu'on s'y arrête.