LA FIN D'UN IMMORTEL
L'idée de la fin suprême hanlait depuis longtemps Victor Hugo. Il l'acceptait d'ailleurs avec une grande philosophie. Les âmes fortes sont sans épouvante devant la perspective d'une envolée dans lélernelle lumière, d'où les appellent tout bas ceux qu'elles ont aimés.
— Je suis prêt! disait quelquefois le poète, et il ajoutait : Dei vohintatc! en hochant doucement la tête devant les protestations de ses amis, lesquels ne croyaient vraiment pas qu'il dût les quitter aussi vite. Il avait accoutumé les gonç; à tant de résurrections !...
Il semblait se faire un jeu (!<' réihiiie à néant les diagnostics les plus alarmants. (Udui qui devait régénérer la langue française et élre la gloire la plus pure de son siècle fut condamné par les médecins dès sa naissance.
L'amour d'une mère lui fit une nouvelle vie et triompha de l'arrêt fatal.
En 1849, Victor Hugo fut de nouveau condamné. Un anthrax monstrueux le coucha sur le flanc
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pendant six mois et lui fit une nouvelle jeunesse.
Passons sur la condamnation à mort politique de 1852. Ce furent AP^ Drouet et le marquis du Vidal de iMonlferrier qui en appelèrent alors.
Le poète s'était tiré avec les honneurs de la guerre de la poussée de congestion cérébrale de 1878 et cette guérison tenait du prodige aux yeux de tous les praticiens appelés à combattre le mal et qui, tous, avaient désespéré de leur illustre client.
On s'était donc habitué autour de lui à le croire invulnérable après ces rétablissements quasi miraculeux.
Pensaient-ils qu'il pût finir, ceux que pendant plus d'un demi-siècle il avait enseignés et charmés par sa parole, par ses actes et par ses œuvres surhumaines.
On s'était tellement habitué à le voir à sa place auguste, au sommet de toutes choses, qu'on ne pouvait se faire à l'idée d'une disparition surtout aussi prompte. On se fit illusion jusqu'au dernier moment.
La mort, cependant, avait touché le poète de son aile inexorable.
Ce fut le mercredi 13 mai que les amis du Maître s'assirent pour la dernière fois à sa table. C'était une soirée d'intimité. Il se montra doux et bienveillant, comme toujours; rien dans ses paroles ni dans ses manières ne paraissait faire prévoir sa fin prochaine. Il eut des moments de gaieté ; il but à la santé des dames présentes. II
ne se plaignit même pas d'un liiunic qui le tourmentait depuis quel(iues jours.
Pourtant, lorsqu'en pariant, M. Leselide, qui se retirait un des derniers, alla serrer la main de son vieil ami, il le trouva préoccupé. Depuis quelque temps, d'ailleurs, il paraissait inquiet, mélancolique et absorbé dans on ne sait quelles pensées qu'il ne voulait pas dire.
— Gomment vous sentez-vous,, mon cher Maître?
— Aussi bien qu'on peut se trouver à mon âge.
— Le temps est un peu froid ; l'hiver ne veut pas nous quitter.
— Le temps est dans d'autres mains que les nôtres, dit-il.
Le lendemain, jeudi, le poète descendit dans le salon rouge et présida encore sa table hospitalière. Vers la fin du repas, il se sentit inconmiodé, abandonna ses convives et se mit au lit.
Il ne devait plus se relever.
Le vendredi 15 mai, Victor Hugo devait dîner avec son grand et vénérable ami, le sénateur Schœlcher, l'anti-esclavagiste, l'athée le plus endurci et la conscience la plus pure, une des figures les plus admirables du temps. On annonça que le Maître ne descendrait pas et que son état donnait de sérieuses inquiétudes. Son médecin ordinaire, le docteur Allix, ne quittait pas son chevet et avait demandé à être assisté de deux de ses confrères, les docteurs Sée et Vulpian.
Cependant, le bruit de la mal.idie du poète s'était
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répandu dans Paris avec une rapidité singulière. La maison fut assiégée par une foule d'amis venant s'informer de Tauguste malade, et par des reporters en quête de nouvelles. Pour éviter l'encombrement on ne laissa pénétrer les visiteurs que dans un vestibule où le diagnostic des médecins était affiché.
La maladie suivait des phases diverses. Les mieux succédaient aux rechutes et déjouaient toutes les prévisions. Le samedi soir, les intimes quittaient la famille en larmes; le dimanche matin, ils déjeunaient avec les enfants souriants. Le mal semblait avoir cédé; la respiration du grand vieillard se dégageait ; on était plein d'espérance. Le poète était si parfaitement trempé qu'on pensait qu'il l'emporterait cette fois encore. Ses familiers montèrent dans sa chambre à coucher; ses petitsenfants Tembrassèrent, il donna la main en souriant à ses amis, qui sortirent presque rassurés et répandirent la bonne nouvelle dans les groupes qui stationnaient devant rhôtel. Le lendemain, Victor Hugo, dans son lit, avait l'air d'un vieux lion farouche. Tout espoir était perdu et une lente agonie commençait. L'auguste malade était couché à l'opposite de la lumière qui le fatiguait, et très peu couvert.
Contrairement à son habitude de s'étendre sur un plan absolument horizonta], il avait consenti à laisser placer deux petits coussins sous sa tête. Sa préoccupation était de les arranger, de les disposer à sa guise. La respiration du vieux Maître
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s'embarrassait de plus en plus; il soulTrail beaucoup et Ton (lui calmer ses douleurs par des iujeclioiis de morphine.
Sous rinlluence de ce sluix'lianl, le sommeil cnvaliil le malade, un sommeil relalivement calme qui faisait illusion aux rares visiteurs admis à son chevet ; la vie semblait par moments remporter dans cette lutte désespérée.
Par une sorte de révolte, le moribond bondissait et se dressait debout, drapé dans ses couvertures : ce vieillard de quatre-vingt-trois ans avait un corps (rallilète, d'une beauté absolue. Il secouait la tète pour aspirer plus d'air et tenter de dégager sa poitrine. C'est dans un de ces moments désespérés qu'il rugit ce vers suprême de poète terrassé par la mort :
C'est ici le combat du jour et de la nuit !
Ilélas! le terme était fixé. Ces révoltes s'apaisèrent bientôt. La seule plainte de Victor Hugo à sa dernière heure s'exhala en ces mots :
— ()h! la mort, que c'est long!...
Par instants, le grand vieillard semblait refuser le combat et déserter la vie. Son pouls s'affaiblissait et devenait imperceptible. Le docteur Allix tirait sa mon Ire et attendait la i)ulsation finale, mais c'élail une finisse alerle. Api'ès queliiues Ikmhvs d'aldnic cl (Timmobilité, le pouls se ranimait ('( le Miouianl l'cpi'cuait de iKtuxclIes forces — poui' souffrir.
Dans la matinée du jeudi, 22 mai, — jour de
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sainte Julie où Ton souhaitait, en d'autres temps, la fête de AP^ Drouet ■ — la véritable agonie commença. Les voies respiratoires s'engorgèrent tout à fait. En les traversant, Tair produisait un bruit de. gargarisme semblable à la rumeur lointaine des galets roulés par. les flots. Du salon voisin, on croyait entendre des paroles indistinctes et cette illusion persistait jusqu'auprès du lit où la mort allait prendre sa proie.
- Les dernières paroles de Victor Hugo furent pour sa petite-fille. Il lui dit :
' — Adieu, Jeanne ! et ses yeux qui s'éteignaient, semblaient chercher ses petits-enfants. M""^ Lockroy, qui avait soigné son illustre beaupère avec un dévouement tout filial, était assise à son chevet et lui tenait la main. M. Lesclide, arrivé à dix heures du matin, ne quitta pas la chambre de son ami. Le regard, déjà vitreux et les narines pincées du Maître l'avaient assuré que sa fm était proche.
l Une heure et demie sonna à la pendule. A une heure trente-deux minutes, le bruit de la respiration saccadée que nous avons essayé de décrire, s'éteignit tout à fait. Le poète immortel venait d'ouvrir ses ailes dans l'infini.
jype Lockroy ferma les yeux de l'auguste défunt, et les larmes, longtemps et difficilement contenues, prirent libre cours. Ce fut dans la chambre mortuaire une longue explosion de douleur.
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Des préoccupations puériles se mêlent aux choses les plus graves et les plus sinistres. On prélendit que la pendule avançait de cinq minutes et riieure oflicielle de la mort de Victor Hugo fut fixée à une heure vingt sept.
La nouvelle du décès fut connue en quelques minutes jusqu'aux extrémités de Paris. Il ne s'éleva bientôt qu'un cri : Victor Hugo est mort !
Toute la presse prit le deuil ; les grands journaux étrangers môme parurent encadrés de noir. A voir raiïliction de tous, il semblait que chacun eût perdu un être cher.
Alors commença un pèlerinage touchant ([ui ne dura pas moins de huit jours.
Paris tout enlier, tous les admirateurs du poète entré dans une double immortalité, vinrent écrire leurs noms sur des registres disposés sur des tables placées à cet effet devant la porte de la maison mortuaire.
Des gardiens de la paix canalisaient à grand peine la foule ([ui s'agglomérait. Il fallait queltiuefois attendre deux heures pour pouvoir s'inscrire. Plus de cinq cent mille signatures furent ainsi recueillies, — car les gens ne signaient pas seulement leur nom, mais celui de leurs amis de Paris ou de la ])rovince, qui ne pouvaient venir en personne.
Les letlres et les télégrammes de condoléance commencèrent à affluer le lendemain; puis les fleurs et les couronnes, dont quelques-unes étaient
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de véritables merveilles. La maison en fut encombrée, elles refluèrent jusque dans le jardin ; on n'en put mettre qu'une très faible partie dans la chambre où reposaient les restes vénérés du Père. De son côté, le gouvernement s'occupait des funérailles et cédait à peu près sans discuter à ce que demandait la voix publique.
Les obsèques de Victor Hugo devaient être faites aux frais de l'Etat. L'exposition du corps aurait lieu sous l'Arc-de-Triomphe de l'Etoile ; le Panthéon, sur la proposition de M. Deschamps, con seiller municipal, serait enle^ au culte catholique pour être rendu à sa destination première et recevoir le corps du poète national, dont les funérailles devaient être civiles.
Ce décret blessa quelques susceptibilités cléricales, mais elles durent s'incliner devant l'opinion et le bon sens. Le Panthéon n'avait été cédé au clei'gé que pour payer la basse complaisance dont il s'était sali en se faisant le complice du coup d'Etat du 2 Décembre. Les cléricaux n'avaient jamais pris cette donation bien au sérieux. On ne célébrait que des cérémonies sans importance dans l'immense monument qui portait toujours sur son fronton ces mots radieux :
Aux grands hommes la Pairie reconnaissante.
La République n'avait pas, d'ailleurs, à respecter la spoliation de Napoléon III, ni le marché qui s'en était suivi. Ces criailleries ne troublèrent personne. On n'avait jamais regardé comme une église sérieuse l'édifice qui renferme les céno-
oM VICTÛll llUtlO INTIMi:
l;iplit's lie \'ullaire e( de .l.-J. Rousseau cl les cendres d'une ciu(iuanlain(î de grands hommes, à peu près inconnus, qui remontent au premier Empire. De son côté, M. Edgard Alonieil fit voter par la ^'il]e ((ue le nom d(^ A'ictor Hugo serait donné à la place et à Tavenue d'Eylau, jusqu'à rArc-de-Triomplie, où celui dont lo monde entier prenait le deuil devait passer sa dernière nuit parmi les hommes.
Les honneurs décernés à Victor Hugo avaient un inconvénient, plus série.ux; c'était celui de laisser sa dépouille mortelle pendant plus de huit jours dans la maison occupée par ses petits-enfants.
Cette longue veillée de larmes finit par devenir sinistre. Bien que le corps du Maître eût été embaumé, les chairs, d'abord d'une pâleur de marbre, avaient pris des teintes plombées, et un voile funèbre semblait s'être étendu sur Tliabitation (Toù le grand mort ne voulait pas sortir.
La chambre mortuaire et le lit sur lequel l'illustre défunt l'eposait élaient d'ailleurs encombrés (le fleurs uahii'elles. (jui se fanaient rai^dement dans une atmosphère surchauffée^ dans un appartement fei'mé ; C(\^ émanations en rendaient l'air lourd et malsain.
Les meilleurs amis du poète briguèrent néanmoins riionneur de passer les nuits auprès des restes sacrés de leur vieux IMaîIre. et Catulle MiMiilès se joi.Lriiil à Hieliai'd Lesclide dans le dernier tète à tète lugubre et pieux.
Tous les journaux publièrent, avec force illus-
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Iratioiis, le récit des funérailles de Victor Hugo.- Elles furent et resteront uniques.
Jamais souverain n'aurait pu rêver d'obsèques plus somptueuses et plus populaires. Il leur eût manqué, certainement, ce caractère imposant et sincère de douleur et dé piété fdiale. Les pleureurs qui versèrent de vraies larmes, ce fut Paris tout entier escortant de loin le cortège, Paris en deuil du génie que le monde perdait, mêlant ses pleurs à ceux de la France.
Ces funérailles firent un pendant douloureux à la fête mémorable des 26-27 février 1881.
Le 31 mai, à cinq heures du matin, le cercueil de Victor Hugo sortait de son hôtel, à destination de FArc-de-Triomphe, où un catafalque gigantesque Tattendait.
La veillée funèbre, sous le vaste ciel resplendissant d'étoiles, vers lequel montaient les flammes sinistres des torcliQrcs monumentales, fut faite par les bataillons scolaires, l'arme au bras.
Elle ne manquait ni de grandeur ni de poésie, cette idée de faire garder par des enfants Taïeul qui chanta si tendrement l'enfance.
Un poète seul put avoir la pensée délicate et touchante de constituer, pour cette veillée d'armes sublime et unique Gavroche, gardien du drapeau funèbre qui battait des ailes sur les restes sacrés de Victor Hugo.
Rappelons, en passant, que si la ville de Paris et l'Etat firent leur devoir, M. Grévy, alors président de la République, ne sut pas comprendre le
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sion. La I''r;iiicc tout entière, et rKti'iinger avec ella le blànièrenl vivement de n"èlre pas venu en personne rendre un suprême hommage à Celui qui avait lan( fait pour son pays, à C"lni dont la perte mettait en deuil non pas une nation, mais l'univers, entraîné par le même élan de douleur.
Le Protocole répondit pour M. Grévy. Un autre président, à quelque temps de là, devait prouver que cette institution vieillotte n'entendait rien à certaines choses et ferait sagement de mettre dans le vin de réliquette un peu d'eau démoerali(iue.
Ce fut M. Casimir-Périer. AI. ('asimii-Périer, rompant en visière à des traditions surannées, assista aux funérailles de M. Garnot, son regretté prédécesseur, malgré les objurgations de M. Grozier. Et il y assista, sachant que l'heure pouvait avoir son danger, à pied, tête nue, sous un soleil de plond3 (|ui donnait à sos cheveux blancs des tons d'argent en fusion. Ainsi, ayant refusé toute escorte, il suivit jusiiu'au Panthéon la glorieuse dépouille (lu président Cai*nol, tombé sous le poignard d'un anarchiste.
El le peuple français fut avec M. Gasimir-Péi'ier, dont le tact et la volonté donnèrent au Protocole une si rude entorse.
La ville de Pai'is. elle, se monli'a à la hauteur de sa làelii' elia(|iie fois ([n'il s'agit de l'cndi'c liniiiiiiiiuc ,111 Lîi'-nic (le la {''l'iince.
En 1881, elle avait fail illuminer et pavoiser tous ses édifices à l'occasion du ({Uidre-vingtième anniversaire de son poète et le peuple avait imité
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son exemple ; elle fit illuminer de nouveau pour les funérailles de Victor Hugo, mais, cette fois, édifices, réverbères et lampadaires furent tendus, voilés et ornés de crêpe et les chants patriotiques furent changés en hymmes funèbres.
Vive Paris !... ce Paris qui tenait si fort au cœur du grand citoyen qui chanta toutes ses gloires, vengea toutes ses injures, prit sa part de toutes ses douleurs et, aux heures de désespérance, cria d'une voix prophétique à la France démantelée mais' non vaincue : Courage et foi!...
Le lundi i" juin devait marquer la dernière étape douloureuse de ce calvaire dont la station finale était le Panthéon.
Le cortège, parti à onze heures de l'Arc-de- Triomphe, suivit un itinéraire passant par les grandes voies parisiennes.
Suivant la volonté expresse du défunt, le cercueil — de chêne et de plomb, doublé de velours noir, à parements et à poignées d'argent, — fut placé sur le corbillard des pauvres. Deux modestes couronnes vertes et blanches offertes par les petits-enfants du poète, l'ornaient seules faisant un contraste poignant avec les splendides monceaux de fleurs, de gerbes et de couronnes qui précédaient et suivaient l'humble char funèbre.
Les cordons du poêle étaient tenus à gauche par MM. Catulle Mendès, Richard Lesclide et Georges
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J'ayt'llc ; à (li'oilo, par .loan Aicanl, (lustave Rivet et lîiislavL' OllcnddriT.
V\u< (Vun inillinii d'àincs s'écIicloniiaifMil. ri .-/('•crasaicnl siii' le passage du coiiègo.
(( .Triai- si \)\b> du ccicimmI. nri-ciix ail If Icndcuiaiu iM. Lesclide, ({ue je sougeais chemin faisant, que si le Maître sY'tail réveillé, je n'aurais eu ({u'à tendre la main pour l'aider a se relever. Hélas !... » Ce n'est iiu'après une suite de discours ({ui dura deux lieures que les restes du poète furent descendus dans les caveaux du Panthéon.
(( Ce n'est pas une mort, c'est une apothéose! » s'écria Aladier de Alontjau, dans une fière improvisaUon. Et Ton songeait, en écoutant l'orateur, à ces magnifiques pages où le Maître proclama sa croyance à l'immortalité de l'àme et dans lesquelles il semblait prévoir les angoisses de sa mort :
« L'âme peut rester un certain temps au-dessus (( du corps, à l'état flottant, n'étant déjà plus pri- (( sonnièi-e. et n'étant pas encore délivrée. Cet u état llottant, c'est l'agonie, c'est la léthargie. Le « rfde, c'est l'àme qui s'élance hors de la bouche (( ouverte et qui rc^tombe par instant, et qui se- (( coue, haletante, jusqu'à ce qu'il se brise, le fil (( vaporeux du dernier souffle. Il me semble que « je la vois. Elle lutte, elle s'échappe à demi des (( lèvres : elle y l'entre, elle s'échappe de nouveau, (( puis elle (hinm^ un grand coup d'aile et la voilà (( ((ui s'envole d'un trait et (jui disi»araît dans l'im- « mense azur.
« Elle est libre. Le rêve nous donne parfois la
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(( sensation de ces étranges allées et venues de la (( prisonnière. Le rêve, ce sont les quelques pas « quotidiens de Tàme hors de nous, jusqu'à ce {( qu'elle ail fini son temps dans le corps. L'ànie (( fait chaque nuit, dans notre sommeil le tuur de « préau du songe. »
Si sa foi ne Ta pas trompé, l'àme du poète, depuis longtemps libérée, plane au-dessus de nous et assiste à l'apothéose radieuse du génie disparu.
CITAPITRF. XI L'APOTHÉOSE
A peine le géant élail-il couché sur son lit mortuaire qu'il emplit l'espace. Il n'est pas de cité au monde où son nom n'ait été acclamé, où sa perte n'ait été pleurée...
Le crépuscule a lait place à une apothéose dont le flamboiement embrase tout le ciel.
Le titan se redresse de toute sa hauteur dans Tadmiration universelle.
Il est immortellement vivant.
Après David d'Angers, le puissant statuaire dont le ciseau magistral nous donna un Victor Hugo jeune qui est un pur chef-dœuvre de poésie majestueuse, Denis Puech et Barrias ont fait revivre, dans un airain doublement indestructible, le Maître dont les traits révérés manquent depuis trop longtemps à notre culte i)i('ux.
Combien des nôtres nous ont quittés ayant au cœur l'amer regret de n'avoir pu revoir, taillé dans le marbre ou coulé dans le bronze, le visage du poète auguste qu'ils avaient aimé.
Combien mnnqurrcnt au 'centenaire? Hélas!...
l'apothéose 321
Louis Blanc, Gambetta, Ernest Renan, Leconle de Lisle, Théodore de Banville, Léon Cladel, Emile Augier, Gustave Flaubert, Paul de Saint- Victor, Floquet, Spuller, Anatole de la Forge, Gounod, Alphonse Daudet, Victor Shœlcher, Auguste. Vacquerie. Ernest Lefèvre, Armand Gouzien, Edmond About, Charles Monselet, Richard L-esclide et combien d'autres ! — tous les meilleurs amis de la maison familiale de l'avenue Victor- Hugo.
Ah ! la liste funèbre s'est singulièrement allongée, depuis près de vingt ans !
Sous les cyprès anciens que de saules nouveaux!
Et cette fuite éperdue de satellites dans la lumière nous rappelle les déclarations idéalistes de Victor Hugo.
a Dieu, disait-il, ne peut pas être autre chose que la bonté en haut de la vie et la clarté en haut du ciel. On ne peut pas plus le nier qu'on ne peut nier l'infini. La vie universelle, c'est lui ; le ciel universel, c"cst lui. L'homme ne peut que bégayer à jamais son essai de le comprendre. »
Il permit un matin à son secrétaire de lire une page qu'il venait d'achever et dont l'écriture n'était pas sèche encore. Cette page contenait ceci :
(( Un jour, l'heure qui a sonné pour le fils sonnera pour le père. La journée du travailleur sera finie, son tour sera venu... Alors, pour cette âme, les disparus reparaissent, et les vrais vivants, que dans l'ombre terrestre on appelle les trépassés, emplissent l'horizon ignoré, se pressent, rayonnants,
322 VICTOR nu 00 intime
dans uno profoiulcur de nuit cl (Taiirore, appellent doucement le nouveau venu et se penchent sur sa face éblouie avec ce beau sourire qu'on a dans les étoiles. Ainsi s'en va le travailleur chargé d'années, laissant s'il a bien agi quelques regrets derrière lui. suivi jusqu'au bord du tombeau par des yeux mouillés peut-être et par de graves fronts découverts, et en même temps reçu avec joie dans la clarté éternelle, et si vous n'êtes pas du deuil icibas, vous serez là haut de la fête, ô mes bienaimés ! »
C'est plus qu'une apothéose : c'est presque une résurrection.
A l'occasion du glorieux centenaire, on a remonté à la Comédie-Française, Les Burcj raves. Les interprètes se sont montrés à la hauteur de leur tâche, mais le cadre dans lequel cette épopée fut condamnée à se mouvoir devait être fatalement écrasé par l'œuvre colossale.
Les héros de Victor Hugo s'y Irouvaienl mal à l'aise.
Le seul cadre vraiment digne de celte conception grandiose paraît être le théâtre d'Orange où, comme pendant aux tragédies antiques, nous aurions cet inoubliable spectacle de voir Les Burgravcs évoluer comme autrefois, à ciel ouvert,
* Victor Hugo ne représenta pas scult'iin'iil ihiui-
l'apothéose 323
la France le novateur qui avait fondé Técole romantique el délivré la langue des entraves classiques, mais encore le tribun qui proclama et défendit toutes les libertés, souvent au péril de sa vie. Né avec le siècle qui vient de finir, il avait grandi avec lui, se délivrant peu à peu des préjugés d'une éducation cléricale et monarchique et des croyances imposées par le milieu dans lequel il vivait. On est toujours un peu de fopinion de sa mère. A mesure que le temps avançait et que l'homme se rendait compte du mouvement social et. politique qui s'opérait autour de lui, sa conscience s'éclairait, sa vue se dégageait, et sa philosophie s'appuyait sur les convictions que lui faisaient sa raison et son intelligence. C'est ce travail d'agrandissement moral et de marche vers la lumière qui inféoda en quelque sorte le poète génial à notre xix^ siècle, que l'avenir appellera certainement (( Le siècle de Victor Hugo ».