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Victor Hugo intime. Mémoires, correspondances, documents inédits

Cousin germain de madame Victor Hugo sa mère, madame Foucher, était la sœur aînée de mon père), fai reçu de tout temps des marques de sa bienveillante et délicate amitié, et f aurais cru manquer à ce que je dois à sa mémoire, si f avais laissé perdre et disparaître les belles et touchantes lettres , datées de Vexil, qu'elle adressait à ses parents restés en Finance, — lettres que j'ai recueillies dans les papiers de ma mère, en même temps que deux cahiers de Souvenirs, écrits par M. Pierre Foucher, son père.

Madame Victor Hugo ne s'est révélée au

II VICTOR HUOO ISTIMF

public que par les deux volumes de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie; les lettres que Von trouvera éparses dans Victor Hugo intime, en donnant la mesure de la distinction de son esprit , feront aussi connaître la beauté de son âme, ouverte aux sentiments les plus élevés.

La nouvelle génération, passionnée pour tout ce qui intéresse le nom et la gloire de Victor Hugo , sera reconnaissante des lettres du grand homme et des quelques vers de sa jeunesse que ce livrée a retenus; elle sera heureuse de pouvoir goûter la correspondance littéraire, remplie défaits et de détails nouveaux, du traducteur sincère de Shakspeare , de François- Victor Hugo, écrivant de Guernesey « à son camarade d'enfance, à son ami de tout temps. »

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Ces correspondances , encadrées dans quelques scènes de la vie de famille, écho et souvenir d'une suite d'années de travail et de paix, bientôt interrompue par les deuils irréparables, ne pouvaient être réunies en un meilleur moment et avec une intention de plus pieux respect, que dans ce mois de février, où la France va célébrer le quatrevingt-troisième anniversaire de la naissance de son plus grand poète, de son immortel Victor Hugo.

Alfred âsseline.

Février 1 885.

M. Pierre Foucher et sa fille, Mme Victor Hugo. — Le manuscrit des Souvenirs laissés par M. Foucher. — Sa correspondance de dix années avec Mme Asseline. — Lettre de Mme Victor Hugo demandant communication des Mémoires de son père. — Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. — Lecture de Cromwell. — L'hôtel Toulouse et ses jardins. — L'adjudantmajor Hugo, rapporteur, et Pierre Foucher, greffier. — La devise de Fouquet.

M. Pierre Foucher, père de Mme Victor Hugo (Adèle Foucher), était mon oncle et mon parrain.

L'acte de mariage de Victor Hugo et d'Adèle Foucher, relevé sur les registres de l'église Saint-Sulpice, à la date du 12 octobre 1822, porte les déclarations suivantes d'état civil :

« Victor-Marie Hugo, membre de l'Académie des Jeux floraux de Toulouse, âgé de vingt ans, demeurant de droit et de fait à Blois, fils mineur de Joseph-Léopold- Sigisbert Hugo, maréchal des camps et armées du Roi, chevalier de l'Ordre

Royal et Militaire de Saint-Louis, officier de la Le'gion d'honneur, et commandant de l'Ordre Royal de Naples, et de de'funte Sophie-Françoise Trébuchet, son épouse, d'une part ; et Adèle-Julie Foucher, âgée de dix-neuf ans, demeurant de droit et de fait rue du Cherche-Midi, n° 3q, de cette paroisse, fille mineure de Pierre Foucher, chef au ministère de la guerre, chevalier de la Légion d'honneur, et d'Anne-Victoire Asseline, son épouse, d'autre part... »

Après quarante ans de mariage, M"10 Victor Hugo a publié (i863) chez l'éditeur des Misérables, deux volumes dont le titre est excellent : « Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. »

D'un tel grand homme, ayant rempli le siècle de son nom, aucun souvenir ne sera à dédaigner pour la postérité ; l'empressement de la foule à se portera l'exposition des reliques de Pierre Corneille,

réunies à la Bibliothèque nationale pour le second centenaire de sa mort, montre que la France aime tout de ses génies, et qu'elle les honore dans les plus humbles manifestations de leur pensée.

Voici venir de M. Pierre Foucher, beaupère de Victor Hugo, quantité de témoignages nouveaux qui pourraient fournir un appendice à l'ouvrage de Mmc Victor Hugo et qui deviendront un jour autant de petits « documents » pour le livre définitif à écrire sur Victor Hugo, quand les temps seront venus.

M. Pierre Foucher était un lettré ; il avait beaucoup lu, beaucoup retenu, et il s'exprimait bien. Observateur intelligent, homme de précieux jugement, il avait à sa disposition une manière à lui d'écrire, un style net, précis, rendant bien sa pensée, et, quand il le fallait, coloré.

Il avait occupé de hauts emplois dans l'administration de la guerre ; chef de bureau de la conscription sous l'Empire, il devint chef du service de la justice militaire sous la Restauration. Il éprouva, étant encore jeune et valide, la lassitude et presque le dégoût du travail des bureaux; il prit sa retraite de bonne heure, — ce fut M. de Musset-Pathay, le père d'Alfred de Musset, qui lui succéda dans sa place; — et de 1828 à 1845, année de sa mort, il donna tous ses loisirs aux lettres qui lui rendirent en délicates jouissances l'amour qu'il leur portait.

C'est surtout sous la forme épistolaire qu'il aimait à noter ses lectures de chaque jour et à donner cours à ses pensées, à ses méditations ; il entretenait avec ses proches, avec quelques amis choisis, une correspondance où l'on pourrait retrouver, à côté d'observations très nettes sur les

choses du temps où il vivait, nombre de ces faits, de ces anecdotes du jour qui amusent et servent à fixer les dates.

Comme étant mon parrain, M. Foucher se donna le devoir de surveiller mes études -, il m'initia aux grands écrivains des belles époques, essayant de me former le sens et le goût ; il m'aidait dans la recherche et la traduction des anciens ; il m'encourageait et savait aussi me retenir. A quinze ans, je lui demandais sans cesse des nouvelles du romantisme et des romantiques, il me répondait : « Étudie ferme ton Xénophon, et aux vacances, nous lirons ensemble Les Feuilles d'automne de mon gendre, dans le bel exemplaire qu'il a donné à ta mère. »

Ainsi il m'adressait au collège de longues lettres dont il assemblait les feuillets avec un léger fil ; je les ai relues plus tard et souvent, ma mère me les ayant conservées; et j'ai compris en avançant dans la

recherche des maîtres , toute la valeur de ce guide judicieux, qui était de si bon conseil.

M. Pierre Foucher et mes parents ont vécu quarante ans dans la même maison, porte à porte ; les familles furent toujours étroitement unies, et même n'en faisaient qu'une, tous leurs enfants étant nés dans cet hôtel des conseils de guerre — ancien hôtel du comte de Toulouse — qui a vu le mariage de Victor Hugo et d'Adèle Foucher. Il y a un demi-siècle, les jardins, avec leurs beaux ombrages, s'étendaient encore jusqu'à la rue d'Assas ; j'en savais tous les coins et recoins, où bien des souffles de poésie ont passé, où bien des rêves de gloire et d'amour ont eu leur heure de réalité.

J'ai trouvé dans les papiers de ma mère que j'ai eu le malheur de perdre en 1877 —

elle entrait dans sa quatre-vingt-deuxième année — une volumineuse correspondance de M. Pierre Foucheret deux gros cahiers de Souvenirs qu'il avait écrits pour elle.

Ces Souvenirs forment deux in-quarto reliés en rouge, portant sur la couverture la dédicace en lettres d'or : « A ma sœur Asseline » ; la lettre-préface est datée d'octobre i832, et ils comprennent 536 pages d'une grande écriture droite et très lisible.

Ce sont — ainsi que la correspondance qui va de i83o à i83o, — les récits d'une existence sage, réglée, honnêtement remplie par la réflexion et l'étude ; et de temps à autre, quand l'occasion se présente, d'intéressants détails donnés par l'heureux beau-père sur son gendre Victor Hugo, dont il était le premier fanatique : le chapitre du mariage de sa fille Adèle, les années glorieuses qui suivirent ; les premiers coups de foudre littéraires ; les relations, les amitiés célèbres, la chronique du foyer

et la coulisse de la gloire ; tout cela très simplement et agréablement raconté.

MU1C Victor Hugo avait sous les yeux ce manuscrit de son père, lorsqu'elle a commencé d'écrire les deux volumes de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.

C'est en i858 qu'elle eut la première idée de cette publication ; elle écrivait à ma mère :

icr mars.

(c Chère tante, ne vous inquiétez pas des Mémoires, c'est Victor [son frère Victor Foucher) qui les a. Il a fait quelques difficultés pour me les prêter, il m'a pourtant promis de me les confier, mais seulement à Paris. Victor [Victor Foucher) est excellent, mais un peu dictateur de la famille. Ne dites mot de tout cela à qui que ce soit. Je n'aurais recours à votre entremise qu'autant que Victor me refu-

serait absolument ces Mémoires, ce qui, je l'espère, ne sera pas.

« Je suis bien confuse, chers et bien aimés parents, de tout le tracas que je

vous ai donné Ma profonde et tendre

affection pour vous m'absoudra, et en s'occupant ainsi de moi, mon bon oncle se rappelle la petite Adèle qu'il a reçue dans ce monde et qu'il a choyée comme son enfant; l'Adèle de maintenant, si près de l'autre vie, demande à Dieu de s'y rencontrer avec vous, mes tendres parents.

« A vous avec toute l'effusion de mon

cœur.

« Adèle. »

Les Souvenirs de M. Pierre Foucher, dédiés « à ma sœur Asseline », étaient souvent consultés dans la famille ; ma mère les prêtait tantôt à l'un, tantôt à l'autre de ses neveux ou nièces, et chacun aurait bien voulu accaparer le précieux

manuscrit ; Victor Foucher, l'aîné, ne le rendait pas facilement, comme on le voit par la lettre de sa sœur Adèle.

Ma mère, à tout événement, en avait fait de sa belle écriture allongée, une copie très soignée ; l'original s'est retrouvé entre les mains de ma petite cousine, Mmc Ancelet, fille de Paul Foucher.

J'extrais ce qui suit de la Lettre servant de préface au manuscrit des Souvenirs :

« ... J'ai écrit comme je vous parlerais, comme je vous parle quand nous causons au coin du feu. Mes récits ne sont qu'une longue causerie où je me suis permis le sans façon des digressions...

« J'ai donné à ce recueil le titre général de Souvenirs, et en effet ma mémoire en a fait les frais. J'ai mieux aimé m'en rapporter à elle, sauf à commettre des erreurs, que de compulser mes papiers...

« Si je destinais ce tableau à mes fils, je voudrais qu'ils y vissent un enseignement. Pour vous, il ne peut être qu'un délassement. Puisse-t-il au moins , avoir ce me'rite.

« Octobre i832. »

M"1C Victor Hugo raconte à la page i 5 de son premier volume, comment M. Foucher, étant venu chercher fortune à Paris, en 1792, a vu aux Tuileries Louis XVI et la famille royale; elie cite une page des Souvenirs de son père, et elle ajoute : « Comme l'attestent ces lignes que je trouve dans des notes qu'il a laissées. »

Les notes que son père a laissées, ce sont ces deux gros cahiers prêtés par ma mère; le passage cité appartient au chapitre X du manuscrit, qui a pour titre : Effets d'une première vue de Paris. — Journées politiques des 21 juin et 10 août

Le récit d'un jeune provincial débarqué à Paris la veille de si grands événements, témoin, malgré lui, presque embrigadé parmi les combattants du 10 août, mérite que je complète la citation de Mrac Victor Hugo :

« Le tocsin commença à se faire

entendre dans la nuit du 9 au 10, vers les deux heures après minuit. Boutin, qui était venu me joindre dans la capitale, vint frapper à ma porte, me proposant de le suivre au manège des Feuillants, où se tenait l'Assemblée législative. Je me levai et nous partîmes aussitôt.

« Les rues de Paris étaient fort calmes ; seulement on y remarquait des hommes qui marchaient d'un pas pressé et qui prenaient des directions différentes. Non loin de la porte de la salle du manège, nous fîmes la rencontre du député Coutard.

Nous lui dîmes qui nous étions et lui

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demandâmes des nouvelles. Il se borna à nous assurer que cela n'était rien; que toutefois il nous conseillait de retourner chez nous et de n'en plus sortir de la journe'e. Sur l'observation qu'il entendit faire à Boutin que tout était tranquille dans les quartiers que nous venions de traverser, il répondit qu'en effet, il ne pouvait pas y avoir déjà là du mouvement . « Les paroles de M. Coutard, quoique passablement équivoques, me tranquillisèrent un peu. Je rentrai chez moi et me mis au lit où je fus réveillé sur les onze heures du matin par le bruit de la canonnade. Beaucoup de voix se faisaient entendre dans la chambre voisine de la mienne; j'y allai et y trouvai réunis presque tous les pensionnaires de notre hôtel garni. Le domestique leur racontait ce qui venait de lui arriver : — il avait vu des hommes armés qui parlaient entre eux en regardant l'hôtel ; il nous avait dépêché aussitôt le

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commissionnaire pour nous recommander de ne pas nous montrer, de ne pas faire de bruit et nous tenir enfermés. Pour lui, il avait jeté' son trousseau de clefs dans la fontaine; et à peine avait-il reparu sur la porte que les patriotes lui avaient demande' à monter pour faire descendre et marcher avec eux les personnes qui logeaient dans la maison. Il leur avait répondu que ces personnes étaient sorties, et que le maître de l'hôtel, dehors aussi, lui, pour l'instant, avait laissé les clefs dans sa chambre. Ne tenant pas compte de cette réponse, ils se disposaient à en enfoncer les portes, quand le redoublement des détonations les avait déterminés à abandonner cette entreprise, pour se mettre promptement en route vers le château, mais non sans faire la menace de revenir et de mettre à la lanterne les aristocrates qui leur tomberaient sous la main.

« Il s'en fallut donc de bien peu que je

ne fusse vu dans les rangs des destructeurs de l'ancienne monarchie, car il est probable que, pour ne pas être assommés ou lanterne's, mes colocataires et moi, nous nous serions laissés conduire à l'attaque des Tuileries. »

M. Pierre Foucher ajoute :

« Je me rappelai le récit de notre domestique, lorsque Victor Hugo nous lut, il y a quelques années, les beaux vers de son Cromweîl sur le peu de solidité des vertus politiques :

Triste et commun effet des troubles domestiques! A quoi tiennent, mon Dieu, les vertus politiques! Combien doivent leur faute à leur sort rigoureux, Et combien semblent purs qui ne furent qu'heureux!

Ainsi les souvenirs amènent les digressions; un récit est à peine commencé, et déjà la mémoire inscrit une note en marge de la page.

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A propos de cette lecture du drame de Cromwell chez M. Foucher,on trouve dans les Portraits contemporains de Sainte- Beuve, un mot en courant qui en donne la date.

« Ce ne fut point à l'occasion du Cromwell, dit Sainte-Beuve, que j'allai pour la première fois chez Victor Hugo (en janvier 1827); le Cronwell n'avait point encore paru et l'auteur devait seulement en faire prochainement lecture, en partie, dans le salon de son beau-père. »

Après avoir comparu pour cause d'incivisme, à plusieurs chefs-lieux de section, M. Pierre Foucher dut partir pour l'armée avec les camarades de 92. Il ne paraît pas qu'il eût grand goût pour l'état militaire. Il appartenait à la réquisition et avait son régiment à l'armée du Nord, lorsque furent institués à Paris les premiers conseils de guerre permanents ; il y obtint une

place de commis-greffier et put ainsi séjourner légalement à Paris.

Le rapporteur du conseil de guerre dont il tenait le greffe, était « l'adjudantmajor Hugo, mort dans ces derniers temps lieutenant général des armées du roi et dont le public connaît les Mémoires » , — ainsi le désigne pour la première fois M, Foucher, au chapitre XIV de ses Sour cuirs.

Le rapporteur et le greffier se convinrent et furent amis. Ce fut le commencement de la longue union des familles Hugo et Foucher.

Voici sur les conseils de guerre et les deux amis qui se marièrent alors à Paris, des fragments du chapitre XIV :

« Le conseil de guerre tint ses premières séances à la geôle de la prison militaire de Montaigu. On l'installa ensuite dans l'Hôtel de ville de Paris où nous

prîmes tous des logements. Deux ans après il vint s'établir à l'hôtel Toulouse, rue du Cherche-Midi

« Ce fut à l'Hôtel de ville que je fis plus particulièrement connaissance de M. Hugo. Il s'y maria avec une demoiselle Trébuchet de mon pays, et dont j'avais vu plusieurs fois le grand-père chez l'abbé Demaure....

« Cette circonstance rendit plus e'troite l'amitié qui existait déjà entre l'adjudantmajor et moi. Je me mariai peu après, à mon tour, sans me douter que les gaietés que débitait M. Hugo, mon témoin, sur l'union à venir de nos enfants, serait une vérité. »

Mme Victor Hugo a traduit avec beaucoup de grâce cette page du cahier de son père ; les deux récits, rapprochés, se complètent :

« Le greffier ne tarda pas à suivre l'exemple du major et l'Hôtel de ville abrita deux jeunes ménages. Le greffier, sans famille, pria le major d'être son témoin. Au dîner le major qui avait naturellement de l'entrain, eut de plus la gaieté et l'expansion d'un nouveau marie'. Il emplit un verre, et le tendant à son ami :

« — Ayez une fille, j'aurai un garçon, et nous les marierons ensemble. Je bois à la santé de leur ménage.

« La singularité de ce vœu, c'est qu'il se réalisa. »

Mme Hugo (Mllfl Sophie Trébuchet) était une femme de grand mérite. Elle adonné à ses fils l'exemple des mâles vertus ; elle méritait le culte que lui voua le plus jeune. Le poète a célébré sa mère dans presque tous ses ouvrages :

Je vous baise, ô pieds froids de ma mère endormie!

Mme Hugo admirait son fils et le tenait pour un futur grand homme, alors qu'il n'avait pas encore vingt ans : j'en trouve ce témoignage précieux dans les Souvenirs de M. Pierre Foucher :

« Elle avait une grande confiance dans l'avenir de son fils qui, suivant elle, pouvait mieux que le surintendant Fouquet, se donner pour devise le : Quo non ascendant ? »

Ainsi la mère a eu dès la première heure, conscience du génie et de l'avenir de son fils, et lui, il adorait sa mère. Il tenait d'elle ses premiers sentiments catholiques et monarchiques, comme il l'a souvent rappelé dans ses luttes avec les partis ; mais ce qu'il avait d'elle d'abord, c'était cette volonté âpre, ce caractère de fer qui ont servi de levier à toutes ses entreprises ; tout jeune homme, il pouvait signer fièrement : Hierro !

jyjme yictor Hugo a raconté l'arrestation du général Lahorie qui se tenait caché aux Feuillantines, chez la mère de Victor, pendant que la police de l'Empire le faisait rechercher avec acharnement ; M. Foucher ne fait pas scrupule de nommer le duc de Rovigo, ministre de la police, comme l'auteur de l'odieux guet-apens tendu à Lahorie. Il fait à cette occasion la peinture du caractère de cette femme énergique qui savait si bien défendre ses amis, et qui n'aurait pas reculé devant une héroïque vengeance :

« Je ne sais, raconte M. Foucher, si feu Mme Hugo était pour quelque chose dans la téméraire entreprise de Mallet qui éclata deux ans après et dont j'aurai un peu à parler. Cette dame qui avait passé sa première jeunesse parmi les Vendéens, s'entendait merveilleusement à garder un secret politique.

« Elle ne m'aurait d'ailleurs pas mis, moi , employé du gouvernement , dans la confidence d'une conspiration contre lui; toutefois quelques particularités parvenues à ma connaissance, après les événements de 1814, me font conjecturer qu'elle avait eu connaissance du projet des ennemis de Napoléon, et dès lors, je ne serais pas éloigné de croire qu'elle goûta l'idée, si elle ne la donna pas, de faire écrouer Savary, à son tour, dans cette vilaine prison de la Force.

« M"10 Hugo avait le despotisme en horreur. Elle devint chaude vendéenne en haine du despotisme de la Convention qui, armée du couperet de la guillotine, voulait faire renoncer les Bretons à leurs vieilles croyances...

« Elle était inexorable pour cette secte, dont le règne, disait-elle, n'a été et ne sera jamais qu'une tyrannie appuyée sur des passions viles, sur des baïonnettes et sur le bourreau.

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ce Victor Hugo tient un peu de sa mère sous ce rapport. Les premières impressions qu'il en reçut furent une indignation profonde pour tout le sang répandu sur les échafauds, pour l'assassinat du duc d'Enghien, pour les exécutions secrètes, vraies ou ' supposées , dans les prisons d'État, et enfin pour ce mépris complet de la vie des hommes pendant tout le régime impérial. Victor Hugo a la même antipathie que sa mère pour le despotisme, et s'il s'est éloigné successivement de quelques partis politiques, c'est qu'il l'y avait rencontré, contre son attente. Je suis convaincu que Victor sympathisera toujours avec ceux qui, quelle que soit la forme du gouvernement, voudront sincèrement la véritable liberté, une liberté sage, une liberté pour tous, sans acception de partis, une liberté pratique : liberté dans la pensée comme dans les actes de la vie

civile.

« On conçoit qu'avec de pareils sentiments, Victor sera pour longtemps en France, et peut-être pour toujours, un homme d'opposition. Qu'il garde ces sentiments, ils sont louables; mais qu'il n'y donne pas cours avec autant de raideur et d'âpreté que sa mère » (Chapitre XL du manuscrit des Souvenirs).

Ce jugement porté par le beau-père sur son gendre, homme de liberté et d'opposition, paraîtra bien curieux; il faut se rappeler que ces pages de M. Foucher ont été écrites en i832, à l'époque où le ministère de Louis- Philippe allait faire interdire le Roi s'amuse.

Le chapitre XLVII des Souvenirs. — Dreux et Gentilly. — Explication de M. Foucher avec Victor Hugo. — L'amant dans la tourelle. — La Chauve-souris. — Le vallon de Cherizy. — Tendre aurore. — Le mariage. — Dix ans après. — La fièvre du combat. — Les classiques à l'œuvre. — Lettres de M. Loucher. — Août i83o : Victor Hugo à Montrort-l'Amaurv. — Dédé et Didine. — « Mes deux filles. » — Lettres datées de Rennes, 1 833. — Entrée en scène d'une princesse. — Charles Nodier.

Voici le chapitre du mariage de Victor et d'Adèle, tel que M. Pierre Foucher l'a fixé dans ses Souvenirs :

« La santé' ébranlée de ma femme me faisait chercher à lui procurer des distractions. Nous nous trouvions tout l'été hors de Paris, mais non loin de la ville, à cause des bureaux.

« Le jeune Victor Hugo était des nôtres à Gentilly; nous avions établi son quartier dans une tourelle où il composa sa petite ode de la Chauve-souris et une partie d'un de ses recueils lyriques. Je l'avais vu dans sa première enfance, malingre, chétif et

ne paraissant pas vouloir de la vie. A Gentilly c'était un jeune homme florissant de santé et vivant dans la plénitude de ses facultés intellectuelles. Déjà ses poésies l'avaient porté aux premiers rangs de la littérature; déjà M. de Chateaubriand l'avait proclamé V enfant sublime! Pour nous, nous attachions plus particulièrement du prix à la droiture de son caractère et à l'innocence de ses goûts. Nous atteignîmes le jour où le sort de ma fille Adèle devait être lié au sien.

« Ce projet avait eu ses vicissitudes.

Pour mon compte, une carrière toute littéraire m'avait effrayé d'abord : j'y voyais beaucoup de tribulations et peu d'argent. M™6 Hugo , sans doute par une raison contraire à la mienne, n'était pas disposée plus favorablement...

« On était donc convenu, de part et d'autre, que le poursuivant serait catéchisé, écarté, et surveillé. Mais que sont

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de pareilles déterminations contre une volonté' du cœur, d'un cœur e'nergique, surtout contre une volonté de Victor Hugo. Lorsque je le croyais tranquille à Paris, le jeune poète s'était dirigé à pied vers Dreux, où nous étions pour quelques jours , marquant son passage sur cette route, par son ode touchante du Vallon de Chéri- y. Nous l'avions aperçu rôdant autour de la maison que nous occupions dans la petite ville, chez le frère de notre belle-sœur Asseline. Il m'avait fallu avoir là une explication avec lui. Il y avait montré une résolution profondément arrêtée; il avait opposé argument à argument : il répondait de sa destinée; sa mère était morte, son père était pour lui. En effet, une lettre du général Hugo n'avait pas tardé à nous être adressée, et les choses en étaient là quand Victor fut reçu à Gentilly. La demande formelle du général nous fut remise et l'amant descendit de

sa tourelle pour partager comme mari le logement de notre fille. »

• Mme Hugo, dans son livre de Victor Hugo raconté, a aussi son chapitre de l'aube rayonnante et des jeunes amours sous l'aile des grands parents; ce sont les confidences de l'amante après celles du père :

« Victor, pendant que son livre paraissait, était à Gentilly, où M'nc Foucher avait loué cette année-là. Il avait obtenu de passer l'été près de sa fiancée. M,ne Foucher occupait un étage d'un ancien presbytère où il n'avait pas trouvé de chambre libre; mais la maison, rebâtie et toute moderne, avait laissé debout une vieille tourelle de l'ancienne construction où il y avait une chambre, vrai nid d'oiseau ou de poète. Quatre fenêtres percées aux quatre points cardinaux recevaient le soleil à toute heure...

« Les deux fiancés se promenaient dans le jardin et causaient de leur avenir si prochain maintenant, en regardant le soleil disparaître derrière la colline. Un autre couple se croisait avec eux; c'était le petitfils de la propriétaire et la fille du docteur Pariset, qui allaient aussi se marier dans quelques semaines ; ils s'arrêtaient à chaque

plate-bande, et le futur faisait à la future de gros bouquets qu'elle avait peine à porter. Les quatre amoureux allaient, venaient, rayonnaient...

« Un jour Victor apporta à sa fiancée un papier soigneusement plié et épingle. Elle crut qu'il contenait quelque fleur précieuse et l'ouvrit avec précaution; il s'en échappa une chauve-souris. Elle eut grand'peur et ne pardonna cette vilaine surprise qu'en lisant les vers écrits sur le papier : la Chauve-souris. »

Cette chauve -souris, qui a une place

dans les Souvenirs de M. Foucher, que Victor a chantée dans ses premières Odes, et dont sa fiancée eut si grand'peur, partageait avec le soupirant son logis de la tourelle de Gentilly : « Attends, lui dit-il, dans ses vers impatients :

Attends qu'enfin la vierge, à mon sort asservie, Que le ciel comme un ange envoya dans ma vie, De ma longue espe'rance ait couronné l'orgueil...

Gentilly! Cherizy!... paysages dorés par l'amour, vallons heureux qui eurent leurs premiers sourires !... Le poète a inscrit vos noms dans l'histoire des amants immortels.

Au vallon de Cherizy il avait dit :

Ah! laissez-lui chanter, console' sous vos ombres, Ce long songe idéal de nos jours les plus sombres, La vierge au front si pur, au sourire si beau! Si pour l'hymen d'un jour c'est en vain qu'il l'appelle, Laissez du moins rêver à son âme immortelle L'éternel hymen du tombeau !

Au vallon de Gentilly, en 182 3, un an à peine après son mariage, — faisant son premier pèlerinage au berceau de son bonheur, il a marqué sa visite par ces vers :

Vallon! j'ai bien souvent laisse' dans ta prairie, Comme une eau murmurante, errer ma rêverie, Je n'oublirai jamais ces fugitifs instants; Ton souvenir sera dans mon âme attendrie, Gomme un son triste et doux qu'on e'coute longtemps !

Tous les contes de fe'e finissent par une moralité. M. Pierre Foucher termine ainsi le récit du mariage de sa fille Adèle :

« Il y a neuf à dix ans de cela. Adèle est mère de quatre enfants charmants. Victor Hugo, dans un état de fortune rassurant, est une des grandes célébrités du siècle... Pourtant je ne suis pas tranquille ; sa gloire importune bien du monde. Il a contre lui les académiciens, et toute une école littéraire. Ses ennemis sont parvenus à le

commettre même avec le gouvernement ; ils ne reculeront devant aucun moyen Ils veulent le perdre dans le public et jusque parmi les amis des mœurs, eux qui ont produit Joconde sur notre scène ; eux, les continuateurs de la litte'rature matérialiste du XVIIIe siècle, les adorateurs du chantre de la Pucelle, les admirateurs de la Guerre des Dieux, les preneurs de Faublas et les disciples de Diderot !

« L'hypocrisie de ces hommes me fait peur autant que leur crédit. Il faudra toute la force, tout le sang-froid de Victor Hugo pour qu'il ne succombe pas dans cette lutte. Puissent les chances du combat le bien convaincre que le plus beau triomphe serait celui qui se rattacherait à l'empire des sentiments religieux. Il sait si bien les exprimer. »

M. Foucher parle des sentiments religieux de son gendre ; ne sont-ils pas

restés les mêmes, aussi vifs, aussi puissants à toute époque, à toute heure même de sa vie ? Dieu, l'immortalité, n'est-ce pas sa foi profonde et invétérée ? M. Foucher n'at-il pas tressailli de joie, s'il a pu entendre au delà du tombeau, résonner cette magnifique lyre qui, hier encore, trouvait de tels accents :

Humanités dans tous les espaces semées, Liguez-vous ; dressez-vous, innombrables arme'es,

Et de'clarez la guerre à Dieu !

Soit. Luttez, attaquez cet être inabordable, Cet infini si doux qu'il en est formidable,

Et si profond qu'il en est bleu!

Mesurez-vous, vous l'ombre, à lui la plénitude. Vous aurez, ô passants, légions, multitude,

Assiégeants de l'immense tour, Essaim tourbillonnant autour du grand pilastre, Vivants, avant qu'il ait usé son premier astre,

Dépensé votre dernier jour!

Victor Hugo religieux, c'est-à-dire spiritualiste et déiste. Hier et toujours. Mais M. Foucher aurait voulu que son gendre

fut catholique d'abord. Le de'isme pour lui n'était qu'une circonstance atténuante. Voltaire, pensait-il, n'était pas religieux, parce qu'il faisait élever à Ferney un temple avec cette dédicace : Deo erexit Voltaire.

Hugo s'est expliqué maintes fois sur ce sujet; il faut relire les vers de Y Année Terrible :

O prêtre! s'il s'agit de ce quelqu'un profond, Que les religions ne font ni ne défont, etc.

Puisque M. Foucher vient d'enjamber d'un premier bond une dizaine d'années de la vie de son gendre, j'abandonne un moment ses Souvenirs et je fouille dans les liasses de sa Correspondance, un peu au hasard.

Le 2 août i83o, il écrivait à ma mère (cette lettre porte le timbre de Montfortl'Amaury, 3 août i83o) :

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Montfort-l'Amaury, 2 août, à deux heures après-midi.

« Ma chère sœur, j'ai trouvé à louer un cheval à La Queue. Je suis ici depuis midi.

« Adèle loge avec Victor et les enfants chez un épicier, il n'y avait pas de chambres libres chez Mme S. Tout le monde se porte bien, y comprise la « caliborgne » qui a suivi Adèle avec Adélaïde. Il n'est pas question d'accouchement. Cela viendra en son temps.

« Le Roi et la famille royale étaient encore ce matin à Rambouillet avec 4,000 francs seulement. On négociait encore avec Paris et il y a, dit-on, quelques chances pour le duc de Bordeaux sous la régence du duc d'Orléans. Du reste plus de possibilité de résistance.

« La duchesse de Berry était en homme, ayant une redingote verte et un chapeau rond.

« On ignore où le Roi se réfugiera.

« Je tiens ces détails d'une personne qui arrive de Rambouillet. »

« Cela viendra en son temps » , 'dit M. Foucher. Il s'agit de la naissance de la petite Adèle, quatrième enfant de Victor Hugo, qui allait faire son entrée dans la vie.

Les deux sœurs !... Didine et Dédé, ainsi les appelait-on dans leur première enfance, avaient la grâce et le battement d'ailes des petits oiseaux qu'un rien effarouche ; en elles revivait l'aurore de leur mère et de leur père, couple radieux ; les deux garçons, « beaux, frais, souriant d'aise à cette vie amère » , étaient le flamboiement du logis.

« Mes deux filles ! » a chanté Victor Hugo. Ah ! qu'il était fier de ses filles !... Combien d'années pouvaient-elles compter à elles deux, lorsqu'en juin 1842, à la Terrasse, près Enghien, leur père, heureux et attendri, fit pour elles ces dix vers qui composent un divin tableau :

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