CHAPITRE IX LE DtCUS
L'âge se fait sentir pour tous. Il n'épargne pas même les dieux, et Saturne s'est passe par ses propres armes.
Peu après la mort de IM*"^ Droucl. dont la disparition sembla lui donner tout d'abord de nouvelles énergies, le Maître déclina insensiblement. Une grande paresse, plus intellectuelle que physique, l'envahit. Il ne travaillait plus, lisait à peine, s'en remettait absolument à M"^^ Lockroy et à Richard Lesclide du soin de sa correspondance cl ('lait très inc(»iiini()(l(' j)ar un commencement de surdité dont il avait senti les preiuières atteintes lors de son dernier voyage en Suisse et en It;die. au cours de l'automne de J88i. Mais cette petite infirmité n'était point une maladie, bien que le poète s'en montrât vivement affecté.
Son besoin de mouvement était resté le même mais sa démarche s'était alourdie. Il aimait plus que jamais à se mêler au peuple, ce peuple parisien qui le chérissait et le vénérait comme un ancêtre et il en recherchait toutes les occasions.
Et ce besoin d'assimilation à l'élément populaire était si fort que le grand homme, auprès duquel on pénétrait si difficilement — les siens redoutant pour sa santé les fatigues des longues réceptions — prit une manie qui désolait NP^ Lockroy, à qui toute inélégance semblait une hérésie.
Dès qu'on ne l'observait plus, car Victor Hugo était le prisonnier de sa gloire, il descendait dans la rue; là, appuyé au chambranle de sa porte, tirée sur lui, les mains derrière le dos, il se plaisait à suivre des yeux les allées et venues des passants.
Ce passe-temps inoffensif reposait le grand poète des contraintes auxquelles le condamnait sa popularité.
Ces stations, d'ailleurs, n'étaient jamais bien longues car on s'apercevait vite de la disparition du maître du logis et on l'obligeait à rentrer. Je le vis souvent ainsi, dans sa pose favorite, car nous étions voisins. J'habitais alors avec ma famille le 148 de l'avenue de Malakoff ; je voyais de mes fenêtres l'hôtel de Gambetta, rue Saint-Didier et, en perspective, une partie de l'hôtel de Lusignan, attenant à celui de Victor Hugo.
Quand le temps était favorable, l'on me conduisait passer les belles heures de l'après-midi au bois de Boulogne, où nous emportions des journaux et des jeux. En débouchant de la rue Saint-Didier, nous prenions tantôt la rue des Belles-Feuilles, tantôt l'avenue Victor Hugo. Aussi vis-je souvent l'immortel génie, à qui j'avais voué en secret le
•J% VICTOR HUnO INTIMi:
cullt' le plus pur cl le j)liis fervent (jui puisse germer tl.ius une àine ouverte à tous les souilles d'ai'l et il toutes les illusions.
Tout arrive, même Tinvraisemblable. Ah! Ton m'eût bien élonné(^ alors en me disant qu'un jour viendiail où mon dieu me ferait l'honneur de m'inviler à sa table, et que l'avenir me réservait la tache sacrée d'ajouter aux biographies de notre poète national ces pages de souvenirs intimes...
Peu de personnes passaient devant la maison du Maître sans en saluer Fhôte illustre ({ui, debout sur son seuil rendait les saints en souriant.
On se sentait tout heureux de l'entrevoir et la vue du doux aïeul évoquait le souvenir de son Booz endormi :
Sa barbe ùtail d'argent comme un ruisseau d'avril.
Hélas ! cette innocente manie de veillard agaçait prodigieusement sa famille. Elle ne comprenait pas ce besoin de contact du gi'and honnne avec le jicuple. — (jue ses afTmilés aristocratiques confondaient volontiers avec la populace.
Victor Hugo n'avait pour satisfaire son désir que ces courtes stations sur le pas de sa porte et les promenades en onmiljus. auxiiudlcs on n'avait pas pu le faire renoncer. Mais celui (pii donna à l'pjiqiire de si vigoureux assauts, n'était plus assez inginnlic pour s'élancer à la conriuète des impériales. 11 marchait lentement, avec une certaine difficulté, et le temps était déjà loin où, par
Line rafale de neige, il grimpait sur un omnibus, déserté par les plus intrépides voyageurs.
Il faisait, ce jour-là, un temps épouvantable; des tourbillons aveuglants s'abattaient sur les rares passants comme un vol pressé de papillons blancs.
Victor Hugo attendait sur le trottoir qu'une voilure passât. Les cochers se faisaient rares. La lourde silhouette d"im omnibus se dessina dans réloignement. Lo Maître fit signe au cocher, qui dodelina de la tête et, pour toute réponse, enveloppa son attelage d'un coup de fouet éloquent.
A l'impériale, pas un chat.
Le poète courut après le véhicule, le rejoignit et sauta sur la plate-forme.
Le conducteur, ignorant qu'il eût affaire à un sénateur dont l'un des droits était de monter en surcharge, fit remarquer au voyageur que la voiture était au complet.
— Au complet ? dit Victor Hugo, mais il me semble qu'il n'y a personne là-haut.
Et il s'engagea bravement dans l'étroit escalier.
— Oh ! fit le conducteur gouailleur, c'est différent, si monsieur va au soleil !...
Le poète ne portait jamais rien qui put lui faire rendre les honneurs dus à son rang, ni insigne, ni médaille, ni coupe-file, étant soucieux par-dessus tout d'un incognito plutôt difficile à garder.
A son retour chez lui, Victor Hugo prit le premier bout de papier qui lui tomba sous la main, et dessina la scène de l'après midi.
L'uiiinilms, la Ironil)!' de iioigo, le voyageur héroïque, le con<lucleur, rien n'y manquait. Audessous, comme légende, la i-i'Hcxion goguriiai-de du préposé à la rcectle :
— Ah ! si monsieur va au soleil !...
Dans les derniers temps, le Maître prenait encore Tomnibus, car il avait conservé le goût de ce genre de locomotion qui lui rappelait de loin les bonnes vieilles diligences, si intimement mêlées à ses souvenirs de jeunesse. Il se plaçait alors au fond de la voiture, afin d'éviter les causeurs et les importuns.
Les conducteurs, qui avaient appris à connaître leur illustre client étaient pleins d'attentions pour lui et ceux des voyageurs qui reconnaissaient cette grande figure populaire et familière n'avaient garde d'élre indiscrets. Il avait une telle faculté d'isolement qu'il fit un jour le trajet de Passy à la Bourse, son itinéraire favori, assis presque à cô[é de son secrétaire, qu'il ne vit même pas. Richard Lesclide ne voulut pas inlerrouq^re la rêverie de son ami. Il se contenta de l'aidi^r à descendre de voiture, au grand ébahissement de Hugo.
— Comment ! vous étiez là et vous ne me disiez rien !...
Le poète s'attardait volontiers dans ces écoles buissonnières, oij il se plaisait tête à tête avec ses pensées.
On a voulu faire remonter h ces sorties inno-
contes les origines de la maladie qui l'emporta si brusquement.
En réalité, les derniers hivers l'avaient sérieusement éprouvé. Il était tourmenté par des rhumes qu'il ne voulait pas soigner, étant l'adversaire déclaré des médecins et des remèdes. Tout au plus admettait-il des préparations au goudron, qui pouvaient suffire pour apaiser des crises de toux, mais qui eussent été impuissantes à enrayer un mal sérieux.
Malgré ces petites indispositions, ^'ictor Hugo ne suspendait pas ses promenades. Il les continuait même d'une manière dangereuse, par tous les temps et insuffisamment couvert. Rien ne l'agaçait plus que le changement de vêtements. Il fallait que sa famille les remplaçât à son insu. Il s'inclinait devant le fait accompli et s'assurait seulement que ses nouveaux effets eussent des poches vastes et nombreuses. Ces poches jouaient un grand rôle dans l'existence du poète, à l'époque où il menait une vie plus active. On les appelait familièrement ses « profondes ». Tout s'y engloutissait. Quelquefois lorsqu'on avait vainement cherché une note, un compte, une lettre ou même un manuscrit, le Maître consentait à laisser explorer ses vêtements. On y rencontrait les objets les plus imprévus et les plus hétéroclites. Ce qu'on en retirait était prodigieux.
Victor Hugo avait trois choses en horreur : l'éta-
laiio (les (lécoralions aux bouloiinirrc?, les pardessus ol les parapluies. Dans sa jeunesse, il se refusa à porter les unes, et ne consentit jamais à s'embarrasser des autres. Dans ces conditions, insuflisauiment V(Mu \)()U\' son âge, il sortait fréquemment en Victoria avec ses enfants, quelquefois conduit par iM'"'' Tola Dorian, qui avait deux « dadas » à la portée de peu de gens : la Muse et les chevaux. La traductrice érudite de Slielley possédait, en effet, de magnifiques attelages qui, par les temps doux, venaient prendre le Maîlre. Puis les chevaux partaient à une allure folle à travers les allées très fraîches du bois de Boulogne et ({uelque insistance qu'on y mît, Victor Hugo refusait toute autre couverture que celle qu'on jetait sur ses genoux.
Peut-être le mal qui l'assaillit si brutalement vient-il de ces négligences ? Mais il semblerait plutôt une suite naturelle des choses et de l'âge.
Le grand vieillard, nous l'avons dit, était très fatigué. Il n'avait pas imjiniH'nient passé à t.ravers l'assaut de J878. Cette épreuve avait laissé en son être des ferments qui accomplissaient lentement, sourdement, mais sùi'ement leur œuvre de désorganisation. Il était de nouveau en proie à d(^ longues insommies et, dans la journée, surtout à l'issue des repas, de profondes somnolences l'accahlaifut. On dnl ahiéger ('(insi(l(''ral)leinent les soirées de réception :
On sortait de l;il)le à iinil heures. Vers neuf
heures et demie, le Maître fermait les yeux dans son grand fauteuil et ses hôtes prenaient congé.
On essaya de tous les moyens de réaction propres à tirer le poète de la torpeur qui Tenvahissait.
Le Théâtre-Historique — aujourd'hui théâtre Sarah-Bernhardt, reprit \otre-Dame de Paris, drame à grand spectacle tiré du merveilleux roman de Victor Hugo, et dont les principaux interprètes furent le vieux Taillade, un Claude Frollo tragique et fatal à souhait; l'admirable Marie Laurent, si pathétique et si vraie dans la Sachette, et Texquise Julia Bépoix, une Esméralda pleine de poésie, de charme et de talent, dont une mort prématurée devait briser la carrière artistique.
La fatalité qui plane sur Toeuvre semble avoir voulu s'acharner sur l'interprète comme sur l'héroïne. Pourtant, celle qui restera vivante éternellement, c'est la fiction. Celle qui survivra à la Esméralda charnelle pour en rappeler le souvenir attendrissant, c'est la Esméralda idéale.
Ouvrons ici une parenthèse et sans être un esprit imbu de superstition, citons un court et intéressant extrait de l'ouvrage de M'"^ Victor Hugo : Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.
Nous lisons à la fm du chapitre LXI, La Esméralda, ces lignes suggestives :
« Le roman est fait sur le mot Ananké. L'opéra (de M"^ Berlin) finit par le mot : Fatalité. Ce fut une première fatalité que cet écrasement d'un ou-
302 VICTOR IIU<.0 INTIME
vrage qui avait pour clianleurs M. Nourrit et M"*' Falcon, pour musicienne une femme d'un grand talent, pour librettiste M. Mctor Hugo et pour sujet Notre-Dame de Paris. La fatalité s'attacha aux acteurs : M"'' Falcon perdit sa voix ; AI. Nourrit alla se tuer en Italie. — Un navire, appelé Esmcralda, faisant la traversée d'Angleterre en Irlande se perdit corps et biens ; — le duc d'Orléans avait nommé Esniéralda une jument de grand prix : dans une course au clocher, elle se rencontra avec un cheval au galop et eut la tele fracassée. »
Ce qui tendrait à prouver que le mot Fat.\lité n'est pas un vain mot.
A l'occasion de la reprise très brillante de Notre- Dame de Paris, un musée Victor Hugo avait été agencé au foyer du public par les soins des amis du Maître. Cette tentative obtint un plein succès et cette ébauche de musée devint bientôt un lieu de pèlerinage où les dévots s'empressèrent en attendant l'inauguration du véritable musée édifié vingt ans plus tard dans l'ancien appartement que le poète occupa au 6 de la place Royale, devenue la place des Vosges.
Le ^0 février 1885, le quatre-vingt troisième anniversaire du poète — qui devait, hélas ! être le dernier, fut célébré. Jamais fêle n'eut un caractère plus cordial et plus élevé.
Un des grands amis de Victor Hugo, un poète exquis lui-môme, M. Catulle Alendès, avait eu l'idée originale de réunir dans un album les autographes des célébrités européennes des arts et des lettres, auxquelles vinrent se joindre quelques souverains unis dans une commune admiration et quelques savants. Ces autographes avaient to.us un caractère d'hommage à Victor Hugo.
C'était la manifestation des intelligences succédant au mouvement populaire des années précédentes. Le Gil Blas publia un supplément en photogravure, rempli par une faible partie de ces précieux témoignages : ils arrivèrent en si grand nombre qu'on fut bientôt débordé ; il fallut, après un pointage consciencieux en rejeter des masses. Cette sélection forcée fit, on pouvait s'y attendre, nombre de mécontents car il y eut beaucoup d'appelés et peu d'élus.
La fête avait eu une sorte de prologue dans un banquet offert la veille à l'Hôtel Continental par MM. Lemonnyer et Richard, les hardis éditeurs qui lançaient VEdilion nationale des œuvres de Victor Hiifjo.
Chaque exemplaire illustré de cette publication monumentale, pour laquelle les meilleurs dessinateurs avaient été engagés, revenait à près do quinze cents francs.
L'Hôtel Continental réunissait à cette occasion environ deux cents invités : des graveurs, des peintres, des sculpteurs, des poètes et des journalistes
304 VICTOR IIU(iO INTIME
s'y prcssaieni, di\n< une véritable rnilernilé (Tari.
Une seulo fennne était présente, M'"*' Adam — alias Juliette Laniber, qui présida cette agape artistique.
Parmi les convives figuraient MM. Faîtières, ministre de rinstruction publique, Kaempfen, directeur des Musées nationaux, Antunin Proust, Cabanel, Louis Boulanger, Leconle de Nouy, Adrien Moreau, Jacquet, José-Maria de Hérédia, Arsène lloussaye, Jules Claretie, Catulle Mendès, Théodore de Banville, Leconte de Liste, Pierre Véron, Poubelle, Philippe Jourde, Rcihard LescUde, etc., etc.
La solennité fut des plus brillantes. Mounet- Sully y récita avec sa virtuosité habituelle de très beaux vers d'Arsène Houssaye.
Victor Hugo, qui n'était venu au banquet donné en son hoiineui^ qu'il son corps défendant, se retira vers neuf heures, accompagné dans sa reli-aite par son petit-fils et son secrétaire. Un coupé attendait ; les trois hommesi y prirent place. La voiture remonta ravenue des Champs-Elysées où, comme des étoiles tremblotantes et clignottantes, le gaz piquait les masses sombres des marronniers. Le retour fut triste. Le Maître ne disait rien et l'on se gardait bien d'interrompre le cours des pensées où il semblait s'abîmer. Tout à coup, il posa sa main sur le bras de M. Lesclide assis à son côté et dit :
— ('es fêtes ne sont plus de mon âge I
Pui.s il ajouta ce distique qu'il répétait fré((uemment depuis son retour de la Suisse :
Triste, sourd, vieux.
Silencieux!
Ses deux compagnons de route protestèrent, mais sans conviction.
(( Je ne sais, m'écrivait alors AI. Lesclide, quelle main invisible frappe à sa porte. Dieu veuille que nous le conservions longtemps! »
Le lendemain du banquet, un jeudi, tombait l'anniversaire du poète. Du matin au soir les délégations se succédèrent dans riiôtel de l'avenue Victor Hugo, bondé de fleurs qui affluaient et surgissaient de partout. Le soir eut lieu une grande réception.
Dix mille personnes se pressaient devant la porte du poète et acclamaient son nom glorieux.
Victor Hugo, que les manifestations rappelaient à soi-même, voulut accueillir ses admirateurs. Quelques centaines de ces invités de la dernière heure, quelques-uns même en costume de travail, vinrent serrer la main du Maître. Mais l'affluence augmentant toujours le grand vieillard dut se résigner à battre en retraite.
Vers dix heures, il parut à l'une des fenêtres de sa maison. La foule se découvrit et, au milieu d'un silence respectueux, Victor Hugo prononça quelques paroles émues, puis le flot humain s'écoula lentement en acclamant de plus belle son poète vénéré.
ciiAPirnK X