‹ Victor Hugo intime. Mémoires, correspondances, documents inéditsChapitre 6 sur 10 · VICTOR HUGO I N T I M I". I I I · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO I N T I M I". I I I

Et Hugo n'oubliait pas de m'en récompenser par un petit billet très aimable :

« Merci, mon bon et cher Alfred. Quand

tu parles de moi, ou quand tu parles à

moi, tu le fais avec une cordialité' qui

m'ouvre le cœur. Ton article est bon et

beau. Il m'a profondément touché. Compte

toujours sur moi comme je compte sur

toi.

« Vendredi soir. »

La littérature n'était pourtant pas « une carrière »; — misère et vicissitudes, répétait mon parrain.

Ma mère tira un jour du fond de sa grande armoire un énorme sac de toile dans lequel étaient empilés ses papiers, ses lettres et ce qu'elle appelait « ses autographes » :

« Tu seras bien heureux de retrouver

cela plus tard, me dit-elle. Mais consulte d'abord ces deux cahiers de Souvenirs que M. Foucher a écrits pour moi. Je te recommande le chapitre XL, où il est question de ton cousin Paul Foucher, qui t'a donné cette semaine des places pour son drame des Chevaux du Carrousel. »

Paul Foucher, littérateur toujours sur la brèche, auteur de plus de cent pièces jouées sur tous les théâtres de Paris, feuilletoniste et correspondant de je ne sais combien de journaux, était un travailleur acharné, infatigable. Voici comme il était jugé par son père, quand il se jeta, courage en avant, dans la mêlée littéraire :

« Mon troisième enfant, Paul Foucher, vint au monde en 1810. Matthieu Laensberg prétend que ceux qui naissent dans ce mois d'avril sont fort adonnés aux plai-

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sirs. Je serais tenté de croire à l'astrologie du Liégeois s'il s'était tenu là; mais il ajoute que les mêmes sont mélancoliques et rêveurs. Sa science ici est en défaut

pour ce qui concerne mon Paul Il

s'obstine à vouloir se faire un état de la littérature. Il a abandonné son cours de droit, il a pris en dégoût la carrière administrative; le barreau, les emplois lui paraissent trop ennuyeux, trop pénibles; et il s'est engagé dans une voie où sa vie est devenue celle d'un forçat, où le plus fatigant de tous les travaux, celui de la composition intellectuelle, est rarement productif; où après s'être torturé l'esprit, s'être brûlé le sang dans son cabinet, pendant des semaines, il faut courir, s'intriguer, négocier pour trouver quelqu'un qui veuille bien produire notre œuvre à la lumière, qui veuille bien lui donner de la publicité, où enfin les soucis, les inquiétudes, les désappointements sont journa-

liers, et les succès comme les bénéfices aussi rares qu'incertains.

« Voilà le lot que mon fils Paul s'est choisi. Il a voulu être indépendant, ne point avoir à compter avec un chef, et il est le très humble serviteur des libraires, des directeurs de spectacles, des journalistes et du public; il faut qu'il compte aujourd'hui avec tous les maîtres fantasques, cupides et exigeants qu'il s'est donnés »

— Lis et relis cette page deT ton parrain, me dit ma mère. Est-ce là l'existence que tu rêves?

A la préfecture de police. — Les protégés de Mmc Victor Hugo. — Victor Hugo sollicite une médaille de commissionnaire. — Déjeuners d'un surnuméraire. — Les dîners de M. Gabriel Delessert. — Prosper Mérimée. — Nuit du 23 février 1848.— Le dossier de Victor Hugo. — Les dossiers de Louis-Napoléon. — Caussidière et ses gardes. — Lettre de Victor Hugo au nouveau préfet de police. — Poésie et police mêlées. — La loge de M. le préfet au Cirque-Olympique.

— Le matin du 2 décembre 5i. — La cour de Harlay. — Roger de Beauvoir au café Durand.

— Lettre de Mme Victor Hugo.

Je tire du grand sac à autographes quelques lettres qui m'ont e'té adresse'es au cabinet du préfet de police par Mm0 Victor Hugo, par son mari, par ses fils; elles montrent l'empressement qu'ils mettaient à obliger les plus humbles solliciteurs, s'occupant de faire un peu de bien autour d'eux, sans craindre d'importuner les personnages qui se succe'dèrent dans les places, après la chute de Louis-Philippe.

Ces lettres sont sans date , mais il est facile de leur en restituer une.

Voici un billet de Mme Hugo qui est de l'époque où fut fondé le journal VÉvê~ nement :

« Mon cher Alfred, je te serai très obligée de demander au chef du bureau qui donne les permissions pour la vente des journaux, d'en accorder une à la nommée Pauline D... La personne qui donnera cette autorisation peut être sûre que cette femme ne vendra que les journaux qui défendent l'ordre et la société. Si l'on désire que sa feuille soit spécialisée, tu peux dire que c'est Y Evénement qu'elle distribuera.

« Je t'en prie, occupe-toi de cela tout de suite. Ma protégée sort de l'hospice et est sans pain. Si tu ne peux toi-même me servir d'intermédiaire, viens me dire ce soir ou écris-moi à quelle personne je dois m'adresser, afin d'obtenir ce que je sollicite si vivement.

« Ta cousine,

« La vicomtesse Victor Hugo. »

Autre billet, celui-là de 1840, le colonel Rebillot étant préfet de police :

« Mon cher Alfred, le préfet de police m'a écrit qu'il est tout disposé à placer mon protégé, M. B...;il m'écrit que je lui envoie ce brave homme. C'est à toi à lui dire par quel moyen il peut approcher du préfet. Je lui remets la lettre de M. Rebillot, afin que tu sois convaincu de la protection du préfet à son égard, et pour qu'elle lui serve d'entrée. Cependant, par délicatesse, garde-la ou remets-la à M. B. . ., et qu'elle ne sorte ni de tes mains ni des siennes.

« Je te recommande cette affaire, « A toi,

« La vicomtesse Victor Hugo. »

Victor Hugo avait, comme sa femme, ses protégés; il m'écrivait :

« Voici, mon cher Alfred, le candidat commissionnaire dont je t'ai parlé. Il se nomme Marty, est très honnête, très pauvre, très digne d'intérêt; femme et enfants. Dis-lui ce qu'il faut qu'il fasse pour obtenir la médaille qui l'aidera à vivre. Je te serai obligé comme si c'était moi-même que tu fisses médailler.

« A bientôt, n'est-ce pas?

« 3o mars. »

Autre billet :

Au cabinet de M. le préfet de police.

Très pressée.

A l'angle droit de l'enveloppe, la signature : « Victor Hugo. »

« Mon bon Alfred, je te serai obligé de m'envoyer le plus tôt possible les adresses

de Manin et du comte Teleky. Il faut que je leur rende leurs visites.

« Mille bonnes amitie's.

« Vendredi matin. »

Charles Hugo, de son côte', recommandait « un brave et excellent ouvrier, qui nous a sauvé la vie en juin, m'écrit-il, et qui sollicite une place de surveillant... »

Comment ces lettres m'étaient- elles adressées à la préfecture de police, et par quelle mystérieuse faveur pouvais-je arriver jusqu'à l'oreille du préfet?

La chose est simple, elle vaut la peine d'être racontée parce que Victor Hugo s'y trouve mêlé; je le vois ici, comme toujours, ami cordial et parent charmant.

Après avoir fini mon droit et prêté le

serment d'avocat, j'eus à choisir « une

carrière. »

Victor Hugo pensa qu'avec le temps je

pourrais peut-être devenir un administrateur de la force de Romieu, préfet légendaire de la Dordogne. Ma mère ne voyait pas si loin ni si haut : « Ah! si mon fils était seulement sous-préfet!... » Et Victor Hugo, pour commencer, me recommanda à son collègue de la chambre des pairs, M. Gabriel Delessert, le dernier préfet de police de Louis-Philippe.

M. Delessert me mit dans ses bureaux comme surnuméraire, et après quinze mois de non-assiduité, voulut bien me nommer commis à mille francs d'appointementsjPrtr an (pas par mois), ce qui fit nombre de jaloux dans les bureaux, car on était peu payé dans l'administration de la police.

J'étais cousin d'un pair de France, cela me valut quelques douceurs, d'abord celle de ne venir que rarement à mon bureau. Les jours de beau temps je m'arrêtais volontiers à flâner sur le Pont-Neuf; c'est étonnant le nombre de jolies filles que

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l'on rencontre le matin devant la statue d'Henri IV, c'est comme un pèlerinage à la me'moire du roi vert-galant.

Une excellente marchande de pommes de terre frites ajoutait à l'agrément du rendez-vous; on n'avait qu'à descendre quelques marches pour trouver un joli bouquet d'arbres devant l'entrée des bains, et je déclare qu'à vingt ans, avec beaucoup d'illusions et quinze sous dans ma poche, je faisais un délicieux déjeuner sous le saule du bord de l'eau.

J'aimais surtout le bureau parce qu'on pouvait y prendre à discrétion du magnifique papier grand format sur lequel je copiais et recopiais des idylles, des odes et même des élégies, le tout dédié à Elle!... Quelquefois je me servais par mégarde de papier portant l'en-tête de la préfecture et l'on aurait pu lire : A Elle ! au-dessous de : « Bureau des prisons. »

M. G. Delessert était un grand seigneur; très riche par lui-même et disposant de fonds secrets considérables, il aimait la représentation, il donnait des dîners qui faisaient époque. Les secrétaires du cabinet y étaient invités cà tour de rôle; j'y assistai deux fois en novembre 47 et janvier 48. Le chef du cabinet avait grand soin, au dernier moment, de nous prévenir que notre place était marquée au bout de la table, que nous devions garder une attitude modeste et respecteuse , et ne jamais ouvrir la bouche à moins que M. le préfet ne nous adressât la parole. Une fois le café servi, on devait sortir du salon sans se faire remarquer et aller attendre les ordres de nuit devant la grande table verte où s'amoncelaient les dépêches.

A ces deux dîners je vis Prosper Mérimée, qui était un intime de la famille Delessert, un favori de madame et mademoiselle qui le cajolaient pour en tirer

par-ci par-là quelques petites histoires un peu... pimentées. Mérimée a toujours aime à jouer le rôle de trait d'union entre la cour et la ville. C'était le château — toujours le château, comme on désignait alors les Tuileries, qui faisait les frais de ces aimables histoires.

Dans les jours de février 1848, M. Delessert se conduisit fort noblement. On ne lui a pas assez rendu justice. Ses agents le servaient mal, et il plaçait facilement sa confiance; mais tout ce qu'il pouvait faire, il l'a fait.

Il s'est retiré sans faiblesse devant les bandes de Gaussidière, après avoir pourvu jusqu'à la dernière minute à la sûreté de la famille royale; c'était sa constante préoccupation. Sa dignité fière a frappé tous les témoins de ces heures difficiles.

La veille de sa retraite et jusque fort

avant dans la nuit, on brûla force papiers

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dans les cheminées de ses bureaux particuliers, malheureusement pas tous. Les vainqueurs purent encore mettre la main sur plus d'une preuve de trahison de quelque camarade de la veille ; on se rappelle l'histoire de cet agent secret, qui fut martyrisé par ses anciens amis et n'eut pas le courage de se brûler la cervelle.

Pendant que nous nous passions les piles de dossiers de main en main dans une petite pièce dépendant des archives du cabinet, un cahier, tout mince, qui ne paraissait pas contenir de secrets bien terribles, tomba à mes pieds sans que personne y prit garde. En me penchant pour lire le nom qui était inscrit sur la chemise de papier gris, je fus tout ébahi de voir le nom de Victor Hugo tracé en lettres énormes, et au-dessous ces simples mots à l'encre rouge : A classer.

Je me baissai rapidement pour ramasser le dossier, et je le fis entrer de

force dans ma poche en le de'chirant un peu.

Baste! en temps de révolution c'est à qui sauvera son dossier.

Ainsi pensait le prince Louis Napole'on, qui, à peine installe' à l'Elysée dix mois plus tard, exigea de Léon Faucher, son premier ministre de l'Intérieur, que le dossier — disons les dossiers — de Stras bourg et de Boulogne lui fussent apportés sans retard à la Présidence. Ce n'était pas une petite affaire, il fallut entasser dans un fiacre une vingtaine de cartons à moitié crevés par l'amas des paperasses; je ne sais même si l'hôte de l'Elysée y trouva de quoi contenter son ardente curiosité.

Je ne découvris dans le dossier de Victor Hugo que deux pauvres feuilles de papier, médiocres documents pour l'histoire de ce règne.

La première était la copie d'un procèsverbal du commissaire de police du quartier de la place Vendôme, constatant le flagrant de'lit de conversation criminelle, dans un petit buen-retiro, loué sous le nom de , dans le passage Saint-Roch.

La deuxième était un ordre — de la grosse écriture de M. G. Delessert, — ainsi libellé :

« P. M. (police municipale). — M*** (ici le pseudonyme qui désignait un Javert très décoré, attaché à la contre-police du Roi) M*** m'attendra demain au château, à l'issue du conseil ; l'heure du conseil est dix heures. »

La ville et la cour — surtout la cour — s'étaient émues de cette conversation criminelle : le roi, paraît-il, avait été fort mécontent; mais en 1848 c'était déjà de la vieille chronique.

Je racontai à Victor Hugo l'histoire de son dossier.

— Je crois savoir, me dit-il en riant, qui était cet agent, charge de surveiller les pairs de France.

Je jetai le tout au feu, et cela ne fit pas beaucoup de fume'e.

Cependant Caussidière, qui n'aimait pas les nouvelles figures, fit dire à tous les employés du cabinet de M. Delessert qu'il n'avait pas besoin d'eux et qu'on eût à lui faire place nette. Ses gardes à ceinture rouge campèrent pendant plusieurs semaines dans nos bureaux, et nous eûmes la permission d'aller au diable, si nous le voulions. On nous payait toujours nos appointements, ce qui rendit la situation moins amère.

Rentré à Paris au mois de septembre, il fallut bien renouer avec l'administration de mon pays. Victor Hugo, pour me donner de nouveau le moyen de m'y distin-

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guer, me fit une belle lettre de recommandation à son collègue de l'assemble'e, alors préfet de police. C'était, je crois, M. Trouvé- Ghauvel, ou peut-être bien M. Gervais de Caen; prenez celui que vous voudrez.

Faire cette recherche, ouvrir un almanach du temps, à quoi bon? Trouvé ou Gervais, je vous assure que c'est tout un.

Voici d'abord la lettre de mon très gracieux protecteur :

23 septembre 1848.

« Monsieur le préfet et cher collègue, il y a dans vos bureaux, dans votre cabinet même, un jeune écrivain de talent et d'avenir, auquel je prends un intérêt profond et presque paternel, c'est M. Alfred Asseline. Au moment où un mouvement se fait dans votre cabinet, je serais heureux que M. Alfred Asseline fut distingué par vous et obtint un avancement qu'il mérite par son zèle, sa capacité et ses bons

services, et qu'il justifierait par son dévouement.

« J'ajoute que je me considérerais comme personnellement obligé par ce que vous jugeriez à propos de faire pour M. Asseline, car il existe un lien de parenté entre son honorable famille et celle de ma femme.

« Permettez-moi, monsieur le préfet et cher collègue, d'espérer quelque succès pour mon jeune recommandé, et recevez, je vous prie, la nouvelle et cordiale assurance de ma haute considération,

Je demandai une audience à M. Trouvé^ Chauvel, à moins que ce ne soit à M. Gervais de Caen, et, introduit dans son vaste cabinet de la rue de Jérusalem, je lui tendis respectueusement la lettre de Victor Hugo.

M. Trouvé-Chauvel, ou peut-être bien

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M. Gervais de Caen, lut et relut cette lettre avec un certain sourire qui m'inquiéta ; après m'avoir bien examine', il resta digne et froid sur son trône de maroquin vert, et me renvoya avec ces mots :

— Un jeune écrivain?... ah! ah! très bien... Allez reprendre votre ancienne place, je ne vous oublierai pas.

Je me retirai navré. J'avais compris tout de suite que M. Trouvé-Chauvel, à moins que ce ne soit M. Gervais de Caen, n'aimait pas les poètes ; il est vrai que poésie et police sont deux mots qui ne riment pas richement.

J'aurais dû me faire recommander par Vidocq, dont le souvenir était encore puissant parmi les nouveaux policiers.

Cependant le préfet avait dit:

« Je ne vous oublierai pas. » Ne m'oubliant pas, il me donnerait sans doute quelque avancement ; il me nommerait...

sous-chef !... Pourquoi pas ? M. Trouvé-

Chauvel, non, M. Gervais de Caen était un homme bon, juste, honnête, un aimable républicain : la lettre de Victor Hugo ne pouvait pas l'avoir mécontenté au point de lui inspirer de mauvais sentiments contre un jeune citoyen de bonne volonté... Ce n'était pas ma faute si Victor Hugo faisaitdela littérature... Trouvé-Chauvel ou Gervais de Caen ne voudrait pas entraver mon avenir ; plus de doute, il allait me nommer sous-chef.

Il y avait justement la place de souschef du bureau des voitures qui se trouvait vacante... Être sous-chef du bureau des voitures, quel rêve !

On ne fait pas de ces rêves-là impunément. Je devais être puni.

Trois, quatre jours se passent. J'avais repris mon ancienne place — et mon ancienne habitude de copier des élégies sur le beau papier de l'administration... Je commençais à désespérer.

Le cinquième jour — n'e'tait-ce pas un vendredi ? tais-toi, mon cœur, c'était un vendredi — l'heure sonnait, le garçon de bureau venait d'apporter un petit pain et les bonnes pommes de terres frites, — entre un huissier, le grand huissier à chaîne d'argent du cabinet de M. le Pre'fet, l'huissier charge de la garde des hautes portes matelasse'es de lustrine marron, et de clous d'or :

— Monsieur le nouvel arrive', dit l'huissier.

Nous étions trois qui d'ordinaire faisions semblant de travailler dans cette pièce où j'avais repris mon humble place.

— C'est monsieur, dit le plus âgé en me montrant.

— Voilà de la part de M. le Préfet, c'est pour ce soir.

Et m'ayant remis une enveloppe jaune, l'huissier se retira noblement.

Je me sentis, devenir tout pftlfei

— Comment pour ce soir ?... Ce n'est donc pas ma nomination de sous-chef?

J'ouvris fiévreusement cette enveloppe jaune dont la suscription était du reste écrite au crayon et très négligemment, et j'en tirai... un coupon de quatre places pour le Cirque-Olympique (loge de M. le Préfet).

— Vous avez de la chance, me dit le vieux commis, — à nous, on ne nous donne jamais que deux places.

Je donnai le coupon au portier de Victor Hugo.

Je n'eus pas d'autre avancement.

De 1848 à 5i, trois années indécises, bizarres, passèrent vite. Savait-on où l'on allait ? L'horizon était lourd et chargé, le chemin s'allongeait dans la brume trompeuse, chacun se sentait mal à l'aise...

Le deux décembre au matin, j'étais venu comme à l'ordinaire, à mon bureau;

j'avais lu les affiches du coup d'État au coin de la rue Dauphine, et je trouvai le Pont-Neuf gardé par l'artillerie.

Deux jours avant, j'avais encore passé la soirée place Royale, chez ma cousine.

Les fenêtres de la pièce où je travaillais prenaient jour sur la cour de Harlay ; elles étaient très hautes, et poury atteindre, il fallait monter d'abord sur une table, et encore sur une chaise. Nous entendions un bruit d'armes et de chevaux, c'était la garde républicaine qui était là, de réserve. Inquiets et curieux, comme l'on pense, de ce que pouvait faire là cette troupe d'élite, nous avions fait un échafaudage de nos chaises et de nos pupitres et nous regardions les officiers se parlant bas en attendant des ordres.

Subitement notre chef de bureau entra et nous surprit comme des gamins en faute ; il nous fallut dégringoler de nos tables au plus vite.

— Qu'est-ce que vous regardez-là ? dit le chef. Ce n'est pas votre affaire; il n'y a pas de bureau aujourd'hui. Rentrez chez vous, on vous fera dire quand on aura besoin de vous.

Des agents nous accompagnèrent et nous firent franchir les lignes au coin de la rue de l'Arbre- Sec; je filai rapidement le long des quais.

Je voulus traverser le jardin des Tuileries, la grille était fermée ; je pris la place de la Concorde, la rue Royale et j'entrai au café Durand, où je savais que je trouverais mon ami Roger de Beauvoir à déjeuner.

M. de la Rochejacquelein était devant le café, sur la place de la Madeleine; il pérorait au milieu d'un groupe et Roger de Beauvoir lui donnait la réplique avec sa faconde ordinaire.

Du plus loin qu'il m'aperçut il me cria :

— Vite ! vite ! courons chez Hugo !

M. de la Rochejacquelein dit :

— Victor Hugo n'est pas chez lui; personne ne doit savoir et ne vous dira où il est. N'appelez pas l'attention par des visites inutiles dans sa maison. M. de Beauvoir, restez donc tranquille.

Cependant Roger ne put s'empêcher de prier un ami qui venait de déjeuner avec lui, d'aller aux informations place Royale. Cet ami, après mille de'tours à travers des quartiers impossibles, mit trois heures à faire la commission. Nous l'attendions toujours au café Durand. Il nous rapporta cette noble réponse de Mmc Victor Hugo :

— Dites à ces messieurs que je me porte bien et que mon mari est à rassemblée.

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Ce souvenir de la matinée du 2 décembre m'amène à donner une lettre de M'"° Victor Hugo, lettre où se montre toute la bonté de son cœur.

Elle pensait au chagrin qu'aurait ma mère, si je venais à perdre ma place (et quelle place !) dans cette aventure, et elle m'écrivait :

« Mon cher Alfred, ton père a pu te répéter que je lui avais dit que je ne te voyais pas, mais il n'a pu te dire que je t'en voulais, parce que cela n'est pas. J'ai très bien compris le péril de ta position. Ce qu'on t'aurait enlevé, je n'aurais pu te le rendre. Ce qu'on ne peut te prendre, c'est mon affection pour toi.

« Je suis bien en reste avec ta bonne mère. J'irai probablement la voir lundi, je lui porterai mes excuses. La seule coupable c'est moi. Mon cœur pourtant ne l'est jamais.

« A toi, cher Alfred, d'inalte'rable

amitié.

« Adèle Victor Hugo. »

« Ce mardi, au reçu de ta lettre. »

Le timbre de l'enveloppe porte : i3 avril

i852. — Jersey. — Installation à Marine-Terrace.

— Deux lettres de Mme Victor Hugo. — Le départ et l'adieu. — Souvenir des vieux parents.

— Prise de possession de l'île. — Labor cum dignitate. — De Versailles à Guernesey.

M"1C Victor Hugo ayant rejoint son mari à Jersey, au commencement de l'automne, écrit à mon père sa première lettre date'e de l'exil :

Jersey, i3 octobre 1 8 5 2 .

A Marine-Terrace, Saint-Helier (île anglaise).

« Mon cher oncle, je ne veux pas que Victor [son fils François- Victor) parte sans emporter de moi un souvenir pour toi.

« Le hasard a fait que tu e'tais absent quand j'ai été dire adieu à ma tante. J'ai été presque contente que tu n'y fusses pas. L'adieu entre êtres qui s'aiment est douloureux. Ne l'ayant pas embrassé la

veille de mon départ, il me semble que ma disparition n'est que momentanée et que je ne suis pas éloignée de grimper les marches des conseils de guerre, de ces conseils de guerre qui m'ont vu toute petite, qui ont été témoins de mes joies et qui ont assisté à mes douleurs. Une partie de moi-même est là près de vous, cher oncle et chère tante. Je me reporte en pensée dans cette grande chambre à coucher où des cœurs si honnêtes ont vécu et vivent; je fais habiter mon âme dans cette chambre pour la purifier. »

Cette « grande chambre » de l'hôtel des conseils de guerre, Mmc Victor Hugo en parle dans Victor Hugo raconté. C'est au chapitre de ses jeunes amours, quand Victor vient le soir en visite avec sa mère chez M. et M'"u Foucher; elle avait alors seize ans et lui dix-huit.

Elle dit :

« Après son dîner, Mme Hugo avait l'habitude d'aller chez Mme Foucher. Quand ses fils sortirent de pension, ils y allèrent avec elle. Presque tous les soirs de l'hiver 1819-1820, le portier de l'hôtel Toulouse vit entrer Eugène et Victor se donnant le bras, et derrière eux leur mère, son sac à la main, et vêtue d'une robe de mérinos amaranthe, que recouvrait un cachemire jaune à palmes.

« Mmc Foucher occupait sa chambre à coucher, grande pièce à alcôve profonde. La visiteuse trouvait à l'un des coins de la cheminée son fauteuil tout prêt... »

Je possède un joli dessin de cette chambre « à alcôve profonde » que ma mère a occupée à son tour pendant des années, après la mort de M. Foucher. Derrière le cadre est écrit :

! "ne de Vintérieur de ma chambre à coucher par ma fille Adèle.

Foucher.

Je reprends la lettre de Jersey :

« Notre vie ici est régulière, tranquille, et consacrée en partie au travail. Le pays est superbe, la vie matérielle abondante, facile, et un peu moins chère qu'à Paris.

« C'est le pays libre par excellence. Nul contrôle n'est exercé. Le gendarme, le sergent de ville sont inconnus. Les passeports sont des papiers dont on ne comprend pas la signification. Chacun va, vient, à sa fantaisie.

« Voici quelle est la constitution du pays : il y a douze paroisses, c'est-à-dire douze arrondissements. Chaque arrondissement élit, en vertu du suffrage universel en vigueur ici, un maire, un curé et un juge — ou du moins ce qui correspond chez nous au maire, au curé et au juge. Les maires s'appellent ici connétables, les curés, pasteurs; je ne sais plus quelle dénomination l'on donne au juge. Trois re-

présentants par paroisse; ces 36 délégués forment ce qu'on appelle les Etats.

« C'est un pays, ainsi que tu le vois, qui se gouverne lui-même, et quoiqu'île anglaise, ne permet pas à l'Angleterre d'intervenir dans ses affaires. La reine d'Angleterre est ici fort adorée; et quand je demande pourquoi une reine est ainsi adorée dans un pays républicain de sentiment et républicain dans la forme, on me répond : c'est que la Reine ne se mêle de rien, et que les Communes seules gouvernent.

« Te voilà, cher oncle, très édifié sur le mode d'organisation de Jersey. Toto {François-Victor) te dira comment nous gouvernons, nous, notre vie et de quelle manière nous sommes installés.

« Je suis très contente de Charles. Il prend la vie en vrai philosophe, il porte de gros souliers, de gros drap, engraisse, pêche, se fait suivre par un chien, lequel

s'est attaché à lui par amour — est fort gai et apporte par cela même beaucoup de mouvement dans notre intérieur; il a commencé un ouvrage qui est maintenant aux trois quarts fait, mais qu'il a interrompu à cause de l'arrivée de M. et de sa femme... Le séjour de Toto a ensuite empêché le jeune Charles (Charles, que son père appelait le nonchalant infatigable) de reprendre son volume. Charles travaille douze heures de suite, puis le moindre incident le dérange. Du reste, il a absolument renoncé à la toilette et à toute dépense futile. La proscription a été salutaire à mon cher enfant.

« Ce n'est pas sans raison qu'il est dit : qu'un homme, pour être homme, doit manger de la vache enragée. Je suis d'avis de faire avaler quantité de solides gigots de ce quadrupède malsain au jeune Victor; et d'en lever quelques minces côtelettes pour les offrir à Alfred.

« L'exil ne convient pas si bien à ma fille, dont la santé morale n'a pas besoin de ce remède héroïque. Mais l'hiver va venir. Ici l'on danse beaucoup, bêtement, mais l'on danse. Fais raconter à Victor ce que sont les raouts dansants de Jersey, il te dira cela tout au long, quand tu lui donneras place à ta table hospitalière. Ce n'est pas sur cette table, hélas! qu'il mangera de la vache enragée.

« Adieu, cher oncle... »

Je ne trouve pas d'autre lettre de M"10 Victor Hugo, en date de l'hiver de i852, que ce billet attristé :

27 octobre.

« Mon cher Alfred, je t'éciïsde bien loin pour te dire bien peu de chose. Je ne sais si ton père a reçu une longue lettre de moi que s'était chargé de lui remettre Toto. Je crains que non. M., dont je

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viens de recevoir une lettre date'e de samedi 23, n'avait pas entendu parler de Toto encore. Ceci m'inquiète pour les commissions que je lui ai données. Toi qui sais où le trouver, dépiste-le au reçu de ce mot. Dis-lui de tirer de sa poche quatre lettres que je lui ai remises : l'une pour ton père, etc

« Tu mettras les adresses sur ces lettres et tu les jetteras immédiatement à la poste. Tu m'excuses de cette charge que je te donne; c'est une occasion de me rappeler à ton souvenir. Gronde Toto. J'étais inquiète de lui, n'ayant rien reçu.

« Heureusement M. me dit qu'on l'a rencontré sur le boulevard

« Je t'embrasse, je ne sais quand je te reverrai.

« Adèle. »

« Dis à Toto de m'écrire par l'Angleterre. Le trajet par la France dure quinze

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jours. Qu'il mette sur sa suscription : via Southampton. »

Les communications entre la France et les îles de la Manche n'étaient ni faciles ni commodes pendant les premières années de l'exil de Victor Hugo ; ce ne fut qu'après 1860, le chemin de fer ayant son terminus à Saint-Malo, que l'on put se mettre en route pour rendre visite au grand homme, sans s'exposer à des retards pénibles ou à des aventures singulières.

François-Victor me traçait ainsi l'itinéraire qu'il fallait suivre en ces temps reculés :

« J'ai recueilli tous les renseignements qui te sont nécessaires pour faire l'enjambée de Versailles à Guernesey.

« Le service régulier entre Cherbourg et l'île n'est pas encore établi ; il se fait toujours par un petit cutter, la Clémence,

qui ordinairement part de là-bas le lundi soir et arrive ici le mardi matin. Mais ce véhicule peu commode, puisqu'on y est encaqué avec des bœufs et des poulets, est exposé à des retards considérables qui peuvent être causés par le vent contraire ou par la marée. C'est ainsi que notre ami Paul a mis vingt et une heures pour faire la traversée, et a été réduit à une quasi-famine, n'ayant pas emporté de provisions pour un si long voyage ; je ne te conseille pas de prendre cette route, bien qu'elle semble aujourd'hui la plus facile.

« Restent deux autres voies : celles de Granville et de Saint-Malo, en passant par Jersey.

« Tu peux prendre à ton gré, une de ces deux voies. Si tu prends la première, le chemin de fer te mène jusqu'à Saint-Lô. Si tu prends la seconde, il te mène à Rennes. Le service de Saint-Lô à Granville se fait par voitures, comme le service

de Rennes à Saint-Malo. Les complications sont donc à peu près égales. Le steamer quitte Granville pour Jersey le dimanche, et part de Saint-Lô le mercredi et le vendredi. Les heures de départ sont subordonnées à l'heure de la marée.

« Te voilà, cher ami, complètement édifié ; il ne te reste plus qu'à profiter bien vite des renseignements que je t'envoie »

Ainsi, à Jersey, on était alors un peu prisonnier, — prisonnier de la mer, et prisonnier aussi de l'Angleterre, qui surveillait avec un soin jaloux les agissements des Français réfugiés dans l'île.

Jersey ne fut qu'une étape dans l'exil de Victor Hugo. Il passa bientôt à Guernesey, où, grâce à l'acquisition d'une propriété dans Hauteville, il devint sujet de la Reine, et comme tel, fut à l'abri des persécutions de son gouvernement.

Correspondance avec François-Victor Hugo. — Onze lettres des années i858 et 1859. — Traduction de Shakspeare. — Voyage en Angleterre : Pèlerinage à Stratford -in-Avon. — Excursion à Abbotsford. — Les années de travail. — Confidences littéraires. — Les Petites Épopées de Victor Hugo. — Maladie du père.

— Tristesses. — Lutte avec le temps. — Visites de trois Parisiens dont un Belge. — La Galette de Grimm à Versailles; collaboration de François-Victor. — Lecture de la légende de Ratbert.

— Heures de vacances et de liberté.

François -Victor était pour moi plus qu'un ami, c'était un frère choisi. Jusqu'à quinze ans ce futToto; de quinze à trente ce fut Victor, le maître des élégances, un charmeur; après trente ans et avec la maturité que lui donna l'exil, François- Victor, auteur de La Normandie inconnue, traducteur-révélateur de Shakspeare, fut un écrivain original, un penseur profond; — même après son illustre père, il fait encore honneur à la France. Il eut rendu grand un autre nom que le sien déjà enfoncé dans la gloire; il aurait le droit de s'appeler Hugo pour son compte.

l58 VICTOR HUGO INTIME

Victor Hugo a fait le portrait de ses fils et il a dit du second :

« ... Le plus jeune est l'austère. Austérite' aimable comme celle d'un jeune Socrate. Sa pre'sence est fortifiante; rien n'est sain et rien n'est rassurant comme l'imperturbable aménité de l'ouvrier content. Ce jeune exilé volontaire conserve dans le désert où l'on est pour jamais peut-être, les élégances de sa vie passée et en même temps il se met à la tâche ; il veut construire, et il construit un monument ; il ne perd pas une heure, il a le respect religieux du temps ; ses habi* tudes sont à la fois parisiennes et monacales. »

Rien de plus ressemblant que ce portrait et aussi rien de plus vrai que ces lignes du père jugeant le fils comme écrivain :

VICTOR HUGO INTIME I y [)

k ... Il est linguiste, artiste, grammairien, érudit, il est docte, il est alerte; toujours savant, jamais pédant ; il accumule et coordonne les variantes, les notes, les préfaces, les explications. Il condense tout ce qui est épars dans les environs de Shakspeare. Pas un antre de cette caverne immense où il ne pénètre. Il fait des fouilles dans ce génie. »

Nous nous aimions. Il partit pour partager l'exil de son père. Six ans nous restâmes séparés. Je ne le revis qu'en i858. Un tour de roue de la fortune me fit riche tout à coup et me donna le talisman, grâce auquel je pus le rejoindre et mêler nos deux existences, — prendre un peu de son travail et lui donner un peu de ma joie.

En me donnant le tome VIII de son Shakspeare, intitulé : Les Amis; — trois pièces : Les Deux gentilshommes de Vé-

l60 VICTOR HUGO INTIME

roue, Le Marchand de Venise, et Comme il vous plaira, — François-Victor a inscrit cette dédicace sur la première page de son volume :

A mon camarade d'enfance,

A mon ami de tout temps,

A Alfred.

« Victor.

« Jersey, 18 juillet. »

L'ami « de tout temps » a gardé pieusement la correspondance du traducteur de Shakspeare ; il a même gardé les notes de voyages écrites coude à coude, le soir, sur un bout de table d'auberge, — à Stratford-in-Avon, au château d'Abbotsford, à Holyrood, à Newstead, partout où un souvenir de gloire conduisait les deux remueurs de poussières poétiques ; — il a surtout gardé les lettres datées de Guernesey, toutes remplies de bonnes pensées,

VICTOR HUGO INTIME l6l

d'honnêtes projets, de re'cits de la vie de famille loin de la France : — lettres où il se raconte lui-même traduisant Shakspeare, et où il raconte son père au travail, comme un fils pieux eut raconté Homère prenant sa lyre, attentif aux éclosions de son ge'nie, et me communiquant sa fierté. Voici celles des lettres de François-Victor qui se rapportent aux années i858 et 1859; son père était dans la fièvre des a Petites Épopées, m qui s'appelèrent depuis La Légende des siècles.

Guernesey, vendredi 19 février.

« Ta lettre, cher Alfred, est venue me surprendre au milieu d'un travail que l'éditeur attendait pour commencer la publication de mon Shakspeare. Voilà pourquoi je n'ai pas pu te dire plus tôt quel plaisir elle m'a fait. Gomment ne pas accepter, comment ne pas presser une main

si gentiment, si cordialement tendue ?

102 Y I CTO R HUGO INTIME

Oui, cher Alfred, tu as bien fait de croire

au ressouvenir tu retrouveras ta place

marquée au foyer de la famille. J'ai su de loin toutes les pe'ripéties de ton existence durant ces cinq anne'es, cinq siècles qui

nous séparent

« Ma vie, depuis notre séparation, n'a pas été aussi agitée que la tienne. D'abord douloureuse, elle a fini par devenir douce, tranquille ; et maintenant, quand je me mets la main sur le cœur, j'y sens encore des cicatrices, mais je n'y sens plus de plaies. Si tu connaissais ma nouvelle existence, tu serais étonné de sa régularité. Toutes mes occupations, toutes mes distractions sont classées heure par heure, et presque minute par minute. L'exilé, voistu, ressemble au bénédictin : sa vie est celle du couvent, moins les vœux, bien entendu. Tu ne peux te figurer comme cette monotonie est salutaire, et comme les journées passent vite quand elles se

ressemblent tant. Aussi nous nous portons tous comme des charmes. Nous avons la santé comme nous avons la sérénité : sérénité raisonnée d'hommes qui ont traversé tout ce que la vie a d'épreuves et qui ont conscience de leur force. Nous prenons des bains de mer tous les étés, et l'Océan nous trempe au physique comme là proscription au moral.

« Aussi tu serais étonné de nous voir et de nous entendre. Ne nous crois pas impatients. Si nous avons de l'impatience, ce n'est pas pour nous, c'est pour la France. Je vois parfois des Français qui passent par notre île : eh bien! je ne les envie pas, je les plains. C'est étrange, n'est-ce pas ?

« Mon père nous a donné un beau logis avec un beau jardin. Il a réalisé ce rêve d'il y a vingt ans : avoir une habitation au bord de la mer! Qui eut pensé que ce rêve n'était pas un château en Espagne ?

lf>4 VICTOR HUGO INTIME

Pourtant c'était un château à Guernesey. Singulière chose que le locataire de la Place Royale et de la rue de la Tour-d'Auvergne soit devenu le propriétaire d'Hauteville-House, et que le représentant de 1 85 1 soit devenu le vassal de Victoria. Quand je dis vassal, ce n'est pas une métaphore, car mon père paie par an deux poulets de rente à la Reine.

« Du reste nous travaillons tous. Mon père achève les « Petites Épopées » ; Charles fait un roman, et moi je donne Shakspeare à la France, bornant mon vœu pour le moment à être le drogman fidèle de cet immense génie. C'est un travail énorme : trente-six drames, cent vingt mille vers à traduire ! trente-six préfaces à faire ! en quatre ans !...

« Je viens de te raconter toute ma vie. J'espère qu'en revanche tu me raconteras la tienne. Tu as fait un roman, L'Enlèvement d'Hélène. Mais je ne l'ai

pas vu, ton exemplaire ne nous est pas arrivé...

« Certainement je me souviens du

et de bien d'autres choses encore. Ah ! c'était un beau temps après tout ; temps d'illusions et d'espoirs immédiats ! temps de folies et de joies! temps d'insouciance et d'imprudences ! Comme on était jeune alors !

« Rappelons-nous-le encore, ce temps, pour pleurer et pour rire avec lui. Rappelons-nous-le pour nous aimer encore.

« Sans adieu, cher Alfred, sans adieu !

« Je t'embrasse,

« Victor. »

Le timbre de la poste porte : 23 février i858.

La lettre suivante est du iG juin.

« Cher ami, ce sera pour moi un véritable bonheur de te revoir, et pour avoir

1 66 v i c t o n h v n o intime

plus tôt ce bonheur, j'irai à Londres, ainsi que tu m'y invites. Je serais bien heureux de te suivre dans tes pérégrinations à travers l'Angleterre et l'Ecosse Je n'hésite

donc pas, je partirai d'ici le 2 5 au matin et je serai à Londres dans la soirée. Un hôtel très confortable, pas trop cher et dans un bon quartier, c'est, me dit-on, Sablonnière-Hôtel, Leicester square (prononce Leste squère pour l'intelligence de ton cocher). Je te donne donc rendez-vous à Sablonnière-Hôtel, puisque Sablonnière il y a. Ce qui me décide à ce choix, c'est qu'on y parle français. Ce sera donc plus commode pour toi, bien que je puisse toujours mettre mon english à ta disposition. Réponds-moi vite, cher ami, pour me dire si ton départ de Paris est bien fixé toujours au 24. Si tu me réponds poste pour poste, je puis avoir ta lettre lundi ou peut-être samedi. J'ai tant de choses à te dire que je les réserve pour

nos futurs entretiens. En attendant, je te presse entre mes bras, ô mon ami lointain !

« Victor.

« Hauteville-House, lundi. »

Le voyage se fit. Heures de liberté, d'étude, de causeries sans fin, de joie profonde. Deux amis, deux cœurs, deux intelligences à l'unisson, deux heureux qui s'oublient dans les sentiers de l'art et de la poésie.

Ces trois beaux génies — Shakspeare, Byron, Walter Scott — nous sont apparus, graves dans leur gloire consacrée, sur le coin de terre où il plut à Dieu de les animer de son souffle; avec quel respect nous avons salué, émus et attendris, la chaumière de Stratford, l'abbaye de Newstead, le manoir d'Abbotsford, qui ont gardé quelque chose de leur empreinte ! C'est là qu'ils ont souffert, c'est là qu'ils

l68 VICTOR HUGO INTIME

ont vécu ; c'est de là qu'ils sont partis pour l'immortalité.

De retour à Guernesey et attelé de nouveau à son travail, François-Victor m'écrit le 20 juillet i858 :

« Il y a aujourd'hui huit jours que nous nous sommes séparés, mon cher Alfred, et déjà notre excursion à travers l'Angleterre et l'Ecosse me fait l'effet d'un rêve. Un rêve charmant, mon ami, un rêve heureux, dont je me suis trop tôt réveillé et qui me laisse dans l'esprit une lumineuse vision. Dans ce songe de deux semaines, j'avais retrouvé toute ma jeunesse passée, toute ma gaieté, toute ma sérénité d'autrefois; j'avais retrouvé mon vieux camarade, mon ancien compagnon de tristesses et de plaisirs, l'ami que je voyais tous les jours, dont je ne pouvais me passer, et qui ne pouvait se passer de moi; j'avais

VICTOR HUGO INTIME 1 6o

retrouvé la patrie, le pavé de Paris, la flânerie sur le boulevard bras dessus, bras dessous, et mes vingt ans, et tes vingtcinq ans. J'avais oublié tout mon présent, toute ma vie d'exil, si amère et si âpre à force d'héroïsme, et toutes mes dépendances, et toutes mes luttes contre les grandes et contre les petites misères.

« Maintenant le rêve est fini et me voici de nouveau, en pleine réalité, sous le harnais de labeur. Au travail donc, cher Alfred, au travail ! Les vacances sont passées et voici le pion qui nous réclame. Le pion, je veux dire le libraire qui attend sa copie et qui me donne pour pensum quinze volumes à écrire. Malgré ses sollicitations, j'ai eu une certaine peine à reprendre la plume, et depuis ton départ je n'ai presque rien fait.

« Je passe maintenant une grande partie de mes matinées et de mes journées

auprès de mon père (Victor Hugo venait

d'être opéré d'un anthrax), dont l'indisposition sans être grave, exige néanmoins autant de soins qu'une maladie. Depuis le jour où tu l'as vu, son état ne s'est pas sensiblement amélioré; l'appétit n'est pas encore revenu, et l'affaiblissement causé par vingt jours de jeûne et d'insomnie est toujours extrême. En outre une légère enflure aux jambes s'est manifestée depuis samedi dernier, et le médecin a positivement défendu les sorties auxquelles le malade tenait tant. Cette défense a naturellement augmenté la tristesse que la prolongation du mal lui causait. Aussi nous faisons-nous un devoir de multiplier auprès de lui les soins et les attentions. Nous ne le laissons jamais seul^ et comme cela le fatigue de parler, nous nous relayons pour lui faire des lectures.

« Tu le vois, cher ami, cette existence n'est pas gaie; nous avons du moins la consolation de penser que le mal dont

souffre mon père n'a pas de gravité. Le médecin croit que d'ici à un mois, il sera complètement rétabli et notre intérieur reprendra sa gaieté.

« C'est alors que je réclamerai de toi l'accomplissement de ta promesse. Mon père tient beaucoup à te voir, il parle souvent de toi et du regret qu'il éprouve de ne pas avoir pu te recevoir comme il le voulait. Il faudra donc que tu nous dédommages et que tu acceptes chez nous cette hospitalité que tu m'as si fraternellement accordée. Mon père désire que tu loges chez lui et tu ne pourras mieux faire que d'accepter ma chambre qui sera bien assez grande pour nous deux. Nous reprendrons alors ces bonnes conversations par lesquelles nous avions pris dernièrement la douce habitude de nous réveiller.

« Mon cher Alfred, ton avenir est assuré. Et ton avenir, c'est le bonheur. Tu

as un intérieur charmant , des enfants que tu adores, des amis qui ne sont pas des ennemis déguisés, une maison commode, un beau jardin, tout ce que la société, tout ce que la nature peuvent donner. Soisdonc heureux et remercie Dieu de ce bonheur, en pensant aussi à ceux qui souffrent pour la vérité et pour la justice.

« Sans adieu, cher cousin. Écris-moi une longue, longue lettre, une de ces lettres expansives que tu savais si bien écrire sur la table des auberges dans notre dernière excursion. Raconte-moi ce que tu fais et ce que tu penses. Parle-moi de tout ce qui t'intéresse et sois sûr que tu

m'intéresseras.

« Victor. »

22 août i858.

« Il faut donc renoncer, cher Alfred, à la fête que nous nous faisions de te recevoir et de te posséder ici quelques semai-

VICTOR HUGO INTIME iy3

nés. Si quelque chose peut atténuer nos regrets, c'est la pensée que sans doute notre maison n'aurait pas été pour toi un bien riant séjour.

« La maladie de mon père qui t'a si tristement surpris lors de ton arrivée à Guernesey, n'est pas encore absolument terminée. La plaie immense faite par le furoncle et qui couvrait toute la largeur du dos, n'est pas encore tout à fait fermée. De plus le gonflement des jambes attribué à l'engorgement des vaisseaux lymphatiques, n'a pas sensiblement diminué. De là de grandes précautions à prendre. Le docteur interdit à mon père de marcher et de trop manger, et cette demidiète nécessaire pour la fermeture de la plaie, retarde beaucoup la convalescence. Il paraît certain maintenant que la maladie était beaucoup plus grave qu'on n'a voulu nous le laisser croire. Le docteur en a-t-il vu toute la gravité, ou bien nous l'a-t-il

sciemment cachée? Je n'en sais rien; mais il est impossible de ne pas voir devant les retards du rétablissement, que la crise a été fort sérieuse. Cette pensée rétrospective jette donc parmi nous un certain trouble que tu peux facilement expliquer. Le dérangement d'une santé aussi chère serait une calamité et privée et publique, dont nous n'oserions pas calculer les conséquences. Ce qui nous rassure, c'est que le visage a repris sa sérénité et sa bonne mine depuis une huitaine de jours. Il y a à un mieux évident qui, j'espère, continuera.

« Paul {Paul Foucher) nous est arrivé, au milieu de ces préoccupations, gras, frais, bien portant et heureux. Son séjour, qui n'a duré qu'une semaine, a été pour tous une véritable distraction. Il a une qualité immense pour nous autres proscrits : il est essentiellement Parisien, il connaît à fond les rues de Paris, les

théâtres, les coulisses, la bohème officielle et la petite Pologne littéraire; il sait le dernier bon mot de Grassot et il connaît le plus re'cent calembour de Glairville. Enfin, attrait suprême, il chante le couplet. Bref, il est très gai; et, ce qui ne gâte rien, très bon garçon. Nous l'avons donc quitté mardi dernier avec regret. La veille nous avons fait, à Moulin-Huet, un pique-nique monstre où ta santé a été bue aux acclamations universelles. Ce qui te prouve que tu es resté parmi nous suffisamment populaire pour pouvoir, en temps de trouble, dormir tranquillement sur tes deux maisons. Ceci soit dit entre

parenthèses

« Et toi, cher Alfred, que fais-tu? Tu assistes à toutes ces tempêtes avec le calme du philosophe et la sérénité de l'homme heureux. Je te vois d'ici dans ton jardin, avec ton chapeau de paille sur la tête, arrosant tes fleurs, examinant ton

gazon, surveillant la bonne et jouant avec ton mioche. Embrasse-le pour moi, ce marmot, et tendrement, car je me sens à son égard des entrailles à la mode de Bretagne. Et puis, quand tu auras devant toi ton petit verre, quand tu auras l'estomac satisfait et l'œil tendre, bois à la santé de ton cousin, de ton camarade, de ton ami; cela te fera du bien et à moi aussi.

« Sans adieu, cher Alfred, tu es bien gentil de penser déjà à notre prochain voyage; quant à moi, je vais cet hiver travailler comme un manœuvre pour pouvoir contempler les traits de notre ami Turkish (dans Hciymarket). Écris-moi le plus long et je te répondrai le plus vite possible. En attendant, je t'embrasse du haut de mon rocher et du fond de mon cœur.

« Victor.

« Hauteville-Hou.se. »

14 novembre.

« Tu crois peut-être, mon cher Alfred, que je vais te gronder de ton long silence, te faire une scène, te traiter d'oublieux, d'ingrat, de pas grand? chose. Eh bien, non! je sais ce que c'est que l'ennui d'écrire une lettre, je sais ce que c'est d'avoir une maison qui vous occupe, un inte'rieur qui vous absorbe, une femme charmante qui vous tient. Sans avoir été père, je devine ce que c'est que la paternité et ce qu'a de force un petit bambin qui vous dit en chancelant : « Papa, viens donc jouer ! » Quand on est comme toi, dans la ouate de la gâterie et dans l'édredon du bonheur, on a bien le droit de ne pas répondre aux amis lointains qui vous parlent de par delà les mers et les tempêtes. Mais si tu étais comme je suis en ce moment, en proie à ce triple ennui : l'exil, le mois de novembre et le dimanche anglais,

iy8 VICTOR HUGO INTIME

tu éprouverais le besoin, ne fût-ce que pour une minute, de déranger un peu ton cousin et de lui dire : causons.

« Nous sommes aujourd'hui jour de sabbat, mon cher ami. Toutes les maisons sont closes, toutes les boutiques sont fermées, le ciel est de ce gris qui a l'air de devoir être éternel, il fait un vent terrible. La tristesse de cette mise en scène lugubre est augmentée par le contraste d'une semaine de rires et de joies que nous avons eue.

« Hetzel, Noël Parfait et un jeune belge fort parisien, appelé Fréderix, sont venus passer huit jours avec nous. Nous avons eu de charmantes soirées de causerie et de réjouissants pique-niques. Mais, maintenant, tout cela est fini, nos amis sont repartis hier pour Bruxelles et nous sommes redevenus des ermites.

« C'est du fond de ma cellule que je t'écris, ô mon frère! toi, tu es heureux,

tu es cossu, tu as tout ce qu'il te faut, la patrie et la famille, tu as donc le droit de te calfeutrer dans ton bonheur. Moi, j'ai entrepris une lutte colossale avec ce grand ennemi, cet infatigable adversaire qui s'appelle le temps. Hélas! c'est pire que l'hydre de Lerne, et la besogne d'Hercule était une sinécure à côté de la mienne. J'ai beau tuer le temps, le temps renaît toujours. Voilà sept ans que je le tue, et c'est lui qui m'assomme. C'est dans cette guerre-là, mon ami que j'ai déjà jeté trois volumes au public et que je m'apprête à en jeter un quatrième. Si les nouvelles de Paris t'arrivent, tu as peut-être su que Michel Lévy vient de publier un livre de moi, Le Faust anglais, prix un franc. C'est une curiosité littéraire que je te recommande, quand tu auras vingt sols à perdre. « Mais il est un volume qui va paraître chez Pagnerre et que je réclame le droit de t'olïrir; il est intitulé Hamlet et a été

iSo VICTOR HUGO INTIME

écrit par moi, sous la dictée d'un certain Shakspeare qui ne manque pas de quelque esprit. V., qui doit nous quitter en décembre, pourra, j'espère, te porter ce livre de ma part.

« Ne t'étonne pas, cher ami, de cette fécondité. J'ai pour unique distraction le travail, et il faut bien que le public qui m'a fait ces loisirs, en pâtisse un peu. Notre maison est bien un couvent de bénédictins. On travaille chez Charles, on travaille chez ma mère, on travaille chez mon père, on travaille chez moi. Pour peu que l'exil dure, nous ferons ajouter une aile spéciale à la Bibliothèque nationale de Paris.

« Charles publie dans V Illustration, sous le pseudonyme de d'Auvernet, une charmante nouvelle intitulée : L'Oiseau bleu; il écrit pour la Presse un roman en trois volumes, commandé par le journal.

Mon père nous lit chaque jour quelqu'une

de ses admirables Petites Epopées. Figuretoi les poèmes du Romancero élargis aux proportions modernes, et tu pourras deviner ce qu'est cette œuvre extraordinaire. « Mais je m'aperçois, cher Alfred, que j'ai mangé tout mon papier avec mon griffonnage et que je ne t'ai parlé que de nous. Il ne me reste pas assez de place pour t'adresser une foule de questions que je voulais te faire : Comment va Paris ? Gomment va Versailles? Comment vont les ruelles et les boulevards? Que dit-on dans ce pays des rêves qui s'appelle pour moi l'autre monde? Raconte-moi tout cela, ou si tu ne peux pas m'en dire si long, écris-moi que tu m'aimes un peu.

« Victor. »

J'habitais cette année-là un faubourg de Versailles, dans des jardins.

L'hiver était venu, très froid, très dur; mes rosiers étant morts, je jardinais parmi

les livres. La littérature ne perd jamais ses droits; je publiais chez l'imprimeur Cerf, mon voisin et mon ami, une petite revue mensuelle que j'avais intitulée : Galette de Grimm. Ma gazette n'a jamais eu que trois lecteurs : Cerf qui l'imprimait, François-Victor, qui voulait bien y collaborer, et moi qui ai toujours aimé passionnément l'odeur du papier d'imprimerie.

François-Victor, à propos de cette Ga- \eite, qui devint entre nous un sujet d'activé correspondance, m'écrivait le 5 décembre i836 :

« Je n'ai pas reçu, mon cher Alfred, le numéro que tu m'annonces. Je suis allé à la poste, j'ai réclamé la Ga\ette de Grimm, le postmann affirme ne l'avoir pas vue. Sois donc assez bon pour nous renvoyer un exemplaire, en le chargeant au besoin. ISJous sommes tous avides de te lire. Je ne connais de ton journal que

le titre, il est excellent. Tu m'avais parlé de la Galette de Fréron, mais je suis charmé que tu n'aies pas adopté définitivement ce titre qui aurait mis parmi tes adversaires ce singe de génie, Voltaire ! Donc, bravo, mon cher Grimm, de ce que tu n'es pas Fréron.

« Je te remercie beaucoup de l'offre de collaboration que tu me fais. Elle me flatte et me touche et je te promets d'employer à ton service tous les loisirs que me laisse mon traité avec Pagnerre. Malheureusement, ces loisirs seront rares, car je suis obligé de livrera l'impression quatre volumes par an. C'est égal. Je tiens à te prouver ma bonne volonté et pour commencer, tu peux aller de ce pas prendre chez P. M. un travail fort curieux que je destinais à quelque revue amie. C'est une pièce ou plutôt une ébauche de pièce attribuée à Shakspeare. J'explique dans une notice les raisons qui me font croire à

l'authenticité de cette œuvre. Tu peux prendre le drame et ma préface et insérer le tout dans ta Galette. Quel que soit l'auteur, l'ébauche est magistrale. Tu verras. C'est l'histoire d'un joueur qui finit par tuer ses enfants dans la fièvre du jeu.

« Je pense que cela te servira pour deux numéros (soit environ 60 pages}, en coupant la chose par moitié ; tout cela, sans préjudice de l'avenir.

« Je n'oublie pas que tu dois faire ici ton numéro du mois de juin. Prends garde ! J'ai une mémoire de créancier avec ceux que j'aime.

« Ton cousin très cousin,

« Victor. »

« Les deux Hamlet paraissent le 10. On te remettra un exemplaire.

« Embrasse pour moi le jeune correcteur de Perrault.

« Dimanche, 5. »

Le drame traduit par François-Victor parut dans le numéro de la Galette de Grimm du î'1' janvier 1859. Il est intitulé : Une tragédie dans VYorkshire; un éclaircissement historique pre'cède l'ouvrage. Le traducteur explique comment le manuscrit de cette pièce, resté à l'état d'ébauche , a pu être volé à Shakspeare. Voici son argument qui est des plus curieux :

« Les commentateurs ont pensé

que Shakspeare, après avoir exploité luimême ses œuvres jusqu'en 1604, en avait cédé la propriété à des étrangers à partir de cette époque. Qu'étaient-ce que ces étrangers, que la préface des éditeurs de Troïlus et Cressida qualifie de « Grands possesseurs » ?. Étaient-ce quelques puissants seigneurs, quelque lord Pembroke, quelque lord Southampton, qui avaient

acheté à Shakspeare le manuscrit de cha-

iG.

cune de ses pièces? Etait-ce tout simplement la compagnie du théâtre du Globe, dont Shakspeare était lui-même actionnaire, et qui avait acquis le monopole de ses ouvrages ? Ce qui semble confirmer cette dernière version, c'est l'extrait d'un journal manuscrit rédigé au XVII" siècle par le révérend John Ward, vicaire de Stratford-sur-Avon, et récemment découvert : « J'ai entendu dire que M. Shakspeare était un esprit supérieur sans art aucun ; il fréquenta le théâtre dans sa jeunesse, mais il vécut à Stratford dans ses vieux jours, ce pourquoi il recevait une large rétribution qui lui permettait de dépenser mille livres sterling par an. »

« De même que les commentateurs

anglais, ajoute François-Victor, ont expliqué les imperfections de ces éditions diverses par le fait de leur publication frauduleuse, nous pensons, nous, qu'il faut expliquer par le même fait l'apparition de la

Tragédie dans /' Yorkshire. De même que ce Thomas Panier avait vole' dans quelque trou de souffleur un manuscrit plus ou moins tronque' de Henri V ou de Henri VI, de même il a vole' le manuscrit inachevé' d'une Tragédie dans V Yorkshire. Le poète a pu crier au voleur ! la postérité ne peut qu'accepter l'objet volé. »

27 décembre.

« Mon cher Alfred, j'ai reçu le premier numéro de la Galette de Grimm, et je puis t'en féliciter en connaissance de cause. Ta publication n'est pas seulement une chose charmante, etc., etc

« Nous approuvons tous ici la ligne littéraire et philosophique que tu suis. Et tu es dans le droit chemin de l'art, quoi qu'en disent les amis qui t'attaquent.

Maintenant que je vois l'idée de la publication, idée toute actuelle et toute vivante, je ne trouve plus le titre de l'œuvre sufli-

samment d'accord avec l'œuvre elle-même.

Tu peux avoir toute la verve de Grimm, mais il n'en est pas moins vrai que tu parles au nom du XIXe siècle et non pas au nom du XVI L T. Cette unique critique une fois faite, je te félicite sincèrement de tes articles

« Mon père compte t'écrire de sa plus belle encre pour te remercier de ce que tu dis de lui, je n'ai donc pas à le faire. Je suis heureux, quant à moi, de l'hospitalité que tu m'offres dans ton prochain numéro, et je te loue de la fière façon dont tu annonces tes hôtes. Il y a plaisir à entrer sous un toit si indépendant et si cordial.

« Je travaille comme un prisonnier pour qui l'argent est la liberté, je compte que le succès répondra à mes etforts et que ma tire-lire sera assez pleine pour refaire avec toi une petite excursion l'année prochaine. Nous ferons un numéro de notre

voyage et ce ne sera peut-être pas le moins intéressant.

« Tu recevras ton exemplaire (ïHamlet le mois prochain, et le second volume, les Féeries, en février. J'espère que tu ne m'éreinteras pas trop. Souviens-toi de ce mot de ton ami Voltaire, ô Grimm! « On ne doit aux morts que la vérité, on doit aux vivants des égards. )> Le roman de Charles passe fin février à la Presse ; et Les Petites Epopées seront sous presse au commencement d'avril. Tu vois que la famille ne veut décidément pas laisser la renommée tranquille. A. est à Paris , il compte aller te voir. Attends -toi donc à voir apparaître prochainement ce revenant de l'autre monde.

« Je t'écris avec une plume qui a servi de manche à balai à quelque sabbat infernal. Excuse donc ma calligraphie. J'embrasse mon camarade qui fait des bons-

190 VICTOR HUGO IN ti mi:

hommes avec un chic si pre'coce et je t'e'crase fraternellement la main.

« Victor. »

« Envoie-moi plusieurs exemplaires de ton second numéro. Je compte les distribuer aux revues et aux journaux d'Angleterre. Nous aurons là une bonne réclame. »

Sans date. Le timbre de l'enveloppe porte : Guernesey, 27 décembre 58.

14 janvier 18 5g.

«J'ai reçu, cher ami, ton second numéro. Il est varié, amusant, plein d'entrain et de verve

« A. nous a donné de toi d'excellentes nouvelles. Il a trouvé ton intérieur charmant et ton existence très favorisée sous tous les rapports ; au milieu des délices qui t'entourent, je m'étonne que tu trouves le temps de faire ton travail. Le travail c'est

bon pour nous autres, qui avons notre patrimoine à conquérir. Je pioche toujours comme tu sais. A. t'a remis de moi un volume bien compact, n'est-ce pas ? eh bien ! je suis oblige' par traité d'en publier ainsi quatre par an. Quatre volumes de 35o pages au minimum. Gela fait 1400 pages par an. N'est-tu pas effraye' pour moi de ce chiffre?

« Voilà la raison, cher Alfred, qui m'empêchera de t'offrir toute la copie que je voudrais. Tu me demandes quelque chose pour ton quatrième numéro. Je voudrais bien t'envoyer ce quelque chose mais dans ce moment, Pagnerre me demande justement de grossir mon deuxième volume qui, paraît-il, n'est pas assez fort. Je travaille donc d'arrache-pied pour un appendice que l'imprimerie réclame.

« C'est égal, aussitôt que j'aurai un peu de loisir, je le consacrerai à ta Revue.

« Mon père est dans le coup de feu des

192 VICTOR HUGO IN ri m i:

Petites Epopées. Les distractions politiques que le public européen va se donner ce printemps, lui ont démontré la nécessité de finir au plus vite son poème. Il t'écrira dès qu'il aura terminé sa tâche, et je n'aurai pas besoin, j'en suis sûr, de lui rappeler sapromesse.il a été vivement touché de ce que tu dis de lui et le remerciement que tu recevras sera de longtemps antidaté. Charles achève également son roman pour la Presse : trente feuilletons, ni plus ni moins.

« Il n'y a que les ouvriers ici qui sont des paresseux. La maison n'est pas encore terminée. L'ameublement se fait avec une lenteur désespérante ; avec ces gens-là on a bien «de la peine à être dans ses meubles. Il me tarde de ne plus entendre cette musique discordante de marteaux faux. Cela devient par trop musical, et notre maison ressemble décidément trop au logis d'Arnal dans Passé Minuit.

« Au revoir, cher Alfred; je t'enverrai bientôt ma carte sous la forme de mon second volume qui contiendra Les Féeries, et j'espère que tu en seras content.

« Ton cousin,

« Hauteville-House. »

Dimanche, 14 février i85g.

« Je ne t'ai pas encore félicité, mon cher ami, de ton numéro du icr février; tu as encadré mon travail de choses exquises, et le public doit m'en vouloir passablement d'avoir pris ta place pendant six longues pages. Tes amours à Venise, ta valse avec miss Portia constituent des infidélités charmantes que le public vertueux est lui-même forcé d'approuver, quand elles sont si bien racontées.

« Ce que tu dis du grand Dumas est bien vrai, et l'on est injuste pour cet excellent cœur qui est en même temps un

esprit rare. Quant à ta critique des Deux Hamlet, je n'ose l'approuver, car mon approbation aurait un air de fatuité qui lui ôterait de son prix. Je me contente donc de te remercier, bien sûr que ton amitié' pour moi prêtera à ces remercîments toute son éloquence.

« Du reste je suis ravi; mon travail a été approuvé, applaudi par tout ce qui reste d'intelligent et de généreux dans la presse. L'ombre de Shakspeare m'a porté bonheur. Tu te souviens du pèlerinage que nous avons fait à sa tombe; tu te souviens de notre émotion à tous deux quand nous avions à nos pieds la dalle de pierre qui recouvre ses augustes cendres. Eh bien! cette émotion n'a pas été perdue. Et le grand revenant du XVIIe siècle a protégé mes études, entreprises pour sa gloire avec tant de vénération. C'est donc à lui, bien plus qu'à ma pauvre interprétation, que je reporte mes succès, et c'est

VICTOR HUGO INTIME Im?

lui qui te remercie des lignes que tu viens d'écrire. Dans quelques jours, d'ici à la tin du mois, tu auras sur ta table mon second volume, puis au mois d'avril le troisième, et cinq autres volumes d'ici à un an. Huit volumes en quinze mois! Si je continuais dans cette proportion, et que Dieu me prêtât vie, je ferais à moi seul toute une bibliothèque.

« Mon père nous a lu aujourd'hui , dimanche, une admirable légende intitulée:

Ratbert. C'est la veine des Burgraves agrandie et idéalisée encore. Et dire que cette splendide chose n'est qu'une pièce de cette œuvre! Quelqu'un qui n'aurait fait que cela serait sûr de l'immortalité. Il y a dans ces Petites Epopées de quoi faire cent gloires. Tu verras ! Et je t'ajourne à l'apparition.

« Malheureusement cette apparition se fait attendre; mon père a encore deux ou trois pièces capitales à finir, et il ne peut

iqG VICTOR HUGO IN TI M T.

pas donner le manuscrit à l'imprimeur avant deux mois. Nous n'aurons donc pas Les Petites Epopées avant l'été. Pourtant le grand homme travaille sans relâche, il travaille même la nuit. Et, signe sérieux chez lui, il ne lit plus même les journaux.

« As-tu lu les deux derniers volumes de Janin sur l'art dramatique? Il a reproduit une charmante e'tude de ma mère sur M"1'1 Dorvaî. Je te conseille de jeter un coup d'œil là-dessus, tu verras quel tact, quelle finesse, quel goût il y a dans ces

quelques pages! Tu vas sans doute rire

de mon enthousiasme, tu vas reprocher à mes éloges de ne pas sortir de ma famille ! Que veux-tu, ce n'est pas ma faute si je suis le fils de Victor Hugo!

« Il n'est pas impossible qu'on joue à

la Porte-Saint-Martin La Tempête, féerie

de William Shakspeare, traduite par ton

ami.

« N'oublie pas de m'envoyer fidèlement la Ga-ette. Nous y tenons tous ici. »

François-Victor, n'ayant plus le loisir ne'cessaire pour collaborer à la Ga~ette de Grimm, je la supprimai facilement après le cinquième numéro. Les abonnés ne réclamèrent même pas les cinquante centitimes qui leur étaient dus pour le sixième mois de leur souscription payée d'avance : nous avons bénéficié ainsi de 14 fr. 5o. Cette largesse fait honneur à la ville de Versailles où nous comptions vingt-neuf abonnés.

Deux lettres encore de François-Victor Hugo en cette année i85q :

5 mai.

« Cher Alfred, la petite lettre que tu m'as écrite de Pau a eu pour moi tout le charme et tout le parfum d'un billet doux.

IoS VICTOR HUGO INTIME

Si je n'y ai pas répondu plus tôt, ne t'en prends qu'à ce scélérat de génie qui a nom Shakspeare et qui en ce moment m'absorbe tout entier. Je t'écris ce méchant mot entre deux scènes d'0//ze//o,et je profite d'un court entr'acte pour t'envoyer mon cordial bonjour. Je sais que tu vis, toi, dans les fêtes, et le bruit de ton hospitalité splendide est venu jusqu'à moi.

A. nous parle d'un dîner exquis qu'il a

fait à Versailles

« Je n'oublie pas notre projet de voyage, mais je crains bien de ne pouvoir t'accomplir en juin. Pagnerre veut publier un quatrième volume d'ici à deux mois, et il me sera impossible de quitter Guernesey avant le mois de juillet et peut-être avant le mois d'août; quoiqu'il en soit, si je ne puis sortir de l'île, tu peux y venir, toi, et tu sais que ma chambre est à nous deux. Je compte donc énergiquement sur toi cette année. N'oublie pas que tu as ici

une famille et que tu la rendras toujours heureuse de ta présence.

« A toi, cher Alfred, « V.

« P. S. — A. a dû te parler du voyage de ces dames à Londres. Charles les accompagnera et les ramènera. Ma mère comptait partir la semaine prochaine, mais je l'ai décidée à retarder son voyage jusqu'au vingt du mois, la belle saison ne commençant guère à Londres avant la fin de mai. Peut-être auras-tu l'idée d'aller la voir là-bas. Elle serait charmée de ta visite et alors tu n'aurais plus qu'une enjambée à faire pour être à Guernesey.

Qu'en dis-tu ? »

28 juin 1859.

« Il y a un an, mon cher Alfred, nous voyagions ensemble; nous visitions l'Angleterre, l'Ecosse, la chaumière de Shaks-

peare, et le château de Walter Scott. Nous voyions de beaux pays, nous traversions de grands horizons et de grands souvenirs. Cette époque fera dans ma vie un anniversaire que j'inscris pour toujours au calendrier de ma mémoire. Il est donc tout naturel que ma pensée se retourne vers toi à cet anniversaire.

« Je t'envoie mille tendresses, et je profite de la solennité de ce moment pour te rappeler l'engagement pris par toi l'année dernière. Tu nous as promis, tu t'en souviens, de venir cet été nous faire visite et tu as trop de conscience pour manquer à la foi jurée. Ces dames doivent quitter Londres et nous revenir le i5 juillet prochain. Ce serait une galanterie digne de toi que de leur offrir ton bras jusqu'ici, quand ta visite ne devrait être qu'une excursion de quelques jours.

« Mon père qui ne t'a pas vu l'an dernier, sera charmé de te retrouver, et je

n'ai pas besoin de te dire que je serai trop heureux de t'offrir la moitié de ma chambre. Je te défie de me gêner!

« En attendant, crois-moi ton bien aimé cousin (style officiel) et ton cousin bien aimant (style officieux).

« ArICTOR. »

A Guernesey. — Beaucoup de travail amuse. — La récréation de midi. — Guernesey manque de beau sexe. — La série des bonnes. — Les servantes anglaises. — Le « craquement du lit de sangle » et les « torchons radieux ». — Le crayon bleu de Kesler. — Gracieuseté de lord Palmerston. — Eve et son paradis. — Distique de Victor Hugo. — Royal Lodge. — Eugène Scribe. — Le mouton en charade.

Je m'étais fait un logis à Jersey, près de Victoria-Collège, sur la hauteur de Claremont, dominant la ville de Saint-Helier, avec une échappe'e de vue sur les rochers de la baie de Saint-Clément.

J'étais à une portée de steamer de mon ami François-Victor, et j'allais souvent passer la journée à Hauteville. Rien de plus simple : le packet — royal mail — de Southampton part tous les matins de l'Albert-Pier de Jersey et fait escale à Saint-Pierre-Port, de Guernesey, à neuf heures.

A cette heure matinale la maison était

close. Victor Hugo me saluait de la main

quand je passais sous ses fenêtres ; on me savait dans l'île et je continuais ma promenade en attendant le déjeuner.

Toujours la même existence régulière, remplie par le travail.

Le père donnait l'exemple. En tout temps, il était le premier levé; les rares passants qui descendaient la rue d'Hauteville pour se rendre au port, pouvaient le voir au petit jour, arpentant son look-out; ses regards embrassaient un immense horizon, ciel et mer brouillés dans les vapeurs du matin, spectacle qui le passionnait toujours-, et, commandant à son inspiration dont il avait fait l'esclave de son génie, il se mettait tranquillement à quelque chef-d'œuvre, comme un manœuvre à sa tâche accoutumée.

A midi il avait écrit ses cent vers ou Ses vingt pages de prose, sans rature, quelquefois avec des renvois qui tenaient plus que la page ; alors, les jambes un peu

VICTOR HUGO INTIME 2n~

raidies, car il avait pris l'habitude d'écrire debout, et de marcher en composant, il descendait lentement son escalier, les tentures amortissant le bruit de son pas, et il secouait sa pense'e à laquelle il donnait congé pour le restant du jour.

Ce n'était plus le poète, le grand inspiré de tout à l'heure ; c'était l'ami qui entrait pour se retrouver avec sa famille, ami bienveillant et cher qui avait toujours un mot aimable pour premier salut, et une tendre caresse de la main pour adieu.

Adorable grand homme ! Et comment à propos de travail ne pas me rappeler les détails de sa tendresse, ingénieuse à nous faciliter son exemple, car il n'aimait pas qu'on fut inoccupé autour de lui. — Nulla dics sine linea, disait-il.

Je me souviens qu'en juin 1870, à la veille de la guerre, installé pour quelques jours dans une petite maison d'Hauteville, de l'autre côté de la rue, je le voyais,

2oS VICTOR HUGO INTIME

quelle que fût l'heure de mon réveil, toujours debout devant sa table.

J'avais à faire un feuilleton pour je ne sais quel journal qui n'a pas vécu; je devais rendre compte — étant à Guernescy — de la première représentation au Théâtre-Français d'un drame intitulé : Maurice de Saxe.

Un matin j'entends frapper deux ou trois. bons coups à ma porte; je dormais comme on dit, à poings fermés, réparant la fatigue d'une de ces longues promenades à pied, que nous faisions dans l'île, toutes les après-midi ; j'aurais volontiers envoyé paître aux landes la bonne femme qui, renouvelant ses coups, m'appelait furieusement :

— C'est monsieur qui m'envoie, il vous fait dire que c'est aujourd'hui la poste, et de faire votre feuilleton bien vite. Et voilà des livres qu'il m'a bien recommandé de vous donner.

VICTOR HT (io IVTI.Mi: 2og

Je me lève, les yeux à peine ouverts, et en prenant les livres à travers la porte, je dis à la servante :

— Eh bien ! Et M. Charles, est-ce que vous n'allez pas le re'veiller aussi? il a son article à faire.

— Oh! monsieur, il m'a dit : Dans un quart d'heure.

Ces livres, que l'excellent maître prenait la peine de m'envoyer pour m'aider à faire mon feuilleton, enlevant ainsi tout prétexte à ma paresse, étaient un vieux bouquin rempli d'anecdotes sur le maréchal de Saxe, et un petit volume dont il avait marqué deux ou trois passages avec son crayon rouge.

En fait de travail, combien de fois Victor Hugo nous a-t-il répété :

« Peu de travail ennuie ; beaucoup de travail amuse. »

Et comme il avait raison ! Poursuivez

à bâtons rompus l'exécution d'un ouvrage dont vous avez depuis plusieurs mois le plan, le scénario bien établis dans une case de votre cerveau; écrivez sans broncher vos trois ou quatre premiers chapitres, puis abandonnez le livre pour le reprendre à quelque autre moment ; laissez ainsi passer d'un chapitre à l'autre, deux jours, deux semaines, un mois perdu dans quelque paresse de corps et d'esprit... essayez alors de vous remettre, poussé par un remords soudain, à votre malheureux papier, vous sentirez le poids, presque le dégoût de votre œuvre ; il faudra vous y appliquer, y revenir pendant de longues heures, relire et refaire, renouer le fil à tous les bouts qui pendent ; et si vous retrouvez votre inspiration, si l'unité et l'originalité de l'œuvre n'ont rien perdu à cette interruption, si malgré la longue flânerie, vous la revoyez sur ses pieds, ne demandant qu'à vivre, c'est que vous

VICTOR H l'Go 1 NTIM 1. 2 1 1

êtes un écrivain très fort, un cerveau solide, mais n'en abusez pas.

Faites le contraire : Donnez-vous tout entier. Ce n'est plus un pensum que la nécessité vous inflige, c'est l'épanouissement du travail que vous allez trouver.

Vous jouirez de votre création, elle va vous étreindre, vous passionner... Vivez dans son intimité, traitez-la comme un amant fait la femme aimée, ne la lâchez pas un jour, une nuit; qu'elle ait tout votre cerveau comme une femme aurait tout votre cœur.

Et vous pourrez dire avec Victor Hugo : « Beaucoup de travail amuse. »

Donc à midi, on avait travaillé.

On déjeunait gaiement et l'on causait longtemps. Le rayon paternel illuminait tous les fronts ; c'était le bonheur, car où le trouverait-on s'il n'était pas avec ceux dont la pensée rejoint la vôtre et dont le cœur vous est ouvert ?

Guernesey avait été un lieu austère dans les commencements de l'exil; on a pu s'en convaincre en lisant les lettres de François-Victor.

Pour de jeunes Parisiens qui n'avaient jamais fait de vœu de chasteté, une privation surtout était sensible : Guernesey manquait de beau sexe!...

Il y avait, certes, dans les îles de la Manche et il y a encore de charmantes miss — la jeune Anglaise, quand elle est jolie, est incomparable; mais à Guernesey, pour se rencontrer avec le petit escadron d'aimables girls qui sont du « monde » et de « l'aristocratie », c'est-àdire qui sont reçues chez Son Excellence le gouverneur; pour pouvoir se livrer aux doux exercices de la flirtation en toute liberté et assurance, devant le groupe des nobles mères chaussées de lunettes bleues, il aurait fallu se plier à des exigences de société incroyables dans un petit pays qui

ne badine pas sur le chapitre des rangs et des devoirs.

Gentry et nobïlity — et respect abïlity — trois mots qui cachent un monde d'ennuis et de sottises.

Faire et rendre des visites, aller aux patronages, entendre trois fois par semaine le God save dans les Queen's assembly rooms , se montrer régulièrement à la chapelle, et prendre parti pour les weslcvens ou pour les me'thodistes, ce n'est pas une existence.

Garder sa vareuse, faire une partie de billard dans son home, voir de temps en temps le dean , mais peu, — causer avec Victor Hugo, on s'y fait et l'on s'en contente.

Pas de femmes. Pas de flirtation. Aucun doux propos, aucun espoir charmant, aucune porte entrebâille'e sur les mille et une nuits du reve!... On n'avait autre

chose à contempler en fait de beauté de keepsake, que le museau peu tentant des servantes échoue'es là.

Parlons des bonnes.

Oh! le chapitre des bonnes de Guernesey serait inénarrable.

Les femmes de chambre anglaises méritent une note à part; ce sont des poupées à ressort peu articulé qui ont un certain dehors de respectabilité propre à effaroucher les colporteurs de bibles ou les placiers en vins de Sherry; elles portent un chapeau rose et vont au temple pendant que le rôti sèche à la maison; si on ose leur faire une observation, elles s'enveloppent dans un pli de l'Union-jack;si on leur dit : « Pourquoi avez-vous laissé la porte ouverte ? » Elles répondent : « Moâ! C'est moâ! » Si on ajoute : « Le postman est venu, donnezmoi mes lettres »; elles vous jettent un : « La lettre est pour moâ! » plein de dignité; elles feignent de ne pas vous corn-

VICTOR ffU G O INTIMi; 21?

prendre quand vous leur donnez un ordre en anglais, — elles sont puristes, et si vous leur parlez français, elles vous méprisent. La gentry de l'île s'en accommode au prix d'un demi-souverain par semaine.

Toute famille qui venait du continent pour s'installer à Guernesey e'tait obligée de passer en revue le tas de gotons épiques que le bateau de Cherbourg amenait de temps à autre avec les bestiaux et les œufs du Cotentin. Les unes, échappées par miracle à la surveillance de la gendarmerie, avaient été un peu infanticides; d'autres arrivaient avec un petit magot, quelque bas de laine où une vieille trouvée évanouie dans ses cendres, avait caché cinq ou six gros écus; pas une ne savait faire une bonne omelette au lard.

Enfin il y eut Eva — la belle Eva — qui fit sensation dans l'île. Celle-là était assez appétissante; de grosses lèvres, une taille fournie et des cheveux luisant au soleil.

2 10 VICTOR HUGO INTIMi:

D'où venait cette Eva? et pourquoi s'appelait-elle Eva? Elle venait de Southampton par le packet, et l'on a su depuis qu'elle s'appelait Camélia à Paris, après avoir commencé par répondre au nom de Jeannette dans le village où elle gardait les dindons. Elle avait suivi, depuis la place de la Bourse jusqu'à Bruxelles et à Londres, un jeune financier qui s'était donné de l'air, en élevant Camélia à la dignité de sa compagne de voyage.

Camélia, de Paris, s'était métamorphosée en Eva de Cremorne's Gardens; à Guernesey on ignorait son passé, lorsque, abandonnée par son financier dans un voyage de plaisir aux îles de la Manche, elle se trouva réduite à se faire servante et à vivre du torchon, après avoir trop longtemps vécu deia camisole brodée.

C'était le temps où Victor Hugo se délassait de son grand et magnifique effort des Misérables par les étonnantes Chan-

VIL'l'U K 11 t'GO IN 11 M 1: - I

sons des îuies et des buis. Nous en avions goûté quelques morceaux en primeur et nous ne nous lassions pas de raisonner sur

Une tille qui dans la Marne Lavait ses torchons radieux.

Il y a eu en littérature, depuis ces strophes mémorables, un groupe qui, croyant découvrir une petite Amérique, a pris pour drapeaux les torchons et pour insignes le

vase (vous m'entendez bien); mais ces

torchons- là restent puants et sales, tandis que ceux de Hugo sont radieux.

Les deux vers :

Le craquement du lit de sangle Est un des bruits du paradis,

étaient déjà classiques, quand M. Zola, un écrivain de grand mérite, n'était pas encore de ce monde.

Le lit de sangle me ramène à Eva.

2l8 VICTOR HUGO INTIME

Un jour de printemps, ma cousine me montra cette jeune bonne avec un certain orgueil :

— Eh bien ! qu'est-ce que tu dis de ma nouvelle camériste? Elle parle français, elle

connaît Paris, mon cher C'est moi qui

ai de'niché la perle de Guernesey.

11 y avait près de Mine Hugo, à ce moment, un fidèle ami de Hauteville House, Hennett de Kesler, le compagnon d'exil de Victor Hugo, très aimable homme, qui n'avait qu'une petite faiblesse, c'était de se croire traqué par la police anglaise.

Il se leva, sombre et soucieux : — N'est-ce pas, tu la trouves belle, cette bonne? Veux-tu que je te dise la vérité : c'est Palmerston qui l'envoie pour surveiller Hugo.

— Palmerston aurait bien dû en envoyer deux, dit François-Victor.

Eva vint annoncer que le déjeuner était servi et que monsieur descendait.

Cette fille, ma foi, fort accorte, le bonnet un peu de travers, commençait son service, distribuant les assiettes d'un air e'vaporé et avec un petit balancement de hanches qui n'était pas sans charme, lorsque le maître entra dans la salle à manger.

Kesler surprit aussitôt son premier regard, qui, je dois le dire, fut pour Eva, et se tournant vers moi, il me lança un « Hum ! hum ! » assez significatif.

— Expliquez ce « hum ! hum ! » ami Kesler, ayez le courage de votre opinion, dit Hugo.

Alors Kesler improvisa deux vers, qu'il de'clara plus tard être une traduction de Milton, deux vers d'une longueur extraordinaire, où il était question du poète-serpent, de la bonne-Eve, du paradis-alcôve, et de la nuit-voile.

Le maître s'assit tranquillement à sa place habituelle, et me montrant Kesler, il me dit :

i20 YICTOk HUGo INTIME

A ce distique un peu mordant, Reconnais le poète à dent.

II ajouta en riant de son bon rire sonore :

— Je te donne ces deux vers, je te les donne gratis pour les mettre dans le Constitutionnel de Jersey, avec ceux de Kesler.

Pendant cet intermède, Eva, la bonne, était si émue qu'elle laissa tomber trois assiettes ; elle dévorait Victor Hugo de ses yeux enflammés qui étaient fort beaux, et Hugo supportait cette artillerie avec sa sérénité olympienne ; mais Mme Hugo, qui tenait à ses assiettes, crut peut-être prudent de mettre cette Eve à la porte du paradis, car je ne la revis pas au voyage suivant.

Ce n'est pas la seule improvisation poétique que nous eûmes cette année-là

de Victor Hugo dans nos récréations du matin.

Le même Kesler, à qui nous laissâmes pendant trois jours le surnom d'Adam-et- Kre qu'il avait bien mérité, voulut bien me suivre à Jersey où il m'aida dans l'arrangement de mon logis de Claremont.

Tour à tour tapissier et menuisier, clouant et arrachant , transformant de vieilles caisses en sophas moelleux, il avait orné mon « cottage » avec un goût modeste, mais tout à fait gracieux, plutôt encore pour nos camarades que pour nous.

— Eh bien, Adam-et-Eve, lui dis-je un jour, en lui exprimant ma satisfaction, nous voilà donc dans nos meubles?

— Je ne suis pas content. Il te manqueune plaque.

— Quelle plaque?

— Je voudrais faire poser au-dessus de ta porte une belle plaque de marbre noir avec une inscription de Victor Hugo.

Voilà un temps immémorial que ton propriétaire appelle cette maison Royal Lodge. Il faut en finir. Je vais faire effacer cela. Je demanderai deux vers à Victor Hugo, tu m'appuieras.

Au premier mot que Kesler lui en dit, le maître le tira d'embarras :

— Il y a deux vers de Scribe qui pourraient faire votre affaire. Je vous les donne :

Le théâtre a payé cet asile champêtre...

Kesler, furieux, l'interrompit :

— Pas de Scribe ! Assez d'asile champêtre!... je voudrais exprimer l'idée que ce cottage appartient à nos amis ! Je dirais : Cette maison est aux amis

— Eh bien, dit Hugo, que demandezvous ? Voilà votre premier vers :

Cette maison est aux amis...

— Oui, mais le second?

— Le second :

Entrez-y tous, même bien mis.

Kesler fit un peu la grimace, le mot : « bien mis » le choquait en tant qu'homme libre, bien qu'il allât quelquefois de sa personne jusqu'à la redingote ; — il accepta avec philosophie la perspective de se voir lui-même sur la première marche de mon escalier, recevant un certain nombre de gentlemen, habillés par le grand Pool de Londres.

— Pour les gens bien mis, dit-il, il y aura un vestiaire spécial.

Kesler était le plus doux et le plus charmant des compagnons. J'ai retrouvé bon nombre de lettres de lui, d'une grâce attendrie et dévouée, toutes écrites au crayon bleu; qui n'a pas connu ce galant homme ne sait pas le prix d'une amitié formée

224 VICTOR HUGO INTIMK

loin de France, avec des êtres que le malheur ne peut entamer autrement que pour les rendre meilleurs.

Kesler s'est éteint à Guernesey sans avoir jamais revu Paris; un rayon d'immortalité dore les lettres de son tombeau.

Victor Hugo a prononcé sur son cercueil, le 7 avril 1870, un de ces discours que lui seul trouve in imo covde, quand il parle d'un mort et surtout à un mort :

« Te voilà envolé dans la clarté. Tu

« vas connaître le mystère profond de ces « fleurs, de ces vagues qu'on entend là- « bas, de cette grande nature »

Ami ardent de Victor Hugo, Kesler aimait tout de lui, la saveur particulière de son esprit, aussi bien que les coups d'aile de son génie. Il acceptait comme aubainetout ce qui tombait de cette bouche souveraine; il recueillait avec joie les pail-

\ 1 C T O K HUGu 1NTIMK

Ions, les étincelles que sa parole semait dans les jeux et les surprises de la conversation.

Il faut bien que l'ide'e trouve sa re'création ; il faut que l'inspiration se repose, c'est pour cela que sont faites les heures légères où l'esprit court et s'égaie. Ce que Hugo a appelé la fiente de V esprit qui vole, ses rencontres de mots, ses cliquetis de phrases et même ses calembours que le parti des éléphants lui a durement reprochés, nous étonnent toujours par leur originalité singulière.

Par exemple, il nous donna à deviner cette charade en trois vers qu'il n'aurait pas besoin de signer :

Mon premier à. tout chat plaît.

Mon second haut ou bas est; Mon tout paît.

Ces trois vers, dont le mot est mouton, l'ont rêver.

Je les dis un jour après dîner à Siraudin et à Cogniard, deux hommes dont l'esprit d'essence toute parisienne était fait pour goûter cette charade travaillée comme un bibelot japonais.

Cogniard surtout était ébahi ; il répétait, la tête dans ses mains :

« Toupet!... chapelet!... Oui il y

a du génie de Hugo là-dedans. »

Ce directeur de théâtre qui eut un moment plus d'esprit qu'Harel, cet homme si fécond en ressources, dont l'existence se passait à mettre sur pied les cocasseries les plus drôles du monde, se reconnaissait vaincu.

— Ceci est de l'art, dit-il à Siraudin. Ah! si Hugo voulait me faire une féerie!

— Pourquoi ne lui écris-tu pas ? fit Siraudin. Moi je me charge des entr'actes.

Claremont-Terrace. — La Saint-Pierre de 1862. — Mme Hugo et François-Victor à Jersey. — Fiançailles de deux âmes. — MUc Emily de Putron. — Shakspeare à deux. — Corbeille de noces. — La mort d'une fleur. — Adieu et bénédiction du père. — Arrivée à Bruxelles.

Le cottage de Claremont venait d'être gracieusement équipé et orné sous les inspirations de Kesler, — moins la plaque de marbre noir, qui resta à l'état de vague chimère. Les deux vers de Victor Hugo :

Cette maison est aux amis :

Entrez-y tous, même bien mis !

urent charbonnés de la main de Kesler

sur le mur du jardin, et un gai boy qui

passait par là, en allant au collège, écrivit

au-dessous sa signature et la date :

« Abraham Mourant, 1862. »

Nous pensâmes à une inauguration ; je

voulus, comme on dit, 0 pendre la cré-

2 3o VICTOR HUGO INTIME

maillère ». Je lançai mes invitations pour le 29 juin, jour de la Saint-Pierre, autrefois la fête de M. Pierre Foucher.

Je tenais à ce que mon logis reçut la bénédiction de la mémoire de mon parrain, sa fille Adèle étant présente.

Mmc Hugo fut la première à me répondre :

Guernesey, 20 juin.

« Cet affreux Victor est un horrible paresseux. Il m'avoue ne pas t'avoir encore répondu. Mais que veux-tu? Un traducteur peut avoir la haine de la plume. Moi qui n'ai pas d'engagement, je la prends malgré mes mauvais yeux.

« D'abord je te dis que ta lettre est charmante, ton invitation touchante, et que nous en avons tous été émus. Le souvenir que tu évoques m'a particulièrement pénétrée. Aussi j'irai à Jersey, Victor m'accompagnera. Mon mari est esclave ici

jusqu'à l'entière publication des Misérables; il reçoit à chaque poste des lettres auxquelles il faut qu'il réponde immédiatement, il ne peut prévoir celles qui lui arriveront, ni prévenir chacun de son déplacement à Jerse}'. Il regrette, je t'assure, d'être ainsi attelé; il sent qu'un peu de distraction lui serait nécessaire, et doublement agréable, la prenant en famille.

« Je compte partir mercredi, etc.

La fête de saint Pierre ne finit pas avec les lampions du jardin; elle eut un doux et aimable post-scriptum. Je gardai avec moi mon cher cousin Victor, je lui arrangeai une grande table 'pour ses manuscrits, un casier pour ses éditions à consulter ; je mis sur sa cheminée un petit buste de Shakspeare en faïence de Chelsea

ll-l VICTOR HUGO INTIME

et je lui dis : « Travaille et ne bougeons plus ! »

Ce sont les jours heureux de la vie.

Au retour, il m'adressa de Guernesey ce gracieux billet :

« Il m'est doux de penser que les

distractions du whist ne sont pas assez puissantes pour effacer mon souvenir de ton cœur. Je songe encore aux charmantes journées que nous avons passées côte à côte, durant trois semaines. C'était comme un renouveau de notre jeunesse évanouie. Espérons que la chaîne renouée ne se rompra plus. Remercie bien ta charmante femme de sa toute gracieuse hospitalité. J'ai dit à mon père combien j'avais apprécié sa noble et généreuse nature, si digne de comprendre les idées auxquelles nous avons voué notre vie. Mon père espère bien voir ma cousine au printemps

prochain. Cette présentation sera une bien douce fête de famille.

« Je tacherai de m'échapper pour un jour ou deux, avant ton départ. Mais je ne sais encore si mon maître Shakspeare consentira à me donner congé.

« Victor.

« Vendredi. »

Ces années d'apaisement et de bienêtre moral furent courtes. Il y a toujours sur l'homme heureux une pointe d'épée cachée. Ah ! tu te permets d'être heureux !... Écoute le ricanement du sort qui te guette dans l'angle du mur.

Victor avait rencontré dans les sentiers de l'exil l'amie qu'il fallait à son cœur tendre et fier. Cette amie, — MIle Émily de Putron, — était une charmante jeune femme qui eût mérité de connaître le bonheur. Appartenant à une ancienne famille

de l'île, parfaitement élevée, instruite et

modeste, ayant toujours eu des goûts d'étude et de retraite, elle semblait avoir attendu son messie qui fut Victor.

Émily de Putron donna à son fiancé toute son âme, fleur délicate, fleur de l'aube, qu'un trop vif soleil aurait fanée.

Quand il la connut, il la trouva penchée sur Shakspeare, dont elle avait fait sa lecture favorite. C'est Shakspeare qui fit leur union. Elle savait déjà à fond la langue anglaise, même celle de l'avant-dernier siècle ; — intelligente et vive, elle en voulut posséder toutes les ressources et elle travailla près de son ami ; ils s'aidaient et s'enseignaient l'un l'autre. Elle fut un peu de la traduction de Shakspeare.

Aujourd'hui, morts tous deux, réunis d'après leur croyance, dans la vie véritable, dotée d'immortalité, je leur envoie ce souvenir, doux comme lui, brisé comme elle.

Cette jeune femme, entièrement dévouée

à Victor, était dès longtemps condamnée : la phtisie la dévorait. Son état de consomption avait seul jusqu'alors retardé leur mariage.

Un froid dimanche de janvier, je reçus de Mme Victor Hugo ce billet :

Dimanche i5, Guernesey.

« Mon cher Alfred, Victor a perdu hier soir M"° Émily, l'amie de son exil. Guernesey lui est en ce moment impossible; il part mercredi pour Bruxelles où je l'accompagne. Voilà nos charmants projets ajournés, car je ne puis engager ta femme à venir dans ma maison désertée et en deuil. Dis-lui tout mon regret et mon espérance d'être réunis ici un jour.

« Adèle Hugo. »

Victor Hugo parla sur la tombe d'Émily de Putron; il dit :

« Émily de Putron était le doux orgueil

2 3<"i VICTOR HUGO INTIME

d'une respectable et patriarcale famille. Ses amis et ses proches avaient pour enchantement sa grâce , et pour fête , son sourire. Elle était comme une fleur de joie épanouie dans la maison. Depuis le berceau toutes les tendresses l'environnaient ; elle avait grandi heureuse, et recevant du bonheur, elle en donnait; aimée,

elle aimait

« Je bénis ce tombeau. Je bénis l'être noble et gracieux qui est dans cette fosse. Dans le désert on rencontre des oasis, dans l'exil on rencontre des âmes. Émily de Putron a été une de ces charmantes âmes rencontrées. Je viens lui payer la dette de l'exil consolé »

Emily de Putron eut pour corbeille de noces un cercueil. Victor Hugo y mit ce discours.

Le 3i janvier, François-Victor m'écrivit de Bruxelles :

VICTOR HUGO INTIME 2-3y

Mardi.

« Mon cher Alfred, dans la crise douloureuse que je traverse, je comptais sur ta sympathie; elle ne m'a pas fait défaut et je t'en rends grâces.

« Je n'ai certes pas renoncé aux îles de la Manche. J'y ai vécu le tiers de ma vie, et je serais bien ingrat si je répondais par l'abandon à leur longue et douce hospitalité. Mais bien des jours, bien des mois peut-être s'écouleront avant que je puisse sans de nouveaux déchirements, repasser seul par les sentiers que nous avons parcourus tant de fois côte à côte.

« En attendant l'heure où ce retour sera possible, pense parfois, cher Alfred, à celui qui fut ton compagnon d'enfance, et que l'amitié fait deux fois ton parent.

« Victor.

« Boulevard de Waterloo, 34. »

En 1866. — A la cour royale de l'île de Jersey. — Affaire Bradley. — Pas d'exécuteur. — Négociations avec Calerait. — Emotion populaire. — La rue : Meetings, journaux et affiches. — Sera-t-il pendu? — Appel à Victor Hugo. — Sa lettre. — Retentissement en Europe. — Seconde lettre de Victor Hugo. — Lettre de François-Victor. — Bradley est pendu.

La cour royale de l'île de Jersey, dans sa deuxième session de l'année 1866, avait condamné à mort un jeune Français, nommé Bradley, sans antécédents connus, vagabond dûment convaincu de vol et d'assassinat.

La reine avait rejeté son pourvoi en grâce. Il ne restait plus qu'à pendre Bradley.

Mais il y avait près d'un demi-siècle qu'on ne pendait plus à Jersey. Qui ferait l'office d'exécuteur? Dans l'île, on n'avait pas de bourreau sous la main. Et la vieille loi anglaise est terrible : c'est l'officier de la couronne, chargé du ministère public.

•il

qui est responsable de l'exécution. A défaut de bourreau il pourrait être contraint à pendre lui-même le condamné de ses mains.

Le procureur de la reine s'appelle, à Jersey, « le vicomte » suivant l'ancienne coutume normande. Le vicomte était, à l'époque du crime de Bradley, un de mes amis du Victoria-Club, un jeune homme modeste et doux, de mœurs paisibles, pas plus fait pour pendre un homme que moi pour le confesser. L'idée qu'il allait remplir une aussi lugubre fonction, le rendait livide, et pendant la semaine qui précéda l'exécution, je le vois encore au club, à la table de whist, faisant faute sur faute à tous les robbers.

Il écrivit au célèbre bourreau de Londres, maître Calcraft, pour lui demander de venir l'assister. Il me montra sa lettre, elle était fort digne. En post-script uni il priait M. Calcraft de vouloir bien formu-

VICTOR HUGO INTIMF, 2^.3

1er une demande d'honoraires, que les États de Jersey prendraient en considération.

Calcraft se fit tirer l'oreille ; il fixa un gros chiffre pour son déplacement et celui de ses aides — et ne voulut pas rabattre un penn}'-. Les États n'étaient pas riches, on marchanda. Calcraft tint bon, et je crois bien que ce fut « le vicomte » qui paya de sa poche la moitié des honoraires de l'exécuteur.

Nous vîmes descendre un matin, sur le quai , où les gros bonnets du pays étaient allés l'attendre, M. Calcraft, vêtu comme un parfait gentleman, une badine à la main, et suivi de deux agréables secrétaires. On lui demanda s'il avait beaucoup de bagages; il répondit que ce n'était pas son affaire de s'occuper des accessoires. Le « vicomte » dut se procurer les cordes et les crochets et faire monter le bois de justice.

Cependant l'opinion publique s'était fort échauffée dans l'île de Jersey. Deux partis se déclarèrent, l'un pour la pendaison, l'autre contre, et bientôt il y eut bataille.

Scènes de la rue : meeting sur meeting, colportage de pétitions à la reine, sermons en plein air de méthodistes répondant à des wesleyens qui répondaient à des Irlandais ! Puis les gazettes : la Chronique et la Nouvelle Chronique ne suffisaient plus; on créa un troisième organe dont on tirait les feuilles au coin de la place Royale, sur trois tréteaux où fonctionnait une petite presse à bras ! Et les affiches-monstres couvrant tous les murs, même les portes des maisons! On lisait à huit heures du matin dans les rues avoisinant le marché : « Jersiais, l'île est déshonorée s'il est pendu ! » A midi on collait des pancartes couleur de sang avec ces mots de la hauteur d'un étage : « Pendez-le! Mais pendez-le donc! » A six heures du

soir, on distribuait à tous les passants un papier qui commençait ainsi : « Jersiais, occupez-vous de vos affaires !... »

Le vicomte me dit : « Voilà une belle occasion qui s'offre à Victor Hugo de parler de la peine de mort. Qu'il demande grâce pour Bradley! Nous gagnerons au moins une semaine. Et si vous pouvez l'amener à Jersey, quel triomphe nous lui ferons! »

Malheureusement Victor Hugo était à Bruxelles. Moi-même j'allais partir. Je lui fis cependant un appel chaleureux dans la presse locale et je le mis au courant par une lettre particulière, de l'état des esprits dans l'île de Jersey.

Victor Hugo m'adressa une réponse d'une éloquence terrible. Les journaux de Jersey et de Guernesey s'en emparèrent aussitôt, et les deux partis se la jetèrent à la tête.

Voici cette lettre telle qu'elle me parvint :

Bruxelles, 27 juillet 1866.

« Je suis en vc^age, mon cher Alfred, et toi aussi. Je ne sais où t'adresser ma lettre. T'arrivera-t-elle? La tienne pourtant m'est parvenue. Mais pas un des journaux de Jersey dont tu me parles. Ton apostrophe à Calcraft est d'une haute et ironique éloquence. On ne peut rien faire de mieux. Tu me fais appel, mais je ne sais pas le premier mot de cette lugubre affaire Bradley. Et puis, hélas! que dire? Bradley n'est qu'un détail; son supplice se perd dans le grand supplice universel. La civilisation est sur le chevalet. En Angleterre on rétablit la fusillade, en Russie la torture, en Allemagne le banditisme. A Paris, abaissement de la conscience politique, de la conscience littéraire, delà conscience philosophique. La guillotine française travaille de façon à piquer d'honneur le gibet anglais,

« Partout le progrès est remis en question. Partout la liberté est reniée, partout l'idéal est insulté. Partout la réaction prospère sous ses divers pseudonymes : Bon ordre, bon goût, bon sens, bonnes lois, mots qui sont des mensonges.

« Jersey, la petite île, était en avant des grands peuples. Elle était libre, honnête, intelligente, humaine. Il paraît que Jersey, voyant que le monde recule, tient à reculer, elle aussi. Paris a décapité Philippe,

Jersey va pendre Bradley. Émulation en sens inverse du progrès.

« Jersey affirmait le progrès ; Jersey va affirmer la réaction.

« Le 10 août, fête dans l'île : on étranglera un homme.

« Jersey tient à avoir, comme un roi de Prusse ou comme un czar de Russie , son accès de férocité. O pauvre petit coin de terre !

« Quel démenti à Dieu qui a tant fait

pour ce charmant pays! Quelle ingratitude envers cette douce, sereine et bienfaisante nature! Un gibet à Jersey! hélas, qui est heureux devrait être clément.

« J'aime Jersey, je suis navré.

« Publie ma lettre si tu veux, et si tu peux; car c'est difficile. Tout aujourd'hui s'efforce d'étouffer la lumière. Ne nous lassons pas cependant; et, si le présent est sourd, jetons dans l'avenir qui nous entendra, les protestations de la vérité et de l'humanité contre l'horrible nuit.

« Ton vieil ami,

Victor Hugo me disait : « Publie ma lettre si tu veux, et si tu peux, car c'est difficile »; il n'était pas facile, en effet, de publier à cette époque sur le continent, les protestations indignées de Victor Hugo, et surtout une lettre de ce style de tonnerre.

Cependant elle courut bientôt le monde.

Victor Hugo m'écrivait à Trouville quelques jours après :

Bruxelles, 9 août.

« Mon cher Alfred, j'ai le cœur serré en pensant à cette horrible exécution de demain dans notre Jersey. La lettre que je t'ai écrite a paru dans une foule de journaux, belges, anglais, allemands, etc., mais, hélas ! n'empêchera rien. Tu t'es expliqué pourquoi ce que je te disais de ta belle lettre à Calcraft n'est pas dans mon texte publié; tu avais écrit à Victor que pour des raisons diverses, tu renonçais à publier ton apostrophe au bourreau. De là la suppression faite. Depuis, j'ai lu ta lettre dans la Galette de Guernesey, et j'ai regretté le retranchement.

« A bientôt. Dans six semaines, je serai à Hauteville-House, il y aura un crêpe sur Jersev.

« Tous ici, nous vous aimons tous làbas.

« Taus,

« Si M. Paul de Saint- Victor est encore à Trouville, je salue ce noble esprit et ce grand talent. Dis-le lui. a

De son côté et le même jour, 9 août, François-Victor m'écrivait :

« Mon cher Alfred, ton manifeste contre le gibet a eu ici un vrai succès. Bravo et merci ! La réponse que t'a adressée mon père paraît ce matin dans VEtoile belge qui a ici, comme tu sais, une très grande publicité. La Galette de Cologne doit l'insérer en supprimant la critique du « banditisme prussien », et la Presse, de Vienne doit la reproduire intégralement. Tu vois que ta protestation aura eu en Europe un

certain retentissement. Cela doit amplement te consoler du silence furieux des jersiais.

« Une nouvelle : je suis, depuis quelques jours, menacé d'être oncle !

« Ton cousin,

« Victor. »

Pendant que nous e'changions ces correspondances, on pendait le malheureux Bradley, le 10 août, à l'heure fixée par les États.

Bataille de plumes. — Billets du matin. — Les Travailleurs de la mer. — Lettre de Victor Hugo. — Charles Hugo se marie à Bruxelles. — Deux lettres de Mmc Victor Hugo. — Bruxelles en joie. — Visite de printemps. — Place des Barricades. — Le premier petit-fils.

Il faut que ce soit une chose bien amusante que de ferrailler de la plume, car au mois de janvier suivant, je donnais encore la réplique sur ce sujet et sur beaucoup d'autres, aux gazettes de Jersey et de Guernesey.

Victor Hugo avait la bonté de m'en remercier :

H. H., 19 janvier.

« Merci, cher Alfred. Je viens de lire ta lettre ferme et charmante aux journaux locaux. J'ignore ces choses quelconques auxquelles tu réponds de si haut et si

bien. Mais je suis toujours tenté de remercier ces témoignages de haine qui me valent de telles preuves d'amitié.

« Tu it s,

« Ah ça, n'oublie pas que tu dois à Guernesey au moins une de tes semaines. Nous attendons. Ne te transforme pas en Belle Philis. »

De son côté, François-Victor m'écrivait de Bruxelles :

Bruxelles, 29 janvier.

« Bien rugi, cousin! ta lettre à l'éditeur de la Chronique policière de Jersey est un cri du cœur qui a trouvé ici le plus sympathique écho. La parenté du sang est peu de chose; le véritable lien, c'est la parenté par les idées. Voilà pourquoi tu es si fort notre cousin. Donc, je te remercie et je t'embrasse.

VICTOR HUGO INTIME iry

« Je suis tout occupé en ce moment de me meubler; Charles et moi, nous courons les ventes toute la journée. Nous entrons le i5 février dans notre nouveau logis de la place des Barricades, 4, où il y aura la chambre d'Alfred, comme il y avait à Claremont-Terrace la chambre de Victor.

« Victor. »

Les Travailleurs de la mer parurent cette année-là, avec une dédicace à l'île de Guernesey :

« Je dédie ce livre au rocher d'hospitalité et de liberté, à ce coin de vieille terre normande, où vit le noble petit peuple de la mer, à l'île de Guernesey, sévère et douce, mon asile actuel, mon tombeau probable. »

Il fallut secouer un peu les jersiais et les guernesiais, que ce livre aurait dû combler d'orgueil... Mais ce n'était pas du pa-

tois normand, c'était de la belle langue française; le « noble petit peuple de la mer » ne comprit pas très bien.

Victor Hugo m'e'crivit avec sa grâce et son indulgence habituelles.

H. -H., 14 avril.

« Tu as tout bonnement e'crit six pages exquises. La dernière est grande et belle. Tu fais dignement la forte explication du Moïse : « Tu es le génie et tu 'exprimes Dieu. )> Cela est superbe. Et tout ce que tu dis de la langue et du style, c'est neuf, vrai et savant. C'est de la haute critique, de la critique d'artiste et de poète. Le poète est le premier des critiques, de même qu'il est le premier des philosophes; il sait le fond de l'art et la loi de l'idéal. Quelle belle analyse tu fais des Travailleurs de la mer, au triple point de vue : sujet, composition et style. En quelques

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mots tout est dit. Je fais plus que te remercier, je te félicite.

« Deux choses sous ce pli :

« i° Un bon pour retirer chez Lacroix ton exemplaire;

« 2° Une première page signée de moi, que tu feras coudre en tête du premier volume.

« Et à bientôt — et à toujours.

« Siempre tuyo.

L'année qui précéda les Travailleurs de la mer, Charles Hugo s'était marié à Bruxelles.

Je retrouve cette lettre de Mme Victor Hugo, faisant part du mariage de son fils à ma mère :

Bruxelles, i5 octobre, 3, rue de l'Astronomie.

<( Chère et bonne tante, Charles se marie mardi à la mairie et mercredi à l'église.

La cérémonie religieuse a lieu à onze heures du matin; je vous indique l'heure, parce que vous m'avez promis de vous associer à distance aux vœux que nous formerons pour le bonheur des mariés.

Ma petite Alice est charmante, elle nous est arrivée jeudi avec sa famille, dont elle est adorée. Elle entre en ménage avec un fort beau trousseau, les galanteries de Charles compléteront ses atours. Je vais donc avoir une fille de plus. Que n'ai-je près de moi celles que la fatalité m'a enlevées!

« Adèle Victor Hugo. »

La maison de la place des Barricades, où vint s'installer ce groupe aimable de la mère, des deux fils, et de la jeune femme, oiseau digne de cette nouvelle volière, fut bientôt un centre rayonnant et doux.

La grâce et l'esprit en ont fait pendant

V I C T Û l< HUGO INTIME 26 !

quelques années, une petite patrie, où le bonheur semblait s'être oublié.

J'allai porter mes hommages à ma nouvelle cousine et je pris ma part de cette aurore.

Au retour, je reçus cette lettre toute attendrie de M""1 Victor Hugo :

Lundi, 1 1 juin, Bruxelles.

« Je ne suis pas encore aveugle, mon cher Alfred, et j'espère pouvoir te lire longtemps avant d'avoir besoin d'un caniche. Longtemps est une prétention, car à mon âge, l'avenir est court. Ton passage ici nous a laissé des regrets et un doux souvenir. J'ai retrouvé avec toi, dans nos causeries sur tous, un peu de ce passé lumineux. En particulier , au retour de Boitsfort, où notre bavardage faisait concurrence aux taquineries enfantines de Charles et d'Alice. Ils sont toujours les mêmes, joyeux, insouciants, car la gaieté

d'oiseau de ma fillette est communicative. Elle me gagne dans mes tristesses même.

« Tu dois être à Guernesey avec les tiens et mes chers D. Que ne suis-je des vôtres, hélas!... Je me demande souvent quel besoin j'ai d'être à Bruxelles? Mes grands enfants ont fait leur nid, je n'y ajoute rien, pas même un brin de mousse. Sous ma bucolique, je suis sérieuse en réalité; je me voudrais à Guernesey, ma vraie place. Je disparaîtrai sans avoir satisfait aucun de mes désirs, je me laisse conduire stupidement par mes chers deux despotes. Mes révoltes n'aboutissent à rien, parce que je n'ai pas l'énergie de l'action.

« Je ne sais encore quand mon mari viendra. Tu lui auras sans doute raconté notre maisonnette ; les ouvriers sont toujours dans le pavillon qui lui est destiné. Rien n'est donc changé dans notre intérieur depuis ton départ, il y a de nou-

VICTOR HUGO INTIMK 263

veau pourtant l'ouverture des concerts de plein air. Il est bien porté d'y aller. Alice s'y précipite et mange des glaces, puis fait en voiture une promenade avec son mari. Le plaisir a pour variante un souper que le couple va chercher dans un cabaret quelconque. Mes vieilles années sont à ce moment couchées depuis longtemps.

« Quelle chose curieuse que le cœur humain! Victor pensait avec volupté au moment où il aurait fini sa traduction. La conclusion de ce long travail équivalait pour lui à la joie d'un échappé de prison. La dernière ligne écrite, la mélancolie l'envahit ; il en veut au temps d'être si beau. Il ouvre un bouquin et prend aussitôt des notes pour écrire un livre d'histoire.

« Il me reste peu de papier pour te parler de ta couvée. Parle m'en aussi longuement que je t'ai parlé de la mienne. « Adèle Victor Hugo. »

Au printemps d'après, Victor, heureux de se dire « oncle » m'envoya ce mot de faire part :

« Mon cher Alfred,

« Ta chambre est prête. Préviens-nous seulement la veille de ton arrive'e.

« Alice a eu aujourd'hui un peu de

fièvre, mais, en somme, la convalescence

marche bien. L'enfant est un garçon qui

a tenu à se distinguer énormément d'une

fille.

« 4 avril. »

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