CHAPITRE VI
L'infortuné M. Raynouard, poëte découvert et encouragé par Napoléon h\ était un savant et un brave homme. Cette louange suffit à sa mémoire. Il fit représenter des tragédies commandées en quelque sorte par l'empereur et heureusement oubliées. Il ne lui fallait pas demander de deviner un génie naissant.
Quelques-uns de ses confrères se montrèrent plus perspicaces. Citons d'abord François de Neufchàteau, qui lui aussi avait été un enfant précoce et à qui Voltaire avait écrit, encourageant ses essais :
Il faut bien que l'on mo succède, Et j'aime en vous mon héritier.
Cet écrivain devenu un poëte contestable, un politique sceptique, mais dont le nom malgré tout doit être conservé, François de Neufchàteau se sentit ému, malgré sa vieillesse, en apprenant ce qui se passait. Il adressa des vers au lauréat, lui disant :
Tendre ami des neuf sœurs, mes bras vous sont ouverts, Venez, j'aime toujours les vers.
Plus tard, il est vrai, ce brave M. de Neufchàteau fut épouvanté par les triomphes de l'enfant devenu homme; en apprenant ses succès retentissants, après avoir lu les Odes et Ballades, le pauvre homme terrifié ne put s'empêcher de dire : « Quel dommage! Il se perd! Il promettait tant! jamais il n'a fait si bien qu'au début. i>
Un autre, qui succéda à Delille à l'Académie française et qui, fervent admirateur de Bernardin de Saint-Pierre, se devait signaler plus tard par sa haine contre le romantisme, Campenon, exprima de la sorte son admiration pour la pièce de Victor Hugo :
L'esprit et le bon goût nous ont rassasies;
J'ai rencontré des cœurs de glace Tour des vers pleins de charme et do verve cl de grâce
Que MalDlatre eut enviés !
Le plus illustre de l'Académie de 1817, Chateaubriand, alla plus loin encore. Il dit : « Cet enfant est un enfant sublime. »
Ce mot, si souvent cité, a-t-il été en réalité prononcé pour la première l'ois par Chateaubriand? Cela a été contesté dans des circonstances qui méritant d'être rapportées, et le récit de la contestation a paru récemment dans un curieux recueil intitulé l'Intermédiaire.
« Combien de fois, écrit l'auteur de la note, n'ai-jepas entendu attribuer à Chateaubriand ce jugement célèbre? Tous les biographes de Victor Hugo ont
rappelé i'epitliete « enfant sublime », et pou inii)orie au poëie qui le premier a trouvé l'expression pour le peindre clans sa jeune gloire.
« Eh bien! ce mot arraché à une admiration sincère n'est point de Chateaubriand qui en a accepté le bénéfice.
« L'u dimanche, il y a d'assez longues années de cela, je déjeunais chez Alexandre Soumet, le poëte de la Divine épopée... Emile et Antony Deschamps étaient présents. Je prononçai la phrase attribuée à Chateaubriand.
PORTIIAIT DE CIIATBAUDRIAXD
— Ilalte-la, répondit Soumet; il ne faudrait pas que cette erreur se prolongeât plus longtemps. C'est moi qui, un jour, ai écrit à Chateaubriand pour lui parler de l'enfant sublime. J'en appelle à Emile et à Antony.
— C'est \Tai, répondirent ceux-ci. »
Cette conversation fut rapportée à l'Abbaye-aux-Bois, chez M"" Récamier qui en informa Chateaubriand.
— Le mot est si vrai, riposta l'auteur du Génie du Christinnismc, que tout le monde l'a pu écrire ou dire. Puisque Soumet se prévaut sur moi de quelque chose, il ne peut que gagner à ce qu'on lui rendre ce qu'il réclame. —
Celte discussion ne prouve qu'une chose, c'est que si Chateaubriand n'a pas en réalité prononcé le mot le premier, il a du moins pensé que Victor Hugo était « un enfant sublime, n 11 n'a point cessé du reste de lui témoigner son amitié et son admiration, et il fut toujours un de ceux qui lui prouvèrent cette affection.
CIIAPIiTxE VI. 61
Chateaubriand avait imprimé sous son nom la qualification d'enfant sublime dans une note du Conservateur. Victor Hugo, conduit par M. Agier, l'alla remercier, et il s'ensuivit une liaison bienveillante d'une part, enthousiaste de l'autre qui, pendant quatre ou cinq années, fut très vlv.e et très cultivée. Victor Hugo, dans son premier rêve de gloire, avait écrit en marge d'un de ses cahiers de classe: « Je veux être Chateaubriand ou rien. » Ou comprend combien lui fut sensible 1 éloge de celui qu'il considérait comme son maitre.
En 1817, une mention à un concours de l'Académie française était un événement dont s'occupaient les journaux. Le nom de Victor Hugo devint aussitôt sinon célèbre, du moins connu.
Sa pièce sur le bonheur que procure l'étude fut imprimée à part et est devenue une rare curiosité bibliographique. Sur un exemplaire se trouve une dédicace de six vers autographes à M. D. L. li. (M. de La Rivière) et signée V. M. H.
Nous citerons les autres succès qu'il ol)tint à cette époque en poésie. Parlons auparavant de son premier essai en prose, du roman qu'il écrivit avant de quitter la pension Decotie, de Biig-Jiirgal.
Il avait promis à quelques-uns de ses condisciples qui se réunissaient chaque mois dans une sorte de banquet littéraire, de n'employer que quinze jours à la composition de cet ouvrage. Il tint parole et leur lut son manuscrit à l'époque fixée.
Ce livre, quoique réécrit et remanié par lui en 1825, n'en est pas moins son premier ouvrage; l'auteur raconte un épisode dramatique de la révolte des noirs de Saint-Domingue en 1791. Bug-Jargal, héros du récit, est un nègre esclave d'un colon de l'île; il aime en secret la fille de son maître, poétique enfant fiancée à Léopold d'Auverney, son cousin. Celui-ci a sauvé la vie de l'esclave condamné à mort pour un acte de rébellion, et, lorsque éclatent les incendies et que commence le massacre des blancs, Bug-Jargal protège la jeune fille qu'il aime et sauve à son tour le fiancé qu'il hait. Grâce à son dévouement, les jeunes gens échappent à la féroce vengeance projetée par le généralissime de la révolte, Jean Biassou, et par le diiïorme et haineux Habibrah. Enfin, Bug-Jargal sacrifie sa vie après avoir sacrifié son amour et se fait fusiller par les blancs.
Ce qu'il importe de remarquer dans cet ouvrage dont nous sommes tenté de regretter la retouche, c'est qu'il contient l'ébauche de quelques-uns des types immortels créés par Victor Hugo, et, pour ainsi dire, les brouillons de quelques-unes de ses plus belles pages.
Bug-Jargal est, comme Ruy-Blas, un ver de terre amoureux d'une étoile. Il meurt, ainsi qu'Hernani, pour le point d'honneur. Le nain Habibrah laisse prévoir la laideur de Quasimodo et la haine de Triboulet ; on peut voir conune un essai de la description de la chute cITrayante de Claude Frollo, précipité par le sonneur du haut d'une tour de Notre-Dame de Paris, dans la chute au fond
du gouffre de Saint-Domingue de l'obi se cramponnant à la racine d'un vieil arbre, comme l'archidiacre à un tuyau de gouttière.
Ces croquis d'un maître doivent être soigneusement regardés; ils permettent de suivre en quelque façon l'éclosion, la formation des chefs-d'œuvre; ils sont des esquisses intéressantes et curieuses. Bug-Jargal se peut considérer comme une première étape de la révolution littéraire de 1S30 et ce premier cri du romancier de seize ans est un cri en faveur des opprimés, une défense de ceux qui souffrent, un éloge du dévouement, une apologie de la liberté.
Ce remarquable roman revu et corrigé ne parut en volume qu'au lendemain du jour où la terrifiante figure A'Han d'Islande venait d'effrayer les esprits, c'est-à-dire en 1825. L'œuvre parut alors plus pâle qu'elle ne l'était réellement, car elle contient d'admirables narrations qui figurèrent aussitôt dans les recueils de morceaux littéraires choisis parmi les plus remarquables récits du temps , ce sont des modèles du genre par la vivacité des expressions et l'harmoniedes phrases.
Un passage du récit du sergent Thadée suffira pour rappeler cette œuvre émouvante :
« Puisque vous le désirez, mon capitaine, il faut vous dire que quoique Bug-Jargal, dit Pierrot, fût un grand nègrQ bien doux, bien fort, bien courageux, et le premier brave de la terre, après vous, s'il vous plaît, mon capitaine, je n'en étais pas moins bien animé contre lui. Si bien qu'après avoir entendu annoncer votre mort pour le soir du second jour, j'entrai dans une furieuse colère contre ce pauvre homme, et ce fut avec un plaisir infernal que je lui annonçai que ce serait lui ou, à son défaut, dix des siens qui nous tiendraient compagnie et qui seraient fusillés en matière de représailles. A cette nouvelle il ne manifesta rien, sinon qu'une heure après il se sauva en pratiquant un grand trou. »
Bug-Jargal s'est évadé pour aller sauver la vie du capitaine d'Auverney: s'il ne revient pas quand un drapeau noir sera arboré sur la montagne, ses dix compagnons ne tarderont pas à être mis à mort.
« Lorsque, poursuit Thadée, on vit le grand drapeau noir sur la montagne, comme Bug-Jargal n'était pas revenu, on tira le coup de canon de signal et je fus chargé de conduire les dix nègres au lieu de l'exécution appelé la Bouchedu-Grand-Diable... Quand nous fûmes là, vous sentez bien que ce n'était pas pour leur donner la clef des champs ; je les fis lier comme cela se pratique et je disposai mes pelotons. Voilà que je vois arriver de la forêt le grand nègre. Les bras m'en tombèrent. Il vint à moi tout essoufflé.
« — J'arrive à temps, dit-il. Bonjour Thadée.
« Il ne dit que cela et alla délier ses compatriotes. »
Ainsi se termine par l'exécution du généreux Bug-Jargal, qui ne saurait survivre à son amour, cette narration véritablement belle.
Victor Hugo, dans une préface datée de 1832, a déclaré que, semblable à ■ ces voyageurs qui se retournent au milieu de leur chemin et cherchent à