‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 180 sur 198 · CHAPITRE XXXVU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVU

Les interprètes, ces admirables artistes de la maison de Molière, se montrèrent dignes de l'œuvre. A M"" Sarah Bernhardt échut le rôle créé par M"" Mars. La capricieuse et charmante comédienne se montra supérieure à sa devancière.

Victor Hugo, heureux de saluer un tel talent, écrivit à la jeune sociélaii-e là lettre suivante :

« Madame,

(( Vous avez été grande et charmante; vous m'avez ému, moi, le vieux combattant, et à un certain moment, pendant que le public, attendri et enchanté par vous, applaudissait, j'ai pleuré. Cette larme que vous avez fait couler est à vous : — je la mets à vos pieds. »

Ainsi Voltaire écrivait de Ferney en 1760 à M"' Clairon, qui interprétait un des rôles de son théâtre : « Envoyez-moi dans un billet une larme ou deux des cent mille que vous laites répandre. »

Les hommes de génie ont de ces délicatesses.

Les représentations d'IIcriKini amenèrent luie foule considérable à la Comédie française. Cent représentations s'y succédèrent rapidement.

Après la centième, le poète, se conformant à un usage parisien, réunit, dans un dîner au Grand Hôtel, les critiques de théâtre, des hommes de lettres et les interprètes de son drame : deux cents personnes environ.

Nous avons eu la joie d'être au nombre des invités de ce festin littéraire et nous n'oublierons jamais l'impression que nous avons ressentie.

Au centre d'une immense table en fera cheval était assis le poëte, souriant, ému; rien dans son attitude ne trahissait la vanité, l'orgueil, le triomphe, mais une noble fierté se lisait dans son regard. Le maître semblait vouloir dire à ses convives : « Je vous remercie d'avoir répondu à mon appel, je suis heureux de voir que vous m'aimez comme je vous aime, vous qui êtes mes généraux et mes soldats dans l'armée de l'intelligence, dans la légion des lettres, et qui, comme moi, travaillez pour l'avenir au triomphe du beau, du juste, du bien. »

Il régnait dans cette assemblée une cordialité rare; les représentants de tous les journaux se trouvaient là i assemblée, cest-à-dire les représentants des opinions les plus contraires, les adversau-es toujours prêts à se livrer bataille, écrivains ennemis, disputeurs opiniâtres dans les luttes quotidiennes de la presse. Mais le poiite, qui avec ses soixante-quinze ans semblait donner à tous des leçons de jeunesse, représentait la fraternité. La discorde avait été bainiie de l'enceinte; une même pensée, une même foi animaient tous les cœurs.

Sa présence suffisait à faire vivre un moment l'idéale république des lettres, à faire planer pour (pielques heures les citoyens de cette république audessus des trahisons humaines. Et que l'on n'aille point dire que nous exagérons, que notre enthousiasme nous entraîne : les plus sceptiques et les plus

railleurs parmi nos confrères en journalisme, ceux qui d'ordinaire semblent craindre d'avouer une émotion, ont dans leurs articles du lendemain franchement constaté cette bonne impression-là.

Ils avaient été sous le charme et comme éblouis par un rayonnement de puissance et de bonté.

Page 1