XII I
Entre Jersey et Guernesey. — La poupée guernesiaise. — Ernani et Rigoletto. — « Le plus sifflé de ses neveux. » — Henri IV et Mllc de Montmorency. — Lettre de Victor Hugo. — Le pantalon et les sept petits chapeaux. — Deux lettres de Mme Victor Hugo. — L'hiver à Haute ville.
Vers ce temps-là Victor Hugo donna à ma fille Alice une poupée, — une poupée représentant Deruchette, l'héroïne du roman des Travailleurs de la mer.
Deruchette était habillée à la mode de Guernesey, l'an 1768. Hugo avait voulu avoir sous les yeux un costume exact de guernesiaise élégante, de l'époque où se passait son roman, et on lui avait procuré, grâce à des intelligences féminines, cette poupée de couleur locale.
Costume authentique dans tous les détails, depuis le vieux lampas de la jupe jusqu'aux cailloux du Rhin des souliers. Restitution complète du passé.
La petite Alice, grandissant à Jersey, a
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gardé Deruchette jusqu'à l'âge raisonnable de onze ans. Peu à peu Deruchette s'était émiettée et passa à l'état de vain débris. Elle ne l'appelait jamais que la « poupée du grand homme » ; quand on lui demandait :
— Quel est le meilleur ouvrage de Victor Hugo en exil?
Elle répondait :
— C'est ma poupée !
L'enfant est devenue la vaillante artiste qui s'appelle au théâtre Alice Rabany ; elle a toujours au fond du cœur la reconnaissance de sa poupée.
Dans son répertoire italien, et dans l'œuvre de Verdi, il y a deux opéras qu'elle chante de préférence et qu'elle choisit toujours pour ses débuts, aussi bien en France qu'en Italie. C'est le Rigolettoct VErnani. Avant d'en apprendre la musique, elle en savait déjà la poésie. C'est dans Victor Hugo qu'elle étudiait ses rôles.
VICTOR HUGO INTIME 26g
Sur la toilette de sa loge, elle a toujours les deux exemplaires donne's autrefois à sa grand 'mère par Victor Hugo : Le Roi s'amuse avec la vignette de Johannot, et Hernani ou F Honneur castillan, de i83o, avec cette de'dicace de l'auteur :
A ma bonne et aimable tante Asseline.
Le plus sifflé de ses neveux
Victor.
Je tenais de Victor Hugo l'amour et la recherche du bric-à-brac. Nous avons trouvé quelquefois avec Charles ou Victor, dans les boutiques sombres des petites rues de Saint-Hélier ou de Saint- Pierre-Port, chez les épiciers de campagne, à Aurigny, à Serk, des échantillons de céramique écornée qui nous réjouissaient l'âme, des lambeaux d'étoffe et des argenteries dépareillées, qui nous faisaient l'effet du trésor de .Tason.
27O VICTOR HT GO INTIMi:
J'eus un jour un bibelot amusant.
Un des plus forts whisteurs du Victoria club, mon ami Malet de Carteret, ayant manoir et fief, seigneur de Saint-Ouen (car il y a encore à Jersey des seigneurs et seigneuries), me fit le gracieux présent d'un petit écrin qu'il avait de'couvert, me dit-il, sous des amas de papiers qui n'avaient pas été remués depuis cent ans dans sa tour des archives.
Ce petit écrin renfermait deux miniatures assez fines et pas trop effacées ; on reconnaissait tout de suite la bonne barbe grise du roi Henri IV; mais pour la jolie femme en costume mythologique, qui lui faisait vis-à-vis, il fallut faire quelque recherche. J'eus le bonheur de découvrir que c'était Mlle Charlotte de Montmorency, dans le costume qu'elle portait au ballet du Louvre, en 1608.
Je fis hommage à Victor Hugo de cette trouvaille et je lui écrivis que mon écrin
VICTOR Ht! GO INTIME 27 1
ferait partie du prochain envoi qu'il attendait de ses amis de Jersey. Mais cet écrin eut des vicissitudes qui me valurent cette lettre de Victor Hugo :
H. -H., 22 décembre.
« Mon cher Alfred,
« Je reçois ta lettre charmante, je fouille énergiquement le pantalon (arrivé en même temps). Rien, rien, rien! (Desmousseaux de Givré.) La poche est vide comme la caboche d'un académicien. Je suis comme Marguerite de Savoie, veuve avant la noce. Je pleure mes étrennes.
« J'ai pour me consoler, ta bonne et gracieuse lettre, mais je me perds en conjectures. Il est probable qu'en emballant le pantalon, on aura fait tomber le petit écrin qui était dans le gousset. Fais faire, je te prie, de fortes recherches.
« Mais l'écrin lui-même ne me suffit pas, il nous faut ta femme et toi. Est-ce que vous
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n'allez pas vous arranger pour venir un peu à Guernesey ? Je n'ai malheureusement pas d'appartement convenable pour Mme Asseline, mais table le matin et table le soir, castaneœ molles, voilà ce que je vous offre. Mets-moi aux pieds de ta femme par-dessus le marché et sois jaloux.
« Ton vieil ami,
« Midi. — Dernières nouvelles. — Comme j'allais fermer cette lettre, arrive la poste, on m'apporte une petite boîte avec sta??ip, c'est l'écrin. Je l'ouvre et j'admire. Rien de plus charmant. C'est un vrai bijou. C'est historique et chimérique. Merci, mon poète, de cette jolie chose.
« Voudrais-tu bien remercier de notre part Mnie N. pour les sept chapeaux qui vont faire sept petites heureuses.
VICTOR H H Ou INTIME
a Dernière des dernières. — Nombreuse compagnie chez moi à cause du Christmas des petites pauvres. Une foule de femmes charmantes. Ton ravissant écrin a circulé de main en main. Admiration universelle. Chose extraordinaire, on ne l'a pas volé. »
La dernière ligne est un vers
Chose extraordinaire, on ne l'a pas volé!
Vers inédit de Victor Hugo.
Voici maintenant deux lettres de ma cousine, deux lettres d'exil, deux lettres de tendresse pour ses vieux parents, — pauvres feuilles d'herhier, ayant gardé leur parfum d'automne avec la trace d'une larme séchée :
Guernescy, f> mai.
« Voilà plus d'un mois, chers bons parents, que je vous ai quittés, et je suis
VICTOR HUGO IN'TIMi:
triste en songeant que je suis si loin de vous maintenant. Je ne puis plus, he'las! prendre l'omnibus et aller aux Ternes, où je trouvais un si tendre accueil. Près de vous je revoyais mon passé. Toute mon enfance et ma jeunesse se sont écoulées à vos côtés et vous m'avez toujours gâtée et aimée comme si j'étais votre enfant. J'ai le cœur gros quand je pense à l'impuissance de mon affection, et j'ai beau vous demander et vous appeler, vous ne m'entendez pas. Pour me consoler, je me persuade que j'irai vous voir l'hiver prochain.
« J'ai trouvé ici tout mon monde bien portant-, on nous a bien fêtées à notre retour. La maison était bien en ordre et on avait terminé le salon d'en bas pour que la maison nous parût plus belle.
« Mes fils sont toujours bien tendres.
Charles a sans cesse sa grosse tête sur mon épaule et mon Toto ne m'aborde jamais sans me dire de ces paroles tendres
qui font tant de bien; mais j'aimerais bien mieux avoir tout mon monde, et mon cœur n'est jamais trop rempli. Priez donc Dieu, chère tante, que je vous retrouve
bien vite pour ne plus vous quitter
« Je vous embrasse comme je vous aime. C'est bien fort, allez.
« Adèle Victor Hugo. »
Hauteville-House.
Guernesey, 29 décembre.
« Chers et aimés parents, nous voici à la fin de l'année. Je la termine loin de vous, hélas ! J'avais pris la douce habitude de vous voir. Près de vous je retrouvais ma famille et mon passé. Mon cœur ne peut vous séparer de ma jeunesse ni de nos chers envolés. J'ai hâte d'avoir des nouvelles circonstanciées de la santé de mon oncle, il me faut un long bulletin. Je ne doute pas que l'année qui s'ouvre ne lui rende sa force et sa jeune vieillesse.
gazon, surveillant la bonne et jouant avec ton mioche. Embrasse-le pour moi, ce marmot, et tendrement, car je me sens à son égard des entrailles à la mode de Bretagne. Et puis, quand tu auras devant toi ton petit verre, quand tu auras l'estomac satisfait et l'œil tendre, bois à la santé de ton cousin, de ton camarade, de ton ami; cela te fera du bien et à moi aussi.
« Sans adieu, cher Alfred, tu es bien gentil de penser déjà à notre prochain voyage; quant à moi, je vais cet hiver travailler comme un manœuvre pour pouvoir contempler les traits de notre ami Turkish (dans Haymarket). Écris-moi le plus long et je te répondrai le plus vite possible. En attendant, je t'embrasse du haut de mon rocher et du fond de mon cœur.
« Victor.
« Hauteville-IIouse. »
14 novembre.
« Tu crois peut-être, mon cher Alfred, que je vais te gronder de ton long silence, te faire une scène, te traiter d'oublieux, d'ingrat, de pas grand'chose. Eh bien, non! je sais ce que c'est que l'ennui d'écrire une lettre, je sais ce que c'est d'avoir une maison qui vous occupe, un intérieur qui vous absorbe, une femme charmante qui vous tient. Sans avoir été père, je devine ce que c'est que la paternité et ce qu'a de force un petit bambin qui vous dit en chancelant : « Papa, viens donc jouer! » Quand on est comme toi, dans la ouate de la gâterie et dans l'édredon du bonheur, on a bien le droit de ne pas répondre aux amis lointains qui vous parlent de par delà les mers et les tempêtes. Mais si tu étais comme je suis en ce moment, en proie à ce triple ennui : l'exil, le mois de novembre et le dimanche anglais,
nous étions réunis. C'est une illusion qui m'est douce. A votre tour, causez avec
moi
« Adèle. »
Suite de Guernesey, i865 et 1866. — M"« Juliette Drouet. — Chateaubriand. — « Le Temps,
vieillard divin » — Un autographe de
M*" Drouet.
Dans l'état où sont nos mœurs, il est admis que les hommes supérieurs ont le privilège d'imposer à ce qu'on appelle le monde, à la société dont ils sont le charme et l'honneur, une amie, — l'amie, — la femme qu'il leur a plu de choisir comme le témoin voilé de leur travaux, celle qui, légitime ou non, se tient dans l'ombre, confidente discrète du génie, au moment où ses rayons s'allument.
Ce n'est pas la vulgaire Egérie, c'est la
Muse, c'est l'àme même du poète qu'il
nous est permis, dans les épanchements
de l'amitié, de voir, d'admirer, de res
pecter.
Chateaubriand , parlant de la liaison de Saint-Lambert et de M,ne d'Houdetot, a laissé tomber cette phrase qui fait justice des conventions et des banalités du monde :
« Il suffit, dit-il, de tenir bon dans la vie, pour que les illégitimités deviennent des légitimités. »
Ainsi se trouve légitimée Mmp Récamier, l'amie de Chateaubriand.
Tel fut aussi le sort de Mm0 Juliette Drouet, l'amie de Victor Hugo.
La princesse Negroni, de Lucrèce Borgia , la Jane infortunée de Marie Titdor, dont M. Pierre Foucher avait vu avec terreur le flamboiement soudain, il y a un demi-siècle, — cette jeune comédienne dont Victor Hugo disait, en i833, qu'elle avait montré « un talent plein d'avenir, un talent souple, gracieux, charmant, tout à la fois intelligent et naïf, » — Juliette, du théâtre de la Porte-Saint-Martin, est de-
VICTOR H tir, o INTIME 283
venue M",e Drouet, le porte-sceptre du grand homme, sa Béatrice inoubliable :
Je respire où tu palpites, Tu sais; à quoi bon, hélas!
Rester là si tu me quittes, Et vivre, si tu t'en vas !
Pendant les journées du coup d'État, alors que sa tête était presque mise à prix, Victor Hugo a dû à Mme Drouet son salut; c'est grâce à son courage et à sa présence d'esprit qu'il a pu échapper au vainqueur.
Elle avait bien mérité de le suivre en exil — et c'est ainsi qu'elle vivait noblement à Guernesey, dans l'ombre et le nuage de cette gloire un moment proscrite.
Il y a dans la vie des heures marquées pour le chagrin. J'entrai un jour d'automne dans le salon de M'ne Victor Hugo, à Hauteville, et je la trouvai seule, son-
geuse, un peu affaissée. Ses yeux étaient déjà bien affaiblis et ne pouvaient s'apercevoir de l'émotion que me causait son état maladif.
— Tu ne dînes pas avec moi aujourd'hui, me dit-elle.
— Pourquoi donc?
— Ces messieurs ont arrangé une petite fête chez Mmc Drouet et ils comptent sur toi.
— Mais je préfère dîner avec vous, je ne veux pas vous laisser seule.
— Je dînerai avec ma sœur. Et puis, tu
me désobligerais j'insiste pour que tu
ailles chez M'ne Drouet. Tu feras plaisir à mon mari. On n'a pas beaucoup de distractions ici; je te répète qu'on compte sur toi. Vous rirez, vous vous amuserez.
Je regardai ma cousine dans l'ombre pâle que répandaient les grands rideaux aux plis épais. Son front était de marbre.
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ses lèvres de'colore'cs, son regard presque éteint.
J'approchai mon fauteuil près du sien et nous nous oubliâmes dans des causeries sans fin Le jour baissait, nous n'échangions que de la tristesse.
— Ah bien! va-t'en, me dit-elle, tu me ferais pleurer.
Je fis quelques pas vers la porte. Elle me rappela :
— Tu m'écriras ce beau vers que tu citais tout à l'heure
Le Temps, vieillard divin, honore et blanchit tout !
— Maintenant, va vite retrouver tes cousins. Ne te fais pas attendre.
J'ai eu, depuis ce jour-là, l'honneur d'être reçu souvent chez Mmc Drouet,dans la maison discrète que Victor Hugo, ar-
tiste incomparable en toutes choses, se plaisait à lui décorer de ses mains.
Mme Juliette Drouet avait la dignité et le charme qui composent une souveraineté; le front couronné de magnifiques tresses de cheveux blancs, elle pouvait toujours se dire la Muse, — Celle qui sent sa place marquée dans l'immortalité.
J'étais très sensible à ses grâces. Une fois elle leva son verre et me dit :
« Buvons à la santé de votre cousine ! »
Elle me paraissait reconnaissante et touchée de ce que j'avais quelquefois délaissé Hauteville pour m'asseoira sa table, où Victor Hugo ne prenait jamais place que comme premier invité. Je ne crois pas qu'aucune personne ait jamais eu plus de tact. Elle montrait dans une situation délicate, une dignité parfaite et une netteté irréprochable.
La tendresse de M,no Drouet s'était fondue en vénération; quelque chose d'au-
guste se dégageait de l'un à l'autre. Quand nous voulions obtenir de Victor Hugo une petite lecture de quelque chapitre inédit, de quelque pièce de vers composée la veille, nous la chargions de la négociation ; elle y mettait une câlinerie irrésistible. Elle allait chercher dans le meuble de chêne les grandes feuilles manuscrites; elle approchait les bougies, calme, simple, attentive; et nous lui avons dû ainsi bien des soirées délicieuses.
J'avais été pendant quelques jours l'hôte de Mme Drouet, au printemps de 1866; je reçus cette lettre d'elle, en réponse à mon remercîment :
Bruxelles, 5 juillet.
« Cher monsieur,
« Vous m'écrivez les plus charmantes
choses du monde, et ma pauvre petite
hospitalité, trop courte malheureusement,
est plus que récompensée; vous avoir,
c'était déjà un bien grand bonheur pour ma solitude. Aujourd'hui vous me remerciez de la joie que vous m'avez faite. C'est de la prodigalité. Votre aimable remercîment vient me trouver à Bruxelles, où nous parlons beaucoup de vous et des vôtres. Votre gracieux et charmant esprit est toujours présent parmi nous. Je voudrais bien que le groupe de Bruxelles se reformât à Guernesey, ce qui serait, je le sais, une great attraction pour vous tous , nos amis chers de Jersey.
« Je ne désespère pas, mais il faudra encore un peu de temps. Bruxelles n'est pas tout à fait usé pour cette chère et charmante famille Hugo. Le toast attendri de M. D., à Moulin-Huet, a été accueilli ici avec une profonde et cordiale émotion.
Dites-le, je vous prie, à M. D.
« J'envoie à Mme Asseline, si aimable, et à Mlle de C, qui a l'art d'être belle avec tant d'esprit, mon plus tendre bon-
VICTOR HUGO INTIME ï8g
jour. A bientôt, j'espère. Si M. Kesler est à Jersey, donnez-lui une part du bien amical serrement de main que je vous envoie.
« J. Drouet. »
Timbre de la poste : « Bruxelles, 5 juillet 66. »
Chapitre de ceux qui ne sont plus. — Le bateau du petit Armand. — Lettres de Victor Hugo, de sa femme, de son fils. — Les premiers qui partent. — Mort de Mmc Victor Hugo. — Billet du 27 août 1868. — Le dernier salut et les derniers bouquets. — Date lilia. — Reliquaire. — La postérité commence.
Ceci est le dernier chapitre. Le chapitre des morts. Long et lugubre défilé des êtres les plus chers, les plus beaux...
Déjà, en février 1866, après la mort de son frère aîné, Mme Victor Hugo, qui devait le suivre de bien près, écrivait à mon père :
Bruxelles, mercredi 7.
« Je sais aussi qu'il a tenu à être
enterré près de notre père et de notre mère; ils sont dès à présent réunis de corps et d'àme, et nous attendent, car rien ne meurt et nous subissons simplement une transformation pour arriver à une
réunion finale dans une pureté plus grande. Les agitations terrestres sont bien peu, quand on les envisage devant l'éternité calme que nous espérons. Resserrons donc nos liens pour ce qui nous reste à vivre. Quant à vous, chers parents aimés, je ne puis vous donner davantage. Vous avez de tout temps, et sans affaiblissement, eu une large part de mon cœur...
« A vous, de l'âme que vous savez.
« Adèle Victor Hugo. »
J'avais un fils que M"'e Hugo aimait beaucoup. Un jour elle lui avait donné un bateau, et comme nous revenions de Guernesey par un très gros temps, il serrait de toutes ses forces son petit bateau dans ses bras; chaque fois que le capitaine passait devant lui, il lui criait : «N'ayez pas peur, capitaine, j'ai mon bateau. »
Cet être charmant mourut à Jersey. Il repose au bord d'un merveilleux cimetière
dont la vue s'étend sur une mer immense, toute hérisse'e de rocs monstrueux; il peut entendre cette mer qui lui faisait si peur autrefois, et qui le berce tendrement aujourd'hui.
L'enfant, soigné avec des sourires qui cachaient des larmes, fut longtemps malade, avant de gagner son dernier berceau.
Victor Hugo m'écrivait :
H. -H., dimanche 7 juillet.
« Mon cher Alfred, Bruxelles m'appelle si énergiquement que je pars mercredi. Je pars avec cette joie que ton cher enfant est convalescent, et avec cet espoir que tu viendras cet automne, à ma rentrée à Hauteville-House, manger mon raisin, qui est bon, et serrer ma main, qui est bonne aussi.
« Salut, cher Alfred, à ton charmant
esprit.
Le 5 octobre, tout étant consommé, M,nc Hugo, hélas! presque aveugle, m'adressait cette lettre, par la main de son fils Victor :
« J'ai reçu il y a quelques jours, mon cher Alfred, ta douloureuse lettre. J'attendais pour y répondre une lueur de mes pauvres yeux, que j'attends encore, et c'est Victor qui t'écrit pour moi. Quoique prévu, le malheur qui te frappe est profondément amer. Perdre un enfant est le plus grand de tous. Qu'on vive plus ou moins, la vie est à jamais douloureuse, et l'épreuve constante. Il te reste, ainsi qu'à ta femme, deux petits êtres à aimer et à aimer pour trois. Tu retrouveras dans tes filles la chère créature qui vient de s'envoler; tu puiseras en elles le courage nécessaire pour porter un pareil deuil. Tu te dis errant et désemparé de toutes parts,
VICTOR HUf.O INTIME 2117
pourquoi ne viendrais-tu pas planter ta tente à Bruxelles?
« Je ne sais encore si j'y passerai l'hiver, Guernesey me tente beaucoup, parce que j'espère y reprendre ma santé, aujourd'hui altére'e. Mais, à mon de'faut,tu trouveras ici mes enfants, la meilleure partie de moi-même, plus en rapport avec tes goûts et avec tes habitudes, que ta vieille cousine.
« Mon mari quitte Bruxelles après-demain. Il est jeune et d'une vigueur exceptionnelle ; il est heureux et glorieux, ce qui est ma plus grande joie.
« Adèle. »
Victor ajoutait en post-scriptum :
« Je n'ai pas besoin de te dire, cher Alfred, la part que je prends à ta douleur. C'est presque un fils que je perds, quand un fils t'est enlevé! Gardons tous le sou-
venir de ce cher petit Armand, et aimonsnous dans ce pieux souvenir.
« Victor. »
Mon père suivit mon fils. Le sort a de ces coups doubles qui vous terrassent.
M",c Victor Hugo, de passage à Paris, au mois de juillet 1868, me fit parvenir ces mots, d'une e'criture inconnue; c'est la dernière lettre que j'ai d'elle :
« Mon cher Alfred,
« Je suis alle'e il y a une huitaine de jours pour voir ta mère, je suis entre'e dans la chambre ve'nérèe de mon oncle, je ne lui ai pas dit adieu, mais au moins, à bientôt.
« Ce qui me préoccupe, c'est ma chère tante, dont la pensée est avec moi. Quels sont ses projets? et comment est sa pauvre âme? je la sais forte et courageuse, mais ses vertus n'en laissent pas moins son
VICTOR HUGO iNTl Mi: 20,0,
cœur désert. Je serais retourne'e la chercher, si ma pauvre santé ne me clouait chez moi. Je l'aime, non comme une alliée, mais comme un être de notre sang, car elle a toujours été pour nous mieux qu'une tante, mais bien plutôt une mère.
« Je vais partir et ne voudrais pas quitter Paris sans que tu viennes causer d'elle; je t'attends donc soit demain, soit après-demain.
« A toi, mon cher Alfred, et à demain.
« Pour Mmc Victor Hugo,
« Rue Pré-aux-Clercs, « hôtel Saint-Thomas-d'Aquin. »>
Timbre de l'enveloppe : 24 juillet 1868.
Trois jours après, je reçus ce billet de Victor Hugo :
H. -H., 25 juillet.
<c Cher Alfred, Julie me dit le profond
malheur qui te frappe. Le deuil est sur toi comme sur moi. Quel coup pour ta pauvre mère! Heureusement, elle sait que les âmes s'attendent hors de la vie et se retrouvent dans la lumière. Dis-lui ma profonde sympathie et reçois mon plus cordial serrement de main.
Victor Hugo avait raison de dire : « Le deuil est sur toi comme sur moi. » Sur lui aussi. Un mois après, jour pour jour, son fils m'écrivait de Bruxelles :
27 août.
« Mon cher Alfred,
« La catastrophe que nous redoutions depuis huit ans est arrivée. Mon adorable mère a succombé ce matin, à sept heures. Elle a voulu être enterrée à Villequier. Mon père, Charles et moi, nous la recon-
duirons jusqu'à la frontière. Elle passera par Paris après-demain matin. Peut-être voudras-tu lui dire à ce moment un suprême adieu.
« Ton cousin et ami,
« Victor. »
A ce billet se trouve encore attache'e par une épingle, une enveloppe avec cette suscription :
A ma tante Asseline, Cheveux de ma mère.
Victor.
Le lendemain, nous nous trouvions à
la gare du Nord pour saluer son cercueil
arrivant de Bruxelles. On le descendit du
fourgon avec les bouquets et les couronnes
qui sont le premier hommage de la vie à
la mort.
C'était là tout ce qui restait de la femme
de Victor Hugo, du témoin de sa vie, de celle dont il avait dit :
Une fleur de beauté que la bonté parfume!
Nous lui fîmes escorte sur le chemin où elle voulait aller ; je me rappelai, en voyant ces rieurs de la dernière sortie, que bien souvent, autrefois, nous l'avions ramenée du bal ou du théâtre parée de fleurs non moins vives, non moins tendres, mais qui n'avaient qu'une heure, tandis que celles qu'elle emportait avec nos larmes, sont à elles à jamais.
bATfe L1L1A
Chateaubriand a dit dans ses Mémoires:
« Rien ne descend pour moi dans la tombe. Tout ce que j'ai connu vit autour de moi; la mort en nous touchant ne nous détruit pas, elle nous rend seulement invisibles. »
C'est la doctrine indienne; c'est celle de beaucoup de grands esprits, qui ne veulent pas de'sespérer.
Restons fidèles aux morts; la pensée qu'ils ne sont qu'invisibles, qu'ils flottent autour de nous, qu'ils font partie des éléments que nous respirons, ne peut que nous rendre bons et aimants.
Victor Hugo est déjà hors du temps, il a pris possession de son immortalité. Il doit être rassasié de gloire.
Enfant, ma mère me le montrait dans un nimbe; jeune, il m'éblouissait et me passionnait; plus tard, il voulut bien de mon amitié et m'accorda la sienne. J'ai été longtemps son voisin. et souvent son hôte. Nous avons voyagé ensemble; il s'épanouissait avec ses fils, plus alerte, plus gai que nous.
Partout et toujours, je l'ai vu gracieux et bon.
Je le donne tel que je l'ai connu dans l'intimité de la vie, tel qu'il apparaît par ses lettres : facile et indulgent aux siens, bienveillant à tous.
Il ne faut pas que les générations qui surviennent ne se rappellent de Victor Hugo que le Maître, le pontife-roi; il y a eu aussi l'homme, le parent, l'ami digne d'être aimé.
Homme ou poète, tout ce qui touche de près et de loin à sa personne, à son génie, intéresse ce siècle dont il est le premier. Biographies, critiques, commentaires, notes sur notes s'entassent et s'entasseront en marge de sa vie et de son œuvre. Il a eu des ennemis, peut-être en a-t-il encore. Ce petit livre, écrit avec le sang même de sa famille, est destiné à le faire aimer.