‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 26 sur 198 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Ses opinions politiques, à ce moment, n'étaient, disons-nous, qu'un retlet ; elles devaient se transformer avec l'âge; elles se résumaient, grâce à l'éducation reçue, en une pensée d'une adorable logique :

Quand on hait les tyrans, ou doit aimer les rois!

Telle était la conviction de la femme du général Ilugo; elle croyait fermement que les Bourbons revenus avec l'invasion, en débarrassant la France de l'oppression impériale, lui apportaient la liberté. Mais comme elle aimait et admirait Voltaire, son fils, tout en chérissant Louis XVIII et en respectant la Charte, plaisantait dans ses satires les moines, bonnes âmes, qui, sous prétexte de sauver les hommes des flammes éternelles, faisaient brûler ceux qui mangeaient du gras aux jours défendus. Cette contradiction n'a pas cessé de hanter la pensée de Victor Hugo. Nous le verrons cessant d'être catholi'iue, devenant libre penseur, mais demeurant, en dépit des évêques qui l'appelèrent athée, un déiste convaincu. Son œuvre philosophique, tard publiée, résume ses impressions d'enfance. Il croit à Dieu malgré les prêtres et à la liberté malgré tout !

Si les professions de foi du jeune écrivain flottaient au gré de ceux qui lui imposaient leurs idées, en revanche son talent poétique prenait seul et librement son essor.

Sans en rien dire à personne l'écolier de la pension Decotte s'avisa de concourir pour le prix de poésie que décerne chaque année l'Académie française. 11 déposa timidement sa composition au secrétariat de l'Académie.

On était en 1817, en pleine Restauration. Sujet imposé : Le bonheur que procure l'étude dans toutes les situations de la vie.

Le bonheur que procure l'étude dans toutes les situations de la vie ; cela était une excuse pour la Restauration, et les gens de lettres se consolèrent. Par bonheur le peuple ne fut pas longtemps de l'avis des gens de lettres.

Selon l'usage le concurrent avait mis son nom sous un pli cacheté, joint à sa pièce de vers.

La pièce était remarquable à plus d'un titre ; en voici le début :

Quand la fraîclie rosée, au relour do l'aurore, Tremble encor sur le sein du lys qui vient d'éclore, Quand les oiseaux joyeux célèbrent par leurs cl'.ants L'aslre aux rayons dorés qui féconde nos champs, Mon Virgile à la main, bocages verts cl sombres, Que j'aime à m'égarer sous vos paisibles ombres! Que j'aime, en parcourant vos paisibles détours, A pleurer sur Didon, à plaindre ses amours! Là, mon âme tranquille et sans inquiétude S'ouvre avec plus d'ivresse au charme de l'étude; Là, mon cœur est plus tendre et sait mieu'^ compatir A des maux... que, peut-être, il doit un jour sentir!

Malheureusement, plus loin, le concurrent parlait de son âge et disait :

Moi qui toujours fuyant les cités et les cours De trois lustres à peine ai vu finir le cours...

Avec une adorable et enfantine naïveté ce futur philosophe se vantait d'avoir fui les cités et les cours, d'avoir évité la fréquentation des hommes et dos princes, et il ajoutait qu'il avait quinze ans à peine : trois lustres, sous la Restauration, c'était la façon dont on comptait quinze ans à l'Académie.

Un tel aveu mit les juges en méfiance et les académiciens, dans leur sagesse, pensèrent qu'on se voulait moquer d'eux. Ltre plaisantes, cela révolta leur gravité.

Le prix se partagea donc entre Saintine et Lebrun d'abord; ensuite fut nommé Casimir Delavigne, puis Loyson qui eut un accessit, et enfin Victor Hugo qui, malgré son intention de mystifier l'Académie et quoiqu'il eût fait la pièce de vers la meilleure, obtint une mention honorable.

Saintine, Lebrun et Casimir Delavigne sont connus; leurs noms reparaîtront du reste dans cet ouvrage. Quant à Loyson, plus oublié, remarquons seulement que sa coterie reprocha en 18 17 à l'Académie française de ne lui avoir donné qu'un accessit. Loyson, mort jeune, avait une valeur; on a écrit de lui que sa place était marquée entre Millevoye et Lamartine, mais qu'il s'approchait beaucoup plus de ce dernier par le spiritualisme de ses sentiments.

Le concours, comme on voit, avait été des plus brillants, mais en dépit du jugement ce furent les vers de Victor qui, lus en séance publique, furent le plus chaleureusement applaudis.

Le lauréat de trois lustres apprit son succès par son frère pendant une récréation et n'interrompit pas pour cela une intéressante partie de barres commencée en compagnie du fils du général Lecourbe, de Victor Jacquemont et des autres camarades.

M""= Hugo n'accepta pas sans protestation le paragraphe du rapport concernant son fils et ainsi conçu :

« Si véritablement M. Hugo n'a que cet âge l'Académie lui doit un encouragement. »

La mère indignée riposta par une aHirniation catégorique et le rapporteur, M. Raynouard, secrétaire perpétuel, mis au pied du mur, répondit qu'il fuirait, avec plaisir, la connaissance du jeune poëte, s'il n'avait point menti.

De plus en plus révoltée. M'"' Hugo alla chercher son fils à la pension.

— Viens avec moi, lui dit-elle; je te veux montrer à ces gens qui t'accusent d'être un vieillard! j'ai ton acte de naissance dans ma poche.

Et on courut chez M. le secrétaire perpétuel, qui se confondit en excuses, qui, rougissant, troublé, ne trouva qu'une excuse : Il ne pouvait pas prévoir une semblable chose !

LE DHAPEAU NOIR, SIGNAL DE l'EXÙCUTION DE Dug-Jurgal, FUT ARBORÉ SUR LA MONTAGNE »

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