‹ Victor HugoChapitre 25 sur 33 · Constitutionnel, 20 mai · texte numérisé non relu

Constitutionnel, 20 mai

dont tout le succès venait d'une petite fille qui jouait bien. Rappelez- vous ce tonnerre et comparez!... Une petite pluie rare après l'orage. Victor Hugo fut sa petite pluie à lui-même. Son Pape n'est que la même goutte d'eau connue et tombée tant de fois, essuyée et tombant toujours à la même place, avec une monotonie <jui fait peu d'honneur à la fécondité de son cerveau. Le Pape, ce iivre retors d'intention, n'est nouveau ni par le iond ni par la forme. Tout l'antique Hugo se résume là-dedans. C est le repassage des opinions et des idées qui, depuis sa sortie du parti monarchique et son entrée dans le parti républicain, ont été ses opinions et ses idées. Redites que la forme qu'il leur a donnée ne rajeunit pas!

Donc, pas d'illusion possible. Cela ressemble à ce qu'en langage de théâtre on appelle « un ours ». Et moi-même, qui, comme critique, dans l'affadissante et universelle inondation des mêmes choses, ai pris le parti de ne plus parler du talent que j'ai caractérisé une bonne fois s'il ne renouvelle pas sa manière, je ne parlerais point de ce poème du Pape dans lequel, comme manière, Hugo est toujours le même Hugo connu depuis cinquante ans, — le même archevêque, comme disait plaisamment feu Cousin... mais dont il oubliait de dire le diocèse, qui est le diocèse de Grenade. Seulement, à tort ou à raison, Hugo est une puissance. L'avenir pourra bien, un jour, rogner un pan de sa trop vaste gloire, mais, pour le moment, elle subsiste encore et brille de toute la splendeur de l'esprit de ceux qui l'acceptent... Or, pour cette raison,

et cette unique raison, je parlerai de son Pape, de ce poème qui, par le fait de la renommée de son auteur et parles idées qu il exprime, pourrait bien avoir le triste honneur d'être dangereux.

Et, en effet, il corrobore la bêtise universelle. Les idées que les ignorants qui lisent reçoivent de la plume des ignorants qui écrivent, les idées qui présentement filtrent partout et grimpent comme l'eau du déluge jusque dans les esprits qui semblent pourtant assez élevés pour leur échapper, sont ici affirmées une fois de plus, et Victor Hugo leur donne, pour les faire monter plus haut, le coup de piston d'un talent qui passe pour un génie. Le Pape, ici, ne vous y trompez pas! c'est la Papauté. Hugo en est l'ennemi, et s'il pouvait y avoir quelque chose de profond et de durable dans les poètes, c'en serait un ennemi implacable. Dans son poème, sous une forme poétique, attendrissante, larmoyante, apostolique, car l'archevêque de Cousin sait au besoin faire l'apôtre, il résout la question posée pendant tant de siècles : à savoir que le Pape doit être décapité de sa couronne, en attendant qu'il le soit de sa tête; — car, pour messieurs les démocrates autant que pour nous les monarchistes, la couronne et la tête ne l'ont jamais qu'un.

11 la résout, et rien de plus simple : jeter le Pape à bas de son trône. Ne pas le tuer pas plus que Uaude Gueux, mais en faire un mendiant et le réduire à l'apostolat de la besace. Quoi de plus simple, do plus élémentaire, do plus primitif? Voilà L'idéal I Cest brutul aussi, U t '.->t vrai, mais c'est précisément cette

brutalité que l'habileté est de faire disparaître. En ces termes, si elle y restait, l'idée en question révolterait peut-être encore bien des âmes. Il faut donc là débrutaliser. Il faut donc persuader au Pape, comme aux peuples, que cette grande exécution que la Papauté ferait d'elle-même, et qu'on lui conseille, tournerait à son plus éclatant avantage :

... Dites-lui que je viens De la part de Monsieur Tartuffe, pour son bien!

11 faut, enfin, convaincre le Pape et tout le monde qu'en le détruisant, lui, le Pape, c'est un moyen étrange mais certain de faire repousser ce jet superbe de vie à la Papauté qui se meurt! Et c'est à ce fallacieux résultat que Victor Hugo, dans cette affaire l'huissier Loyal de Monsieur Tartuffe, a consacré l'effort de son poème. Jamais rien de plus doux, de plus miséricordieux, de plus généreux, et, diront peut-être beaucoup de pauvres chrétiens, — imbéciles quoique chrétiens (cela se voit), — de plus chrétien ne fut écrit... On se fond, vraiment, en lisant cela. Victor Hugo y a bien compté. Il n'est pas besoin d'être un observateur, ou un penseur, ou un esprit politique de premier ordre^ pour savoir qu'en France il y a une sentimentalité niaise dans laquelle flottent la majorité des esprits comme dans leur atmosphère naturelle. C'est l'air de ce pays bénévole, qui, sans cela, serait trop spirituel. Beaumarchais a menti : nous ne nous tempérons pas par des chansons, mais par des romances. C'en est une, que le Pape de Hugo. Quand il a repris, dans son

poème, la vieille idée de tous les ennemis de l'Église, il l'a faite sentimentale pour la faire plus meurtrière, pour la faire d'un plus large et d'un plus sûr coup de poignard. Vouloir la mort de la Papauté, qui est peutêtre, pour Hugo, cette fin de Satan depuis si longtemps annoncée, ce n'est pas là une merveille! Ils la veulent tous, sans être des Hugo et même en restant des pieds plats, les libres penseurs et les athées de ce temps, comme l'ont voulue, à toutes les époques deTHistoire, tous les révoltés, tous les hérétiques, toute l'indomptable canaille de l'humanité. Mais la vouloir chrétiennement, pour le salut et l'honneur du christianisme; la vouloir pour sa résurrection ; venir, le cœur attendri et les yeux en larmes, présenter à la Papauté le sabre japonais en l'engageant avec suavité à s'ouvrir ellemême le ventre, ceci est une manière de vouloir la mort de la Papauté qui appartient en propre à Victor Hugo. Et si, dans le cours de son poème, il n'a pas la moindre originalité d'idées, il a du moins eu celle-là, dans son hypocrite ou son ironique conception.

Oui ! la mort de la Papauté, sans échafaud, voilà ce que veut l'auteur de Claude Gueux, qui, dès sa plus tendre jeunesse, a eu — vous le savez I — pourPéchafaud la tendre horreur de Robespierre. Il s'est dit un

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matin, l'aimable homme : « Quel coup de partie, si, sans que nous y touchions, elle pouvait nous débarrasser d elle! » Et aussitôt, pour lui en donner l'envie, il nous a inventé un Pape adorable, qui en a assez de sa tiare et qui se suicide. Et qui ne se frappe pas seulement, comme vous pourriez le croire, dans son pouvoir temporel, — idée commune, — mais dans son pouvoir spirituel, — idée plus rare. Un délicieux Pape qui n'abdique pas seulement comme roi, ce double lâche! mais qui s'apostasie comme pontife. Vous le voyez, Victor Hugo nous met fort à l'aise quand il s'agit de le juger. Son livre ne nous force pas à discuter la question du pouvoir temporel, qui est l'ébrèchement, sacrilège pour les uns, légitime pour les autres, de la Papauté. Hugo va plus loin que toutes les politiques anciennes et modernes. Il n'ébrèche point le Pape; il le supprime : c'est plus court. Il le fait s'escamoter lui-même dans une espèce de charité dévergondée et impossible. Un Pape s'arrachant du Vatican, foulant aux pieds ses deux couronnes, pauvre de plus avec les pauvres, comme si, Pape, il ne pouvait pas plus pour eux que s'il était l'un d'eux, aucune politique n'avait osé encore une conclusion de ce radicalisme absolu. Aux plus mauvais jours de notre histoire, sous le sordide et abominable Philippe le Bel, on vit, aux États généraux de France, Pierre Dubois, un des conseillers du roi, demander nettement l'abolition de la Papauté, mais à la condition de faire une pension au Pape sup le patrimoine de Saint Pierre. Quand on lit cela dans

l'Histoire, on trouve la chose impudente. Mais Victor Hugo n'a pas même la pudeur de cette impudence. Il ne voudrait pas, lui, de la pension de Pierre Dubois, et son Pape, dans sa fringale de pauvreté, mourrait de faim. Bonne manière de s'en débarrasser !

Et de fait, si ce n'est pas là le sens réfléchi du Pape de Hugo, il n'en a plus aucun. Déclamation vide, si elle n'est pas d'intention empoisonnée. Alors ce ne serait plus que l'occasion de suspendre ses grands et longs vers, toujours prêts à couler, de les suspendre, ces girandoles, à quelque chose. En général, tout est là pour les poètes : — faire des vers, n importe sur quoil Mais il est d'une mélancolie plaisante de voir les vers grandiloquents de Hugo, que l'admiration de ce siècle appellerait volontiers Hugo magne, comme on dit : « Gharlemagne », ne plus servir qu'à exprimer des idées que le chansonnier Béranger, ce polisson de France, qui, du moins, était gai, a exprimées d'une façon moins pleurarde, moins pompeuse et moins pédantesque. Au fond, c'est la même haine contre l'Église, c'est le même désir scélérat de la voir détruite, et c'est surtout la même théologie. Béranger et Hugo sont des théologiens de la même force. Seulement, Béranger a le style de ses idées, et Hugo n'a pas Le style <les siennes, et rien n'est plus déplaisant que le contraste de la platitude de ses idées avec la redondance <l^ sa poésie... ftien de plus choquant que de voir ce diable île grand v<ts donl personne ne nie que Hugo ait la puissance, et qui m' devrait dire que

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des choses proportionnées à sa grandeur, ne débagouler que des choses ineptes et vulgaires sur l'une des plus grandes questions (si ce n'est la plus grande) qui puisse occuper l'humanité.

Mais ne vous y trompez pas, cependant! C'est précisément la vulgarité de ces idées qui fait, s'il y en a un, le danger de ce benêt de poème... car, il faut bien l'avouer entre nous, il est un peu benêt. Vulgarité et Popularité s'engendrent toujours. C'est cette manière raccourcie de comprendre l'histoire religieuse, la même dans Hugo que dans Béranger, qui convient aux bourgeois, les dominateurs de l'opinion, je le crains, encore pour longtemps. Ce n'est pas chez les démocrates ardents de son parti, qui couperaient le cou au Pape aussi facilement qu'ils lui voleraient sa couronne, que Hugo pouvait avoir son succès. Ils haussent les épaules et ils rient de ce vieux bonhomme qui n'a pas pu laver son génie des souillures immortelles que le christianisme y a laissées; car Hugo se sert contre le christianisme d'un langage que le christianisme a fait. C'est exclusivement chez les bourgeois qu'il aura l'honneur du triomphe. S'il y a, en effet, une idée qui chausse la médiocrité des bourgeois, c'est l'idée absurde que l'Église, établie de Dieu et constituée à grand renfort de saints, de grands hommes et de siècles, doit, pour sa plus grande gloire, revenir à l'Église primitive, qui n'était pas constituée, et à la pauvreté des premiers temps. Raisonnement aussi bête que celui-là qui exigerait que l'enfant devenu homme rentrât dans le ventre de sa mère... et pour-

tant raisonnement toujours d'un effet certain sur les bourgeois, et même sur les bourgeois qui se croient chrétiens. C'est cette idée-là que Hugo roule dans son poème, au milieu de beaucoup d'autres, aussi bourgeoises, sur les papes, les rois, les richesses de l'Église, l'infaillibilité. Mais c'est cette idée, entre toutes, qui fait la portée de son poème, et c'est cette magnifique stupidité qui l'emporte, en force et en influence, sur son talent.

D'ailleurs (il faut bien y arriver enfin!), le talent, ici, n'est pas si grand. S'il a été jamais un soleil, Hugo est dans ce livre un soleil qui se couche, et ses idées bourgeoises contre l'Église et la Papauté le coiffent du bonnet de coton de ceux qui se couchent et qui ne sont pas le soleil... Littérairement, et à ne voir son Pape que comme une oeuvre de l'esprit, pure du déshonneur du pamphlet, on se demande ce que c'est et comment on pourrait classer cette composition, qui n'est un poème que parce qu'elle est en vers, et qui est dialoguée comme un drame, sans être un drame. Celaméritet-il de s'appeler une œuvre, cetalmanai-h poétique de cent vingt-neuf pages, sans compter les blancs?... Quand on se permet d'être BÎ COlirt, il faut, il faudrait être bien plein. Quand on ne pousse qu'un cri, il doit

être sublime. De quel nom ces petites choses-là, quand on les publie isolées, peuvent-elles se nommer en littérature?. . . Victor Hugo a tiré du fond de sa cervelle cette création, qui n'avait- pas besoin de la force de quarante chevaux pour en sortir, et dont il est aisé de rendre compte en quatre mots, et les voici : Le Pape dort :

La pensée a grandi, car le rêve est venu!

Il n'y a que Hugo, par parenthèse, pour dire de ces choses, ineffables à d'autres qu'à lui. Les fous les plus intrépides n'oseraient pas. Le Pape dort, et il se rêve le Pape comme Hugo entend qu'on soit Pape (ce qui le change diablement;. Pendant son rêve, et c'est là tout son rêve, il fait quelques conversations avec plusieurs personnes : avec le patriarche de Constantinople; avec les rois — (quels rois? n'importe! les Rois! les premiers venus de Rois!); avec les foules — (il y en a toujours plusieurs, dans Hugo, comme plusieurs infinis:); avec quelques pauvres dans un grenier; avec une nourrice — (comme Sganarelle !) ; et enfin, comme il faut que l'antique et éternel Hugo se retrouve partout : avec ÏOmbre. Et c'est après ces conversations, pendant lesquelles il se croit le Pape idéal et saint de la canonisation de Hugo, qu'il se réveille et qu'il s'écrie (le mot de la fin) :

Quel rêve affreux je viens de faire!

qui est la grande malice et qu on a généralement trouvé

LE lAiï. V-'-<.

charmant. Et vous avez tout lu. C'est fini. Vous voyez que ce n'est pas aussi difficile que de traverser l'Hellespont.

Telle la chétive invention de Hugo, l'homme épique, qui a abandonné le colossal pour le maigrelet. Est-il rien de plus maigre, en effet? Quant aux vers qui entrelardent cette maigreur, ils ne sont différents des autres vers de leur auteur que par leur faiblesse, mais on les reconnaît encore, à une multitude de traits, pour être de cette inépuisable fabrique qui a peut-être trop fabriqué... Vous en jugerez :

.... Dieu ne nous a pas confié su. maison, La justice, pour vivre en dehors d'elle...

Cette justice qui est une maison...

Celui qu'on nomme un Pape est vêtu d'apparences!

J'abandonne

Ce palais, espérant que cet or me pardonne, Et que cette richesse et que tous ces trésors, Et que l'effrayant luxe usurpé dont je sors, ■ Ne me maudiront pas d'avoir vécu...

Je ne suis plus qu'un moine

Comme Hasile, comme Honorât, comme Antoine

Mais Grégoire VIII était un moine, tout aussi bien que Basile et Antoine, et il a fait, comme Pape, œuvre de moine plus glorieuse qu'eux l

... Je rentre chez Dieu, c'est-à-dire chez illumine!

Nous prêlres, nous vieillards, drapés d'un falbala.

Entendez-vous cela? Comprenez-vous cela?

Je sens rentrer sous cette robe

LYime que le manteau de pourpre nous okrobe.

Et votre vain progrès, sinistrement léché Par la langue de feu qui sort du lac de soufre,

Jamais la royauté du prêtre n'apparaît Sans une transparence affreuse d'esclavage.

Ils tombent dans ce gouffre obscur : tous les

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