‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 45 sur 198 · LE ROMANTISME · texte numérisé non relu

LE ROMANTISME

Le romantisme naissant allait chasser du temple les vendeurs de prose insipide; les classiques, qui, comprenant que c'en était fait d'eux, injuriaient les no\ateurs.

11 était temps d'infuser un sang nouveau aux lettres françaises, malgré les hurlements des eunuques qui gardaient les nécropoles de la tradition. L'art devait sortir rayonnant de son tombeau, secouant ses chaînes ; la Muse victorieuse s'apprêtait à prendre son vol, renversant d'un coup d'aile ses gardiens lugubres.

On ne saurait imaginer à quel degré d'insignifiance et de nullité en était amvée notre littérature.

Pendant toute la durée de l'empire, le bruit du canon avait couvert la voix des écrivains. Napoléon I" considérait les poètes comme des arrangeurs de mots, utiles seulement s'ils chantaient sa gloire.

Le grand empereur, cependant, n'entendait point qu'on négligeât les lettres; il songeait même à les restaurer, de temps à autre, entre deux batailles. Les lauriers de Louis XIV l'empêchaient quelquefois de dormir, pendant les armistices; il rêvait alors de donner son nom à son siècle et d'ajouter, pour cela, quelque chose à ses conquêtes. Il réclama des créations tragiques, ayant promis à Talma un parterre de rois, qu'il lui donna du reste ; mais Talma n'eut à interpréter avec succès que les chefs-d'œuwe classiques déjà applaudis au temps du « grand Roi » .

Bonaparte, qui proscrivit Chateaubriand et M""" de Staël, eût voulu qu'on lui fournît des auteurs dramatiques comme on lui fournissait des conscrits. Il ne songeait point qu'en réclamant chaque année trois cent mille jeunes gens, il courait grand risque de faire tuer bon nombre de jeunes dramaturges.

Parmi ceux qui, déjà vieux, ou trop faibles pour faire des soldats, échappèrent aux massacres, il faut citer Alexandre Duval, Baour-Lormian, Mercier it surtout Raynouard, qui fut le plus illustre des auteurs impériaux. Ajoutons le célèbre Luce de Lancival et le grand Delrieu, qui ne pardonna jamais aux comédiens du Théâtre-Français de choisir, pour jouer ses pièces, les jours où l'on ne faisait pas de recette, et notre liste est presque complète. Les auteurs dramatiques ne contribuèrent pas à la gloire du conquérant.

Les autres genres de littérature étaient représentés de manière presque semblable. Les productions de l'esprit devenaient de plus en plus faibles, décolorées, insignifiantes; on eût dit que la pensée avait disparu du cerveau humaiu et que l'esprit, l'imagination, l'enthousiasme, n'existaient plus.

En peinture comme en poésie, rien qui ne fût banal et poncif. Alors, sous le drapeau du romantisme, des jeunes gens s'élancèrent à l'assaut des citadelles classiques en poussant un hurrah littéraire, un cri d'indépendance.

Ce mot romantisme, qui n'a plus aujourd'hui qu'un sens historique, n'exprime que des doctrines mal définies ; c'est un nom de guerre qui désigne un parti, et de fait les romantiques étaient des partisans hardis, avenlu-

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