CHAPITRE X
reux, exaltés par l'amour de l'art et prêts à tous les combats pour le triomphe de leurs instincts, de leurs tendances, de leurs aspirations vers l'idéal.
D'où venait le romantisme? — Il paraît avoir pris naissance en Allemagne, vers la fin du xviii" siècle, avec l'école politique dont Louis Tieck fut l'un des principaux chefs.
Sans avoir jamais perdu son originalité propre, son cachet distinclif, notre littérature subit à différentes époques l'influence des littératures étrangères ; en d'autres temps elle devint au contraire dominante, et donna le ton à l'Europe. La littérature allemande, qui n'avait été que le reflet de la nôtre pendant le xvii<^ et le xviii' siècle, prit, au commencement du xix% une allure nouvelle ; elle s'éleva, elle se vivifia grâce à Klopstock, à Herder, à Schiller, à Gœthe, dont le Faust contient tout, selon l'expression de M"'" de Staël, « et même quelque chose d'un peu plus que tout ».
Cependant, ainsi que l'a remarqué Philarète Chasles, entre l'Allemagne et la France le Rhin coulait toujours. C'est à 11""= de Staël que revient la gloire d'avoir fait franchir cette barrière aux lettres allemandes, accueillies sur sa présentation, chez nous, au commencement de ce siècle, avec un enthousiasme qui a porté et porte encore ses fruits.
M'"" de Staël rapporta donc de l'Allemagne et naturalisa chez nous le romantisme, qu'elle définit : La poésie dont les chants des troubadours ont été l'origine, celle qui est née de la chevalerie et du christianisme.
D'après cette définition, le romantisme peut être considéré comme l'esprit des races romanes opposé à l'esprit antique, c'est-à-dire le génie moderne en lutte avec l'inspiration du génie grec et romain ; mais il n'est en réalité, Victor Hugo l'a maintes fois affirmé, et Champfleury et cent autres après lui, il n'est autre chose que le libéralisme en littérature.
A l'époque où l'Allemagne commençait ce grand mouvement d'émancipation, en Angleterre, Byron, « le satanique », avait grandi, et ses poëmes colorés révélaient des mondes inconnus aux jeunes gens de France, qui commençaient à découvrir Shakespeare et à rêver à des œuvres puissantes, originales.
Chateaubriand, en même temps que M"" de Staël, commença en France la rénovation, avec le Génie du christianisme, Atahi, René, la traduction du Paradis perdu, les Martyrs. Ses œuvres, rafraîchies à une source nouvelle, firent aimer non seulement les gothiques cathédrales, mais encore la passion et la nature.
Le chemin une fois tracé, une foule de jeunes gens se précipitèrent.
« Quand on se rappelle d'où est partie cette génération, dit Asselineau dans sa Bibliographie romantique ; quand on songe à ce qu'elle a remplacé, à ce qu'elle a renouvelé, à ce qu'elle a vivifié, on n'a pas assez de bénédictions pour le vieux drapeau qu'elle défendit, drapeau déchiré et mutilé au vent des combats, qu'il faudrait suspendre pieusement aux volâtes d'un panthéon ; car il §1 sauvé la patrie, la république des lettres !
<i Ceux qui l'ont porté ont été les conquérants. Si le roman est sorti des
ino vicTon iiugo et son temps.
fadeurs et des frivolités de la fin du dernier siècle ; s'il est devenu une œuvre virile et sociale qu'on a pu lire et écouter sans honte ; si le drame a surpris et ému ; si le vers a retenti deux fois sur l'enclume ; si la prose a guéri des langueurs et des chloroses du style académique ; si elle a repris la vigueur et l'éclat de la santé, c'est à ceux-là que nous le devons ; c'est à leur franchise, à leur courageuse horreur de l'ennui, à leur amour sincère du nouveau, de la [oie, de la vie, et enfin à cette témérité juvénile qui n'a reculé ni devant le ridicule, ni même devant l'absurde, pour assurer au xix« siècle la précieuse conquête de la liberté dans l'ai't. »
Les grands noms de la pléiade, Asselineau les énumère ensuite avec orgueil : après Chateaubriand et M""" de Staël, ce sont Victor Hugo, Lamartine, Alexandre Dumas, Charles Nodier, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Emile et Antony Deschamps, Balzac, Auguste Barbier, George Sand, Théophile Gautier, Mérimée, Philarète Chasles, Alfred de Musset, Jules Janin, Marceline Valmore.
Tous ces écrivains ont été flétris de l'épithèle de romantiques; je dis flétris, car quiconque voulait appeler les choses par leur nom, ne point faire marcher les vers deux à deux, « comme les bœufs », était considéré par les classiques comme un être sans goût, sans pudeur, comme un homme fou à lier.
« Le romantisme, écrivait l'académicien Duvergier de Hauranne, n'est pas un ridicule ; c'est une maladie comme le somnambulisme ou l'épilepsie. Un romantique est un homme dont l'esprit commence à s'aliéner. Il faut le plaindre, lui parler raison, le ramener peu à peu; mais on ne peut en faire le sujet d'une comédie; c'est tout au plus celui d'une thèse de médecine. »
Ainsi étaient traités les jeunes écrivains qui osaient braver le public et s'imposer à lui, et l'empêcher de bâiller au nez des livres; qui voulaient que notre littérature cessât d'être ennuyeuse. Rude tâche, celle qui consiste à changer les habitudes d'un peuple. Notre bourgeoisie n'aime point que l'on change ses habitudes, qu'on dérange ses idées, qu'on lui découvre un nouvel horizon, qu'on la fasse rédéchir à des choses nouvelles. Elle était, au commencement de ce siècle, accoutumée à vénérer le genre classique; cela ne l'amusait pas, mais l'usage le voulait ainsi, et il fallait un véritable courage pour battre en brèche la coutume, pour déplacer l'admiration accordée à des productions méritant la confiance à cause de leur ancienneté.
La foule se révolte d'ordinaire, lorsqu'au lieu de prendre d'elle le mot d'ordre, on entend le lui donner, lorsqu'au lieu de la flatter on prétend l'instruire ; elle n'aime l'audace qu'après que l'audace a réussi.
Au moment de la réforme qui nous occupe, les classiques, menacés de disparaître, excitaient la colère des hommes d'ordre et signalaient les novateurs à l'indignation publique.
Si les romantiques, nous a dit Victor Hugo, avaient été des voleurs, des assassins, des monstres chargés de tous les crimes et de toutes les iniquités, on les eût en vérité moins maltraités.