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Victor Hugo intime; mémoires, correspondances, documents inédits

Cousin germain de madame Victor Hugo (sa mère^ madame Fouchêr^ était la sœur atne'e de mon pere)^ fai reçu de tout temps des marques de sa bienveillante et délicate amitié^ et f aurais cru manquer à ce que je dois à sa mémoire^ si f avais laissé perdre et disparaître les belles et touchantes lettres^ datées de Vexil^ qu'elle adressait à ses parents restés en France^ — lettres que fai recueillies dans lespapiei^s de ma mère^ en même temps que deux cahiers de Souvenirs, écrits par M, Pierre Foucher^ son père.

Madame Victor Hugo ne s'est révélée au

■ I Ml fji tMl*—

II VICTOR HUCO fNTIMF.

public que par les deux volumes de Victor ^ Hugo raconté par un témoin de sa vie;

les lettres que Von trouvera éparses dans . 52" Victor Hugo intime, ew donnatit la mesure

delà distinction de son esprit ^ feront aussi connaître la beauté de son âme^ ouverte aux sentiments les plus élevés.

La nouvelle génération^ passionnée pour tout ce qui intéresse le nom et la gloire de Victor Hugo^ sera recojinaissante des lettres du gf^and homme et des quelques vers de sa Jeunesse que ce livre a retenus; elle sera heureuse de pouvoir goûter la correspondance Uttéraire^remplie défaits et de détails nouveaux^ du traducteur sincère de Shakspeare^ de François- Victor Hugo^ écrivant de Guernesey « à son camarade d'enfance^ à son ami de tout temps, »

Ces correspondances^ encadrées dans quelques scènes de la vie de famille^ écho et souvenir d'une suite d^années de travail et de paix^ bientôt interrompue par les deuils irrépai^ables^ ne pouvaient être réunies en un meilleur moment et avec une intention de plus pieux respect^ que dans ce mois de février^ oit la France va célébrer le quatrevingt -troisième anniversaire de la naissance de son plus grand poète ^ de son immortel Victor Hugo.

Alfred Assf.line.

P'évrier iSS5.

.fi

M. Pierre Fcxucher et sa fille, M"* Victor Hugo. — Le manuscrit des Souyemrs laissés par M. Foucher. — Sa correspondance de dix années avec M"" Assclinc. — Lettre de M"'* Victor Hugo demandant communication des Mémoires de son père. — Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.- — Lecture de Cromwell. — L'hôtel Toulouse et ses jardins. — L'adjudantmajor Hugo, rapporteur, et Pierre Foucher, greffier. — La devise de Fouquct.

.vO

lilTiiB ■*! ME*

M, Pierre Foucher, père de M"*' Victor Hugo (Adèle Foucher), était mon oncle et mon parrain.

L'acte de mariage de Victor Hugo et d*Adèle Foucher, relevé sur les registres de réglise Saint-Sulpice, à la date du 12 octobre 1822, porte les déclarations suivantes d'état civil :

« Victor-Marie Hugo, membre deTAcadéniie des Jeux floraux de Toulouse, âgé de vingt ans, demeurant de droit et de fait àBloîs, fils mineur de Joscph-Léopold- Sigisbert Hugo, maréchal des camps et armées du Roi, chevalier de l'Ordre

'' ' - Royal et Militaire de Saint-Louis, officier

\^ de la Légion d'honneur, et commandant

de l'Ordre Ro3^al de Naples, et de défunte Sophie-Françoise Trébuchet, son épouse, d'une part ; et Adèle-Julie Foucher, âgce de dix-neuf ans, demeurant de droit et de fait rue du Cherche-Midi, n* Sg, de cette paroisse, fille mineure de Pierre Foucher, chef au ministère de la guerre, chevalier de la Légion d'honneur, et d'Anne-Victoire Asseline, son épouse, d'autre part... »

Après quarante ans de mariage. M'"'' Victor Hugo a publié (i863) chez l'éditeur des Misérables^ deux volumes dont le titre est excellent : « Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. »

D'un tel grand homme, ayant rempli le siècle de son nom, aucun souvenir ne sera à dédaigner pour la postérité ; l'empressement de la foule à se portera l'exposition des reliques de Pierre Corneille,

rc'unîes à la Bibliothèque nationale pour le second centenaire de sa mort, montre que la France aime tout de ses génies, et qu'elle les honore dans les plus humbles manifestations de leur pensée.

Voici venir de M. Pierre Foucher, beaupère de Victor Hugo, quantité de témoignages nouveaux qui pourraient fournir un appendice à l'ouvrage de M"'* Victor Hugo et qui deviendront un jour autant de petits « documents » pour le livre définitif à écrire sur Victor Hugo, quand les temps seront venys.

M, Pierre Foucher était un lettré ; il avait beaucoup lu, beaucoup retenu, et il s'exprimait bien. Observateur intelligent, homme de précieux Jugement, il avait à sa disposition une manière à lui d'écrire, un style net, précis, rendant bien sa pensée, et, quand il le fallait, coloré.

"^.ri II avait occupé de hauts emplois dans

^^ l'administration de la guerre ; chef de

bureau de la conscription sous l'Empire,

il devint chef du service de la justice

militaire sous la Restauration. Il éprouva,

étant encore jeune et valide, la lassitude

, et presque le dégoût du travail des bureaux ;

^' - il prit sa retraite de bonne heure, — ce

u fut M. de Musset-Pathay, le père d'Alfred

^ de Musset, qui lui succéda dans sa place;

— et de 1828 à 1845, année de sa mort,

; •' il donna tous ses loisirs aux lettres qui lui

rendirent en délicates jouissances l'amour

qu'il leur portait.

C'est surtout sous la forme épistolaire (\ qu'il aimait à noter ses lectures de chaque

jour et à donner cours à ses pensées, à ses méditations ; il entretenait avec ses proches, avec quelques amis choisis, une correspondance où l'on pourrait retrouver, à côté d'observations très nettes sur les

choses du temps où il vivait, nombre de ces faits, de ces anecdotes du jour qui amusent et servent à "fixer les dates.

Comme étant mon parrain, M. Foucher se donna le devoir de surveiller mes études ; il m'initia aux grands écrivains des belles époques, essayant de me former le sens et le goût ; il m'aidait dans la recherche et la traduction des anciens ; il m'encourageait et savait aussi me retenir. A quinze ans. Je lui demandais sans cesse des nouvelles du romantisme et des romantiques, il me répondait : « Étudie ferme ton Xénophon, et. aux vacances, nous lirons ensemble Les Feuilles d^antomne de mon gendre, dans le bel exemplaire qu'il a donné à ta mère. »

Ainsi il m'adressait au collège de longues lettres dont il assemblait les feuillets avec un léger fil; je les ai relues plus tard et souvent, ma mère me les ayant conservées; et j'ai compris en avançant dans la

recherche des maîtres, toute la valeur de ce guide judicieux, qui était de si bon conseil.

b M. Pierre Foucher et mes parents ont

vécu quarante ans dans la même maison, porte à porte ; les familles furent toujours étroitement unies, et même n'en faisaient

,, qu'une, tous leurs enfants étant nés dans

cet hôtel des conseils de guerre — ancien hôtel du comte de Toulouse — qui a vu • .le mariage de Victor Hugo et d'Adèle

Foucher. Il y a un demi-siècle, les Jardins, avec leurs beaux ombrages, s'étendaient - encore Jusqu'à la rue d'Assas -, j'en savais

^ tous les coins et recoins, où bien des

soufiBes de poésie ont passé, où bien des rêves de gloire et d'amour ont eu leur heure ,jdc réalité.

J'ai trouvé dans les papiers de ma mère que j'ai eu le malheur de perdre en 1877 —

rv

lIIc entrait dans sa quatre-vingt-deuxième année — une volumineuse correspondance de M. Pierre Foucheret deux gros cahiers de Souvenirs qu'il avait écrits pour elle.

Ces Souvejiîrs forment deux in-quarto reliés en rouge, portant sur la couverture la dédicace en lettres d'or : « A ma sœur Asseline » ; la lettre-préface est datée d'octobre i832, et îls'comprennent 536 pages d'une grande écriture droite et très lisible.

Ce sont — ainsi que la correspondance qui va de i83o à 1839 — les récits d'une existence sage, réglée, honnêtement remplie par la réflexion et l'étude ; et de temps à autre, quand l'occasion se présente, d'intéressants détails donnés par l'heureux beau-père sur son gendre Victor Hugo, dont il était le premier fanatique : le chapitre du mariage de sa fille Adèle, les années glorieuses qui suivirent ; les premiers coups de foudre littéraires ; les relations, les amitiés célèbres, la chronique du foyer

et la coulisse de la gloire ; tout cela très

1* simplement et agréablement raconté.

M"* Victor Hugo avait sous les yeux ce manuscrit de son père, lorsqu'elle a coml mencé d'écrire les deux volumes de Victor

. \ Hugo raconté par un témoin de sa vie.

\ C'est en i858 qu'elle eut la première

idée de cette publication ; elle écrivait à ma mère :

ce Chère tante, ne vous inquiétez pas 1 des Mémoires, c'est Victor [son frère

Victor Foîtchej") qui les a. II a fait quelques difficultés pour me les prêter, il m'a pour- , tant promis de me les confier, mais seu-

lement à Paris. Victor {Victor Foucher) est excellent, mais un peu dictateur de la famille. Ne dites mot de tout cela à qui que ce soit. Je n'aurais recours à votre j ' . entremise qu'autant que Victor me refu-

serait absolument ces Mémoires, ce qui, je Tespcre, ne sera pas.

« Je suis bien confuse, chers et bien aimés parents, de tout le tracas que je

vous ai donne' Ma profonde et tendre

affection pour vous m'absoudra, et en s'occupant ainsi de moi, mon bon oncle se rappelle la petite Adèle qu'il a reçue dans ce monde et qu'il a choyée comme son enfant; l'Adèle de maintenant, si près de l'autre vie, demande à Dieu de s'y rencontrer avec vous, mes tendres parents.

« A vous avec toute l'effusion de mon

cœur.

« Adèle. »

Les SoupenirsdG M. Pierre Foucher, dédiés « à ma sœur Asseline », étaient souvent consultés dans la famille "î.ma mcre les prêtait tantôt à l'un, tantôt à l'autre de ses neveux ou nièces, et chacun aurait bien voulu accaparer le précieux

Il VICTOR HUGO INTIME

manuscrit ; Victor Foucher, l'aîné, ne le rendait pas facilement, comme on le voit par la lettre de sa sœur Adèle,

Ma mère, à tout événement, en avait fait de sa belle écriture allongée, une copie très soignée ; l'original s'est retrouvé entre les mains de ma petite cousine, M"* Ancelet, fille de Paul Foucher.

J'extrais ce qui suit de la Lettre servant de préface au manuscrit des Souvenirs :

« ... J'ai écrit comme je vous parlerais, comme je vous parle quand nous causons au coin du feu. Mes récits ne sont qu'une longue causerie où je me suis permis le sans façon des digressions...

« J'ai donné à ce recueil le titre général de Souvenirs^ et en effet ma mémoire en a fait les frais. J'ai mieux aimé m'en rapporter à elle, sauf à commettre des erreurs, que de compulser mes papiers...

VICTOR HUGO INTIME l3

« Si je destinais ce tableau à mes fils, je voudrais qu'ils y vissent un enseignement.

Pour vous, il ne peut être qu'un délassement. Puisse-t-il au moins , avoir ce mérite.

« Octobre i832. »

M'"* Victor Hugo raconte à la page i5 de son premier volume, comment M. Foucher, étant venu chercher fortune à Paris, en 1792, a vu aux Tuileries Louis XVI et la famille royale; elle cite une page des Souvenirs de son père, et elle ajoute :

<( Comme l'attestent ces lignes que je trouve dans des notes qu'il a laissées. »

Les notes que son père a laissées, ce sont ces deux gros cahiers prêtés par ma mère; le passage cité appartient au chapitre X du manuscrit, qui a pour titre :

Effets d'une première vue de Paris. — Journées politiques des 21 juin et 10 août

Le récit d'un Jeune provincial débarqué à Paris la veille de si grands événements, témoin, malgré lui, presque embrigadé parmi les combattants du lo août, mérite que je complète la citation de M'"'. Victor Hugo :

« Le tocsin commença à se faire

entendre dans la nuit du 9 au lo, vers les deux heures après minuit, Boutin, qui était venu me joindre dans la capitale, vint frapper à ma porte, me proposant de le suivre au manège des Feuillants, où se tenait l'Assemblée législative. Je me levai et nous partîmes aussitôt.

« Les rues de Paris étaient fort calmes; seulement on y remarquait des hommes qui marchaient d'un pas pressé et qui prenaient des directions différentes. Non loin de la porte de la salle du manège, nous fîmes la rencontre du député Coutard.

Nous lui dîmes qui nous étions et lui

VICTOR HUGO INTIMR

demandâmes des nouvelles. 11 se borna à nous assurer que cela n^élait rien; que toutefois il nous conseillait de retourner chez nous et de n'en plus sortir de la journe'e. Sur l'observation qu'il entendît faire à Boutin que tout était tranquille dans les quartiers que nous venions de traverser, il répondit qu'en effet, il ne pouvait pas y avoir déjà là du mouvement.

« Les paroles de M. Coutard, quoique passablement équivoques, me tranquillisèrent un peu. Je rentrai chez moi et me mis au lit où je fus réveillé sur les onze heures du matin par le bruit de la canonnade.

Beaucoup de voix se faisaient entendre dans la chambre voisine de la mienne; j'y allai et y trouvai réunis presque tous les pensionnaires de notre hôtel garni. Le domestique leur racontait ce qui venait de lui arriver : — il avait vu des hommes armés qui parlaient entre eux en regardant rhôtel ; il nous avait dépêché aussitôt le

i ^ l6 VICTOR HUGO INTIME

commissionnaire pour nous recommander de ne pas nous montrer, de ne pas faire de bruit et nous tenir enfermés. Pour lui, il avait jeté son trousseau de clefs dans la fontaine; et à peine avait-il reparu sur la porte que les patriotes lui avaient demandé à monter pour faire descendre et marcher avec eux les personnes qui logeaient dans la maison. Il leur avait répondu que ces personnes étaient sorties, et que le maître de rhôtel, dehors aussi, lui, pour Tinstant, avait laissé les clefs dans sa chambre. Ne tenant pas compte de cette réponse, ils se disposaient à en enfoncer les portes, quand le redoublement des détonations les avait déterminés à abandonner cette entreprise, pour se mettre promptemcnt en route vers le château, mais non sans faire la menace de revenir et ^de mettre à la lanterne les aristocrates qui leur tomberaient sous la main.

« Il s'en fallut donc de bien peu que Je

ne fusse vu dans les rangs des destructeurs de l'ancienne monarchie, car il est probable que, pour ne pas être assommés ou lanternes, mes colocataires et moi, nous nous serions laisses conduire à l'attaque des Tuileries. »

M. Pierre Foucher ajoute :

« Je me rappelai le récit de notre domestique, lorsque Victor Hugo nous lut, il y a quelques années, les beaux vers de son Cronijvell sur le peu de solidité des vertus politiques :

Triste et commun effet des troubles domestiques! A quoi tiennent, mon Dieu, les vertus politiques! Combien doivent leur faute à leur sort rigoureux, Et combien semblent purs qui ne furent qu'heureux!

Ainsi les souvenirs amènent les digressions; un récit est à peine commencé, et déjà la mémoire inscrit une note en marge de la page.

l8 VICTOR HUGO INTIMR

A propos de cette lecture du drame de Cromwell chez M. Foucher,on trouve dans les Portraits contemporains de Sainte- Beuve, un mot en courant qui en donne la date.

« Ce ne fut point à l'occasion du Cromwell^ dit Sainte-Beuve, que j'allai pour la première fois chez Victor Hugo (en janvier 1827); le Cronvvell n'avait point encore paru et l'auteur devait seulement en faire prochainement lecture, en partie, dans le salon de son beau-père. »

Après avoir comparu pour cause d'incivisme, à plusieurs chefs-lieux de section, M. Pierre Foucher dut partir pour l'arme'e avec les camarades de 92. Il ne paraît pas qu'il eût grand goût pour l'e'tat militaire.

Il appartenait à la réquisition et avait son régiment à l'armée du Nord, lorsque furent institués à Paris les premiers conseils de guerre permanents ; il y obtint une

■rfi^Él^MMJUMM^i«*i«iMta

place de commis-greffier et put ainsi séjourner légalement à Paris.

Le rapporteur du conseil de guerre Jont il tenait le greffe, était « Tadjudantmajor Hugo, mort dans ces derniers temps lieutenant général des armées du roi et dont le public connaît les Mémoires » , — ainsi le désigne pour la première fois M. Foucher, au chapitre XIV de ses Sourcnirs.

Le rapporteur et le greffier se convinrent et furent amis. Ce fut le commencement de la longue union des familles Hugo et Foucher.

Voici sur lés conseils de guerre et les deux amis qui se marièrent alors à Paris, des fragments .du chapitre XIV :

« Le conseil de guerre tint ses premières séances à la geôle de la prison militaire de Montaîgu. On l'installa ensuite dans THôtel de ville de Paris où nous

20 VrCTOR HUGO INTIME

prîmes tous des logements. Deux ans apr il vînt s'établir à Thôtel Toulouse, rue c Cherche-Midi

« Ce fut à l'Hôtel de ville que je l plus particulièrement connaissance ( M. Hugo. 11 s'y maria avec une demoisel Trébuchet de mon pays, et dont j'ava vu plusieurs fois le grand-père chez Tabl Demaure....

« Cette circonstance rendit plus e'troi l'amitié qui existait déjà entre l'adjudan major et moi. Je me mariai peu après, mon tour, sans me douter que les gaieté que débitait M. Hugo, mon témoin, si l'union à venir de nos enfants, serait ui vérité. »

Mlîî,* Victor Hugo a traduit avec beai coup de grâce cette page du cahier de se père ; les deux récits, rapprochés, î complètent :

(c Le greffier ne tarda pas à suivre Texemple du major et THôtel de ville abrita deux jeunes ménages. Le greffier, sans famille, pria le major d'ctre son témoin.

Au dîner le major qui avait naturellement de Tentrain, eut de plus la gaieté et l'expansion d'un nouveau marié. Il emplit un verre, et le tendant à son ami :

c( — Ayez une fille, j'aurai un garçon, et nous les marierons ensemble. Je bois à la santé de leur ménage.

« La singularité de ce vœu, c'est qu'il se réalisa. »

M»"* Hugo .(M"^ Sophie Trébuchet) était une femme de grand mérite. Elle a donné à ses fils l'exemple des mâles vertus ; elle méritait le culte que lui voua le plus jeune. Le poète a célébré sa mère dans presque tous ses ouvrages :

Je vous baise, ô pieds froids de ma mère endormie !

• M"* Hugo admirait son fils et le tenait

; pour un futur grand homme, alors qu'il

n'avait pas encore vingt ans : j'en trouve

î ce témoignage précieux dans les Soupcnirs

de M. Pierre Foucher :

; ce Elle avait une grande confiance dans

l'avenir de son fils qui, suivant elle, pouvait mieux que le surintendant Fouquet, se donner pour devise le : Qtio non ascen* dam ? »

Ainsi la mère a eu dès la première heure, conscience du génie et de l'avenir j de son fils, et lui, il adorait sa mère. Il

■ tenait d'elle ses premiers sentiments catho-

j liqués et monarchiques, comme il l'a

i souvent rappelé dans ses luttes avec les

I partis ; mais ce qu'il avait d'elle d'abord,

I c'était cette volonté âpre, ce caractère de

\ fer qui ont servi de levier à toutes ses en-

1 treprises ; tout jeune homme, il pouvait

i signer fièrement : Hierro !

VICTOR HUGO INTIMR 23

M™* Victor Hugo a raconté l'arrestation du général Lahorie qui se tenait caché aux Feuillantines, chez la mère de Victor, pendant que la police de TEmpire le faisait rechercher avec acharnement ; M. Foucher ne fait pas scrupule de nommer le duc de Rovigo, ministre de la police, comme l'auteur de l'odieux guet-apens tendu à Lahorie. Il fait à cette occasion la peinture du caractère de cette femme énergique qui savait si bien défendre ses amis, et qui n'aurait pas reculé devant une héroïque vengeance :

« Je ne sais, raconte M. Foucher, si feu M"'* Hugo était pour quelque chose dans la téméraire entreprise de Mallet qui éclata deux ans après et dont j'aurai un peu à parler. Cette dame qui avait passé sa première Jeunesse parmi les Vendéens, s'entendait merveilleusement h garder un secret politique.

« Elle ne m'aurait d'ailleurs pas mis, moi , employé du gouvernement , dans la confidence d'une conspiration contre lui; toutefois quelques particularités parvenues à ma connaissance, après les événements de 1814, me font conjecturer qu'elle avait eu connaissance du projet des ennemis de Napoléon, et dès lors, je ne serais pas éloigné de croire qu'elle goûta l'idée, si elle ne la donna pas, de faire écroucr Savary,à son tour, dans cette vilaine prison de la Force.

<c M'"* Hugo avait le despotisme en horreur. Elle devint chaude vendéenne en haine du despotisme de la Convention qui, armée du couperet de la guillotine, voulait faire renoncer les Bretons à leurs vieilles croyances...

« Elle était inexorable pour celte secte, dont le règne, disait-elle, n'a été et ne sera jamais qu'une tyrannie appuyée sur des passions viles, sur des baïonnettes et sur le bourreau.

« Victor Hugo tient un peu de sa mère sous ce rapport. Les premières impressions qu'il en reçut furent une indignation profonde pour tout le sang répandu sur les échafauds, pour l'assassinat du duc d'Enghien, pour les exécutions secrètes, vraies ou supposées , dans les prisons d^État, et enfin pour ce mépris complet de la vie des hommes pendant tout le régime impérial. Victor Hugo a la même antipathie que sa mère pour le despotisme, et s'il s'est éloigné successivement de quelques partis politiques, c'est qu'il l'y avait rencontré, contre son attente. Je.

suis convaincu que Victor sympathisera toujours avec ceux qui, quelle que soit la forme du gouvernement, voudront sincèrement la véritable liberté, une liberté sage, une liberté pour tous, sans acception de partis, une liberté pratique : liberté dans la pensée comme dans les actes de la vie

civile.

t 26 . VICTOR HUGO rN TIME

« On conçoit qu'avec de pareils timents, Victor sera pour longtempj France, et peut-être pour toujours, homme d'opposition. Qu'il garde ces ' timents, ils sont louables; mais qu'il

î donne pas cours avec autant de rai<

> et d'âpreté que sa mère » (Chapitre

du manuscrit des Soui^enh^s).

iCe jugement porté par le beau-père son gendre, homme de liberté et d i position, paraîtra bien curieux; il fau

I rappeler que ces pages de M. Fou(

I • ont été écrites en i832, à l'époque 01

j ministère de Louis- Philippe allait f

J interdire le Roi s'amuse.

Le chapitre XLVII des Souvenirs. — Dreux et Gentilly. — Explication de M. Foucher avec Victor Hugo. — L'amant dans la tourelle. — La Chauve-souris. — Le vallon de Cherizy. — Tendre aurore. — Le mariage. — Dix ans après. — La fièvre du combat. — Les classiques à l'œuvre. — Lettres de M. Foucher. — Août i83o : Victor Hugo à Monlfort-rAmaury. — Dcdé et Didinc. — « Mes deux filles, » — Lettres dalccs de Rennes, i833. — Entrée en scène d'une princesse. — Charles Nodier.

Voici le chapitre du mariage de Victor cl d'Adèle, tel que M. Pierre Foucher Ta fixé dans ses Souvenirs :

« La santé ébranlée de ma femme me fiiisait chercher à lui procurer des distractions. Nous nous trouvions tout l'été hors de Paris, mais non loin de la ville, à cause des bureaux.

« Le jeune Victor Hugo était des nôtres

àGéntilly; nous avions établi son quartier

dans une tourelle où il composa sa petite

ode de la Chauve-souris et une partie d'un

de ses recueils lyriques. Je l'avais vu dans

sa première enfance, malingre, chétif et

3o VICTOR HUGO INTIME

ne paraissant pas vouloîr de la vie.

Gentilly c'était un jeune homme florissa de santé et vivant dans la plénitude i ses facultés intellectuelles. De'jà ses poesi l'avaient porté aux premiers rangs de littérature ; déjà M. de Chateaubriai l'avait proclamé Venfant sublime! Po nous, nous attachions plus particulici ment du prix à la droiture de son caractc et à l'innocence de ses goûts. Nous atti gnîmes le jour où le sort de ma fille Ad( devait être lié au sien.

« Ce projet avait eu ses vicissitudi Pour mon compte, une carrière toute 1 téraîre m'avait effrayé d'abord : j'y voy beaucoup de tribulations et peu d'argc M°" Hugo , sans doute par une rais contraire à la mienne, n'était pas dispo:

plus favorablement...

« On était donc convenu, de part d'autre, que le poursuivant serait ca chisé, écarté, et surveillé. ^lais que s(

tiiMÉii U

VICTOR HUGO INTIME 3l

Je p«ireilles déterminations contre une volonté du cœur, d'un cœur énergique, surtout contre une volonté de Victor Hugo.

Lorsque je le croyais tranquille à Paris, le jeune poète s'était dirigé à pied vers Dreux, où nous étions pour quelques jours, marquant son passage sur cette route, par son ode touchante du Vallon de Cheriiy. Nous l'avions aperçu rôdant autour de la maison que nous occupions dans la petite ville, chez le frère de notre belle-sœur Asseline. Il m'avait fallu avoir là une explication avec lui. Il y avait montré une résolution profondément arrêtée; il avait opposé argument à argument : il répondait de sa destinée; sa mère était morte, son père était pour lui. En effet, une lettre du général Hugo n'avait pas tardé à nous être adressée, et les choses en étaient là quand Victor fut reçu à Gentilly. La demande formelle du général nous fut remise et l'amant descendit de

- * sa tourelle pour partager comme mari L

\ "logement de notre fille. »

•M"* Hugo, dans son livre de Victor

Hugo raconté^ a aussi son chapitre d

l'aube rayonnante et des jeunes amoui.^

sous Taile des grands parents; ce sont le.-

confidences de Tamante après celles dt

père :

« Victor, pendant que son livre paraissait, était à Gentilly, où M"* Foucher avaii . ^ loué cette année-là. Il avait obtenu dé-

passer Tété près de sa fiancée. M"'' Foucher occupait un étage d'un ancien presbytère où il n'avait pas trouvé de chambre libre; ' ^^ ,, mais la maison, rebâtie et toute moderne,

\ . avait laissé debout une vieille tourelle de

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