A YVETOT
Que le passant te raille !
Qu'en voyant ta muraille Le voyageur s*en aille Sur son cheval rétif !
Que, sans entrer, le coche A ta porte s'accroche!
Que le diable à la broche Mette ton roi chétif !
Que toujours un blé maigre, Qu'un raisin à vinaigre.
Emplisse tes paniers !
88 VICTOR HUGO INTIMC
Yretot la Normande, I Où Ton est k Tamende
^ Chez tous les taverniers !
\ Logis peuplés de singes,
\ Où Ton voit d'affreux linges
i Pendre aux trous des greniers!
Où le poing d*un bélître ; Croit casser une vitre,
I Et crève un vieux papier !
t Où Ton a pour salade
1 Ce qu*un lapin malade
I Laisse dans son clapier!
, Ville bâtie en briques,
1 Triste amas de fabriques,
Qui sentent le ranci !
1 Qui n'as que des bourriques,
I Et du cidre en barriques
Sui* ton pavé moisi !
j Groupe d'informes bouges,
(Où les maisons sont rouges.
Et les filles aussi !
f « Comment trouvez-vous cette bon
tade? il n'y a que Victor pour cela. Non
\ en avons bien ri et bien fait rire nos voi
sîns. »
! - Fourqueux, ce dimanche 7 août.
« ..... Je ne sais comment notre sœu arrangera son séjour dans nos pays, mai
VICTOR HUGO INTIME 8o
je tiens à ce qu'elle soit à Fourqueux le i5, jour de l'Assomption. Elle y verra Dîdine tenant l'orgue de notre petite église, pendant toute la messe, et elle l'entendra exécuter des morceaux brillants, triomphants, pyramidaux. Le soir, au salut, ce seront les dames du château qui chanteront le saliitaris! On ne voit pas cela
tous les jours, ni partout Si Asseline
pouvait y venir, il ferait bien.
« Adèle est toujours enfouie dans son dessin. Pas possible de la faire remuer et il ne faudra rien moins que la présence de sa tante pour qu'elle reprenne ses promenades.-
<c Victor vient toujours nous voir de temps à autre; mais le diable d'homme ne tient pas sur pied; à peine arrivé, il songe à son départ. Le Vert-Vert a publié deux lettres de lui écrites à Boulanger pendant son voyage. Il y maltraite encore mes pauvres Bretons »
j M"' Hugo, « toujours enfouie dans son
\ dessin », avait plus que du talent au bout
de son crayon; tout ce qu'elle voulait
; rendre se fixait sur le papier avec un sen-
j timent exquis. Elle eut réussi admirable-
i ment dans le portrait. Elle était intellî-
\ gente du front et du regard de son modèle
î à un point surprenant; ceux qu'elle avait
* fait poser une heure, dans son atelier im- I provisé, pouvaient se voir revivre dans le I léger croquis qu'elle achevait en souriant, j Ma mère .a gardé précieusement un de I ses dessins de ce temps-là : le portrait de } sa fille Léopoldine qu'elle lui avait donné \ (avril 1837); la jeune fille, à moitié éten- *^ . due sur une chaise longue, tient l'œil
* baissé sur un livre qui paraît la charmer; le sourire exprime bien une enfantine rê-
* verie, c'est un petit profil délicieux.
Victor Hugo populaire dans les collèges. — Émeute à propos d'un vers des Chants du Crépuscule. — A bas Théramène! — M. Pierre Foucher et Granier de Cassagnac. — L'argot de Racine. — Vacances poétiques. — Premières lettres de
Victor Hugo. — Pâques fleuries et Jules Janin. j
— Les trois banquiers de Victor Hugo. — « En j
pleine Académie. » — La Revue de Paris, — j
M. Buloz. .— Lettre de Sainte-Beuve. — Les Chevaux du Carrousel, — Le début infernal.
Ma mère m'avait envoyé au collège un petit cahier contenant un certain nombre de pièces copiées par elle dans le volume de Victor Hugo : les Chants du Crépus^ ciile. Le cahier, dissimulé dans un panier de linge, parmi des tablettes de chocolat, des pots de confitures et toutes les douceurs que peut inventer le génie maternel, avait produit une sensation fébrile dans les rangs des rhétoriciens. Mes condisciples, traitant les grands modèles avec irrévérence, jetaient là Racine et Fénelon, appelaient leurs professeurs « perruques » et lançaient sans cesse à la tête du « pion »
les nouvelles strophes de Victor Hugo.
04 VICTOR HUGO INTIMR
Je Toîs encore un grand rouge qui déclamait de son banc :
Ce siècle est grand et fort, un noble instinct le mène. Partout on voit marcher Tidée en mission, El le bruit du travail plein de parole humaine. Se mêle au bruit divin de la création.
Le professeur était exaspéré : « Du Victor Hugo ! Maïs expliquez-moi donc ça, vous, monsieur le malin ! Avez-vous vu marcher l'idée en mission ?... Une idée en mission ? Une idée qui marche ?... Vous faites exprès de corrompre le goût de vos camarades. Vous me copierez cinq fois le récit de Théramène » .
Nous étouffions nos rires, le visage enfoncé dans le Gradus ad Parnassum ; et pendant la récréation nous chantions à tue-tête, en nous prenant par le bras : « Théramène est mort ! à bas Théramène ! »
Je rendais compte de ces scènes à mon parrain dans une grande lettre que je lui écrivais tous les dimanches.
11 me répondait :
ce Mon cher ami, on vous a imposé là une tâche difficile : donner la définition de Vidée ^ donner la définition de la pensée et faire ressortir la différence. Mais M. Cousin lui-même hésiterait, car il sait, lui, à quoi s'en tenir sur les définitions de l'école, et je présume que, ne se dissimulant pas ce qu'ont de mystérieux les opérations de l'âme, il finit par se dire comme Montaigne : Que sais-je ?
c II est assez singulier qu'on donne cette question à traiter à des rhétoriciens ; cela tout exprès pour arriver à la démonstration des défectuosités d'un vers I Quel expédient gigantesque pour si petite chose I Parpiilo maxîma.
Partout on voit marcher Tidée en mission.,
« J'ajouterai qu'il n'est pas de bonne guerre de ne citer d'un auteur que ce qui nous paraît mauvais»*...
« Pourquoi, après la strophe où est le vers mis en cause, ne vous ferait-on pas entendre celles qui suivent:
L'ëchafaud vieilli croule et la Grève se lave. L*éineute se rendort. De meilleurs jours sont prCts. Le peuple a sa colère et le volcan sa lave, Qui dévaste d*abord et qui féconde après.
« Et surtout la dernière strophe :
Mais parmi ces progrès dont notre âge se vante, bans tout ce grand éclat d*un siècle éblouissant, Une chose, ô Jésus ! en secret ni*épou vante, C'est récho de ta voix qui va s'afTaiblissant.
« Je partage Tépouvante du poète quand
j je songe que cette voix s'affaiblit jusque
j dans nos maisons d'éducation
I « Je n'ai rien sous la main de Victor
; Hugo dont je puisse me dessaisir. Je vais
j chercher et nous te satisferons. Si, en
! attendant, tu veux savoir à quoi mon
: gendre passait son temps au collège quand
1 il avait douze ans, regarde ces deux sales
petites feuilles, elles sont de lui, tu me les rapporteras à Pâques. »
Ces deux « sales petites feuilles » étaient chargées de dessins à la plume, bizarres et amusants ; je ne les ai pas retrouvées dans les papiers de ma mère.
Un peu plus tard, mon parrain m'écrivait :
« Tu sais ce que nous nous sommes dit du collège et de l'esprit de littérature systématique qui y règne. C'est parti pris et ce serait folie que de lutter contre.
Garde-toi de la moindre démonstration railleuse interdis-toi toute espèce d'opposition explicite devant tes camarades, de peur qu'on ne t'accuse de faire près d'eux de la propagande romantique, tort qui ne le serait pas pardonné. »
Sur Racine, il me faisait cette leçon :
■hm»»^
98 VICTOR HUGO INTIMK
24 novembre i838.
« Gardons-nous, mon cher, d'être les détracteurs de Racine. C'est un astre qui ne perdra jamais son éclat. Admirons-le donc; mais ne Tadmirons pas en aveugles, à la manière des classiques
« Racine est incorrect. Les citations de son impitoyable éplucheur, Granier de Cassagnac, l'ont prouvé de reste.
« Il est obscur quelquefois, et à ce sujet tu pourrais prier ton professeur de t 'expliquer le sens du deuxième de ces trois vers pris dans Esther :
Je prévins donc contre eux Tesprît d'Assuérus : J*inventaî des couleurs, j'armai la calomnie, J'inte'ressai sa gloire, il trembla pour sa vie.
« Que veut donc dire : J'inventai des Couleurs? Le mot couleur est quelquefois employé au figuré. Tu diras : Sous couleur d'amitié; mais on n'est plus intelligible quand on détourné la signification de ce
VICTOR IIITGO INTIME 99
mot au point de dire : « J'inventai des couleurs ». Le bas peuple dît encore aujourd'hui : « Il m'a monté une couleur », ce qui signifie : // m*a Joué un tour.
Maïs c'est là de l'argot »
Convaincre Racine d'argot, c'était plus fort que de l'appeler « polisson », comme Granier de Cassagnac. Ah! mon parrain, quel romantique vous étiez !
On peut tout excuser chez un Jeune collégien si bien apparenté du côté des lettres et de la poésie. Déjà je m'escrimais en langage fleuri et j'envoyais à mon parrain les primeurs de ma muse écolière.
De Fourqueux,M. Foucher rendait ce compte à ma mère :
« Nous avons lu ses vers; ils sont riches et peut-être trop . riches d'images comme de jeunes vers Malheureusement ou heureusement votre fils, au dire
\ de Victor, s'annonce avec cette tournure
d^magination qui fait le poète Aux
vacances prochaines il faudra, ma sœur,
} nous renvoyer ici pour quelques jours.
Victor le tâtera et lui donnera de bons conseils et de bons avertissements sur les vicissitudes de la vie de littérateur. »
Les avertissements ne manquèrent pas.
J'avais à peine quitté les bancs de Técolc que Victor Hugo m'écrivait :
9 juin 1841.
« Ta lettre est charmante, mon bon petit Alfred, et tes vers sont charmants aussi. Lettre et vers ni'ont vivement touché. Tu as raison de voir en moi plus qu'un poète, un homme; plus qu'un cousin, un ami. Continue à élever vers les choses de la pensée ton cœur et ton esprit. Vois-tu, la pensée, c'est la grande
VICTOR HUGO INTIME iOÎ
maison, c'est la grande église, c'est la grande patrie.
« Je te remercie et Je t'embrasse.
ce Victor. »
Quand je vis pour la première fois ma prose imprimée, c'était dans la Revue de Paris^où Sainte-Beuve m'avait introduit; j'envoyai naturellement mon article à Victor Hugo :
« Je te remercie de ton envoi, mon bon petit Alfred. C'est, en effet, un premier pas et pour ma part J'y applaudis de grand cœur. Ton article est d'un excellent style et d'un esprit vif et fin. J'ai reconnu avec un vrai plaisir dans ta prose les qualités de tes vers.
<c Quand Je te verrai, Je compléterai mes éloges par quelques conseils. Le premier sera de concilier l'avenir tel que tu le souhaites, avec l'avenir tel que tes
parents te le désirent. Et puis, par-dessus I tout, je te serrerai la main — ex intimo
\ corde.
c 8 mars. »
O ces premières lettres de Victor Hugo !
jeunes poètes d*antan, vous rappelez-vous comme elles nous faisaient battre le cœur !
il semblait que c'était déjà urt sourire de gloire Et aujourd'hui encore, aux confins de la vieillesse, si Ton vient à remuer pendant quelque soirée d'automne où le cœur souffre et a froid, tous les vieux pa- • piers qui dorment dans le tiroir de la vingtième année, ne sent-on pas qu'il est plus facile de brûler tout ce qui reste des Emmas et des Clarisses, tout ce qui a été - ' l'amour et les larmes, que de se séparer I de l'écriture du merveilleux poète, dont i la Tristesse d'Olympia chante éternellement \ dans nos cœurs.
VICTOR HUr.O INTIMK lo3
<c Les lettres des grands hommes, a dit une plume délicate, sont comme des papillons blancs qui voltigent sur leur tombe, ou comme des lucioles qui l'éclaîrent. »
J'allais avoir aussi mon premier volume de vers; il parut chez Amyot, rue de la Paix, avec le titre de : Pâques fleuries.
Jules Janin en écrivit la préface, une préface gaie, rose et riante, qui était bien de son style et de son humeur; tous les jours de la semaine étaient — pour son style — des dimanches.
Janin terminait ainsi sa préface :
« Jeune homme qu'il faut aimer, tes vers seront lus ils prouveront la culture gracieuse de ton esprit ta grande
reconnaissance pour les amitiés dont tu es entouré, la naïveté de ton enthousiasme pour tous les beaux aspects de la nature, ta fréquentation assidue avec les plus
honnêtes gens, avec les grands poètes, avec le plus grand de tous; — et puis quand toutes ces preuves seront faîtes, — je vous en prie, au nom de votre mère, brisez là avec ces merveilles innocentes. )>
Nous étions avec Jules Janîn en communion d'idées poétiques. Nous faisions commerce de rimes ; il était connaisseur et bon orfèvre lui-même, témoin cette dédicace qu'il me mit au pied levé sur l'un de ses volumes :
Mon camarade Asselîne, Qui du haut de ma colline, • Tcn viens voir le Luxembourg
( Et les fleurs de mon faubourg,
î A toi ce livre — et pour cause,
ICar tu payas ta place à mes concerts :
Je mets ton nom dans ma prose, Tu mets le mien dans tes vers.
Janin ne fut pas aimable à demi, il vou lut bien mettre mon volume à l'ordre du jour de l'un de ses lundis du Journal des
VICTOR HUGO INTIME Io5
Débats; la petite colonne réservée à Pâ" ques fleuries^ toute pailletée d'étincelles et de jolis encouragements, ne fit que m'affermir dans ma juvénile folie : faire des vers!... folie qui peut aller jusqu'au rfe/iriuni tremens. Et pour m'enhardir, je célébrais dans mes strophes les robes irrésistibles, les parures toujours nouvelles de M"*' Jules Janin, Tétoile éblouissante de toutes les premières représentations, en ces hivers lointains.
M'"* Jules Janin, beauté irréprochable, la première des trois Grâces, s'il y en avait eu quatre, était la plus élégante des parisiennes; Jules Janin en était ravi et disait : <c Ma femme a sa couturière, comme j'ai mon relieur »; et les beaux livres ve-' naîent s'aligner sur les tablettes du bibliophile, en même temps que les dentelles et les bijoux s'entassaient dans les tiroirs de la femme à la mode.
M'"'' Jules Janin était une puissance, de
i îo6 VICTOR HUGO INTIMT
par le feuilleton de son mari. Quand elle en- ; trait dans sa loge, le parterre avait des
I distractions, et un certain trouble se ma-
I s nifestait jusque sur la scène. Les artistes
I étaient un peu intimidés en sa présence.
ij'ai vu M"* Rachel passer un effet dans Phèdre^ parce que M"* Janin, distraite, j avait laissé tomber son éventail ; et à la
} première d'un drame de Louis XVI^ à
j l'Ambigu, la reine infortunée manqua sa
sortie pour Téchafaud, parce que M"* Janin avait réclamé bruyamment ses fourrures à l'ouvreuse. Des spectateurs en larmes crièrent : « Chut! à la porte! »
Janin fit rasseoir sa femme, et tous deux applaudirent le dénouement.
La préface de Jules Janin ne me suffisait pas pour Pâques fleuries. J'aurais voulu donner à mon volume la parure du nom si envié de Victor Hugo; ne connaissant pas d'obstacle, je lui demandai —
excusez du peu! — de me faire cadeau des vers inédits qu'il nous avait lus un dimanche soir dans son salon de la place Royale. Il me répondit :
« Mais poète que tu es, où les publierais-tu, ces méchants vers? Dans ton volume? Alors c'est tout simplement une petite amende de mille francs qu'il nous faudra payer, à raison de cent francs par vers. Tu as donc oublié que pour deux ans encore, c'est-à-dire jusqu'en 1849, î^ suis possédé, non du diable malheureusement, mais par trois banquiers-éditeurs et que je ne puis publier un vers ailleurs que chez eux et par eux, sons les peines qne dessus.
cr C'est fort bête et fort ennuyeux. Mais j'espère que je pourrai te rendre d'autres bons offices qui, pour n'ctre pas rime's, n'en seront pas plus mauvais*
« Toi, tu es pardîeu ! bien heureux d'a- J voir une préface de Janîn ! Je t'en félicite
et je l'en remercie.
« Je gage que ton volume sera charmant !
t Jeudi. En pleine Académie. »
; J'ai parlé de la Repue de Paris et j'ai
j nommé Sainte-Beuve. Voici sa lettre qui
! amena ma présentation à M. Buloz.
; Ce 20 novembre 1841.
j « Je suis bien touché, Monsieur, de la
! lettre que vous m'écrivez ; vous n'aviez
pas besoin d'explication, et votre nom
! suffisait. Quoiqu'il y ait bien longtemps
en efFet que je n'aie eu l'honneur de revoir
i votre famille, rien de ce qui y touche ne
* saurait être oublié de moi ; j'ai dû vous y
voir autrefois, mais enfant. Vous avez autour de vous de quoi vous exciter et vous
guider mieux que personne ne saurait faire.
Le seul avantage souvent (et il est triste) de ceux qui paraissent arrivés, c*est de savoir beaucoup mieux les difficultés et les dangers, que les moyens. La fortune, même quand le talent s'en mêle, y est pour beaucoup. Dans les études positives, avec de la patience et de la volonté, d'une manière ou d'une autre on arrive. Dans le champ de l'imagination, le naufrage est presque partout, il n'est qu'heur et malheur. Vous devez être très Jeune, ce n'est qu'alors qu'on est si découragé encore; vous le serez moins en avançant, dès que vous vous serez fixé, même peut-être à contre-cœur d'abord.
« Je vous parle un peu au hasard, ne sachant pas. Je vis très retiré et tout absorbé dans un volume que j'achève et qui me prend mon peu de loisirs. Je suis pourtant à ma bibliothèque une couple de jours de la semaine, samedi, mercredi, de
lo'à S heures; si, un jour vous passiez
par là, j'aurais plaisir à vous reconnaître,
\ et à vous redire combien j'ai gardé bon
souvenir de vos excellents parents et de tout ce qui vous touche.
« Sainte-Beuve. »
Pendant une année, la Revue de Paris^ alors dirigée par MM, Buloz et Bonnaire, inséra des poésies et des articles de critique littéraire pour lesquels Sainte-Beuve ne me refusait pa's ses conseils. Chaque fois que j'y pouvais glisser quelques lignes témoignant de mon admiration ou plutôt de mon culte pour Victor Hugo, je le faisais avec ardeur, mais M. Buloz veillait.
Sa bonne oreille n'était pas pour Hugo ; il me biffait impit03*ablement mes points d'exclamation ; cependant je parvenais — bien rarement — à force de ruses dans mes transitions, à faire passer le nom illustre qui venait toujours sous ma plume.
Et Hugo n'oubliait pas de m'en récompenser par un petit billet très aimable :
« Merci, mon bqn et cher Alfred. Quand
tu parles de moi, ou quand tu parles à
moi, tu le fais avec une cordialité qui
m'ouvre le cœur. Ton article est bon et
beau. 11 m'a profondément touché. Compte
toujours sur moi comme je compte sur
toi.
« Vendredi soir. »
La littérature n'était pourtant pas « une carrière »; — misère et vicissitudes, répétait mon parrain.
Ma mère tira un jour du fond de sa grande armoire un énorme sac de toile dans lequel étaient empilés ses papiers, ses lettres et ce qu'elle appelait « ses autographes » :
« Tu seras bien heureux de retrouver
lia TICTOR HUGO INTIME
cela plus tard, me dit-elle. Maïs consulte d^abord ces deux cahiers de Souvenirs que I M. Foucher a écrits pour moi. Je te re-
\ commande le chapitre XL, où il est ques-
I tion de ton cousin Paul Foucher, qui tV
I donné cette semaine des places pour son
! drame des Chevaux du Carrousel. »
- Paul Foucher, littérateur toujours srr la brèche, auteur de plus de cent pièces jouées sur tous les théâtres de Paris, feuilletoniste et correspondant de je ne sais combien de journaux, était un travailleur acharné, infatigable. Voici comme il était jugé par son père, quand il se jeta, courage en avant, dans la mêlée littéraire :
«'Mon troisième enfant, Paul Foucher, vint au monde en 1810. Matthieu La-nsberg prétend que ceux qui naissent dans cemois d'avril sont fort adonnés aux plaî-
VICTOR HUGO INTIME Il3
sirs. Je serais tenté de croire à Tastrologie du Liégeois s'il s'était tenu là; mais il ajoute que les mâmes sont mélancoliques* et rêveurs. Sa science ici est en .défaut
pour ce qui concerne mon Paul Il
s'obstine à vouloir se faire un état de la littérature. II a abandonné son cours de droit, il a pris en dégoût la carrière administrative; le barreau, les emplois lui paraissent trop ennuyeux, trop pénibles; et il s'est engagé dans une voie où sa vie est devenue celle d'un forçat, où le plus fatigant de tous les travaux, celui de la composition intellectuelle, est rarement productif; où après s'être torturé l'esprit, s'être brûlé le sang dans son cabinet, pendant des semaines, il faut courir, s'intriguer, négocier pour trouver quelqu'un qui veuille bien produire notre œuvre à la lumière, qui veuille bien lui donner de la publicité, où enfin les soucis, les inquiétudes, les désappointements sont journa-
liers, et les succès comme les bénéfices aussi rares qu'incertains.
« Voilà le lot que mon fils Paul s'est choisi. Il a voulu être indépendant, ne point avoir à compter avec un chef, et il est le très humble serviteur des libraires, des directeurs de spectacles, des journalistes et du public; il faut qu'il compte aujourd'hui avec tous les maîtres fantasques, cupides et exigeants qu'il s'est donnés »
— Lis et relis cette page de' ton parrain, me dit ma mère. Est-ce là l'existence que tu rêves?
■MrfMÉÉMdhi
A la préfecture de police. — Les protégés de M"* Victor Hugo. — Victor Hugo sollicite une médaille de commissionnaire. — Déjeuners d'un surnuméraire. — Les dîners de M. Gabriel Delessert. — Prosper Mérimée. — Nuit du 23 février 1848. — Le dossier de Victor Hugo. — Les dossiers de Louis-Napoléon. — Caussidière et ses gardes. — Lettre de Victor Hugo au nouveau préfet de police. — Poésie et police mêlées. — La loge de M. le préfet au Cirque-Olympique.
— Le matin du 2 décembre 5i. — La cour de Harlay. — Roger de Beauvoir au café Durand,
— Lettre de M— Victor Hugo,
Il I a I > I' n II I
Je tire du grand sac à autographes quelques lettres qui m'ont été adressées au cabinet du préfet de police par M"* Victor Hugo, par son mari, par ses filsj elles montrent l'empressement qu'ils mettaient à obliger les plus humbles solliciteurs, s'occupant de faire un peu de bien autour d'eux, sans craindre d'importuner les personnages qui se succédèrent dans les places, après là chute de Louis-Philippe.
Ces lettres sont sans date, mais il est facile de leur en restituer une.
Voici un billet de M™° Hugo qui est de l'époque où fut fondé le journal /'/sVenement :
Il8 VICTOR HUGO INTIME
« Mon cher Alfred, je te serai très obligée de demander au chef du bureau qui donne les permissions pour la vente des journaux, d'en accorder une à la nommée I Pauline D... La personne qui donnera
I cette autorisation peut être sûre que cette
1 femme ne vendra que les journaux qui
I défendent Tordre et la société. Si Ton dé-
; sire que sa feuille soit spécialisée, tu peux
\ dire que c'est VÉvéïiement qu'elle distrî-
l buera.
I « Je t'en prie, occupe-toi de cela tout
1 de suite. Ma protégée sort de l'hospice et
i est sans pain. Si tu ne peux toi-même me
\ servir d'intermédiaire, viens me dire ce
; soir ou écris-moi à quelle personne je
î dois m'adresser, afin d'obtenir ce que je
î sollicite si vivement.
1a Ta cousine, « La vicomtesse Victor Hugo. »
Autre billet, celui-là de 1849, *^ colonel RebîUot étant préfet de police :
« Mon cher Alfred , le préfet de police m'a écrit qu'il est tout disposé à placer mon protégé, M. B...;il m'écrit que je lui envoie ce brave homme. C'est à toi à lui dire par quel mo3'en il peut approcher du préfet. Je lui remets la lettre de M. Rebillot, afin que tu sois convaincu de la protection du préfet à son égard, et pour qu'elle lui serve d'entrée. Cependant, par délicatesse, garde-la ou remets-la à M. B..., et qu'elle ne sorte ni de tes mains ni des siennes.
<c Je te recommande cette affaire.
« A toi, « La vicomtesse Victor Hugo. »
Victor Hugo avait, comme sa femme ^ ses protégés; il m'écrivait.:
« Voici, mon cher Alfred, le candidat commissionnaire dont je t'ai parlé. Il se nomme Marty, est très honnête, très pauvre, très digne d'intérêt; femme et enfants. Dis-lui ce qu'il faut qu'il fasse pour obtenir la médaille qui l'aidera à vivre. Je te serai obligé comme si c'était moi-même que tu fisses médailler,
« A bientôt, n'est-ce pas?
c 3o mars. »
Autre billet :
Au cabinet de M. le préfet de police.
Très pressée.
A l'angle droit de l'enveloppe, la signature : « Victor Hugo. »
« Mon bon Alfred, je te serai obligé de m'envoyer le plus tôt possible les adresses
de Manîn et du comte Teleky. Il faut que je leur rende leurs visites.
<c Mille bonnes amitiés.
c Vendredi matin. »
Charles Hugo, de son côtq, recommandait « un brave et excellent ouvrier, qui nous a sauvé la vie en juin, m'écrit-il, et qui sollicite une place de surveillant,.. »
Comment ces lettres m'étaient -elles adressées à la préfecture de police, et par quelle mystérieuse faveur pouvais-je arriver jusqu'à l'oreille du préfet?
La chose est simple, elle vaut la peine d'être racontée parce que Victor Hugo s'y trouve mêlé; je le vois ici, comme toujours, ami cordial et parent charmant.
Après avoir fini mon droit et prêté le
serment d'avocat, j'eus à choisir « une
carrière. »
Victor Hugo pensa qu'avec le temps je
pourrais peut-être devenir un administrateur de la force de Romieu, préfet légendaire de la Dordogne. Ma mère ne voyait pas si loin ni si haut : « Ah! si mon fils était seulement sous-préfet!... » Et Victor Hugo, pour commencer, me recommanda à son collègue de la chambre des pairs, M. Gabriel Delessert, le dernier préfet de police de Louis-Philippe.
M. Delessert me mit dans ses bureaux comme surnuméraire, et après quinze mois de non-assiduité, voulut bien me nommer commis à mille francs d'appoîntements/ar an (pas par mois), ce qui fit nombre de jaloux dans les bureaux, car on était peu payé dans l'administration de la police.
J'étais cousin d'un pair de France, cela ine valut quelques douceurs, d'abord celle de ne venir que rarement à mon bureau.
Les jours de beau temps je m'arrêtais volontiers à flâner sur le Pont-Neuf; c'est étonnant le nombre de jolies filles quC
Ton rencontre le matin devant U statue d'Henri IV, c'est comme un pèlerinage à la mémoire du roi vert-galant.
Une excellente marchande de pommes de terre frites ajoutait à l'agrément du rendez- vous; on n'avait qu'à descendre quelques marches pour trouver un joli bouquet d'arbres devant l'entrée des bains, et je déclare qu'à vingt ans, avec beaucoup d'illusions et quinze sous dans ma poche, je faisais un délicieux déjeuner sous le saule du bord de Teau.
J'aimais surtout le bureau parce qu'on pouvait y prendre à discrétion du magnifique papier grand format sur lequel je copiais et recppiais des idylles, des odes et même des élégies, le tout dédié à Elle!...
Quelquefois je me servais par mégarde de papier portant l'en-tête de la préfecture et l'on aurait pu lire : A Elle ! au-dessous de : t< Bureau des prisons. »
M. G. Delessert était un grand seigneur;
très riche par lui-même et disposant de
fonds secrets considérables, ii aimait la
représentation , il donnait des dîners qui
faisaient époque. Les secrétaires du cabi-
I net y étaient invités à tour de rôle; j'y
j assistai deux fois en novembre 47 et jan-
! vîer 48. Le chef du cabinet avait grand
soin, au dernier moment, de nous préve- ; nir que notre place était marquée au bout
î de la table, que nous devions garder une
; attitude modeste et respecteuse , et ne ja-
! mais ouvrir la bouche à moins que M. le
! préfet ne nous adressât la parole. Une
i fois le café servi, on devait sortir du salon
* sans se faire remarquer et aller attendre
les ordres de nuit devant la grande table verte où s'amoncelaient les dépêches.
A ces deux dîners je vis Prosper Méri- •, mée, qui était un intime de la famille De-
lessert, un favori de madame et madc- I moiselle qui le cajolaient pour en tirer
par-ci par-là quelques petites histoires un peu.., pimentées. Mérimée a toujours aimé à jouer le rôle de trait d*union entre la cour et la ville. C'était le château — toujours le château, comme on désignait alors les Tuileries, qui faisait les frais de ces aimables histoires.
Dans les jours de février 1848, M. Delessert se conduisit fort noblement. On ne lui a pas assez rendu justice. Ses agents le servaient mal, et il plaçait facilement sa confiance; mais tout ce qu'il pouvait faire, il Ta fait.
. Il s'est retiré sans faiblesse devant les bandes de Caussidière, après avoir pourvu jusqu'à la dernière minute à la sûreté de la famille royale; c'était sa constante préoccupation. Sa dignité fière a frappé tous les témoins de ces heures difficiles.
La veille de sa retraite et jusque fort
avant dans la nuit, on brûla force papiers
I2(î VICTOR HUGO INTIME
I dans les cheminées de ses bureaux parti-
al culiers, malheureusement pas tous» Les
\ vainqueurs purent encore mettre la main
; sur plus d'une preuve de trahison de
! quelque camarade de la veille ; on se rap-
i pelle rhistoire de cet agent secret, qui fut
martyrisé par ses anciens amis et n'eut pas le courage de se brûler la cervelle.
Pendant que nous nous passions les piles de dossiers de main en main dans une petite pièce dépendant des archives du cabinet, un cahier, tout mince, qui ne pa- ; raissaît pas contenir de secrets bien terri-
i ' blés, tomba à mes pieds sans que per-
sonne y prit garde. En me penchant pour ; lire le nom qui était inscrit sur la che-
mise de papier gris. Je fus tout ébahi de voir le nom de Victor Hugo tracé en lettres énormes, et au-dessous ces simples mots à l'encre rouge : A classer, • Je me baissai rapidement pour ramas-
ser le dossier, et je le fis entrer de
force dans ma poche en le déchirant un j
peu. ,
Baste! en temps de révolution c'est à qui sauvera son dossier.
Ainsi pensait le prince Louis Napoléon, qui, à peine installé à TÉlysée dix mois plus tard, exigea de Léon Faucher, son premier ministre de l'Intérieur, que le dossier — disons les dossiers — de Stras bourg et de Boulogne lui fussent apportés sans retard à la Présidence. Ce n'était pas une petite affaire, il fallut entasser dans un fiacre une vingtaine de cartons à moitié crevés par Tamas des paperasses; je ne sais même si l'hôte de l'Éljrsée y trouva de quoi contenter son ardente curiosité.
Je ne découvris dans le dossier de Victor Hugo que deux pauvres feuilles de papier,
médiocres documents pour l'histoire de ^
ce règne. :
La première était la copie d'un procèsverbal du commissaire de police du quartier de la place Vendôme, constatant le flagrant délit de conversation criminelle, dans un petit buen-retiro, loué sous le nom de , dans le passage Saint-Roch.
La deuxième était un ordre — de la grosse écriture de M. G. Delessert, — ainsi libellé :
« P. M. (police municipale). — M*** (ici le pseudonyme qui désignait un Javert très décoré, attaché à la contre-police du ■Roi) M*** m'attendra demain au château, à rissue du conseil ; Theure du conseil est dix heures. »
- La ville et la cour — surtout la cour
— s'étaient émues de cette conversation criminelle : le roi, paraît-il, avait été fort mécontent; mais en 1848 c'était déjà de la vieille chronique.
Je racontai à Victor Hugo l'histoire de son dossier.
VICTOR HOGO INTIME I29
— Je croîs savoir, me dit-îl en riant,
* qui était cet agent, chargé de surveiller les
I pairs de France,
\ Je jetai le tout au feu, et cela ne fit pas
\ beaucoup de fumée.
? Cependant Caussîdière, qui n'aimait pas
les nouvelles figures, fit dire à tous les employés du cabinet de M. Delessert qu'il n'avait pas besoin d'eux et qu'on eût à lui faire place nette. Ses gardes à ceinture rouge campèrent pendant plusieurs semaines dans nos bureaux, et nous eûmes, la permission d'aller au diable, si nous le voulions. On nous payait toujours nos appointements, ce qui rendit la situation moins amère.
I Rentré à Paris au mois de septembre,
j il fallut bien renouer avec l'administration
? de mon pays. Victor Hugo, pour me don-
i ner de nouveau le moyen de m'y distin-
l3o VICTOR HUGO INTIME
: guer, me fit une belle lettre de recomman-
î dation à son collègue de l'assemble'e, alors
• . préfet de police. C'e'tait, je crois, M. Trouvé-
Cbauvel, ou peut-être bien M. Gervais de ; Caen; prenez celui que vous voudrez.
I Faire cette recherche, ouvrir un almanach
du temps, à quoi bon? Trouvé ou Gervais, je vous assure que c'est tout un.
Voici d'abord la lettre de mon très gracieux protecteur :
a3 septembre 1848.
« Monsieur le préfet et cher collègue, il ' y a dans vos bureaux, dans votre cabinet
même, un jeune écrivain de talent et d'avenir, auquel je prends un intérêt profond et presque paternel, c'est M. Alfred Asseline. Au moment où un mouvement se fait dans votre cabinet, je serais heureux que M. Alfred Asseline fut distingué par vous et obtint un avancement qu'il mérite par son zèle, sa capacité et ses bons
VICTOR HUGO INTIME l3l
services, et qu'il justifierait par son dévouement.
« J'ajoute que je me considérerais comme personnellement obligé par ce que vous jugeriez à propos de faire pour M. Asselîne, car il existe un lien de parenté entre son honorable famille et celle de ma femme.
« Permettez-moi, monsieur le préfet et cher collègue, d'espérer quelque succès pour mon jeune recommandé, et recevez, je vous prie, la nouvelle et cordiale assurance de ma haute considération,
Je demandai une audience à M. Trouvé- Chauvel, à moins que ce ne soit à M. Ger- Vais de Caen, et, introduit dans son vaste cabinet de la rue de Jérusalem, je luî tendis respectueusement la lettre de Victor Hugo.
Mi TrouvJ-ChauvcI^ ou peut-être bien
.-rT^
iSa VICTOR HUGO INTIME
M, Gervaîs de Caen, lut et relut cette lettre avec un certain sourire qui m'inquiéta; après m'avoîr bien examiné, il \ resta digne et froid sur son trône de ma-
roquin vert, et me renvoya avec ces mots :
» .— Un jeune écrivain?... ah! ah! très
} bien... Allez reprendre votre ancienne
; place, je ne vous oublierai pas.
Je me retirai navré. J'avais compris tout [ de suite que M. Trouvé-Chauvel, à moins
t que ce ne soit M. Gervais de Caen, n'ai-
mait pas les poètes ; il est vrai que poésie et police sont deux mots qui ne riment pas richement.
\ J'aurais dû me faire recommander par
\ Vidocq, dont le souvenir était encore puis-
sant parmi les nouveaux policiers.
Cependant le préfet avait dit:
« Je ne vous oublierai pas. » Ne m'oubliant pas, il me donnerait sans doute quelque avancement ; il me nommerait...
sous-chef !... Pourquoi pas ? M. Trouvé-
in, A.
VICTOR HUGO INTIME l33
Chauvel, non, M. Gervaîs de Caen était un homme bon, juste, honnête, un aimable républicain : la lettre de Victor Hugo ne pouvait pas Tavoir mécontenté au point de lui inspirer de mauvais sentiments contre un jeune citoyen de bonne volonté...
Ce n^étaît pas ma faute si Victor Hugo faîsaitdela littérature... Trouvé-Chauvel ou Gervais de Caen né voudrait pas entraver mon avenir ; plus de doute, il allait me nommer sous-chef.
Il y avait justement la place de souschef du bureau des voitures qui se trouvait vacante... Être sous-chef du bureau des Voitures, quel rêve !
On ne fait pas de ces rêves-là impunément. Je devais être puni.
Trois, quatre Jours se passent. J'avais repris mon ancienne place — et mon ancienne habitude de copier des élégies sur le beau papier de l'administration... Je commençais à désespérer.
l34 VICTOR
Le cinquième j(
vendredi ? tais-toi^
vendredi — l'heun
bureau venait d'apj
les bonnes pomme
entre un huissier,
chaîne d'argen t du ca
Vhuissier chargé de
portes matelassées d(
de clous d'or :
— Monsieur le noi sien
Nous étions trois sions semblant de ti pièce où j'avais repris — C'est monsieur, me montrant.
— Voilà de la part c pour ce soir.
Et m'ayant remis ur
l'huissier se retira nobl
Je me sentis devenir
.■ nam np i - » »■ ■■ ■H''
VICTOR HUGO INTIME l35
— Comment pour ce soir?'... Ce n'est donc pas ma nomînatîon de sous-chef?
J'ouvris fiévreusement cette enveloppe jaune dont la suscrîptîon était du reste écrite au crayon et très négligemment, et j'en tirai... un coupon de quatre places pour le Cirque-Olympique (loge de M. le Préfet).
— Vous avez de la chance, me dît le vieux commis, — à nous, on ne nous donne jamais que deux places.
Je donnai le coupon au portier de Victor Hugo.
■ Je n'eus pas d'autre avancement.
De 1848 à 5i, trois années indécises, bizarres, passèrent vite. Savait-on où Ton allait ? L'horizon était lourd et chargé, le chemin s'allongeait dans la brume trompeuse, chacun se sentait mal à l'aise...
Le deux décembre au malin, j'étais venu comme à rordinairc, à mon bureau;
l36 VICTOR HUGO INTIME
j'avais lu les aflSches du coup d'État au coîn de la rue Dauphine, et je trouvai le Pont-Neuf gardé par rartîllerîe.
Deux jours avant, j'avais encore passé la soirée place Royale, chez ma cousine.
Les fenêtres de la pièce où je travaillais prenaient jour sur la cour de Harlay ; elles étaient très hautes, et poury atteindre, il fallait monter d'abord sur une table, et encore sur une chaise. Nous entendions un bruit d'armes et de chevaux, c'était la garde républicaine qui était là, de réseï ve. Inquiets et curieux, comme l'on pense, de ce que pouvait faire là cette troupe d'élite, nous avions fait un échafaudage de nos chaises et de nos pupitres et nous regardions les officiers se parlant bas en attendant des ordres.
\ • Subitement notre chef de bureau entra
i et nous surprit comme des gamins en
• faute ; il nous fallut dégringoler de nos
tables au plus vite.
VICTOR HUGO INTIME l^J
— Qu'est-ce que vousregardez-là ?dît le chef. Ce n'est pas votre affaire ; il n*y a pas de bureau aujourd'hui. Rentrez chez vous, on vous fera dire quand on aura besoin de vous.
Des agents nous accompagnèrent et nous firent franchir les lignes au coin de la rue de l'Arbre -Sec; je filai rapidement le long des quais.
Je voulus traverser le jardin des Tuileries, la grille était fermée ; je pris la place de la Concorde, la rue Royale et j'entrai au café Durand, où je savais que je trouverais mon ami Roger de Beauvoir à déjeuner.
M. de laRochejacquelein était devant le café, sur la place de la Madeleine; il pérorait au milieu d'un groupe et Roger de Beauvoir lui donnait la réplique avec sa faconde ordinaire.
Du plus loin qu'il m'aperçut il me cria :
l38 VICTOR HUGO INTIME
-T Vite ! vite ! courons chez Hugo !
M. de la Rochejacqucicin dit :
— Victor Hugo n'est pas chez lui; personne ne doit savoir et ne vous dira où il est. N'appelez pas l'attention par des visites inutiles dans sa maison. M. de Beauvoir, restez donc tranquille.
Cependant Roger ne put s'empêcher de prier un ami qui venait de déjeuner avec lui, d'aller aux informations place Royale.
Cet ami, après mille détours à travers des quartiers impossibles, mit trois heures à faire la commission. Nous l'attendions toujours au café Durand. Il nous rapporta cette noble réponse de M"""* Victor Hugo :
— Dites à ces messieurs que je me porte bien et que mon mari est à l'assemblée.
^H^l^m^él^tm^
VICTOR HUGO ISTIME l3j)
Ce souvenir de la matinée du 2 décembre m'amène à donner une lettre de M"* Victor Hugo, lettre où se montre toute la bonté de son cœur. r
Elle pensait au chagrin qu'aurait ma mère, si je venais à perdre ma place (et quelle place !) dans cette aventure, et elle m'écrivait :
« Mon cher Alfred, ton père a pu te répéter que je lui avais dît que je ne te voyais pas, mais il n'a pu te dire que je t'en voulais, parce que cela n'est pas. J'ai très bien compris le péril de ta position.
Ce qu'on t'aurait enlevé, je n'aurais pu te le rendre. Ce qu'on ne peut te prendre, c'est mon affection pour toi.
« Je suis bien en reste avec ta bonne !
mère. J'irai probablement la voir lundi, :
je lui porterai mes excuses. La seule coupable c'est moi. Mon cœur pourtant ne l'est jamais.
« A toî, cher Alfred, d'inaltérable amitié.
tf Adèle Victor Hugo. »
« Ce mardi, .nu reçu de ta lettre. »
Le timbre de Tenveloppe porte : i3 avril
i852. — Jersey. — Installation à Marîne-Terrace.
— Deux lettres Je M— Victor Hugo. — Le départ et Tadieu. — Souvenir des vieux parents.
— Prise de possession de l'île. — Lahor cum dignitate, — . De Versailles à Guernesey.
M'"' Victor Hugo ayant rejoint son mari à Jersey, au commencement de l'automne, écrit à mon père sa première lettre datée de Texîl :
Jersey, i3 octobre i852.
A Marine-Terracc, Saint-Helier (lie anglaise).
« .Mon cher oncle, je ne veux pas ique Victor {son Jils François- Victor) parte sans emporter de moi un souv.cnir pour toi.
« Le hasard a fait que tu étais absent quand j'ai été dire adieu à ma tante. J'ai été presque contente que tu n'y fusses pas.
L'adieu entre êtres qui s'aiment est douloureux. Ne t'ayant pas embrassé la
Teille de mon départ, il me semble que ma disparition n'est que momentane'e et que je ne suis pas éloignée de grimper les ; marches des conseils de guerre, de ces
j ,^ . conseils de guerre qui m'ont vu toute pe-
} tite, qui ont été témoins de mes joies et
I qui ont assisté à mes douleurs. Une par-
{ ^ tie de moi-même est là près de vous,
I cher oncle et chère tante. Je me reporte en
pensée dans cette grande chambre à coucher où des cœurs si honnêtes ont vécu et vivent; je fais habiter mon âme dans cette chamtre pour la purifier. »
Cette tt grande chambre » de Thôtel des conseils de guerre, M"* Victor Hugo en parle dans Victor Hugo raconté. C'est au chapitre de ses jeunes amours, quand Victor vient le soir en visite avec sa mcrc chez M. et M"** Foucher; elle avait alors seize ans et lui dix-huit.
Elle dit :
« Après son dîner, M°* Hugo avait rhabitude d'aller chez M™** Fouchef. Quand ses fils sortirent dé pension, ils y allèrent avec elle. Presque tous les soirs de Thiver 1819-1820, le portier de Thôtel Toulouse vit entrer Eugène et Victor se donnant le bras, et derrière eux leur mère, son sac à la main, et vêtue d'une robe de mérinos amaranthe, que recouvrait un cachemire jaune à palmes.
« M""* Foucher occupait sa chambre à coucher, grande pièce à alcôve profonde.
La visiteuse trouvait à l'un des coins de la cheminée son fauteuil tout prêt... »
Je possède un joli dessin de cette chambre « à alcôve profonde » que ma mère a occupée à son tour pendant des années, après la mort de M. Foucher. Derrière le cadre est écrit :
Vue de Vinlérieur de ma chambre à coucher par ma fille Adèle,
Foucher.
J 146 VICTOR HUGO INTIMK
Je reprends la lettre de Jersey :
« Notre vie ici est régulière, tranquille, et consacrée en partie au travail. Le pays est superbe, la vie matérielle abondante, facile, et un peu moins chère qu'à Paris.
« C'est le pays libre par excellence. Nul contrôle n'est exercé. Le gendarme, le sergent de ville sont inconnus. Les passeports sont des papiers dont on ne comprend pas la signification. Chacun va, vient, à sa fantaisie.
« Voici quelle est la constitution du pays : il y a douze paroisses, c'est-à-dire douze arrondissements. Chaque arrondissement élit, en vertu du suffrage universel en vigueur ici, un maire, un curé et un juge — ou du moins ce qui correspond chez nous au maire, au curé et au juge.
Les maires s'appellent ici connétables, les curés, pasteurs; je ne sais plus quelle dénomination l'on donne au juge» Trois rc*
présentants par paroisse; ces 36 délégués forment ce qu'on appelle les États. •
a C'est un pays, ainsi que tu le vois, qui se gouverne lui-même, et quoiqu'île anglaise, ne permet pas à l'Angleterre d'intervenir dans ses affaires. La reine d'Angleterre est ici fort adorée; et quand je demande pourquoi une reine est ainsi adorée dans un pays républicain de sentiment et républicain dans la forme, on me répond : c'est que la Reine ne se mêle de rien^ et que les Communes seules gouvernent.
« Te voilà, cher oncle, très édifié sur le mode d'organisation de Jersey. Toto {François-Victor) te dira comment nous gouvernons, nous, notre vie et de quelle manière nous sommes installés.
« Je suis très contente de Charles. Il prend la vie en vrai philosophe, il porte de gros souliers, de gros drap, engraisse, pêche, se fait suivre par un chien, lequel
s*est attaché à lui par amour — est fort gai et apporte par cela même beaucoup de mouvement dans notre intérieur; il a commencé un ouvrage qui est maintenant aux trois quarts faît, mais qu'il a interrompu à cause de Tarrivée de M. et de sa femme... Le séjour de Toto a ensuite empêché le jeune Charles (Charles, que son père appelait le nonchalant infatigable) de reprendre son volume. Charles travaille douze heures de suite, puis le moindre incident le dérange. Du reste, il a absolument renoncé à la toilette et à toute dépense futile. La proscription a été salutaire à mon cher enfant.
«r Ce n'est pas sans raison qu'il est dit :
qu'un homme, pour être /lowwe, doit manger de la vache enragée. Je suis d'avis de faire avaler quantité de solides gigots de ce quadrupède malsain au jeune Victor; et d'en lever quelques minces côtelettes pour les offrir à Alfred.
TICTOR HUGO INTIME 149
« L'exil ne convient pas si bien à ma fille, dont la santé morale n'a pas besoin de ce remède héroïque. Mais l'hiver va venir. Ici l'on danse beaucoup, bêtement, mais l'on danse. Fais raconter à Victor ce que sont les raouts dansants de Jersey, il te dira cela tout au long, quand tu lui donneras place à ta table hospitalière. Ce n'est pas sur cette table, hélas!
qu'il mangera de la vache enragée.
« Adieu, cher oncle... »
Je ne trouve pas d'autre lettre de ^jme Victor Hugo, en date de l'hiver de i852, que ce billet attristé :
27 octobre.
« Mon cher Alfred, je t'écrisde bien loin pour te dire bien peu de chose. Je ne sais si ton père a reçu une longue lettre de moi que s'était chargé de lui remettre Toto. Je crains que non. M., dont je
ism
viens de recevoir une lettre datée de samedi a3, n'avait pas entendu parler de Toto encore. Ceci m'inquièie pour les commissions que je lui ai données. Toi qui sais où le trouver, dépiste-le au reçu de ce mot. Dis-lui de tirer de sa poche quatre lettres que je lui ai remises : l'une pour
ton père, etc
i ce Tu mettras les adresses sur ces lettres
' ' et tu les jetteras immédiatement à la poste.
Tu m'excuses de cette charge que Je te ! donne ; c'est une occasion de me rappeler
; à ton souvenir. Gronde Toto. J'étais in-
quiète de lui, n'ayant rien reçu.
« Heureusement M. me dît qu'on l'a ren-
i contré sur le boulevard
€ Je t'embrasse, je ne sais quand je te reverrai.
« Adèle. »
« Dis à Toto de m'écrire par l'Angleterre. Le trajet par la France dure quinze
VICTOR HUGO INTIME l5l
jours. Qu'il mette sur sa suscription :
pia Southamplon. »
Les communications entre la France et les îles de la Manche n'étaient ni faciles ni commodes pendant les premières années de l'exil de Victor Hugo ; ce ne fut qu'après 1860, le chemin de fer ayant son terminus à Saint-Malo, que l'on put se mettre en route pour rendre visite au grandhomme, sans s'exposera des retards pénibles ou. à des aventures singulières.
François- Victor me traçait ainsi l'itinéraire qu'il fallait suivre en ces temps reculés :
« J'ai recueilli tous les renseignements qui te sont nécessaires pour faire l'enjambée de Versailles à Guernesey.
« Le service régulier entre Cherbourg et rîle n'est pas encore établi ; il se fait toujours par un petit cutter, la Clémence^
l l52. VICTOR HUGO INTIME