CHAPITRE III
SoMMAir.E : La maison de l'impasse dos Feuillantines. — Description de cette maison. — Le jardin.
Comment Victor Hugo s'est souvenu des Feuillantines. — Éducation maternelle. — Portrait
de M'"" Huo-o. — Quelles défenses étaient faites aux enfants. — L'école et l'impasse. — L6 général Lahorie. — De quelle façon il commentait Tacite. — Son arrestation et son e.xécution. — Départ pour l'Espagne.
D fond d'une sorte de cul-de-sac appelé impasse des Feuillantines, numéro 12, était placée la maison dont il s'agit.
Victor Hugo en a parlé à diverses reprises et nous citerons ce qu'il en a dit ; mais il a bien voulu nous décrire lui-même les dispositions principales de cette habitation où il commença à grandir.
La voici, telle qu'il la revoit encore. On franchissait d'abord une assez belle grille ; ensuite on traversait une cour conduisant à la porte d'entrée, à droite de laquelle on entrait de plain-pied dans une chambre qui servait à jouer en temps de pluie. Deni'he la porte, un perron de quelques marches conduisait au salon donnant accès à gauche dans la chambre de M""" Hugo qui s'ouvrait sur la chambre des enfants. Deux autres pièces à côté de celIes-Là servaient, l'une de salle à manger, l'autre de chambre d'ami.
A l'e.xtrémité du salon, très vaste et très élevé, un second perron par lequel on descendait au jardin. Sous les fenêtres, le parterre tout rempli des fleurs qu'aimait M""" Hugo. Ce parterre était bordé à gauche par un terrain vague, à peine cultivé, plein de trous et d'excavations; et dans ce terrain le « puisard », sorte de bassin peu profond, et sans eau. C'est là que Victor Hugo chaque jour tendait des pièges plus ingénieux les uns que les autres et destinés k prendre le sourd, cet animal fantastique que personne n'a jamais vu et qui n'existe que dans les imaginations enfantines. Plus loin une longue allée plantée do grands arbres conduisant à une sorte de petit bois, reste du parc de l'ancien couvent des Feuillantines. Tout au fond de ce parc une cha-
pelle en ruines et une escarpolette, « sous les marronniers. » A côté de la porte d'entrée de la maison, à gauche, un passage étroit était réservé au jardinier.
Le jardin était grand, profond, mystérieux,
Fermé par de hauts murs aux regards curieux,
Semé de fleurs s'ouvrant ainsi que des paupières
Et d'insectes vermeils qui couraient sur les pierres,
Plein de bourdonnements et de confuses voix.
Au milieu prcsqu'un cliamp, dans le fond presque un bois.
Le poëte l'a immortalisé de la sorte.
Plus tard, en 1875, il est revenu sur ses premières années et a écrit cette page émue :
H Au commencement de ce siècle, un enfant habitait, dans le quartier le plus désert de Paris, une grande maison qu'entourait et qu'isolait un grand jardin. Cette maison s'était appelée, avant la Révolution, le couvent des Feuillantines. Cet enfant vivait là seul, avec sa mère et ses deux frères, et un vieux prêtre, ancien oratorien, encore tout tremblant de 93, digne vieillard persécuté jadis et indulgent maintenant, qui était leur clément précepteur, et qui leur enseignait beaucoup de latin, un peu de grec et pas du tout d'histoire. Au fond du jardin il y avait de très grands arbres qui cachaient une ancienne chapelle à demi ruinée. Il était défendu aux enfants d'aller jusqu'à cette chapelle. Aujourd'hui ces arbres, cette chapelle et cette maison ont disparu. Les embellissements qui ont sévi sur le jardin du Luxembourg se sont prolongés jusqu'au Val-de-Grâce et ont détruit cette humble oasis. Une grande rue assez inutile passe par là. Il ne reste plus des Feuillantines qu'un peu d'herbe et un pan de mur décrépi encore visible entre deux hautes bâtisses neuves ; mais cela ne vaut plus la peine d'être regardé si ce n'est par l'œil profond du souvenir. En janvier 1871, une bombe prussienne a choisi ce coin de terre pour y tomber, continuation des embellissements et M. de Bismarck a achevé ce qu'avait commencé M. Haussmann.
« C'est dans cette maison que grandissaient sous le premier Empire les trois jeunes frères. Ils jouaient et travaillaient ensemble, ébauchant la vie, ignorant la destinée, enfances mêlées au printemps, attentifs aux livres, aux arbres, aux nuages, écoutant le vague et tumultueux concert des oiseaux, surveillés par un doux sourire. Sois bénie, ô manière!
« On voyait sur les murs, parmi les espaliers vermoulus et décloués, des niches de madones, des restes de croix, et çà et \ï cette inscription : Propriété nationale.
« Cette maison des Feuillantines est aujourd'hui le cher et religieux
souvenir du plus jeune des trois frères. Elle lui apparaît couverte d'une sorte d'ombre sauvage. C'est là qu'au milieu des rayons et des roses se faisait en lui la mystérieuse ouverture de l'esprit. Rien de plus tranquille que cette haute