MES DEUX FILLES
Dans le frais clair obscur du soir charmant qui tombe,
L'une pareille au cygne et l'autre à la colombe,
Belles, et toutes deux joyeuses, ô douceur!
Voyez, la grande sœur et la petite sœur
Sont assises au seuil du jardin, et sur elles
Un bouquet d'œillets blancs aux longues tiges frêles,
Dans une urne de marbre agite' par le vent,
Se penche et les regarde, immobile et vivant,
Et frissonne dans l'ombre, et semble au bord du vase,
Un vol de papillons arrêté dans l'extase.
Nous sommes en l'année i833.
M. Pierre Foucher écrit à sa sœur :
Rennes, jeudi matin, 27 juin.
« Ma petite sœur, Victor Foucher fait partir aujourd'hui un paquet pour Paris, je vous écris donc
« Vous regrettez nos cancans du dîner, j'en suis bien là, un peu, aussi moi. Pourtant la matière ne manque pas ici. Le prochain est si drôle en Bretagne ! Nous en parlons donc un peu, à la réunion du
déjeuner surtout, où nous resassons la soirée de la veille ; mais ce que nous disons est peut-être moins plaisant au fond, que les précautions que nous prenons, que les formes de langage auxquelles nous recourons, pour n'avoir pas à nous taxer de médisance, car nous sommes ferrés ici sur l'article des cas de conscience.
« J'ai hésité à vous prier de me tenir au courant d'une chose qui me revient souvent en tête, à cause d'Adèle. Vous savez , cette dame , la belle dame de la Porte-Saint-Martin, qui, dans ses projets de réforme, a quitté son grand appartement pour un plus modeste, la princesse Negroni, enfin; cela donne-t-il toujours des inquiétudes à Adèle? Où en est la conversion de la princesse? Je voudrais bien que la liaison qui continuait lors de mon départ, se terminât, et que ce fût à la satisfaction de ma fille. Il est bien entendu que tout ce que vous m'écririez
sur ce chapitre serait de vous à moi, seulement. »
Le 9 juillet, M. Foucher, ayant reçu les renseignements qui lui tenaient si fort au cœur, répond :
« Mille remerciements de vos de'tails sur la princesse Negroni. Je suis bien aise qu'Adèle soit tranquille et qu'elle ne démente pas sa conduite. »
Un mot de poe'sie, entre temps.
Rennes, 24 mai.
« Nous parlons ici beaucoup de vous
tous. Rien n'est indiffèrent de ce qui concerne les parents parisiens. L'hôtel Toulouse et la place Royale accaparent nos conversations. On prétend, à Rennes, que Charles Nodier a fait renoncer Victor Hugo à la publication de ses poésies politiques? Vous pouvez savoir ce qu'il en est. »
Angers, 1 83 5. — Le mariage de M. Victor Pavie.
— Voyage de Mme Victor Hugo et de M. Pierre Foucher. — Une noce angevine. — David d'Angers. — ■ Les trois festins. — Voyage sur la Loire. — Arrestation de Raspail. — Léopoldine et les gendarmes. — Les Ursulines de Nantes.
— Retour de noce. — Sainte-Beuve : « A d'autres, cher Pavie ! » — Nouvelles de Victor
Hugo; ses lettres de voyage. — Quatrain qu'il a laissé sur la table de « l'Hôtel de la Punaise. »
— Son adieu à l'aubergiste de « la Hure. » — Un détail.
Ils étaient en ces temps-là les jeunes et les heureux ; tout leur fut triomphe et joie, à ces appelés de la Muse. Un des plus aimables parmi ceux qui ont laissé un souvenir dans les chroniques volantes de l'époque romantique, M. Victor Pavie, se fixant dans sa province où il allait se marier, avait invité aux fêtes de sa noce ses amis littéraires, Victor Hugo, Sainte- Beuve et les anciens disciples du cénacle, restés touchés de la grâce, les adeptes de la première envolée.
Sainte-Beuve, dans la dernière édition qu'il a donnée de ses poésies, n'a pas oublié Victor Pavie; il lui consacre cette
note mise au bas de celle des Pensées d'août qui est intitule'e : A Victor Pavie, le soi?' de son mariage.
« Victor Pavie, d'Angers, un de nos plus jeunes amis du temps du cénacle, resté le plus fidèle en vieillissant à toutes les amitiés, à toutes les admirations, à tous les cultes de sa jeunesse ; quand tous ont changé, le même ; conservé, perfectionné, exalté et enthousiaste toujours ; la flamme au front, un cœur d'or. A le voir d'ici, à travers notre tourbillon et du milieu de notre dispersion profonde, je le compare à un chapelain pieux qui veille et qui attend-, je l'appelle le gardien de la chapelle ardente de nos souvenirs. »
Sainte-Beuve était du voyage d'Angers, en juillet et août i835 ; Victor Hugo ne vint pas, mais Mmc Victor Hugo et sa fille, Léopoldine, conduites par M. Pierre Foucher, acceptèrent l'invitation de la fa-
mille Pavie. Elles prirent à Chartres l'horrible diligence qui portait le courrier de Vendôme et du Mans ; et comme elles faisaient leur entrée dans la ville d'Angers, elles rencontrèrent le célèbre critique qui arrivait par la leve'e de la Loire.
Je retrouve les lettres de M. Pierre Foucher racontant à ma mère son voyage avec sa fille et sa petite-fille ; il fait un très pittoresque récit de cette plantureuse noce angevine, où la poésie coula à flots, en même temps que les jolis vins du pays :
Angers, 29 juillet i835.
« Ma bonne petite sœur, ne vous étonnez pas que je ne vous aie pas écrit dès mon arrivée. Songez à la fatigue de trente heures de route dans un nuage de poussière et avec une chaleur d'enfer. J'étais anéanti, ou plutôt nous l'étions tous, jusqu'à M. de Sainte-Beuve qui arrivait par
la levée, tandis que nous nous présentions par le chemin du Mans. Aussi n'avonsnous fait qu'un bond, du bas de la voiture aux bains publics...
« Le point de la route où nous avons le plus souffert, a été de Chartres au Mans ; il y a eu un instant où je me suis presque trouvé mal. Adèle me faisait appuyer la tête sur son épaule, bien qu'elle eût Didine couchée sur elle. Chaque fois que les chevaux s'arrêtaient la nuit, pour reprendre haleine ou pour tout autre cause, on entendait sortir du fond de la voiture une petite voix et ces mots : « Un verre d'eau, s'il vous plaît! » C'était Didine. Une autre voix succédait : « Faites-nous donner de l'eau, je vous prie. » C'était Adèle. Mais de l'eau ne m'allait pas. Adèle, inquiète un moment de mon état, voit passer des vaches, fait arrêter d'autorité la voiture et se fait donner une pinte de lait... Elle a eu là un beau moment et je l'embrasse
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sur les deux joues, toutes les fois que j'y pense.
« Nous avons été reçus ici à merveille, comme vous le pensez. Les MM. Pavie nous attendaient à la voiture. Le lendemain lundi, des berlines étaient prêtes, et nous avons été transportés à Saint-Melaine, au bruit des fouets des postillons. Saint- Melaine, distant d'Angers de trois lieues, est le pays de la mariée. »
Ici l'écriture de Mme Victor Hugo qui continue la lettre de son père :
Nantes, ier août.
« Mon père en était là de sa lettre, lorsqu'il a été appelé. Depuis nous avons toujours été en mouvement et par chemins.
Maintenant nous voici à Nantes, bien rompus, bien fatigués, surtout mon père... Nous attendons qu'il soit un peu mieux pour reprendre le chemin d'Angers, et ce
sera là qu'il pourra écrire à ses amis. Les parties de plaisir se présentent pressées coup sur coup...
« M. de Sainte-Beuve, qui est ici, s'unit à nous. »
Semaine des fêtes :
Angers, 3 août.
« Me voilà, ma chère petite sœur, remis encore une fois sur pied... Nous sommes toujours roulant, marchant, faisant et défaisant nos valises... C'est sans doute duperie que de dépenser ainsi sa pauvre vie sur les chemins. Que voulez-vous ?
je me suis embarqué là-dedans, je ne dois pas faire les choses à demi.
« Je vous dois la relation des cérémonies du mariage... Partis le lundi 27 pour Saint-Melaine, nous fûmes présentés à la famille de la future. Je ne sais comment Pavie l'entendait en disant que celle-ci
abondait en son sexe. Je n'ai vu de saillant en elle que de gros et beaux sourcils, ainsi que le nez. Du reste, une brune, de taille moyenne, qui a du charme dans le regard et des manières tout à fait aimables ; de la modestie et de la présence d'esprit. Mon logement avait été' préparé dans un manoir distant d'un quart de lieue, où une vieille domestique a eu passablement soin de moi.
« Le lendemain mardi était le grand jour. Dès huit heures du matin quarante à cinquante personnes, tant parents qu'amis, formaient cercle dans le salon de Saint-Melaine. Il s'agissait de la lecture du contrat. Le notaire, vieux muscadin, a fait cette lecture, ayant à côté de lui les chefs des deux familles, et il a appelé à signer , chacun à son ordre de parenté et de rang. Tout le monde a signé, y compris Didine, que la chose amusait
beaucoup. Ce notaire était passablement
ridicule dans les efforts qu'il faisait pour se conserver un air coquet, et surtout pour présenter galamment la plume aux dames.
« A ce personnage qu'Adèle ne peut dige'rer, succe'da un gros père qui se ceignit d'une écharpe tricolore. C'était le maire, ami de la maison, qui allait procéder à la célébration civile dans le salon même. La table du contrat devint le bureau municipal. Les deux époux s'avancèrent timidement et les deux oui furent prononcés pourtant avec fermeté.
« La jeune épouse laissa échapper quelques larmes, et son père lui dit d'un ton solennel : « Ma fille, signe avec confiance. » Le bon père Pavie fut vivement touché de ces trois mots qui étaient tout un éloge pour son fils.
« La mariée était mise comme le sont toutes les mariées, tout en blanc. Une robe de damas de laine d'un bon choix.
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Les cheveux à la Clotilde ; une couronne de fleurs d'oranger et un riche voile de blonde. Puis des girandoles, un collier et une agrafe ou broche de diamants. Tout cela, de l'aveu des dames, était arrangé avec goût.
« Après la cérémonie civile, les époux et toute l'assistance se sont mis en marche vers l'église; nous formions une assez longue procession que le son des cloches annonçait à tout le pays.
« M. et M,nc David, ainsi que M. de Sainte-Beuve, étaient des nôtres.
« L'église de Saint-Melaine avait mis dehors toutes les pompes de la sacristie. Un vieux prêtre, oncle de la mère de la mariée, était le célébrant, le curé de la paroisse l'assistait. Nous eûmes à entendre un long discours en partie touchant, en partie un peu trop explicite, sur l'article du : « Croissez et multipliez ! », ainsi que sur les procédés à observer par
l'épouse pour amener l'époux à faire sa volonté. Mais tout cela était dit avec une naïveté campagnarde qui commandait notre indulgence.
« Au retour de l'église, déjeuner de quarante couverts sous une tente ornée de fleurs et de feuillages. — Ensuite relâche. — Vers les quatre heures, rentrée au salon, et à six heures dîner splendide. — Retraite à dix heures et le lendemain mercredi, nouveau déjeuner sous la tente avant le départ pour Angers.
« Ces trois repas ont été de véritables festins. Vous auriez admiré l'énormité des saumons et des brochets. C'étaient des monstres que flanquaient les faisans et les perdreaux. Cet Anjou est un vrai pays de Cocagne. L'abondance et la variété des vins était vraiment chose merveilleuse. Adèle en est encore dans l'admiration.
« Des calèches et chaises de poste nous
avaient portés à Saint-Mclaine, les mêmes voitures nous servirent pour le retour.
« Entre Angers et Saint-Melaine sont les Ponts-de-Ce', sur la Loire.
« Vous savez que Victor voulait acheter le château qui est situé dans une des îles que lient les ponts. On le lui aurait donné pour rien qu'il aurait fait une mauvaise affaire, car il faudrait cent mille écus pour rendre ce triste manoir habitable.
« Le lendemain jeudi, dès sept heures du matin, nous étions sur le bateau à vapeur. Je vous fis, en 1825, ma petite sœur, la description de cette traversée. Adèle vous dira que j'étais au-dessous de la vérité. Elle ne quittait pas le ton admiratif : « Que c'est beau!... mais c'est sublime ! » Depuis le départ jusqu'à l'arrivée, pas d'autres paroles. Au retour, le plaisir était plus vif encore parce que les paysans endimanchés semblaient s'être
donné rendez-vous le long de l'eau sur les deux rives, et parce que, grâce au vent d'ouest, les nombreux bateaux et felouques de la Loire avaient toutes leurs grandes voiles dehors.
« A notre arrive'e à Nantes, nous avons éprouvé un des contre-coups de l'événement déplorable de Paris. Un gros de gendarmes nous attendait au débarcadère, en vue de la Seilleraye, où Raspail venait d'être arrêté. Nos passeports ne furent pas trouvés en règle ; ils manquaient, diton, du visa, et nous fûmes retenus, confisqués sur la rive sans trop savoir ce que nous allions devenir. Enfin le chef des gendarmes, après avoir pris des notes, et nous avoir entendus dans nos explications, nous laissa libres. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce petit incident qui m'agitait, faisait rire Didine. Gela lui rappelait, dit-elle, les gendarmes qu'elle avait vus dans Robert-Macaire.
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« M. de Sainte-Beuve était tout aussi agité que moi. Il ne se rappelait plus les vers charmants de Joachim du Bellay, qu'il nous avait récités en face du non moins charmant village de Liré-sur-Loire, patrie de ce poète, et que je vais vous transcrire à la fin de cette lettre, présumant qu'ils vous feront autant de plaisir qu'à nous.
« Les auberges de Nantes regorgeaient, et nous n'avons trouvé place qu'au grand hôtel de France, où, logés seigneurialement, nous avons bien malgré nous, payé en seigneurs. Les B. étaient nos voisins, nous avons pu les voir et dîner avec eux* Mais le point le plus saillant pour Adèle, de notre court séjour à Nantes, a été la découverte qu'elle a faite de toute une nichée de tantes et de cousines par les Hugo, dans le couvent des Ursulines, où je l'ai conduite. Elle a trouvé là la sœur et la tante de M,lie Hugo, plus la fille et la
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petite-fille du frère de la même. Toutes ces bonnes filles l'ont accueillie avec une vive tendresse, au point qu'Adèle leur a fait une deuxième visite avant de partir, quoique la distance fut assez considérable.
« Nous avons aussi été' voir notre évêque qui nous a fait les honneurs de son salon, ainsi que mon bon chanoine Gely qui pleurait en m'embrassant. Sainte-Beuve, présent aux scènes du couvent, avait aussi lui, les larmes aux yeux.
« Hier soir, à notre rentrée dans Angers, Adèle a trouvé des lettres de son mari . Il voyage dans la Brie et la Champagne et paraît n'être pas satisfait des auberges qu'il rencontre dans sa course.
a Voici le quatrain qu'il a laissé sur la table d'une de ces auberges :
Au diable, auberge immonde! Hôtel de la Punaise! Où la peau, le matin, se couvre de rougeurs, Où la cuisine pue, où l'on dort mal à l'aise, Où l'on entend chanter les commis-voyageurs!
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« Du reste il est très aimable pour notre Adèle. Il lui mande qu'il veut qu'elle s'amuse, qu'elle pense à lui, qu'elle l'aime, et il finit ainsi : a Je souhaite à Pavie une femme comme toi, et après cela, qu'il remercie Dieu. »
« Adèle doit être satisfaite, si elle a de l'amour-propre. Elle a été l'admiration des gens de la noce. Le nom de Mrae Victor Hugo se murmurait d'une oreille à l'autre dans le bateau à vapeur ; un monsieur qui revenait de Pornic-sur-Mer où nous devions aller, rapportait que la population baigneuse de cet endroit, car il y a là des bains très fréquentés, se proposait d'aller au-devant d'elle, à la descente de la voiture. Ils avaient su l'intention où nous étions de pousser notre voyage jusqu'à Pornic, mais faute de temps, nous ne l'avons pas fait.
« Nous repartons ce soir pour la campagne, où nous allons célébrer le retour
de noce ; nous serons revenus après-demain et alors nous songerons à notre voyage de Blois »
A cette lettre du 3 août, M. Pierre Foucher a joint un mince feuillet où se trouvent écrits, de la main de M. Sainte- Beuve, les quatorze vers du sonnet de Joachim du Bellay.
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