I -. qui ordinairement part de là-bas le lundi
1 soir et arrive ici le mardi matin. Mais ce
t véhicule peu commode, puisqu'on y esi
I encaqué avec des bœufs et des poulets.
est exposé à des retards considérables qui \ peuvent être causés par le vent contraire
ou par la marée. C'est ainsi que notre ; ami Paul a mis vingt et une heures poui
faire la traversée, et a été réduit à une ; quasi-famine, n'ayant pas emporté de pro
\ visions pour un si long voyage ; je ne te
; conseille pas de prendre cette route, bîcn
î qu'elle semble aujourd'hui la plus facile.
\ « Restent 'deux autres voies : celles de
Granville et de Saint-Malo, en passant par Jersey.
« Tu peux prendre à ton gré, une de
ces deux voies. Si tu prends la première,
le chemin de fer te mène jusqu'à Saint-Lô
î Si tu prends la seconde, il te mène i
Rennes. Le service de Saint-Lô à Granville se fiiît par voitures, comme le service
VICTOR HUGO INTIME l53
de Rennes à Saint-Malo. Les complications sont donc à peu près égales. Le steamer quitte Granville pour Jersey le dimanche, et part de Saint-Lô le mercredi et le vendredi. Les heures de départ sont subordonnées à Theure de la marée.
« Te voilà, cher ami, complètement édifié ; il ne te reste plus qu'à profiter bien vite des renseignements que je t'envoie »
Ainsi, à Jersey, on était alors un peu prisonnier, — prisonnier de la mer, et prisonnier aussi de l'Angleterre, qui surveillait avec un soin jaloux les agissements des Français réfugiés dans l'île.
Jersey ne fut qu'une étape dans l'exil de Victor Hugo. Il passa bientôt à Guernesey, où, grâce à l'acquisition d'une propriété dans Hauteville, il devint sujet de la Reine, et comme tel, fut à l'abri des persécutions de son gouvernement.
Correspondance avec Françoîs-Victor Hugo. — Onze lettres des années i858 et 1859. — Traduction de Shjkspeare. — Voyage en Angleterre : Pèlerinage à Stratford-in-Avon. — Excursion à Abbotsford. — Les années de travail. — Confidences littéraires. — Les Petites Épopées de Victor Hugo. — Maladie du père.
— Tristesses.— Lutte avec le temps. — Visites de trois Parisiens dont un Belge. — La Galette de Grimm à Versailles; collaboration de François-Victor. — Lecture de la légende de Ratbert.
— Heures de vacances et de liberté.
François -Victor était pour moi plus qu'un ami, c'était un frère choisi. Jusqu'à quinze ans ce fut Toto ; de quinze à trente ce fut Victor, le maître des élégances, un charmeur; après trente ans et avec la maturité que lui donna l'exil, François- Victor, auteur de La Normandie inconnue^ traducteur-révélateur de Shakspeare, fut un écrivain original, un penseur profond; — même après son illustre père, il fait encore honneur à la France. Il eut rendu grand un autre nom que le sien déjà enfoncé dans la gloire; il aurait le droit de s'appeler Hugo pour son compte.
i l58 VICTOR HUGO INTIME
j Victor Hugo a fait le portrait de ses
j fils et il a dit du second :
et ... Le plus jeune est l'austère. Austérité aimable comme celle d'un jeune Socrate. Sa présence est fortifiante; rien n'est sain et rien n'est rassurant comme l'imperturbable aménité de l'ouvrier content. Ce jeune exilé volontaire conserve dans le désert où l'on est pour jamais peut-être, les élégances de sa vie passée et en même temps il se met à la tâche ; il veut construire, et il construit un monument ; il ne perd pas une heure, il a le respect religieux du temps ; ses habitudes sont à la fois parisiennes et monacales. »
Rien de plus ressemblant que ce portrait et aussi rien de plus vrai que cc:s lignes du père jugeant le fils comme écrivain :
« ... Il est linguiste, artiste., grammairien, érudit, il est docte, il est alerte; toujours savant, jamais pédant ; il accumule et coordonne les variantes, les notes, les préfaces, les explications. Il condense tout ce qui est épars dans les environs de Shakspeare. Pas un antre de cette caverne immense où il ne pénètre. Il fait des fouilles dans ce génie. »
Nous nous aimions. II partit pour partager l'exil de son père. Six ans nous restâmes séparés. Je ne le revis qu'en i858. Un tour de roue de la fortune me fît "riche tout à coup et me donna le talisman, grâce auquel je pus le rejoindre et mêler nos deux existences, — prendre un peu de son travail et lui donner un peu de ma joie.
En me donnant le tome VIII de son Shakspeare, intitulé : Le$ Avits; — trois pièces : Les Deux gentilshommes de Vé-
|6o VICTOR HUGO INTIME
rone^ Le Marchand de Venise^ et Comme I il vous plaira^ — François-Victor a inscrit
' cette dédicace sur la première page de son
*' volume :
A mon camarade d'enfance^ . A mon ami de tout temps^ A Alfred.
« Victor.
« Jersey, i8 juillet. »
L*amî « de tout temps » a gardé pieusement la correspondance du traducteur de Shakspeare ; il a même gardé les notes de voyages écrites coude à coude, le soir, sur un bout de table d'auberge, — à Stratford-in-Avon, au château d'Abbotsford, à Holyrood, à Newstead, partout où un souvenir de gloire conduisait les deux remueurs de poussières poétiques ; — il a surtout gardé les lettres datées de Gucrnesey, toutes remplies de bonnes pensées,
VICTOR HUGO INTIME l6l
d'honnêtes projets, de récits de la vie de famille loin de la France: — lettres où il se !
raconte lui-même traduisant Shakspeare, et où il raconte son père au travail, comme un fils pieux eut raconté Homère prenant sa lyre, attentif aux éclosions de ' ;
son génie, et me communiquant sa fierté.
Voici celles des lettres de François- Victor qui se rapportent aux années i858 et 1859; son père était dans la fièvre des « Petites Épopées, » qui s'appelèrent depuis La Légende des siècles.
Guernesey, vendredi 19 février.
« Ta lettre, cher Alfred, est venue me surprendre au milieu d'un travail que l'éditeur attendait pour commencer la publi- f cation de mon Shakspeare. Voilà pour- * | quoi je n'ai pas pu te dire plus tôt quel . j plaisir elle m'a fait. Comment ne pas ac- !
cepter, coniment ne pas presser une main si gentiment, si cordialement tendue ? ;
l62 TICTOR HUGO INTIME
; Oui, cher Alfred, tu as bien fait de croire
I au ressouvenir tu retrouveras ta place
i marquée au foyer de la famille. J'ai su de
* loin toutes les péripéties de ton existence
i durant ces cinq années, cinq siècles qui
; * "^ nous séparent
I « Ma vie, depuis notre séparation , n'a
pas été aussi agitée que la tienne. D'abord douloureuse, elle a fini par devenir douce, tranquille \ et maintenant, quand je me mets la main sur le cœur, j'y sens encore des cicatrices, mais je n'y sens plus de plaies. Si tu connaissais ma nouvelle existence, tu serais étonné de sa régularité.
Toutes mes. occupations, toutes mes distractions sont classées heure par heure, et presque minute par minute. L'exilé, voistu, ressemble au bénédictin : sa vie est « celle du couvent, moins les vœux, bien
entendu. Tu ne peux te figurer comme cette monotonie est salutaire, et comme les journées passent vite quand elles se
\i VICTOR HUGO INTIME l63 Il
ressemblent tant. Aussi nous nous portons tous comme des charmes. Nous avons la ! santé comme nous avons la sérénité : sé-
j| rénité raisonnée d'hommes qui ont tra-
versé tout ce que la vie a d'épreuves et qui ont conscience de leur force. Nous prenons des bains de mer tous les étés, et rOcéan nous trempe au physique comme la proscription au moral.
cr Aussi tu serais étonné de nous voir et de nous entendre. Ne nous crois pas impatients. Si nous avons de l'impatience, ce n'est pas pour nous, c'est pour la France. Je vois parfois des Français qui passent par notre île : eh bien ! je ne les envie pas, je les plains. C'est étrange, n'est-ce pas ?
« Mon père nous a donné un beau logis avec un beau jardin. Il a réalisé ce rêve d'il y a vingt ans : avoir une habitation au bord de la mer I Qui eut pensé que ce rêve n'était pas un château en Espagne?
fi
j Pourtant c'était un château à Guernescy.
Singulière chose que le locataire de la Place Royale et de la rue de la Tour-d'Auvergne soit devenu le proprie'taire d'Hau- : * tevîlle-House, et que le représentant de
; i85i soit devenu le vassal de Victoria.
Quand je dis vassal, ce n'est pas une métaphore, car mon père paie par an deux poulets de rente à la Reine.
« Du reste nous travaillons tous. Mon père achève les ce Petites Épopées » ; Charles fait un roman, et moi je donne Shakspeare à la France, bornant mon vœu pour le moment à être le drogman fidèle de cet immense génie. C'est un travail énorme : trente-six drames, cent vingt • mille vers à traduire ! trente-six préfaces à faire ! en quatre ans !...
« Je viens de te raconter toute ma vie.
J'espère qu'en revanche tu me raconteras la tienne. Tu as fait un roman, UEnlèvement d'Hélène, Mais je ne l'ai
▼ ICTOR HUGO INTIME l65
pas vu, ton exemplaire ne nous est pas arrivé..,
«t Certainement je me souviens du
et de bien d'autres choses encore. Ah !
c'était un beau temps après tout ; temps d'illusions et d'espoirs immédiats I temps de folies et de joies! temps d'insouciance et d'imprudences f Comme on était jeune alors !
« Rappelons-nous-Ie encore, ce temps, pour pleurer et pour rire avec lui. Rappelons-nous-le pour nous aimer encore.
(( Sans adieu, cher Alfred, sans adieu !
« Je t'embrasse,
« Victor, »
Le timbre de la poste porte : 2Z février *
La lettre suivante est du 16 Juin. *
« Cher ami, ce sera pour moi un véritable bonheur de te revoir, et pour avoir ;
I l66 VICTOR HUGO INTIME
. plus tôt ce bonheur, j'irai à Londres, ainsi que tu m*y invites. Je serais bien heureux de te suivre dans tes pérégrinations à travers l'Angleterre et rÉcosse Je n'hésite
donc pas, je partirai d'ici le 25 au matin et je serai à Londres dans la soirée. Un hôtel très confortable, pas trop cher et dans un bon quartier, c'est, me dit-on, Sablonnière-Hôtel, Leicester square (prononce Leste sqtière pour l'intelligence de ton cocher). Je te donne donc rendez-vous à Sablonnière-Hôtel, puisque Sablonnière il y a. Ce qui me décide à ce choix, c'est qu'on y parle français. Ce sera donc plus commode pour toi, bien que je puisse toujours mettre mon english à ta disposition. Réponds-moi vite, cher ami, pour me dire si ton départ de Paris est bien fixé toujours au 24. Si tu me réponds poste pour poste, je puis avoir ta lettre lundi ou peut-être samedi. J'ai tant de choses à te dire que je les réserve pour
nos futurs entretiens. En attendant, Je te presse entre mes bras, ô mon ami lofntainl
« Victor.
c Hautevillc-House, lundi. »
Le voyage se fit. Heures de liberté', d'étude, de causeries sans fin, de Joie profonde. Deux amis, deux cœurs, deux intelligences à l'unisson, deux heureux qui s'oublient dans les sentiers de Tart et de la poésie. .
Ces trois beaux génies — Shakspeare, Byron, Walter Scott — nous sont apparus, graves dans leur gloire consacrée, sur le coin de terre où il plut à Dieu de les animer de son souffle; avec quel respect nous avons salué, émus et attendris, la chaumière de Stratford, Tabbayc de Newstead, le manoir d'Abbotsford, qui ont gardé quelque chose de leur empreinte !
C'est là qu'ils ont souffert^ c'est là qu'ils
! l68 VICTOR HUGO INTIME
ont vécu ; c'est de là qu'ils sont partis pour rimmortalité.
De retour à Guernesey et attelé de nouveau à son travail, François-Victor m'écrit le 20 juillet i858 :
« Il y a aujourd'hui huit jours que nous nous sommes séparés, mon cher Alfred, et déjà notre excursion à travers l'Angleterre et l'Ecosse me fait l'effet d'un rêve. Un rêve charmant, mon ami, un rêve heureux, dont je me suis trop tôt réveillé et qui me laisse dans l'esprit une lumineuse vision. Dans ce songe de deux semaines, j'avais retrouvé toute ma jeunesse passée, toute ma gaieté, toute ma sérénité d'autrefois; j'avais retrouvé mon vieux camarade, mon ancien compagnon de tristesses et de plaisirs, l'ami que je voyais tous les jours, dont je ne pouvais me passer, et qui ne pouvait se passer de moi; j'avais
retrouvé la patrie, le pavé de Paris, la flânerie sur le boulevard bras dessus, bras dessous, et mes vingt ans, et tes vingtcinq ans. J'avais oublié tout nion présent, toute ma vie d'exil, si amère et si âpre à force d'héroïsme, et toutes mes dépendances, et toutes mes luttes contre les grandes et contre les petites misères.
« Maintenant le rêve est fini et me voici de nouveau, en pleine réalité, sous le harnais de labeur. Au travail donc, cher Alfred, au travail! Les vacances sont passées et voici le pion qui nous réclame. Le pion, je veux dire le libraire qui attend sa copie et qui me donne pour pensum quinze volumes à écrire. Malgré ses sollicitations, j'ai eu une certaine peine à reprendre la plume, et depuis ton départ je n'ai presque rien fait.
« Je passe maintenant une grande parlie de mes matinées et de mes journées auprès de mon père (Victor Hugo venait
} IJO VICTOR HUGO INTIME f
d*êtré opéré d'un anthrax), dont rindispositîon sans être grave, exige néanmoins autant de soins qu'une maladie. Depuis le jour où tu Tas vu, son état ne s'est pas sensiblement amélioré; l'appétit n'est pas encore revenu, et l'affaiblissement causé par vingt jours de jeûne et d'insomnie est toujours extrême. En outre une légère enflure aux jambes s'est manifestée depuis samedi dernier, et le médecin a positivement défendu les sorties auxquelles le malade tenait tant. Cette défense a naturellement augmenté la tristesse que la prolongation du mal lui causait. Aussi nous faisons-nous un devoir de multiplier auprès de lui les soins et les attentions.
Nous ne le laissons jamais seul, et comme cela le fatigue dé parler, nous nous relayons pour lui faire des lectures,
« Tu le vois, cher ami, cette existence n'est pas gaie; nous avons du moins la consolation de penser que le mal dont
souffre mon père n'a pas de gravîté. Le médecin croît que d'ici à un mois, il sera complètement rétabli et notre intérieur reprendra sa gaieté.
« C'est alors que je réclamerai de toi l'accomplissement de ta promesse. Mon père tient beaucoup à te voir, il parle souvent de toi et du regret qu'il éprouve de ne pas avoir pu te recevoir comme il le voulait. Il faudra donc que tu nous dédommages et que tu acceptes chez nous cette hospitalité que tu m'as si fraternellement accordée. Mon père désire que tu loges chez lui et tu ne pourras mieux faire que d'accepter ma chambre qui sera bien assez grande pour nous deux. Nous reprendrons alors ces bonnes conversations par lesquelles nous avions pris dernièrement la douce habitude de nous réveiller.
« Mon cher Alfred, ton avenir est assuré. Et ton avenir, c'est le bonheur. Tu
as un intérieur charmant, des enfants que tu adores, des amis qui ne sont pas des ennemis déguisés, une maison commode, un beau jardin, tout ce que la société, tout ce que la nature peuvent donner. Soisdonc heureux et remercie Dieu de ce bonheur, en pensant aussi à ceux qui souffrent pour la vérité et pour la justice.
« Sans adieu, cher cousin. Écris-moi ! une longue, longue lettre, une de ces let-
< très expansives que tu savais si bien
: écrire sur la table des auberges dans notre
1 dernière excursion. Raconte-moi ce que
; tu fais et ce que tu penses. Parle-moi de
■ tout ce qui t^ntéresse et sois sûr que tu
m'intéresseras.
« Victor. »
22 août i858.
« Il faut donc renoncer, cher Alfred, h la fête que nous nous faisions de te recevoir et de te posséder ici quelques semai-
VICTOR HUGO INTIME IjZ
nés. Si quelque chose peut atténuei: nos j
regrets, c'est la pensée que sans doute notre maison n'aurait pas été pour toi un :
bien riant séjour. | « La maladie de mon père qui t'a si t tristement surpris lors de ton arrivée à J Guernesey, n'est pas encore absolument terminée. La plaie immense faite par le furoncle et qui couvrait toute la largeur du dos, n'est pas encore tout à fait fermée. De plus le gonflement des jambes attribué à l'engorgement des vaisseaux lymphatiques, n'a pas sensiblement diminué. De là de grandes précautions à prendre. Le docteur interdit à mon père de marcher et de trop manger, et cette demidiète nécessaire pour la fermeture de la plaie, retarde beaucoup la convalescence.
Il paraît certain maintenant que la maladie était beaucoup plus grave qu'on n'a voulu nous le laisser croire. Le docteur en a-t-il
vu toute la gravité, ou bien nous l'a-t-il
sciemment cachée ? Je n'en sais rien; mais il est impossible de ne pas voir devant les retards du rétablissement, que la crise a été fort sérieuse. Cette pensée rétrospective jette donc parmi nous un certain trouble que tu peux facilement expliquer.
Le dérangement d'une santé aussi chère serait une calamité et privée et publique, dont nous n'oserions pas calculer les conséquences. Ce qui nous rassure, c'est que le visage a repris sa sérénité et sa bonne mine depuis une huitaine de jours. Il y a à un mieux évident qui, j'espère, continuera.
« Paul {Paul Foucher) nous est arrivé, au milieu de ces préoccupations, gras, frais, bien portant et heureux. Son séjour, qui n'a duré qu'une semaine, a été pour tous une véritable distraction. Il a une qualité immense pour nous autres proscrits : il est essentiellement Parisien, il connaît à fond les rues de Paris, les
VICTOR HUGO INTIME lyy
théâtres, les coulisses, la bohème officielle et la petite Pologne littéraire; il" sait le
dernier bon mot de Grassot et il connaît '
le plus récent calembour de Clairville.
Enfin, attrait suprême, il chante le couplet. Bref, il est très gai; et, ce qui ne gâte rien, très bon garçon. Nous l'avons donc quitté mardi dernier avec regret. La veille nous avons fait, à Moulin-Huet, un pique-nique monstre où ta santé a été bue aux acclamations universelles. Ce qui te prouve que tu es resté parmi nous suffisamment populaire pour pouvoir, en temps de trouble, dormir tranquillement sur tes deux maisons. Ceci soit dit entre
parenthèses
« Et toi, cher Alfred, que fais-tu? Tu f
assistes à toutes ces tempêtes avec le calme du philosophe et la sérénité de
l'homme heureux. Je te vois d'ici dans ] î
ton jardin, avec ton chapeau de paille sur la tête, arrosant tes fleurs, examinant ton
gazon, surveillant la bonne et jouant avec ton mioche. Embrasse-le pour moi, ce marmot, et tendrement, car je me sens à son égard des entrailles à la mode de Bretagne. Et puis, quand tu auras devant toi ton petit verre, quand tu auras Testomac satisfait et l'œil tendre, bois à la santé de ton cousin, de ton camarade, de ton ami; cela te fera du bien et à moi aussi.
a Sans adieu, cher Alfred, tu es bien gentil de penser déjà à notre prochain voyage; quant à moi, je vais cet hiver travailler comme un manœuvre pour pouvoir contempler les traits de notre ami Turkish (dans Haymarket), Écris-moi le plus long et je te répondrai le plus vite possible. En attendant, je t'embrasse du haut de mon rocher et du fond de mon cœur.
« Victor.
« Hautcvillc-House. »
TICTOR HUGO INTIME I77
a Tu croîs peut-être, mon cher Alfred, que je vais te gronder de ton long silence, te faire une scène, te traiter d'oublieux, d'ingrat, de pas grand'chose. Eh bien, non ! je sais ce que c'est que Tennui d'écrire une lettre, je sais ce que c'est d'avoir une maison qui vous occupe, un intérieur qui vous absorbe, une femme charmante qui vous tîentr Sans avoir été père, je devine ce que c'est que la paternité et ce qu'a de force un petit bambin qui vous dit en chancelant : « Papa, viens donc jouer! » Quand on est comme loi, dans la ouate de la gâterie et dans l'édredon du bonheur, on a bien le droit de ne pas répondre aux amis lointains qui vous parlent de par delà les mers et les tempêtes.
Mais si tu étais comme je suis en ce moment, en proie à ce triple ennui : l'exil, le mois de novembre et le dimanche anglais.
14 novenibre. j
tu éprouverais le besoin, ne fût-ce que pour une minute, de déranger un peu ton cousin et de lui dire : causons.
« Nous sommes aujourd'hui jour de sabbat, mon cher ami. Toutes les maisons sont closes, toutes les boutiques sont fermées, le ciel est de ce gris qui a Tair de devoir être éternel, il fait un vent terrible. La tristesse de cette mise en scène lugubre est augmentée par le contraste d'une semaine de rires et de joies que nous avons eue.
« Hetzel, Noël Parfait et un jeune belge fort parisien, appelé Fréderîx, sont venus passer huit jours avec nous. Nous avons eu de charmantes soirées de causerie et de réjouissants pique-niques. Mais, maintenant, tout cela est fini, nos amis sont repartis hier pour Bruxelles et nQus sommes redevenus des ermites.
« C'est du fond de ma cellule que je t'écris, ô mon frère! toi, tu es heureux,
tu es COSSU, tu as tout ce qu*îl te faut, la patrie et la famille, tu as donc le droit de te calfeutrer dans ton bonheur. Moi, j*ai entrepris une lutte colossale avec ce grand ennemi, cet infatigable adversaire qui s'appelle le temps. Hélas! c'est pire que rhydre de Lerne, et la besogne d'Hercule était une sinécure à côté de la mienne.
J'ai beau tuer le temps, le temps renaît toujours. Voilà sept ans que Je le tue, et c'est lui qui m'assomme. C'est dans cette guerre-là, mon ami que j'ai déjà jeté trois volumes au public et que je m'apprête à en jeter un quatrième. Si les nouvelles de Paris t'arrivent, tu as peut-être su que Michel Lévy vient de publier un livre de moi, Le Faust anglais^ prix un franc. C'est une curiosité littéraire que je te recommande, quand tu auras vingt sols à perdre, tt Mais il est un volume qui va paraître chez Pagnerre et que je réclame le droit de t'oifrir; il est intitulé Hamlet et a été
■>?*«■. Rtn, é ^
l8o TICTOR HUGO INTIME
écrit par moi, sous la dictée d'un certain Shakspeare qui ne manque pas de quelque esprit. V., qui doit nous quitter en décembre, pourra, j'espère, te porter ce livre de ma part.
«c Ne t'étonne pas, cher ami, de cette fécondité. J'ai pour unique distraction le travail, et il faut bien que le public qui m'a fait ces loisirs, en pâtisse un peu.
Notre maison est bien un couvent de be'nédictins. On travaille chez Charles, on travaille chez ma mère, on travaille chez mon père, on travaille chez moi. Pour peu que l'exil dure, nous ferons ajouter une aile spéciale à la Bibliothèque nationale de Paris.
fc Charles publie dans V Illustration^ sous le pseudonyme de d'Auvernet, une charmante nouvelle intitulée : L'Oiseau bleu; il écrit pour la Presse un roman en trois volumes, commandé par le journal.
Mon père nous lit chaque jour quelqu'une
^VICTOR HUGO INTIME l8l
de ses admirables Petites Épopées. Figuretoi les poèmes du Romancero élargis aux proportions modernes, et tu pourras deviner ce qu'est cette œuvre extraordinaire.
<c Maïs je m'aperçois, cher Alfred, que j'ai mangé tout mon papier avec mon griffonnage et que je ne t'ai parlé que de nous. Il ne me reste pas assez de place pour t'adresser une foule de questions que je voulais te faire : Comment va Paris ?
Comment va Versailles? Comment vont les ruelles et les boulevards? Que dit-on dans ce pays des rêves qui s'appelle pour moi l'autre monde? , Raconte-moi tout cela, ou si tu ne peux pas m'en dire si long, écris-moi que tu m'aimes un peu.
« Victor. »
J'habitais cette année-là un faubourg de Versailles, dans des jardins.
L'hiver était venu, très froid, très dur; nies rosiers étant morts, je jardinais parmi
l82 VTCTOtl HUGO INTIML
les livres. La littérature neperd jamaîsscs droits; je publiais chez Timprîmeur Cerf, mon voisin et mon ami, une petite revuemensuelle que J'avais intîtule'e : Ga\etic de Grimm. Ma gazette n'a jamais eu que trois lecteurs: Cerf qui Timprimait, François-Victor, qui voulait bien y collaborer, et moi qui ai toujours aimé passionne'ment l'odeur du papier d'imprimerie.
François-Victor, à propos de cette Ga- \ette^ qui devint entre nous un sujet d'activé correspondance, m'écrivait le 5 décembre i858 :
cf Je n*ai pas reçu, mon cher Alfred, le numéro que tu m'annonces* Je suis aile à la poste, j'ai réclamé la Galette de Grimm^ le postmann affirme ne l'avoir pas vue. Sois donc assez bon pour nous renvoyer un exemplaire, en le chargeant au besoin. Nous sommes tous avides de te lire. Je ne connais de ton journal qu^'
le titre, il est excellent. Tu m'avais parle de la Galette de Frévon^ mais je suis charme que tu n'aies pas adopté définitivement ce titre qui aurait mis parmi tes adversaires ce singe de génie, Voltaire !
Donc, bravo, mon cher Grimm, de ce que tu n*es pas Fréron.
« Je te remercie beaucoup de l'offre de collaboration que tu me fais. Elle me flatte et me touche et je te promets d'emplo3'er à ton service tous les loisirs que me laisse mon traité avec Pagnerre. Malheureusement, ces loisirs seront rares, car je suis obligé de livrer à l'impression quatre volumes par an. C'est égal. Je tiens à te prouver ma bonne volonté et pour commencer, tu peux aller de ce pas prendre chez P. M. un travail fort curieux que je destinais à quelque revue amie. C'est une pièce ou plutôt une ébauche de pièce attribuée à Shakspeare. J'explique dans une notice les raisons qui me font croire à
l'authenticité de cette œuvre. Tu peux prendre le drame et ma préface et insérer le tout dans ta Galette. Quel que soit l'auteur, l'ébauche est magistrale. Tu verras.
C'est rhîstoire d'un joueur qui finit par tuer ses enfants dans la fièvre du jeu.
« Je pense que cela te servira pour deux numéros (soit environ 60 pages), en coupant la chose par moitié ; tout cela, sans préjudice de l'avenir.
« Je n'oublie pas que tu dois faire ici ton numéro du mois de juin. Prends garde ! J'ai une mémoire de créancier avec ceux que j'aime.
ce Ton cousin très cousin,
« Victor. »
« Les deux Hamlet paraissent le 10. On te remettra un exemplaire.
« Embrasse pour moi le jeune correcteur de Perrault.
« Dimanche, 5. »
VICTOR HUGO INTIMR l85
Le drame traduit par François-Victor parut dans le numéro de la Gaiette de Grimm du i" janvier 1859. Il est intitule : Une tragédie dans VYorkshîre; un éclaircissement historique précède l'ouvrage. Le traducteur explique comment le manuscrit de cette pièce, resté à l'état d'ébauche , a pu être volé à Shakspeare.
Voici son argument qui est des plus curieux :
« Les commentateurs ont pensé
que Shakspeare, après avoir exploité luimême ses œuvres jusqu'en 1604, ^" avait cédé la propriété à des étrangers à partir de cette époque. Qu'étaient-ce que ces étrangers, que la préface des éditeurs de Troîlus et Cressida qualifie de « Grands possesseurs »? Étaîent-ce quelques puissants seigneurs, quelque lord Pembroke, quelque lord Southampton, qui avaient
acheté à Shakspeare le manuscrit de cha-
l86 VICTOR HUGO INTIME
cune. dé ses pièces? Était-ce tout simplement la compagnie du the'âtre du Globe^ dont Shakspeare "était lui-même actionnaire, et qui avait acquis le monopole de ses ouvrages ? Ce qui semble confirmer cette dernière version, c'est l'extrait d'un journal manuscrit rédigé au XVIP siècle par le révérend John Ward, vicaire de Stratford-sur-Avon, et récemment découvert :.« J'ai entendu dire que M. Shakspeare était un esprit supérieur sans art aucun;, il fréquenta le théâtre dans sa jeunesse, mais il vécut à Stratford dans ses vieux jours, ce pourquoi il recevait une large rétribution qui lui permettait de dépenser mille livres sterling par an. »
« De même que les commentateurs
anglais, ajoute François-Victor, ont expliqué les imperfections de ces éditions diverses par le fait de leur publication frauduleuse, nous pensons, nous, qu^il faut expliquer par le même fait l'apparition de la
Tragédie dans V Yorkshire. De même que ce Thomas Panier avait volé dans quelque trou de souffleur un manuscrit plus ou moins tronque' de Henri V ou de Henri F/, de même .il a volé le manuscrit inachevé d'une Tragédie dans F Yorkshire.
Le poète a pu crier au voleur ! la postérîic ne peut qu'accepter l'objet volé. »
27 décembre.
a Mon cher Alfred, j'ai reçu le premier numéro dé la Galette de Grimm^ et je puis t'en féliciter en connaissance de cause. Ta publication n'est pas seulement une chose charmante, etc., etc
« Nous approuvons tous ici la ligJie littéraire et philosophique que tu suis. Et tu es dans le droit chemin de l'art, quoi qu'en disent les amis qui t'attaquent.
Maintenant que je vois l'idée de la publication, idée toute actuelle et toute vivante, je ne trouve plus le titre de l'œuvre suffi-
l88 VICTOR HUGO INTIME •
sammerit d'accord avec l'œuvre elle-même.
Tu peux avoir toute la verve de Grimm,
maïs il n'en est pas moins vrai que tu
:. parlés au nom du XIX* siècle et non pas
iau nom du XVI IP. Cette unique cri- . tique une fois faite, je te félicite sincère-
I ment de tes articles
; « Mon père compte t'écrire de sa plus
belle encre pour te remercier de ce que tu j dis de lui, je n'ai donc pas à le faire. Je
suis heureux, quant à moi, de l'hospitalité que tu m'offres dans ton prochain numéro, et je te loue de la fière façon dont tu annonces tes hôtes. Il y a plaisir à entrer ; sous un toit si indépendant et si cor-
dial.
«t Je travaille comme un prisonnier pour qui l'argent est la liberté, je compte que le succès répondra à mes efforts et que i ma tire-lire sera assez pleine pour refaire
avec toi une petite excursion l'année prochaine. Nous ferons un numéro de notre
voyage et ce ne sera peut-être pas le moins , [
intéressant. {
« Tu recevras ton exemplaire à^Hamlet \
le mois prochain, et le second volume, |
les Féeries^ en février. J'espère que tu «
ne m'éreinteras pas trop. Souviens-toi î
de ce mot de ton ami Voltaire, ô Grimm!
« On ne doit aux morts que la vérité, on doit aux vivants des égards. » Le roman de Charles passe fin février à la Presse ; et Les Petites Épopées seront sous presse au commencement d'avril. Tu vois que la famille ne veut décidément pas laisser la renommée tranquille. A. est à Paris , il compte aller te voir. Attends -toi donc à voir
apparaître prochainement ce revenant de f
l'autre monde.
« Je t'écris avec une plume qui a servi de manche à balai à quelque sabbat infernal. Excuse donc ma calligraphie. J'em- ; brasse mon camarade qui fait des bons- {
igO VICTOR HUGO INTIME
hoinmes avec un chîc si précoce et je t'écrase fraternellement la main.
« Victor. »
« Envoîe-mbî plusieurs exemplaires de ton second numéro. Je compte les distribuer aux revues et aux journaux d'Angleterre. Nous aurons là une bonne réclame. »
Sans date. Le timbre de Tenvcloppc porte : Guernesey, 27 décembre 58.
14 janvier 1859.
«J'ai reçu, cher ami, ton second numéro.
Il est varié, amusant, plein d'entrain et de verve
« A. nous a donné de toi d'excellentes nouvelles. Il a trouvé ton intérieur charmant et ton existence très favorisée sous tous les rapports ; au milieu des délices qui t'entourent, je m'étonne que tu trouves le temps de faire ton travail. Le travail c*est
bon pour nous autres, qui avons notre patri- |
moine à conque'rir. Je pioche toujours
comme tu sais. A, t'a remis de moi un 1
volume bien compact, n'est-ce pas ? eh i
bien ! je suis obligé par traité d'en pu- ■
blier ainsi quatre par an. Quatre volumes ,
de 35o pages au minimum. Cela fait
1400 pages par an. N*est-tu pas effrayé
pour moi de ce chiffre?
« Voilà la raison, cher Alfred, qui m'empêchera de t'offrir toute la copie que je voudrais. Tu me demandes quelque chose pour ton quatrième numéro. Je voudrais bien t'envoyer ce quelque chose mais dans ce moment, Pagnerre me demande justement de gfossir mon deuxième volume qui, paraît-il, n'est pas assez fort. f
Je travaille donc d'arrache-pied pour un ,* !
appendice que l'imprimerie réclame.
« C'est égal, aussitôt que j'aurai un peu |
de loisir, je le consacrerai à ta Revue. \
« Mon père est dans le coup de feu des ^ I
Petites Épopées. Les distractions politiques que le public européen va se donner ce printemps, lui ont démontré la nécessité de finir au plus vite son poème. Il t'écrira dès qu'il aura terminé sa tâche, et je n'aurai pas besoin, j'en suis sûr, de lui rappeler sapromesse.il a été vivement touché de ce que tu dis de lui et le remerciement que tu recevras sera de longtemps antidaté. Charles achève également son roman pour la Presse : trente feuilletons, ni plus ni moins.
<c II n'y a que les ouvriers ici qui sont des paresseux. La maison n'est pas encore terniinée. L'ameublement se fait avec une lenteur désespérante ; avec ces gens-là on a bien de la peine à être dans ses meubles. Il me tarde de ne plus entendre cette musique discordante de marteaux faux. Cela devient par trop musical, et notre maison ressemble décidément trop au logis d'Arnal dans Passé Miuuîl.
VICTOR HUGO INTIME IqS
<c Au revoir, cher Alfred ; je t'enverrai bientôt ma carte sous la forme de mon second volume qui contiendra Les Féeries^ et j'espère que tu en seras content.
« Ton cousin,
« Hautevillô-House. »
Dimanche, 14 février 1859.
« Je ne t'ai pas encore félicité, mon cher ami, de ton numéro du i" février; tu as encadré mon travail de choses exquises, et. le public doit m'en vouloir passablement d'avoir pris ta place pendant six longues pages. Tes amours à Venise, ta valse avec miss Portia constituent des infidélités charmantes que le public vertueux est lui-même forcé d'approuver, quand elles sont si bien racontées.
(( Ce que tu dis du grand Dumas est bien vrai, et l'on est injuste pour cet excellent cœur qui est en même temps un
esprit rare. Quant à ta critîque des Deux Hamlet^ je n'ose l'approuver, car mon approbation aurait un air de fatuité qui lui ôteraît de son prix. Je me contente donc de te remercier, bien sûr que ton amitié pour moi prêtera à ces remercîments toute son éloquence.
« Du reste je suis ravi; mon travail a été approuvé, applaudi par tout ce qui reste d'intelligent et de généreux dans la presse. L'ombre de Shakspcare m'a porté bonheur. Tu te souviens du pèlerinage que nous avons fait à sa tombe; tu te souviens de notre émotion à tous deux quand nous avions à nos pieds la dalle de pierre qui recouvre ses augustes cendres. Eh bien! cette émotion n'a pas été perdue.
Et le grand revenant du XVIP siècle a protégé mes études, entreprises pour sa gloire avec tant de vénération. C'est donc à lui, bien plus qu'à ma pauvre interprétation, que je reporte mes succès, et c'est
VICTOU HUGO INTIME IQS
lui qui te remercie des lignes que tu viens d'écrire. Dans quelques jours, d'ici à la fin du mois, tu auras sur ta table mon second volume, puis au mois d'avril le troisième, et cinq autres volumes d'ici à un an. Huit volumes en quinze mois! Si je continuais dans cette proportion , et que Dieu me prêtât vie, je ferais à moi seul toute une bibliothèque.
« Mon père nous a lu aujourd'hui, dimanche, une admirable légende intitulée:
Ratbevt. C'est la veine des Burgraves agrandie et idéalisée encore. Et dire que cette splendide chose n'est qu'une pièce de cette oeuvre! Quelqu'un qui n'aurait fait que cela serait sûr de l'immortalité.
Il y a dans ces Petites Epopées de quoi Aiire cent gloires. Tu verras! Et je t'ajourne à l'apparition.
« Malheureusement cette apparition se fait attendre; mon père a encore deux ou trois pièces capitales à finir, et il ne peut
igS VICTOR HUGO INTIME
pas donner le manuscrit à Timprimeur avant deux mois. Nous n'aurons donc pas Les Petites Épojpées sivantVciQ. Pourtant le grand homme travaille sans relâche, il travaille même la nuit. Et, signe sérieux chez lui, il ne lit plus même les journaux.
« As-tu lu les deux derniers volumes de Janin sur Tart dramatique? Il a reproduit une charmante étude de ma mère sur M"*" Dorva!. Je te conseille de jeter un coup d'œil là-dessus, tu verras quel tact, quelle finesse, quel goût il y a dans ces
quelques pages! Tu vas sans doute rire
de mon enthousiasme, tu vas reprocher à mes éloges de ne pas sortir de ma famille!
Que veux-tu, ce n'est pas ma faute si je suis le fils de Victor Hugo!
a II n'est pas impossible qu'on joue à ia Porte-Saint-Martin La Tempête^ fccric de William Shakspcare, traduite par ton ami.
« N'oublie pas de m'envoyer fidèlement !
la Galette. Nous y tenons tous ici. »
François-Victor, n'ayant plus le loisir {
nécessaire pour collaborer à la Galette de \
Grîmm^ je la supprimai facilement après le cinquième numéro. Les abonnés ne ré- *
clamèrent même pas les cinquante centi* times qui leur étaient dus pour le sixième mois de leur souscription payée d'avance :
nous avons bénéficié ainsi de 14 fr. 5o, Cette largesse fait honneur à la ville de Versailles où nous comptions vingt-neuf abonnés.
Deux lettres encore de François- Victor Hugo en cette année iSSq :
5 mai.
« Cher Alfred, la petite lettre que tu m'as écrite de Pau a eu pour moi tout le charme et tout le parfum d'un billet doux.
■' ' I . ■ Il .. ■ .. , __
Si je n*y ai pas répondu plus tôt, ne t'en prends qu'à ce scélérat de génie qui a nom Shakspeare et qui en ce moment m'absorbe tout entier. Je t'écris ce méchant mot entre deux scènes d'OMe//o, et je pro- • , fite d'un court entr'acte pour t'envoyei
mon cordial bonjour. Je sais que tu vis,
toi, dans les fêtes, et le bruit de ton hosj . • -
' pîtalité splendide est venu jusqu'à moî.
A. nous parle d'un dîner exquis qu'il a
î ^ ^ fait à Versailles
« Je n'oublie pas notre projet de voyage,
' ' / mais je crains bien de ne pouvoir t'accom-
. plir en juin. Pagnerrc veut publier un
quatrième volume d'ici à deux mois, et il
me sera impossible de quitter Guernesey
avant le mois de juillet et peut-être avant
le mois d'août ; quoiqu'il en soit, si je ne
puis sortir de l'île, tu peux y venir, toi,
et tu sais que ma chambre est à nous
deux. Je compte donc énergiquement sur
1 toi cette année. N'oublie pas que tu as ici
une famille et que tu la rendras toujours heureuse de ta présence.
« A toi, cher Alfred,
ce V.
« p. s. — A. a dû te parler du voyage de ces dames à Londres. Charles les ac- I
compagnera et les ramènera. Ma mère comptait partir la semaine prochaîne, mais je Tai de'cidée à retarder son voyage jusqu'au vingt du mois, la belle saison ne commençant guère à Londres avant la fin de mai. Peut-être auras-tu Tide'e d'aller la voir là-bas. Elle serait charme'e de ta visite et alors tu n'aurais plus qu'une enjambée à faire pour être à Guernesey.
Qu'en dis-tu ? » .
28 juin 1859. ^ j
« Il y a un an, mon cher Alfred, nous .' |
vo3'agions ensemble; nous visitions l'An- f
gleterre, l'Ecosse, fa chaumière de Shaks- i |
peare, et le château de Walter Scott. Nous voyions de beaux pays, nous traversions de grands horizons et de grands souvenirs.
Cette époque fera dans ma vie un anniversaire que j'inscris pour toujours au calendrier de ma mémoire. Il est donc tout naturel que ma pensée se retourne vers toi à cet anniversaire.
a Je t'envoie mille tendresses, et je profite de la solennité de ce moment pour te rappeler l'engagement pris par toi Tannée dernière. Tu nous as promis, tu t'en souviens, de venir cet été nous faire visite et tu as trop de conscience pour manquer à la foi jurée. Ces dames doivent quitter Londres et nous revenir le i5 juillet prochain. Ce serait une galanterie digne de toi que de leur offrir ton bras jusqu'ici, quand ta visite ne devrait être qu'une excursion de quelques jours.
« Mon père qui ne t'a pas vu Tan dernier, sera charme de te retrouver, et je
VICTOR HUGO IMTIMF
n'ai pas besoin de te dire que je serai i
trop heureux de t'offrir la moitié de ma !
chambre. Je te défie de me gêner! I
« En attendant, crois-moi ton bien aimé ' j
cousin (style officiel) et ton* cousin bien î
aimant (style officieux}. j
« Victor, » ;
;,,^*' ^' * '■ * ■■** ^ ■ « rt i W i I 11
A Guernesey. — Beaucoup de travail amuse. — La récréation de midi. — Guernesey manque de beau sexe. — La série des bonnes. — Les servantes anglaises. — Le « craquement du lit de sangle v et les « torchons radieux ». — Le crayon bleu de Kesler. — Gracieuseté de lord Palmerston. — Eve et son paradis. — Distique de Victor Hugo. — Royal Lodge. — Eugène Scribe. — Le mouton en charade.
Je m'étais faît un logis à Jersey, près de Victoria-Collège, sur la hauteur de Claremont, dominant la ville de Saint-Helier, avec une échappée de vue sur les rochers de la baie de Saint-Clément.
J'étais à une portée de steamer de mon ami François-Victor, et j'allais souvent passer la journée à Hauteville. Rien de plus simple : le packet — royal mail — de Southampton part tous les matins de l'Albert-Pier de Jersey et fait escale à f
Saint-Pierre-Port, de Guernesey, à neuf heures.
A cette heure matinale la maison était
close, Victor Hugo me saluait de la main
\ 206' VICTOR HUGO INTIMK
quand je passais sous ses fenêtres ; on me savait dans Tîte et je continuais ma promenade en attendant le déjeuner.
Toujours la même existence régulière, remplie par le travail.
Le père donnait Texemple. En tout temps, il était le premier levé; les rares passants qui descendaient la rue d'Hauteville pour se rendre au port, pouvaient le voir au petit jour, arpentant son look-out:
ses regards embrassaient un immense horizon, ciel et mer brouillés dans les vapeurs du matin, spectacle qui le passionnait toujours; et, commandant à son inspiration dont il avait fait l'esclave de son génie, il se mettait tranquillement à quelque chef-d'œuvre, comme un manœuvre à sa tâche accoutumée.
A midi il avait écrit ses cent vers ou ses vingt pages de prose, sans rature, quelquefois avec des renvois qui tenaient plus que la page ; alors, les jambes un peu
raîdîes, car il avait pris l'habitude d'écrire ?
debout, et de marcher en composant, îl 1
descendait lentement son escalier, les ten- |
turcs amortissant le bruit de son pas, et «
il secouait sa pensée à laquelle îl donnait [
congé pour le restant du Jour. j
Ce n'était plus le poète, le grand îns- K
pire de tout à l'heure ; c'était l'amî qui
entrait pour se retrouver avec sa famille, 1
ami bienveillant et cher qui avait toujours
un mot aimable pour premier salut, et \
une tendre caresse de la main pour adieu.
Adorable grand homme ! Et comment à propos de travail ne pas me rappeler les détails de sa tendresse, ingénieuse à nous faciliter son exemple, car îl n'aimait pas
qu'on fut inoccupé autour de lui. — A^ulla ^
dies sine lînea^ disait-il.
Je me souviens qu'en juin 1870, à la veille de la guerre, installé pour quelques jours dans une petite maison d'Hauteville, de l'autre côté de la rue, je le voyais,
2o8 VICTOR HUGO INTÎME
quelle que fût Theure de mon réveil, toujours debout devant sa table.
J'avais à faire un feuilleton pour je ne sais quel journal qui n'a pas vécu; je devais rendre compte — étant à Guernescy — de la première représentation au Théâtre-Français d'un drame intitulé : Maurice de Saxe.
Un matin j'entends frapper deux ou trois bons coups à ma porte; je dormais comme on dit, à poings fermés, réparant la fatigue d'une de ces longues promenades à pied, que nous faisions dans Tilc, toutes les après-midi ; j'aurais volontiers envoyé paître aux landes la bonne femme qui, renouvelant ses coups, m'appelait furieusement :
— C'est monsieur qui m'envoie, il vous fait dire que c'est aujourd'hui la poste, et de faire votre feuilleton bien vite. Et voilà des livres qu'il m'a bien recommandé de vous donner.
VICTOR HTCO INTIME 2O0
Je me lève, les yeux à peine ouverts, et en prenant les livres à travers la porte, je dis à la servante :
— Eh bien ! Et M. Charles, est-ce que vous n'allez pas le réveiller aussi? il a son article à faire. j
— Oh! monsieur, il m'a dit : Dans un quart d'heure.
Ces livres, que l'excellent maître prenait la peine de m'envoyer pour m'aider à faire mon feuilleton, enlevant ainsi tout prétexte à ma paresse, étaient un vieux bouquin rempli d'anecdotes sur le maréchal de Saxe, et un petit volume dont il avait marqué deux ou trois passages 'avec son crayon rouge.
En fait de travail, combien de fois Vie- ? j
tor Hugo nous a-t-îl répété : . •
« Peu de travail ennuie ; beaucoup de r
travail amuse. » ^ I
Et comme il avait raison ! Poursuivez |
iS. •
à bâtons rompus l'exécution d'un ouvrage dont vous avez depuis plusieurs mois le plan, le scénario bien; établis dans une case de votre cerveau ; écrivez sans broncher vos trois ou quatre premiers chapitres, puis abandonnez le livre pour le reprendre à quelque autre moment; laissez ain^i passer d'un chapitre à l'autre, deux jours, deux semaines, un mois perdu dans quelque paresse de corps et d'esprit... essayez alors de vous remettre, poussé par un remords soudain, à votre malheureux papier, vous sentirez le poids, presque le dégoût de votre oeuvre •, il faudra vous y appliquer, y revenir pendant de longues heures, relire et refaire, renouer le fil à tous les bouts qui pendent; et si vous retrouvez votre inspiration, si Tunite' ci l'originalité de l'œuvre n'ont rien perdu à cette interruption, si malgré la longue flânerie, vous la revoyez sur ses pieds, ne demandant qu'à vivre, c'est que vous
VICTOR HUGO INTIME 2It f j
êtes un écrivain très fort, un cerveau solide, mais n'en abusez pas.
Faites le contraire : Donnez-vous tout entier. Ce n'est plus un pensum que la nécessité vous inflige, c'est l'épanouissement du travail que vous allez trouver.
Vous Jouirez de votre création, elle va vous étreindre, vous passionner... Vivez dans son intimité, traitez-la comme un amant fait la femme aimée, ne la lâchez pas un jour, une nuit; qu'elle ait tout votre cerveau comme une femme aurait tout votre cœur.
Et vous pourrez dire avec Victor Hugo :
« Beaucoup de travail amuse. »
Donc à midi, on avait travaillé.
On déjeunait gaiement et l'on causait longtemps. Le rayon paternel illuminait tous les fronts ; c'était le bonheur, car où le trouverait-on s'il n'était pas avec ceux dont la pensée rejoint la vôtre et dont le cœur vous est ouvert ?
lia VICTOR HUGO INTIME
- Guernesey avait été un lieu austère dans les commencements de Texîl; on a pu s'en convaincre en lisant les lettres de François-Victor.
Pour de Jeunes Parisiens qui n'avaient jamais fait de vœu de chasteté, une privation surtout était sensible : Guernesey manquait de beau sexe!...
Il y avait, certes, dans les îles de la Manche et il y a encore de charmantes miss — la Jeune Anglaise, quand elle est jolie, est incomparable; mais à Guernesey, pour se rencontrer avec le petit escadron d'aimables ^ir/^*qui sont du « monde » et de « l'aristocratie », c'est-à- ' dire qui sont reçues chez Son Excellence le gouverneur; pour pouvoir se livrer aux doux exercices de la flirtation en toute liberté et assurance, devant le groupe des nobles mères chaussées de lunettes bleues, il aurait fallu se plier à des exigences de société incroyables dans un petit pays qui
VICTOR HUOO INTIME 2l3
ne badine pas sur le chapitre des rangs et des devoirs.
Genirj' et ftobility — et respectability — trois mots qui cachent un monde d'ennuis et de sottises.
Faire et rendre des visites, aller aux patronages, entendre trois fois par semaine le God save dans les Queen^s assemblf rooms^ se montrer régulièrement à la chapelle, et prendre parti pour les wes- Icyens ou pour les méthodistes, ce n'est pas une existence.
Garder sa vareuse, faire une partie de billard dans son Aowe, voir de temps en temps le dean^ mais peu, — causer avec Victor Hugo, on s'y fait et l'on s'en contente.
Pas de femmes. Pas de flirtatîon. Aucun doux propos, aucun espoir charmant, aucune porte entrebâillée sur les mille et une nuits du rêve!... On n'avait autre
chose à contempler en fait de beauté de keepsake, que le museau peu tentant des servantes échouées là.
• Parlons des bonnes.
Ohl le chapitre des bonnes de Guernc-
. sey serait inénarrable.
. Les femmes de chambre anglaises méritent une note à part; ce sont des poupées à
.ressort peu articulé qui ont un certain dehors de respectabilité propre à effaroucher les colporteurs de bibles ou les placiers en vins de Sherry; elles portent un chapeau rose et vont au temple pendant que le rôti sèche à la maison; si on ose leur faire une observation, elles s'enveloppent dans un pli de rUnion-jack;si on leur dit : c( Pourquoi avez-vous laissé la porte ouverte? »
Elles répondent : « Moâ! C'est moâ! )> Si on ajoute : « Le postman est venu, donnezmoi mes lettres »; elles vous jettent un :
ce La lettre est pour moa! » plein de dignité; elles feignent de ne pas vous com-
i. «^ « — • es
:e tii::e
aiG VICTOR HUGO INTIMi:
D'où venait cette Eva ? et pourquoi s'appclaît-elle Eva? Elle venait de Southampton par le packet, et Ton a su depuis qu'elle 5'appelaît Camélia à Paris, après avoir commencé par repondre au nom de Jeannette dans le village où elle gardait les dindons. Elle avait suivi, depuis la place de la Bourse jusqu'à Bruxelles et à Londres, un jeune financier qui s'était donné de l'air, en élevant Camélia à la dignité de sa compagne de voyage.
Camélia, de Paris, s'était métamorphosée en Eva de Cremorne's Gardens; à Guernesey on ignorait son passé, lorsque, abandonnée par son financier dans un voyage de plaisir aux îles de la Manche, elle se trouva réduite à se faire servante et à vivre du torchon, après avoir trop longtemps vécu de la camisole brodée.
C'était le temps où Victor Hugo se délassait de son grand et magnifique effort des Misérables par les étonnantes Chan-
sons des rues et des bois. Nous en . avions goûté quelques morceaux en primeur et nous ne nous lassions pas de raisonner sur
Le craquement du lit de sangle Est un des bruits du paradis,
étaient déjà classiques, quand M. Zola, un écrivain de grand mérite, n'était pas encore de ce monde.
Le lit de sangle me ramène à Eva.
Une fille qui dans la Marne
Lavait ses torchons radieux. i
Il y a eu en littérature, depuis ces strophes mémorables, un groupe qui, croyant découvrir une petite Amérique, a pris pour drapeaux les torchons et pour insignes le
vase (vous m'entendez bien); mais ces
torchons- là restent puants et sales, tandis que ceux de Hugo sont radieux.
Les deux vers :
2l8 VICTOR HUGO INTIME
Un Jour de printemps^ ma cousine me montra cette jeune bonne avec un certain orgueil :^
— Eh bien ! qu'est-ce que tu dis de ma nouvelle camériste? Elle parle français, elle connaît Paris, mon cher...,. C'est moi qui ai déniché la perle de Guernesey.
11 y avait près de M"'*" Hugo, à ce moment, un fidèle ami de Hauteville House, Hennett de Kesler, le compagnon d'exil de Victor Hugo, très aimable homme, qui n'avait qu'une petite faiblesse, c'était de se croire traqué par la police anglaise.
Il se leva, sombre et soucieux : — N'est-ce pas, tu la trouves belle, cette bonne ? Veux-tu que je te dise la vérité :
c'est Palmerston qui l'envoie pour surveiller Hugo.
— Palmerston aurait bien dû en envoyer deux, dit François-Victor.
Eva vint annoncer que le déjeuner était servi et que monsieur descendait*
VICTOR HUGO INTÎMr.
Cette fille, ma foi\ fort accorte, le bonnet un peu de travers, commençait son service, distribuant les assiettes d'un air évaporé et avec un petit balancement de hanches qui n'était pas sans charme, lorsque le maître entra dans la salle à manger.
Kesler surprit aussitôt son premier regard, qui, je dois le dire, fut pour Eva, et se tournant vers moi, il me lança un (c Hum ! hum ! » assez significatif.
— Expliquez ce « hum ! hum ! » ami Kesler, ayez le courage de votre opinion, dit Hugo.
Alors Kesler improvisa deux vers, qu'il déclara plus tard être une traduction de Milton, deux vers d'une longueur extraordinaire, où il était question du poète-serpent, de la bonne-Ève, du paradis-alcôve, et de la nuit-voile.
Le maître s'assit tranquillement à sa place habituelle, et me montrant Kesler, il me dit :
A ce distique un peu mordant, Reconnais le poète à dent.
Jl ajouta en riant de son bon rire senore :
— Je te donne ces deux vers, je te les donne gratis pour les mettre dans le Constitutionnel de Jersey, avec ceux de Kesler.
Pendant cet intermède, Eva, la bonne, était si émue qu'elle laissa tomber trois assiettes; elle dévorait Victor Hugo de ses yeux enflammés qui étaient fort beaux, et Hugo supportait cette artillerie avec sa sérénité olympienne ; mais M'"'' Hugo, qui tenait à ses assiettes, crut peut-être prudent de mettre cette Eve à la porte du paradis, car je ne la revis pas au voyage suivant.
Ce n'est pas la seule improvisation poétique que nous eûmes cette année-là
VICTOR MVGO I^ITIMC
ail
de Victor Hugo dans nos récréations du matin.
Le même Rester, à qui nous laissâmes jxMulant trois jours le surnom d^AJam-et^ fl'iv qu*il avait bien mérité, voulut bien me suivre à Jersey où il m'aida dans Tarrangemcm de mon logis de Claremont, Tour i\ tour tapissier et menuisier, clouant et arrachant , transformant de vieilles caisses en sophas moelleux, il avait orné mon u cottage » avec un goût modeste, mais tout i\ fait gracieux, plutôt encore pour nos camarades que pour nous.
^ Eh bien, Adam-et-Kve, lui dîs-jc un jour, en lui exprimant ma satisfaction, nous voili\ donc dans nos meubles?
— Je ne suis pas content. Il te manque une plaque.
— Quelle plaque?
— Je voudrais faire poser au-dessus de ta porte une belle plaque de marbre noir avec une inscription de Victor Hugo.
Voilà un temps îmm<?morial que ton proprîétaîre appelle cette maison Royal Lodge.
Il faut en finir. Je vais faire effacer cela. Je demanderai deux vers à Victor Hugo, tu m'appuieras.
Au premier mot que Kesler lui en dit, le maître le tira d'embarras :
— Il y a deux vers de Scribe qui pourraient faire votre affaire. Je vous les donne :
Le théâtre a paye' cet asile chuinpCtre...
Kesler, furieux, Tinterrompit :
— Pas de Scribe ! Assez d'asile champêtre!..» je voudrais exprimer Tidc'e que ce cottage appartient à nos amis ! Je dirais : Cette maison est aux amis
— Eh bien, dit Hugo, que demandezvous ? Voilà votre premier vers :
Cette maison est aux amis...
— Oui, mais le second?
— Le second
Entrcz-y tous, même bien mis.
Kesler fit un peu la grimace, le mot :
« bien mis » le choquait en tant qu'homme libre, bien qu'il allât quelquefois de sa personne jusqu'à la redingote ; — il accepta avec philosophie la perspective de se voir lui-mcmc sur la première marche de mon escalier, recevant un certain nombre de gentlemen, habillés par le grand Pool de Londres.
-r Pour les gens bien mis, dit-il, il y aura un vestiaire spécial.
Kesler était le plus doux et le plus charmant des compagnons. J'ai retrouvé bon nombre de lettres de lui, d'une grâce attendrie et dévouée, toutes écrites au crayon bleu; qui n'a pas connu ce galant homme ne sait pas le prix d'une amitié formée
[irl ■ I ■"
loin de France, avec des êtres que le malheur ne peut entamer autrement que pour les rendre meilleurs.
Kesler s'est éteint à Guernesey sans avoir jamais revu Paris ; un ra3'on d'immortalité dore les lettres de son tombeau.
Victor Hugo a prononcé sur son cercueil, le 7 avril 1870, un de ces discours que lui seul trouve in imo covde^ quand il ' parle d'un mort et surtout à un mort :
« Te voilà envolé dans la clarté. Tu
ce vas connaître le mystère profond de ces « fleurs, de ces vagues qu'on entend là- « bas, de cette grande nature »
Ami ardent de Victor Hugo, Kesler aimait tout de lui, la saveur particulière de son esprit, aussi bien que les coups d'aile de son génie. Il acceptait comme aubaine tout ce qui tombait de cette bouche souveraine; il recueillait avec joie les pail-
VICTOR HUGO INTIMK ll5
Ions, les étincelles que sa parole scmaît dans les jeux et les surprises de la conversation.
Il faut bien que l'idée trouve sa récréa* tîon; il faut que l'inspiration se repose» c'est pour cela que sont faîtes les heures légères où l'esprit court et s'égaie. Ce que Hugo a appelé la fente de Vesprît qui vole^ ses rencontres de mots, ses cliquetis de phrases et même ses calembours que le parti des éléphants lui a durement reprochés, nous étonnent toujours par leur originalité singulière.
Par exemple, il nous donna à deviner cette charade en trois vers qu'il n'aurait pas besoin de signer :
Mon premier k tout chat plaît.
Mou second haut ou bas est; Mon tout paît.
Ces trois vers, dont le mot est mouton^ font rêver.
22r> VICTOR HUGO INTIME
* Je les dis un jour après dîner à Siraudin et à Cognîard, deux hommes dont Tesprit d'essence toute parisienne était fait pour goûter cette charade travaillée comme un bibelot japonais.
Cogniard surtout était ébahi ; il fépétait, la tête dans ses mains :
« Toupet!... chapelet!... Oui il y
a du génie de Hugo là-dedans. »
Ce directeur de théâtre qui eut un moment plus d'esprit qu'Harel, cet homme si fécond en ressources, dont Texistencc se passait à mettre sur pied les cocasseries les plus drôles du monde, se reconnaissait vaincu.
— Ceci est de Tart, dît-il à Siraudin.
Ahl si Hugo voulait me faire une féerie!
— Pourquoi ne lui écris-tu pas ? fit Siraudin. Moi je me charge des cntr'actcs.