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L'HOMME QUI RIT

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L'Homme qui rit, de Victor Hugo... L'homme qui rit, c'est nous! Nous n'en sommes, il est vrai, qu'aux premières attitudes, car ce livre vient de paraître, ou plutôt seulement le premier volume de ce livre; mais ce sont déjà des altitudes de dévots devant la sainte hostie, et qui se préparent à communier. Dans quelques jours, nous aurons le grand jeu des extases, des ravissements et des visions en Dieu. Aujourd'hui, nous nous embrasons l'âme par des citations... Nous n'en sommes encore qu'à la période des citations ; c'est le vers de Gilbert :

On répète déjà les vers qu'il fait encore ! 1. Suiii jami , 2(1 iiM'il cl Jll mai 1869.

Les dames conférencières en font dans leurs conférences (une puissance maintenant, les dames conférencières I), et les journaux les répètent avec tous les prosternements obligés, en tête et en queue. Certainement nous le connaissons, ce petit impudent système des citations réclamatoires ; mais la servilité, qui, croyez-le bien ! est le fond de ce pays démocratique, les a enjolivées d'un bien charmant détail, inventé en l'honneur du Grand Lama qu'elle adore... et de ses produits Qui ne le sait? C'est un usage de tous les temps dans les journaux que, quand on y introduit des citations de quelque auteur, ces citations sont imprimées en petit texte, ou du moins en caractères plus fins que l'article du critique qui veut bien les faire. Mais quand il s'agit de Hugo, toutes les coutumes sont renversées. Comment! c'est le critique qui doit rentrer dans le 'petit texte! Devant Victor Hugo, ventre à terre ne serait pas encore trop bas. Et voilà ce qui a eu lieu, en effet. On n'a laissé à la critique que son bout de petit texte, que son bout de tapis ou de paillasson sur lequel elle n'a encore bien juste que la place de s'agenouiller entre deux fastueuses citations du grand homme en grands caractères. Mais que sa fierté — si elle en a une ! — n'en soit pas blessée. Lorsque viendra le tour des articles qui vont arriver, on lui donnera toute la place qu'il faut pour suffisamment se vautrer.

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Avant ce temps-là, nous voudrions pourtant risquer notre mot sur ce premier volume dont on nous inonde. Et, de fait, cette critique ne saurait aujourd'hui aller bien à fond comme elle ira peut-être, puisque nous n'avons que le premier volume d'un ouvrage qui en a plusieurs. La composition intégrale de Y Homme qui rit, son intérêt continûment passionné, les caractères qui doivent s'y développer, y grandir et y tomber avec l'action même, le pathétique tinal, tout, oui! à peu près tout nous manque, dans ce premier volume, de ce qui peut être plus tard. Et il n'y a probablement au inonde que Victor Hugo qui puisse se permettre la haute impertinence de jeter au nez du public le premier tome d'un ouvrage qui doit en avoir encore trois. Il n'y a que Victor Hugo et son libraire qui puissent avoir l'aplomb de nous dire : « Tenez! buvez à petits coups. Ceci est suffisant d'abord... Dans l'hostie, toute miette est Dieu. Dans ceci, toute miette est du génie. On vous dose prudemment la lecture, pour que vous ne mouriez pas tout d'un coup de plaisir et d'admiration, et que vous mouriez un peu, bu attendant, de curiosité... ce qui est ootre affaire. » Et voila comme ils parlent, sans avoir l'air de parler, ces messieurs. Certes! je ne Baifl

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pas si, dans la partie de l'ouvrage qui m'est inconnue et qui est encore à venir, il y a de quoi nous faire mourir d'admiration el de plaisir; mais ce que je sais, c'est que je viens de lire le premier volume, sur lequel ils avaient compté pour allumer la curiosité comme un incendie, et que je n'en brûle ni n'en meurs... de curiosité. On pourrait même supprimer, si on voulait, sans que je les lusse, les volumes inconnus de l'ouvrage... que, franchement, je n'en mourrais pas!

Car tout ce qu'il y a là-dedans, je le sais. Tout ce qu'il y a là-dedans est déjà vieux sous la plume de l'homme qui 1 écrit et qui n'écrira plus jamais que ces sortes de choses, parce que le temps et surtout l'orgueil ont solidifié son génie au point qu'il lui serait impossible, quand même il le voudrait, de seulement le modifier. Dès les premières pages jusqu'aux dernières de ce premier volume de YHomme qui rit, j'ai reconnu le Victor Hugo des Misérables, et surtout des Travailleurs de la mer. Les Travailleurs de la mer ont marqué dans le génie de Victor Hugo non pas les qualités, mais les défauts de sa manière, et c'est des Travailleurs de la mer que ressort son livre d'aujourd'hui. La conception de Y Homme qui rit, que j'ignore, mais qu'il n'est pas si difficile de deviner, est peut-être différente; mais les mêmes manières ou les mêmes absences d'art s'y retrouvent. Jamais Victor Hugo n'a su construire un livre cohérent et équilibré. Lui, l'architecte amoureux de l'architecture, mais que l'architecture n'aime pas, n'a

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jamais compris l'harmonie qu'en vers, — et encore pas toujours! — mais, dans ces derniers temps, la notion de l'harmonie dans les choses de la pensée, dans les masses d'un livre, roman ou drame, dans la distribution des faits ou des effets, est absolument tombée de son cerveau, et si je parlais comme lui je dirais qu'elle y a laissé un trou énorme . Dans le premier volume de YHomme qui rit, comme dans les Travailleurs de la mer, il ne bâtit pas : il plaque. Faiseur par pièces et par morceaux, il coupe le fil à son récit et à ses personnages avec des dissertations abominables, dans lequelles se débattent, comme dans un chaos, les prétentions d'un Trissotin colossal. 11 y a du Scaliger dans Hugo, mais du Scaliger équivoque; car je doute fort de la sûreté et de la pureté des bizarres connaissances qu'il étale et qu'il a ramassées dans des livres oubliés, ténébreux et suspects. C'est aussi lui le pédant de l'Abîme, comme il le dit d'un des personnages de sou Homme qui rit, et plus il va, plus l'abîme se creuse et plus se gonfle le pédant. La dissertation, déjà insupportablement fréquente dans les Travailleurs de la mer, a pris de bien autres proportions dans le volume actuel. Depuis l'histoire des Comprachicos jusqu'aux histoires des cyclones, des écueils, de la mer et du mécanisme des vaisseaux, tout ce qui devrait (Hre fondu, en supposant que ce soient là des connaissances précises, dans Le récit et dans le drame, est détaché en dissertations qui vont toutes seules, oubliant le roman, et pendant des temps intinis. Délabrement déjà entrevu

d'un talent qui n'avait pas assurément l'organisation dans la force, mais qui n'en a pas moins quelquefois une force admirable par éclairs. N'est-ce donc pas plus étonnant et plus triste que la sirène finissant en phoque de voirie grand Hugo — je le dis sans raillerie, et même, au contraire, avec un respect douloureux, écrivant un livre tardif, où je n'aperçois, au bout de quatre cents pages, poindre ni caractère original, ni beauté d'âme, ni intérêt profond de trame humaine, se livrer à des besognes inférieures de pédant et de faiseur de dictionnaire, et atteler son vigoureux génie au haquet des plus lourdes dissertations?

Et si c'était tout! mais ce n'est pas tout. La sirène a deux queues, comme le célèbre veau avait deux têtes. Après le dissertateur qui envahit Hugo et l'empâte d'une obésité pédantesque, il y a le descripteur menu qui coupe dans cette obésité. Grotesque opposition et lamentable métamorphose! Le peintre ardent des Orientales, le magnifique et le puissant de la Légende des Siècles, qui faisait ruisseler la couleur par si larges touches, n'a plus maintenant, pour peindre ce qu'il voit ou ce qu'il veut montrer, qu'un hachis de hachures pointues... Voyez son pendu, dans ce premier volume de Y Homme qui rit, cette description qui dure le temps d'une dissertation, et qui n'est, après tout, qu'un cul-de-lampe extravasé, malgré sa visée d'être un tableau net et terrible. Cette charognade à la Baudelaire, que Baudelaire aurait faite plus courte, cette charognade calquée à la vitre

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de la plus immonde réalité et avec des détails qu'un grand peintre aurait oubliés dans l'intérêt de sa peinture, voilà donc tout ce que peut nous donner à présent un homme qui se croit plus qu'un Michel-Ange et qui n'est pas même un Goya. Victor Hugo s'est mis à pointiller les choses les plus vastes : la mer, les espaces, le Léviathan, les montagnes, comme le pendu de son livre, dont il fait voir, par un enrageaient de description mêlé à une étourderie supérieure, jusqu'aux poils de barbe du haut de sa potence et dans la plus épouvantable nuit. Entassement puéril des plus petites chiures de mouches (qu'on me passe le mot parce qu'il est exact!) qu'il y ait dans la création. Victor Hugo eu est arrivé à ponctuer tout, dans un style ponctué comme cette phrase : « II se hâtait machinalement (un point). Parce qu'il voyait les autres se hâter (un autre point). Quoi? Que comprenait-il ? L'ombre. » Un jour, il écrira le mot : « Je <>, puis il mettra un point, et on criera à la pensée. Style en écailles cl' 'huîtres , disait le vieux Mirabeau du sien. Style en tête de clous, pourrait-on dire du style que se fait présentement Hugo; seulement ces tètes de clous sont parfois grosses comme des loupes, car le mot est souvent ballonné dans la phrase maigre. Poitrine taillée pour les plus longs souffles, et qui semble asthmatique dans L'alinéafjirardin. Tel le changement, tel le dernier pas de Hugo dans ce premier volume de V Homme qui ni .

Certesl je ne lui demandais pas l'impossible, .le sais qu'on n'arrache point sa vieille peau. J'avais

afiaire à Victor Hugo le poète romantique, le matérialiste profond, même quand il touche aux choses morales et aux sentiments les plus éthérés; tellement matérialiste que nous avons été tous pris, comme des imbéciles, au titre de son livre de Y Homme qui rit. Nous avons cru à quelque philosophe ou à quelque boulFon de génie fouaillant le monde avec son rire, et nous nous disions : Comment s'y prendrat-il pour être gai, cet homme le moins gai de France?... Cet homme bouffi, qui \ toujours les joues enflées comme un sonneur de trompe, comment pourra-t-il se dégonfler et avoir la grâce d'un rire franc?... Et pas du tout. C'est nous qui nous trompions. Il s'agissait d'un monstre fait à la main, d'une grimace fixée, d'un homme défiguré, qui, malgré lui, rit à poste fixe, — Nous ne demandions pas non plus à Victor Hugo des idées et des sentiments autres que ceux-là qu'il exprime, qu'il est obligé d'exprimer. Il commence son livre par un coup de pied dans le ventre du xvne siècle, qu'il appelle un siècle byzantin, puis au pape, « qui a besoin — dit-il — de monstres « pour faire ses prières ». Ces choses devaient venir, et bien d'autres encore qui viendront, dans les volumes à venir, sur Jacques II probablement sur l'aristocratie anglaise, sur le catholicisme. Le Nabuchodonosor de la poésie romantique, qui, en punition de son orgueil, broute l'herbe de la démocratie, mourra sans doute en la broutant. Mais nous pensions que, dans la forme au moins, ce poète exagéré, mais grand, ce Gongora, mais ce Gongora de génie, resterait jus-

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qu'à sa dernière heure le maître Victor Hugo d'autrefois, et ne réaliserait jamais cette combinaison stupéfiante que voici : un dissertateur de la Revue des Deux Mondes et un descripteur du Petit Journal. Quelque chose comme... Buloz-ïrimm!

Disons maintenant notre dernier mot sur Y Homme qui rit, dont tous les volumes ont paru, et presque disparu... du moins de la préoccupation publique. Plus tard, il ne serait plus temps. L'Homme qui rit aurait rejoint le Shakespeare de Victor Hugo dans ce néant de l'oubli, où il a le mieux et le plus vite sombré de tous les ouvrages de cet homme sonore, qui, même quand il le voudrait, ne pourrait pas faire silencieusement une bêtise.

Le Shakespeare, il est vrai, n'était que de la critique, et l'on t>ait combien peu Victor Hugo est organisé pour en faire... La fameuse préface du Cromwell n'était point de la critique; c'était une proclamation romantique, inspirée par les guerres du temps. Là raison, la lucidité, la profondeur, le sang-froid, le désintéressement de soi-même, la possession réfléchie de sa pensée, ont été trop radicalement refusés à Victor Hugo pour qu'il puisse faire jamais de la critique. Il trouble trop touto chose de sa personnalité...

Même dans ce clair et immense miroir de Shakespeare, il a fait tomber l'ombre d'un insupportable Narcisse qui voulait s'y voir... Mais Y Homme qui rit est un roman. Et un roman, c'est aussi un drame, c'est une œuvre de création et d'imagination poétiques, c'est-à-dire un livre dans les puissances intellectuelles de Victor Hugo Et pourtant ce livre, attendu comme tout ce que fait encore son auteur, n'a pas produit l'effet que devaient certainement espérer son orgueil et le fanatisme de ses amis.

Tout le monde a été surpris, — et moi-même. Quand le premier volume de cet Homme qui rit a paru, j'ai dit combien je m'attendais à un de ces succès arrangés, préparés, organisés parles Assassins de ce Vieux de la Montagne, qui essaient de venger leur grand bonhomme comme si on l'avait insulté quand on ose le regarder d'un œil ferme et qui ne tremble pas. Je croyais véritablement que l'esprit de parti, la badauderie et la bassesse devant toute puissance reconnue, ces trois choses malheureusement françaises, tambourineraient, une fois de plus, avec fureur, la gloire et le génie du grand poète dont on dit : le Poète, comme on dit : le Pape. Eh bien, il faut le reconnaître, je me trompais!... L' Homme qui rit n'a point eu l'accueil que je prévoyais. Malgré le désir très marqué, quand elle parut, de se jeter à genoux devant cette œuvre inconnue et nouvelle, on est resté debout, et même assis... Il a manqué bien des tambours dans cette batterie aux champs... Il est vrai que l'Empereur n'était pas sorti! Les adorateurs

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des Misérables ont relevé leurs nez prosternés, et, en se levant, devenus narquois. Les attardés et les vues faibles, qui n'avaient pas vu que depuis longtemps le talent de l'homme s'en allait, — avec de grands airs, des gonflements, des ballonnements, des roues de paon, mais n'en fichait pas moins le camp tout de même, — ont commencé de le voir, et, mieux, d'en convenir.. . Ils ont bien tardé, mais enfin ils y arrivent et vont y être. Une fois bien établis dans l'opinion que Victor Hugo est fini, ils n'en bougeront pas. Les Travailleurs de la Mer, — si l'on peut comparer les petites choses littéraires aux grandes choses militaires, — les Travailleurs de la Mer, pour Hugo, c'est Leipsick. Mais Y Homme qui rit, c'est Waterloo. Il n'y a plus que les amis et les enfants qui puissent battre encore le rappel autour du grand homme défait, diminué, et qu'on abandonne ; mais ce serait la générale qu'il faudrait battre, car génie, gloire, popularité (popularité surtout), tout, pour le moment, dans Hugo, est terriblement en danger!

Cependant il pourrait être grand, malgré tout cela. Son livre pourrait être bon. Il est* des infortunée qui s'Hii plus belles <|ue des victoires. Intellectuellement,

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ce qui est très fort a chance de n'être pas, du moins immédiatement, compris. Or voilà la question : ce livre de Hugo mérite-t-il le sort qu'on lui fait?... J'ai dit sur le premier volume ce que j'en pouvais dire. Je n'en pouvais juger que l'accent, le style, la manière... Accent, stUe, manière connus, antithétiques, défectueux souvent, mais aujourd'hui décadents, dégradés, dépravés, et d'une dépravation systématique et volontaire après laquelle le talent cesserait absolument d'exister... Il reste à examiner la composition de V Homme qui rit, les caractères, l'action, l'intérêt, les entrailles mêmes du livre, et à conclure que le destin qu'il a est mérité.

En effet, de composition quelconque, il n'y en a pas plus dans les trois volumes qui le suivent que dans le premier... Le premier — vous l'avez vu — était un récit de journal, de faits-Paris quelconques, racontés avec la platitude ordinaire aux faits-Paris, et coupé odieusement, et sans cesse, par des dissertations de revue. Les trois volumes que voici continuent cette sublime combinaison. Si vous preniez le récit qui est le fond du livre à part de ces nauséabondes dissertations, qui ne peuvent agir que sur des Bélises et des Philamintes :

... Du grec! ô ciel! Il sait du grec, ma sœur!

vous n'auriez pas, certainement, quatre-vingts pages de l'histoire en quatre volumes de Y Homme qui rit. Quatre-vingts pages (et même moins) peuvent être

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un chef-d'œuvre, mais c'est à la condition première de se tenir et de se suivre, et dans V Homme qui rit rien ne se suit ni ne se tient. Plaqué et saccades! Saccades et plaqué! De personnages réels, historiques ou humains, exceptionnels, mais vivants, car l'exception elle-même doit vivre, vous n'en trouverez pas plus ici que de composition. L" Homme qui rit n'est qu'une épouvantable grimace, avec rien derrière que Victor Hugo. Le philosophe Ursus n'est qu'une silhouette falote, avec rien derrière que Victor Hugo. Déa, l'aveugle, qu'un profil fuyant au fusain, avec rien derrière que Victor Hugo. La Josiane, cette grande coquine à imagination phosphorescente et pourrie, n'est qu'une saloperie à froid tout simplement impossible, avec rien derrière que Victor Hugo. Si le chien-loup Homo aboyait, ce qui aboierait en lui serait encore Hugo. Hugo dans toutes ces créatures, Hugo partout! et toujours Hugo! C'est trop d'Hugo, n'est-il pas vrai? Mais c'est que, pour lui, tout ce qui n'est pas lui n'est pas... Victor Hugo, cet artiste en mots, cet homme-dictionn.iire, n'a de comparable ù, son vide que son orgueil. Il n'y a que son orgueil, il n'y a que le sentiment de son moi qui puisse maintenant combler le vide «le sa pensée.

Ce poète, qui ne fut jamais qu'un lyrique, c'est-àdire un égoïsme chantant, et qui s'est donn»'', el que les imbéciles ont pris, pour un poète dramatique, dont la première qualitt'; obligatoire est. d'être impersonnel, a, dans ses drames, poussé le monologue

jusqu'aux dernières limites de l'abus. Charles-Quint y met des centaines de vers à s'étreindre le cœur! Mais que sont les plus longs monologues de ses drames en comparaison des dix et vingt pages que vomissent, les uns après les autres, tous les personnages de

Y Homme qui rit dans leurs plus simples conversations?... Quoi? ils ont le temps et la patience de s'écouter, ces passionnés, au lieu d'agir, et ils ne songent pas à s'interrompre une seule fois! C'est qu'Hugo ne s'ennuie jamais quand il s'entend parler, et que c'est lui — et lui seul ! — qui parle à travers toutes ces marionnettes de carton.

Aussi, de cet égotisme effrayant s'il ne finissait par être écœurant, il résulte, et il doit nécessairement résulter, que l'action et l'intérêt du livre sont parfaitement nuls. L'action, d'ailleurs, n'est qu'une piètre antithèse. Faire d'un grand seigneur un enfant volé qu'on a mutilé, et du bateleur mutilé un pair d'Angleterre, qui laisse là la pairie pour retourner à sa boîte roulante de bateleur, telle est cette action, qui sautille, commune et capricante. par-dessus les dissertations et à travers toutes les impossibilités d'un conte de fée sans fée ; car on sait où l'on est dans la Belle au bois dormant de Perrault : on sait qu'on est dans le monde surnaturel de la féerie ; mais, dans

Y Homme qui rit, on ne sait plus où l'on se trouve. L'auteur nous dit : en Angleterre. Mais quand, en Angleterre, au commencement du xvme siècle, ce temps que nous touchons presque avec la main, il n'y a pas dans le palais d'un pair tout puissant un

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seul domestique qui vienne quand il sonne comme un enragé, quand il se perd à travers les labyrinthes des salles et des salons de son palais absolument vide et où tout le monde doit dormir sans doute encore plus fort que dans la Belle au bois dormant, et que cette longue course à travers ces salles, comme à travers une lande ou une foret, est inventée seulement pour nous ménager la surprise, au bout, de la baignoire et de la nudité de la duchesse Josiane, voilà qui doit détruire tout intérêt — même le grossier qu'on voudrait faire naître — par l'impossible. Et limpossible n'est pas uniquement dans cet endroit du livre. Comme Hugo, il est partout... Il est précisément dans cette scène, la plus préparée, la plus travaillée et la plus indécente du livre, cette scène du viol (presque) de Gwynplaine [Y Homme qui rit) par cette duchesse Josiane, que l'auteur, l'ennemi des duchesses, a bâtie à la chaux et au sable de la plus audacieuse corruption. Cette scène, que j'accepterais sans bégueulerie si elle était passée aux flammes de la passion, purificatrice comme le feu, mais que j'accuse de la plus dégoûtante indécence, est surtout impossible par la raison que toute femme assez affolée pour, comme la femme de Putiphar, déchirer le manteau d'un homme, oublie tout quand la terrible furie de ses sens l'emporte, ne songe point à parler, alors, comme un vieux et froid faiseur d'érolicum, d'Amphitrite qui s'est Livrée au cyclope, d'Urgôle qui s'est livrée à Bugryx, de Rhodope qui a aimé Phath (l'homme à. la tète de crocodile), de Penthésilée, d'Anne d'Autriche, de

madame de Chevreuse, de madame de Longueville, et ne se livre pas, en ce moment décisif et décidé, au plaisir érudit de faire, qu'on me passe le mot! tout un cours de catins. Il y a là, dans cette blanche peau de la duchesse Josiane, bourrée à froid de cantharides, un affreux pédant qui s appelle Victor Hugo, et qui, de cette femme, rend tout à coup grotesque la tragique monstruosité. L impossible est aussi dans Gwynplaine, dans cet homme qui ne rit que parce qu'on lui a taillé au couteau un rire dans la face, et qui, dit l'auteur, faisait contagieusement rire, à se tordre, les foules rassemblées, dès l'instant seul qu'il se montrait. De toutes les sensations, en effet, que devait donner cet homme hideux, à la bouche fendue jusqu'aux oreilles et aux lèvres coupées sur les dents, ce n'était pas la sensation du rire, du rire communicatif et joyeux. Ceci n'est pas plus vrai que tout le reste. C'était l'horreur, c'était l'épouvante, c'était le dégoût. Ce n'était pas, ce ne pouvait pas être le rire, et si, par une hypothèse que je n'accorde pas, cette douloureuse et cruelle hideur avait pu produire l'irrésistible rire, ce n'est pas du rire que peut naître jamais l'amour ni même le désir, et Josiane, sérieuse comme la passion et comme le vice, n'aurait jamais aimé Gwynplaine. Ainsi encore là l'impossible, et un impossible bien autrement compromettant que le simple impossible de l'événement, des circonstances, de la mise en scène, dont un habile homme ne se joue guères; mais l'impossible de la nature humaine, la méconnaissance absolue des lois qui la régissent et

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dont, sous peine de faux et d'absurde, il est défendu — à n'importe qui — de se jouer.

Victor Hugo, qui se croit tout permis, a osé s'en jouer, lui ! et à ce jeu, d'ailleurs facile, il a gagné de faire un livre toujours ennuyeux quand il n'est pas impatientant et incompréhensible. Et ceci, comme on voit, c'est ce que j'ai appelé les entrailles mêmes du livre. C'est dans les entrailles que nous sommes. Je pourrais, comme d'autres l'ont fait, me livrer à des critiques de détail, parler, moi aussi, de « la colonne vertébrale de la rêverie », citer à mon tour des phrases inouïes de préciosité insensée; car Hugo a l'éléphantiasis de la préciosité, et produisant bien autrement le rire que Y Homme qui rit, et bien plus à coup sûr. Je pourrais, comme on dit, chercher la petite bête dans un livre qui en est plein, de petites bêtes... Mais je dédaigne cette manière taquine de critiquer un homme, et je la laisse à mes pieds, par respect pour l'ancien talent de Hugo. Je le traite en artiste fort, en homme qui doit savoir la nature humaine et la faire vibrer à commandement quand il lui plaît, mais qui, malheureusement, n'a montré dans son Homme qui rit ni art, ni âme, ni nature humaine. Barbouillade et amphigouri, éclairés peutêtre ici et là de cinq à six pages gracieuses ou éclatantes (tout au plus !), V Homme qui rii — il coûte de le dire ! — pourrait déshonorer intellectuellement la vieillesse d'un homme, qui n'a pas su se taire à temps par pudeur pour des facultés faiblissantes...

Voilà pour l'esprit. Mais quant à la moralité de ce

livre, dans lequel tout ce que le monde respecte à juste titre : les grandeurs sociales, les pouvoirs, les royautés, les aristocraties, les religions, les législations sévères, tout ce qui fut l'honneur de l'Histoire, est insulté, — systématiquement et résolument insulté, — je n'hésiterai point à dire qu'elle est basse. Victor Hugo fait avec sa plume comme Tarquin avec sa baguette; mais les pavots qu'il coupe sont tous plus grands que lui, et voilà pourquoi il les coupe. Les sentiments de l'envieux social, les flatteries aux peuples et même aux canailles, — cette aristocratie renversée des peuples, — par ce flatteur de tous les gouvernements, les uns après les autres, et à qui il ne restait plus qu'à flatter cela aussi pour être complet, circulent et respirent dans toutes les pages de ce roman, qui n'est peut-être qu'un prétexte à déclamations pourpensées au lieu d'être un livre d'imagination de bonne foi. Ah ! les hommes de génie sont de grands ingénus, mais quel est l'homme, parmi les amis de Hugo, et les plus grisés par l'opium qu'il leur verse, quel est l'homme qui pourrait croire ingénument à l'ingénuité de Hugo?,.. Qui pourrait croire à son ingénuité, même comme artiste?... Hugo n'est et n'a jamais été qu'un grand retors. Tout est rétorsion en lui, violente, réfléchie, volontaire, et cette rétorsion a quelquefois été puissante. Elle produisait de grands effets, dont les imaginations plus naïves que la sienne ont été dupes longtemps. Mais Y Homme qui rit sera l'homme qui dessille les yeux. Ce crachai guérira les aveugles. Victor Hugo, l'heureux joueur à la

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renommée, qui faisait martingale depuis vingt ans, vient de perdre la dernière partie.. .

Il s'appelait Victor, — et ce nom lui allait bien! Désormais, on rappellera Victus.

QUAÏREV1NGT-TREIZE

Malgré son grand nom révolutionnaire, le nouveau roman de Victor Hugo, qui vient d'éclater comme le dernier coup d'un fusil qui crève, ne fait déjà plus de bruit. Quand on se rappelle la tempête d'éloges ou de blâmes que soulevèrent les Misérables, on trouve bien froid el même indifférent l'accueil fait au livre d'uu homme qui, de toutes ses puissances à peu près perdues, n'avait jusqu'ici gardé intégrale que celle de passionner l'opinion. C'est presque un enterrement... civil, non! mais incivil plutôt. La critique est-elle donc ennuyée à la fin d'entendre appeler depuis si longtemps Victor Hugo « le grand homme »?... Estelle blasée sur son génie?... Est-elle indigérée de ses

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