NOUVELLE SÉRIE
J'aurais aimé à ne pas parler, cette fois, de Victor Hugo, — et si j'en parle, c'est malgré moi. C'est contraint et forcé. Je n'y suis pas forcé par son génie, mais j'y suis forcé par son succès. Les deux volumes que voici n'ajoutent pas un iota à ce génie que j'ai suivi, reconnu, décrit et jugé tant de fois dans ses œuvres. Mais son succès (sans contradicteurs de son vivant) ajoute à son bonheur, — au bonheur littéraire d'un homme qu'on pourrait appeler le Polycrate, tyran de Samos, de la littérature... Le succès des 111" et IVe volumes de la Légende des Siècles, quand ils parurent sembla comploter sa destinée. Il fut si grand, môme
i. Constitutionnel, i- mars 1877.
pour lui, accoutumé aux succès, que les réclamiers qui y travaillèrent semblèrent avoir de l'âme, et que ceux qui ont de l'âme et qui en parlèrent semblèrent des réclamiers. Des réclamiers splendides, il est vrai! Ils se sont mis sur ce pied d'être splendides, comme on prend des habits de fête pour faire plus d'honneur à quelqu'un. Ils ont même pris leurs accoutrements de gala au vestiaire de Victor Hugo, afin de rendre leur magnificence plus flatteuse Ils ont mis les culottes de leur empereur... Ils ont crocheté... son dictionnaire, pour parler de lui avec ses propres mots. Rude tâche que de vouloir parler cette langue qui éventre tout et s'éventre elle-même. De pauvres diables s'en sont crevés.
Mais moi, qui ne la parle point, et qui, par conséquent, ne crèverai pas, je n'en essaierai pas moins dans la mienne de constater ce qui me frappe en ce tonnant succès des IIIe et IVe volumes de la Légende des Siècles, et ce qui me frappe surtout, c'est que ce fut un succès littéraire, — un succès purement et absolument littéraire. Il ne devait rien, celui-là, aux circonstances qui ont porté souvent Victor Hugo sur tous les pinacles. L'Empire était tombé, Guernesey loin dans sa brume et dans son écume. Nous étions bien chez nous, nous et nos chats; car nous avons des chats, comme Napoléon disait qu'il y en avait aux Tuileries. Le romantisme, qui avait commencé et même poussé notre fortune, était mieux que mort, il était insulté. Il n'y avait plus d'idées à mettre par terre, — elles y étaient toutes. Dans cette table rase de tout
bombait seulement sur la platitude infinie la petite chose malpropre de M. Zola, que je crus d'abord que le succès de Victor Hugo enlèverait, comme un balai neuf ! Il n'y eut donc ici que Victor Hugo et sa puissance. Il n'y eut bien que Hugo tout seul. Il n'y eut que le poète et son œuvre : une œuvre qui n'était pas nouvelle, un poète qui n'était pas nouveau, et qui ne nous donna pas, avec sa Légende des Siècles d alors, une seule impression qu'il ne nous eût déjà donnée dans sa première Légende des Siècles.
Ah! certes, il faut que nous soyons de bien bons enfants en littérature, si nous sommes en politique de mauvais garçons ; il faut que nos besoins d'originalité ne soient pas bien grands, à nous autres éreintés de l'époque actuelle, pour que nous soyons si aisément satisfaits de la répétition des mêmes idées, des mêmes sentiments, du même langage et presque des mêmes mots, des mêmes tableaux et de la même manière de peindre, et que nous en jouissions avec autant de pâmoison de plaisir et de furie d'enthousiasme que si tout cela était inconnu, inattendu, virginal, et tombé, pour la première fois, du ciel ou du génie d'un homme. Ah! il faut que nous soyons bien profonds ou bien superficiels, pour qu'un second coup porté sur nos esprits et sur nus Ames retentisse sur ce timbre sonore et sensible a 1 1 > s i forl que le premier, et môme davantage. 11 faut que noua ayons la peau Lu n tendre à ta tentation .. d'admirer pour que nous admirions, dans les mômes termes, bien des années plus tard, des choses écrites dans les mêmes termes
qu'autrefois. Étonnante fidélité de sensation pour des Français, qui ont si longtemps passé pour de beaux infidèles. Assurément, je ne suspectais pas la loyauté de cette sensation obstinée. Je la crus vraie. Mais je me demandais avec anxiété si nous l'aurions longtemps encore, si nous aurions l'infatigabilité de l'émotion et de l'admiration à la troisième, ou à la quatrième, ou à la cinquième fois que Victor Hugo nous apporterait son stock d'épopées. Car il était dans la nature de son taleut de nous en donner beaucoup, de nous en donner indéfiniment ; la qualité de Victor Hugo étant, et je ne veux pas la diminuer, d'être uu puits artésien de poésie, — un puits artésien intarissable, mais intarissable de la même eau.
Et, cependant, s'il y avait un sujet qui exigeait et qui put donner de la variété à un poète et féconder son inspiration, c'est à coup sûr une épopée ou une suite d'épopées qui se fût appelée la Légende des Siècles. Le poète, ici, n'était pas même tenu à l'unité, de rigueur partout. Il n'était pas une intelligence unitaire, mais il n'avait pas à mettre son pied dans l'anneau d'or qui enchaîne ordinairement les poètes, ces forçats divins. V Iliade et ïOdyssée ont leur unité, et elle est même si profonde qu'elle est la plus déconcer-
tante réplique que l'on puisse faire aux anarchiques rêveurs qui affirment l'existence de plusieurs Homères. Dante lui-même, quoique son poème embrasse trois sphères différentes, a l'unité de son grand cadre, circonscrit malgré sa grandeur. Tous les poètes faiseurs d'épopées sont les glorieux captifs d'une idée première, s'écartant, comme les rayons d'un cercle, mais s'arrêtant, comme les rayons du cercle, à une limite impérieuse et précise. Or, par un choix exceptionnel, le poète de la Légende des Siècles n'était pas obligé à l'unité grandiose et tyrannique des autres poètes. A lui, son sujet n'était point une place ou un fait déterminé de l'Histoire. C'était toute l'Histoire ouverte à l'imagination du poète, qui plane sur tout, s'abat sur tout, et va librement et impétueusement où il a fantaisie ou volonté d'aller. Le poète de la Légende des Siècles avait à lui toutes les légendes, c'est-à-dire l'Histoire ondoyante, incertaine, indémontrable, mais apparente quoique mystérieuse, nuée des mille reflets de l'arc-en-ciel, colorée de soleil ou de foudre, veloutée sous l'estompe bleue de la distance ou sous l'estompe noire du temps. Victor Hugo pouvait se jouer dans tout cela comme Àriel dans les nuages. Mais Ariel, oubliant ses ailes, s'est accroupi à deux ou trois places de l'Histoire et est resté là, monumentalement immobile sur son lourd derrière de Caliban. La légende, si variée en réalité, ne donne dans Victor Hugo que quelques notes, et ce n'est pas, certes! l'éradition qui manque au poète de la Légende des Siècles, Il est aussi ôrudit qu'un vieux savant, et son érudition
n'est jamais officielle : elle est curieuse, elle est recherchée, elle est originale, moins historique que légendaire, téméraire, hasardeuse, ce qui convient, d'ailleurs, dans le cas présent. C'est enfin l'érudition qu fouille dans tous les coins et qui descend et remonte toutes les spirales du temps et de l'espace. Victor Hugo a tout cela à son service; mais ce qu'il n'a pas, c'est l'imagination qui sait faire de cette tradition sa servante, la servante du roi ! Je vais dire une chose scandaleuse, et qui fera peut-être pousser un cri : ce grand poète deVictor Hugo est certainement plus érudit encore qu'il n'est poète.
Il a l'imagination du mot plus que de la chose, et ce qui le prouve, ce sont les redites de ces seconds volumes, échos des premiers. Voyons, en effet, si nous ne sommes pas un peu dans les mêmes atmosphères... Est-ce que le Titan n'y rappelle pas le Satyre? Est-ce que l'Espagne, les Pyrénées, l'Aquitaine, ce que le poète appelle « le cycle pyrénéen », déjà vues, ne reparaissent pas? Est-ce que les effroyables et superbes orgies des rois barbares, les coupe-gorges des brigands féodaux, toutes ces vastes et violentes peintures, avec lesquelles nous croyions en avoir fini pour passer à d'autres tableaux, ne recommencent pas trait pour trait ici, mais moins appuyées, et toute l'imagination des mots dont le poète a la puissance nous illusionnet-elle assez pour nous faire accepter comme une inspiration neuve la desserte d'un repas déjà servi, et qui, comme Macbeth, nous a rassasiés d'horreurs ? Nous nous souvenons que nous avons, pas bien longtemps
LA LÉGENDE DES SIÈCLES ltiT
auparavant, assisté à ces évocations grandioses, à ces fantasmagories formidables, affaiblies maintenant, pâlies, devenues fantômes dans le jour lumineux de l'énergique souvenir que nous en avions gardé. La magie des mots n'empêche pas le déchet des choses. Elle n'en comble pas l'absence non plus. Dans la légende de ce moyen âge dont Hugo, quia l'ambition d'être le poète historique, c'est-à-dire impersonnel, ne connaît guères que la moitié, ces choses, que j'avais signalées comme oubliées dans les premiers volumes de la Légende des Siècles, sont également oubliées dans la seconde série. Il n'y a, ici comme là, ni le côté grandement chrétien, ni les bons évèques, ni les saints, ni les héros comme saint Louis et Join ville. Le Gid luimême, qui tient tant de place dans le Romancero du second de ces deux volumes, est bien plus féodal que catholique de mœurs et d'accent, — ce qui est faux historiquement, mais ce qui, de plus, est un contresens en Espagne. Et il y a plus. Puisque Victor Hugo est le poète imprécatoire et maudissant du moyen âge, on peut s'étonner qu'il ait perdu une occasion de maudire et qu'il n'ait pas fait sortir de la cendre de l'Histoire et de leur bûcher ces Templiers, par exemple, — calomniés peut-être, mais la Calomnie fait «les légendes aussi bien que la Vérité 1... La Haine est une fière muse, quand <»n l'a vraiment dans le cœur. Mais cette muse-la, sur laquelle on pouvait compter, 1,; muse des Châtiments ësl restée muette. J'admire assez Victor Hugo pour le déplorer. Du moins, s'il y uvait pensé, la main qui aurait louché aux Templiers,
n'eût-elle peint que leurs vices, aurait été de proportion avec eux. Elle ne nous aurait pas donné le Templier vignette anglaise, cette figure que Miclielet, l'illuminé de Satan, reprochait à l'honnête Walter Scott de n'avoir ni empoignée ni môme saisie, mais prise avec l'extrémité de la pincette d'un sucrier. Et l'on voit par là que si Hugo a, dans sa seconde Légende des Siècles, remis ses pieds dans la trace de ses pas imprimés si fortement dans la première, c'est qu'il n'avait point l'imagination des choses autant que celle des mots. On voit qu'il pouvait y marcher d'une plus brave manière... 11 y avait du chemin à côté.
Mais, je l'ai dit, la distinction entre les deux imaginations devait être faite : Hugo n'a presque exclusivement que celle des mots. Il l'a au point que, bien souvent, il s'enivre d'eux jusqu'au vertige, et qu'il ressemble alors au Quasimodo de son invention, enfourchant la cloche de Notre-Dame et devenant fou du mugissement d airain qu'il a sous lui et qui lui remonte au cerveau. Si on ouvrait celui de Hugo, on le trouverait peut-être noyé dans des mots. Seulement, cette imagination verbale, qu'il possède à un si étonnant degré, est comme toutes les grandes puissances, qui tournent à mal et à vice II s'abandonne à elle et elle le perd. C'est une imagination devenue funeste, qui lui fait, à toute page, entasser les mots sur les mots et sur les idées que ces mots étouffent. C'est cette imagination qui lui fait allonger démesurément ces fatigantes et brisantes énumérations sur la claie desquelles il nous traîne par tous les chemins de ses
Légendes, et qui est le caractère de ses poésies, excessives seulement dans les mots et toujours trop longues de moitié.
Je l'affirme donc avec sécurité, voilà le défaut de cette cuirasse d'or : l'imagination dans les choses ne s'équilibrant pas avec l'imagination dans les mots. Et c'est par ce manque d'équilibre que la critique peut le mieux expliquer synthétiquement le genre de génie de Victor Hugo. L'équilibre I II en a même une très drôle notion (de l'équilibre) quand il nous dit dans un vers... impayable, du reste, et joyeusement échappé à la gravité de son talent :
Car l'équilibre, c'est le bas aimant le hautI
Il paraît que le bas ri1 aime pas le haut, dans Victor Hugo. Je m'en étais toujours douté.
Dans un autre vers, moins ridicule que celui que je viens de citer, Victor Hugo a dit un mot qu'on pourrait graver sur son cimier de poète sans équilibre, parce qu'il le timbrerait très bien :
Le prodige et le monstre ont les mêmes racines. Uuil peut-être... niais il ne faut pas que leurs tiges
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et leurs rameaux soient entrelacés; car la monstruosité ne cessant pas, le prodige neclorait jamais, et la proportion, qui l'accomplit en le rythmant, serait interdite au chef-d'œuvre. Hélas! il faut le reconnaître, elle est souvent interdite à la poésie de Victor Hugo. C'est un disproportionné s'il en fut oncques. Il a l'ossature gigantesque, mais les mouvements d'un géant sont le plus souvent maladroits, disgracieux, heurtés; ils cassent, trouent et enfoncent tout, même eux-mêmes. Personne plus que Hugo ne se cogne aux mots Quand il est poète, car il l'esi fréquemment (qui le nie v). il l'est comme le Titan est encore Titan sous sa montagne On sent qu'il est Titan àla manière dont il la remue quand il se retourne, à la manière dont il la soulève quand il se cambre sous elle. Seulement, la montagne et les mots pèsent, et le poète et le Titan sont pris.
Poète, il l'est, mais s'il n'est pas tout à fait Homère, on n'est pas tout à fait Zoïle non plus parce qu'on dit simplement qu il n'est pas Homère. Ils croient tous, ces diables de poètes, qu'en jetant à la critique le nom de Zoïle ils s'appliquent à eux-mêmes sur l'estomac le génie d'Homère. Douce et accommodante rhétorique, mais vaine! Victor Hugo n'est, certes! pas, comme le
lui disent les terrassiers de son génie, les travailleurs au chemin de fer de sa gloire et de son immortalilé, le plus grand poète du xixe siècle et de la planète; mais c'est un grand poète, après tout II fut du triumvirat qui a donné les trois plus grands de l'époque, mais il n'en est l'Auguste que parce qu'il est celui qui a vécu le plus longtemps. C'est un poète génialement bon quand il est bon, mais génialement mauvais aussi quand il est mauvais, et le malheur est qu'il est souvent plus mauvais que bon. On l'aime tout à la fois et on le déteste On voudrait toujours l'aimer, mais tout à coup, après une beauté incontestable qui vous a ravi et qu'on lui doit, il vous replonge dans la haine et dans la colère par des choses exécrables ou ridicules d'inspiration et même de forme, et l'on tombe, plein de ressentiment, de l'hippogriffe aux longues ailes bleues ouvertes en plein ciel sur le dos du plus affreux casse-cou.
Ces chutes, dans quel livre de lui ne les fait-on pas?... La Légende des Siècles que voici est pleine de ces chutes qu'on partage avec l'auteur, quand il les fait. 11 y a, dans cette Légende, des passages d'une grande magnificence, mais il n'y a pas une pièce (je dis : pas une seule) d'une beauté soutenue jusqu'à la fin, et il y en a quelques-unes (la Ville disparue) où l'on ne compte pas plus de six beaux vers. Cet énumérateur qu'on appelle Victor Hugo ne se contente pas de jeter au moule de son vers quelque bonne pensée et de passer fièrement outre pour recommencer et en jeter une autre dans le creuset brûlant et insatiable. Nonl
Quand il en a une (comme dans la Colère du bronze), il revient sur elle; il la reprend; il la piétine; il reste, sans bouger d'un seul pas, sur cette pensée, parce qu'il ne peut pas aller à une autre. Et, affaibli, il l'affaiblit... On reste là quand on ne peut plus marcher, mais on fait le mouvement de marcher encore!
Et faut-il m'excuser de cette idée d'affaiblissement?... Je n'ai point l'admiration à clos yeux deceuxlà qui avaient découvert dans Hugo la qualité qui fait le dieu : la vie immobile, féconde, éternelle; le brisement de la faux du Temps. Il y a eu, Dieu merci! depuis, beaucoup de vie encore dans ce vieux chêne de poète; mais, franchement, lorsque je lis en celte Légende des Siècles, où je trouve des pièces comme Y Abîme, le Ver de terre, V Élégie des Fléaux, A C Homme, et bien d'autres qui rappellent les plus purs amphigouris des premières Légendes, et pas une pièce comme Booz, Eviradnus et le Petit roi de Galice, il m est impossible de ne pas voir dans le Victor Hugo de ces secondes Légendes une diminution de la vitalité poétique. Sans doute l'affaiblissement de Hugo serait une force encore dans un autre homme mais, dans Victor Hugo, c'est relativement une débilité. Les maladroits qui lui cassèrent journellement la tête avec l'encensoir de sa phénoménale vieillesse avaient là une insolente flatterie. Le Nestor était devenu visible dans l'Achille... Mais être Nestor, c'est encore une belle chose, et il aurait été plus respectueux de s'en taire que de dire qu'il ne l'était pas.
Ce n'est pas, du reste, la seule opinion qui diffère en moi de l'opinion de ces corybantes forcenés qui dansèrent si longtemps la Hugo, cette danse sacrée qui un instant remplaça la danse de Saint-Guy... Une pièce intitulée Vision, qui ouvre, c'est vrai, le volume avec une majesté grandiose, a fait, selon moi, beaucoup trop croire à la toute-puissance visionnaire du poète (dans le sens prophétique et divinement inspiré du mot). A mon sens, Victor Hugo n'est pas si visionnaire que cela. Ses visions, à lui, ne sont que de la forte rhétorique et de la forte mémoire : la mémoire d'un homme qui a lu fructueusement le Dante et le grand Extatique de Pathmos. La poésie de Hugo n'est pas de celles qui soient tournées naturellement du côté de l'infini. Il l'y tourne de volonté, comme Darius tournait la tête de son cheval du côté du soleil... La poésie vraie, la poésie sincère de Hugo est bien plutôt du côté contraire. Elle est surtout du côté du fini et du réel. La réalité communique une bien autre puissance que le rêve à cet esprit qui a besoin d'être contenu, comme un sein très volumineux et trop tombant, et qui, si la réalité ne le retient pas dans ses strictes limites et son juste cadre, se distend, s'éblouit et s'effare. La langue même de Hugo ne contracte et n'a
toute sa beauté qu'à la condition de s'appliquer exactement aux choses nettes et précises. Autrement, elle roule dans ses pages avec des enjambements de colosse, vague, confuse, obscure, aveugle et presque insensée. Alors, le poète, en proie à lui-même, jette des vers comme ceux-ci, par exemple, tirés d'une poésie (le Prisonnier) où la Haine, que je disais plus haut une muse, ne l'a pas été ce jour-là :
Cet homme a pour pr son l'ignominie immense cette tour à la hauteur du songe.
Si terrible que n'en jamais ne vous procure Une échelle appliquée à la muraille obscure .. . Aucun trousseau de clefs n'ouvre ce qui .\'est plus .
(vérité!)
On est captif. Dans quoi?... Dans de l'ombre. Et reclus. Où?... Dansson PROPRE GOUFFRE... OnasursoiLEvoiLE...
C'est fini
... Il ne peut pas plus sortir de l'infamie, Que l'écume ne peut sortir de l'Océan!
(qui en sort très bien !)
aucune ouverture n'étant
Possible, ô cieux profonds! hors d'une telle honte!
Qb ! quelle ombre de tels coupables ont sur eux. Cave et forêts ! rameaux croisés ! murs douloureux ! Stigmate! abaissement! chute! dédains horribles I Comment fuir dt dessous ces branchages terribles?
O chiens! qu'avez-vous donc dans les dents? C'est son noml
Un nom dans des gueules de chiens! Comment s'y est-on pris pour l'y faire entrer'... Si on me défiait, je pourrais multiplier des citations pareilles, — qui montreraient ce que devient Hugo quand il se livre à ses visions par trop cornues, et combien ce visionnarisme dont on lui a fait un mérite poétique décompose son regard, sa pensée et sa langue. Vous le voyez, ce n'est plus là le poète (trop rare) de la B* taille d Eylau du même volume, de cette bat.ille qui le fait sublime comme elle par la simplicité, la grandeur sévère, la concision rapide, et cela par la raison qu'elle est une réalité qui lui prend l'âme et 1 emplit toute, et qui ne lui permet pas, à cet homme de mots, un mot de trop.
C'est par cette héroïque Bataille a" Eylau que je veux en finir avec ces deux volumes. Elle me remet en mémoire ces dons que j'ai toujours adorés, proclamés et acclamés dans le poète de la Légende des Siècles, génie militaire s'il en fut, mais qui a chaviré dans la bétise humanitaire. Victor Hugo était, sans les lamentables déraillements de sa vie, destiné à nous i miner un poème épique, cette grande chose militaire qui manque à. la France, à qui pourtant les hommes épiques comme Charlemagne et Napoléon n'ont pas manqué. Un jour, ma critique lui donna le conseil de
préférer une grande Épopée à toutes ses petites épopées. Il ne le suivit pas, bien entendu. C'était au temps de la première Légende des Siècles. Il était trop glorieux pour écouter l'intérêt de sa gloire... En ce temps-là, c'était le moment de s'élever le premier dans l'ordre des poètes; mais, malgré ses facultés soi-disant immortelles, il laissa passer ce moment-là.