ET LES BORGIA
Dans un article d'examen sur la Lucrèce Borgia de Hugo, qui n'a inspiré le premier jour que de la curiosité sans enthousiasme, et, le lendemain, que les grandes phrases d'une critique sans indépendance, nous avons touché cette question des Borgia, qui n'est plus à présent qu'une mystification de l'Histoire. Mais nous ne nous doutions pas qu'aux travaux historiques et critiques signalés par nous en passant contre la grosse halourdise «les crimes des Borgia il allait s'en ajouter un autre, défiuitif, sur le chef de la hideuse famille, sur le serpent générateur de toute cette nichée de serpents..'.
\. Parlement, i 3 févrii r :
Nous ne nous doutions pas qu'un livre sur Alexandre VI (1) achèverait, d'un dernier coup, le monstre postiche devant lequel les imbéciles et les hypocrites vertueux se sont indignés ou ont tremblé depuis trois siècles, avec une émotion si comédienne ou si dupe, et qu'il serait solennellement envoyé à Victor Hugo pour refaire son éducation sur cette question des Borgia et lui montrer qu'il est plus honteux pour le génie que pour personne d'être, à ce point-là, mystifié.
Car il a été mystifié. Victor Hugo, poète et non pas critique, quoiqu'il ait voulu faire de la critique en ces derniers temps, ne s'est nullement inquiété de savoir si les Borgia étaient réellement bien les scélérats dans lesquels on les, avait costumés. La probité de Hugo ne s'est nullement inquiétée de cela. Poète, et poète dramatique, il a le sentiment de l'Histoire à peu près autant que son vieux complice, Alexandre Dumas, qui, lui aussi, s'est enfoncé jusqu'aux oreilles dans les Borgia et s'est occupé de leurs crimes, non pour
1. Le Pape Alexandre VI et (es Borgia. Première partie : Le Cardinal de Llancol y Borgia, par le R. P. Ollivier, des Frères prêcheurs (Albanel).
la scène, mais pour l'enseignement. Délicieux professeur. 11 y a un oiseau qui s'appelle l'engouleven , qu TOle le bec ouvert et avale le vent, symbole des badauds, et que Victor Hugo pourrait prendre pour ses armes. Mais l'engoulevent n'est quune gnve en comparaison du poète dramatique qu. avale, lu, des choses bien plus difficiles à avaler que le vent quand ces choses peuvent se réduire en drame, en effets a
S a" ^, Urne sou père Alexandre V,, arrangée de longue main, pour le scandale e pour l'horreur, par des drôles, ennemis de la papauté, qu ouvaient joli de faire la renonce des cnmes de l'antiquité en même temps que la rena.ssance Utteaire ; et l'engoulevent dramatique avala cette Lucrèce comme Gargantua avala ses six pèlerms en salade et nous a rendit, cette Lucrèce, en cette chose au on oue pour apprendre au peupie la véritable h,s o,«, 1 v avait pourtant un chef-d'œuvre qu> aura.t du "eure la main sur l'épaule de Hugo et l'averUr. C'était la dissertation de Roscoe.
La dissertation de Roscoe sur Lucrèce Bo.gr. e e meilleur soufflet que des joues protestantes ment reçu de mains protestantes.
Mais la Lucrèce de Roscoe, qui est la Traie Lucrèc , n avait pas le fumet dramatique de l'autre Lucrèce a Lucrèce de la calomnie; et ce qui. falla.t au poète
dramatique, c'était une Lucrèce faisandée, - une Lucrèce qui eût du fume,... Lut-il nos,,» > Ne le lut-
il pas?... Qu'impor.lel la question n'était pas là pour lui. Rien de la vérité ne pourrait arrêter un homme qui a dans le ventre la fringale de l'applaudissement, la fureur dramatique... Ahl le cabotinisme de l'acteur remonte jusqu'au poète, et voilà même pourquoi l'art dramatique est, au fond, un art si inférieur, malgré l'éclat qu'il jette. Il y a plus ou moins, dans tout poète dramatique, je ne dis pas un cabotin, mais je ne sais quoi de cabotin qui préfère l'applaudissement à la vérité.
Et c'est là-dessus qu'il faut insister. Quand Victor Hugo fit sa Lucrèce Borgia, il n'était pas le Victor Hugo d'aujourd'hui. Il n'en était alors qu'à son avatar Louis-Philippe, lui qui ne croit pas pour des prunes à la métempsycose; car il s'est métempsycose avec tous les régimes : restauration, monarchie de juillet, république, empire, re-république. Pythagore n'était qu'un cul-de-jatte immobile comparé à Victor Hugo. En ce moment, dit-on, il pond et couve un Torquemada qui ne sera certainement pas plus vrai que Lucrèce, ce Torquemada de son dernier avatar, de l'avatar de la république démocratique et de l'enragement contre l'Église. Je devine sans peine tout ce qu'il sera.
Mais, du temps de Lucrèce Borgia et de Louis-Philippe, nulle raison que la démangeaison seule de l'applaudissement, nulle autre que la mendicité dramatique, pour dauber, comme l'a fait Victor Hugo, dans la Lucrèce de Burckhardt, de Guichardin, de Sannazar et de Gordon. En vain, en regard d'écrivains si
suspects, un grand poète, qui ne s'était jamais avili, celui-là, avait-il chanté les vertus de Lucrèce. Le poète Hugo ne tint aucun compte des paroles de ce poète qui s'appelait l'Arioste. Il aima mieux croire des polissons. L'histoire des Borgia n'est, en effet, comme elle a été inventée, racontée et admise par des imaginations corrompues, qu'une immonde et scélérate polissonnerie, et les polissons et les polissonneries sont plus dramatiques que la vertu, la dignité, les attitudes patriciennes, l'immobilité majestueuse des caractères qu'on retrouve toujours à la même place, aujourd'hui comme hier et comme demain I
Victor Hugo moula donc sa Lucrèce en pleine fange, — en pleine fange qu'il n'avait pas faite, en cela au-dessous du maçon qui fait le mortier dont il se sert. Pour lui, dans son drame de Lucrèce Borgia, il ne s'agissait que de Lucrèce; mais par Lucrèce il atteignait à Alexandre VI, qui n'était encore, dans ce temps-là, qu'Alexandre VI pour Hugo, mais qui présentement serait pour Hugo, dans son avatar actuel, quelque chose de bien pis, s'il avait à en parler, qu'Alexandre VI; car ce serait le pape, et il fut seulement pour Alexandre VI ce qu'il avait été pour Lucrèce. Il dut éclabousser le père avec la fille, et il l'éclaboussa; mais croyez bien que s'il recommençait son drame il ferait mieux que de l'éclabousser 1 Croyez bien qu'au terme où en est descendu Victor Hugo, même le livre que voici, tout concluant qu'il puisse être, ne lui ôterait pas la boue de la main.
C'est un livre érudit et discuté, — un livre hardi, même contre les catholiques, qui, eux aussi, ont été dupes, quand ils n'ont pas été très lâches, dans cette question d'Alexandre VI. Aujourd'hui, en ce moment encore, une revue, le Correspondant, qu'on pourrait appeler à plus juste titre « le Trembleur », et qui s'imagine que la vérité a, comme lui, peur de quelque chose, trouvait imprudent — et l'exprimait — de toucher à ce sujet fétide d'Alexandre VI, fût-ce pour l'assainir, fût-ce pour éponger la mémoire de ce pontife des souillures qu'on a fait ruisseler sur elle. Une telle opinion, si elle était respectée et pouvait triompher, ne serait, du reste, que la confirmation volontaire et éternisée de l'immense faute commise par un clergé qui avait des ordres savants à son service, et même des hommes de génie, et qui n'a jamais songé à répondre péremptoirement et carrément, une fois pour toutes, aux effroyables calomnies qui n'entamaient pas que la personnalité d'un seul pape, mais, aux yeux du monde, jusqu'à la papauté ellemême.
Courbé, aplati, stupéfié sous l'ascendant de ces calomnies, le clergé, il faut bien le dire, a laissé imbécilement établir aux ennemis de l'Église — car
ils l'ont établi — qu'Alexandre VI était la Trinité de l'inceste, de la fornication et de l'empoisonnement sur le trône pontifical de saint Pierre, et, chose inouïe et particulièrement lamentable i il a fallu attendre jusqu'à ces derniers temps pour qu'un protestant — Roscoe — eût un doute sur ces monstruosités fabuleuses, pour que le doux Audin, qui n'était pas un prêtre, mais un laïque, s'inscrivît hardiment en faux contre elles, et pour que Rohrbacher, qui n'y croyait pas et qui les discuta en passant, avec une force de bon sens herculéenne, dans sa grande Histoire de l'Église, écrivît ce mot, qui sent la vieille épouvante, incorrigible, du prêtre : « Il faudrait, pour bien faire, qu'un prolestant honnête homme allât jusqu'au fond de cette question d'Alexandre VI », — comme si ce n'était pas plutôt à un prêtre catholique que l'honneur d'un pareil sujet incombait!
Heureusement que ce prêtre est venu. Heureusement que cette faiblesse sacerdotale et séculaire va prendre fin dans le courage d'un prêtre arrivé tard, mais arrivé, et qui s'est dévoué à démolir et à ruiner lu calomnie et le scandale érigés, au sein de l'Église, par des mains hostiles à l'Église, comme deux tours d'ignominie sous lesquelles on croyait l'écraser. Seulement, tout en se dévouant à cette tache, tout en étant sûr de sou courage, tout en étant certain des faits qu'il oppose à la calomnie, ce prêtre ne peut se défendre d'une impression de terreur encore tout en renversant l'odieux colosse, tant c'a été longtemps une opiniâtre tradition de lâcheté et do
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bêtise que l'idée qu'il ne fallait pas y toucher. Mais, grâce à Dieu! il y a touché, et il l'a renversé, dans ce livre que nous annonçons, le colosse du faux Alexandre VI qui pendant si longtemps nous a caché le vrai, de cet Alexandre VI qui ne fut, comme on l'a dit, ni un Sardanapale ni un Tibère, mais auquel on a fait des vices surhumains pour cacher des vertus seulement humaines, comme on fait le masque plutôt que la figure pour mieux la cacher. Il l'a renversé dans ce livre inachevé, qui n'est que le premier volume d'un ouvrage qui en aura deux. Faute de tactique peut-être, que ce temps d'arrêt dans la publication, car on ne coupe pas en deux ses boulets, et c'était un boulet à tout emporter et à nettoyer profondément la place qu'un Alexandre VI réhabilité devait être! Faute cependant moins grande qu'elle ne paraît. Nous n'avons en ce volume que Rodrigue Borgia, mais nous avons aussi le grand seigneur, l'officier comme marié, le cardinal, le prêtre et le légat que fut Borgia avant de monter à la papauté; et ce Borgia-là est tellement tiré au clair par l'historien et mis dans un jour si lucide, sa vie est tellement dardée de pointes de lumière, cette vie qui dura soixante ans avant son élection, et entre laquelle et nous se sont glissés ou étalés tant de mensonges, que le pape qui sort de ce Borgia, on est déjà sûr, avant qu'il en soit sorti, de son innocence, et que la preuve qu'on vous fait faire on la fait toute, seulement avec sa moitié !
Tel est le premier volume. Borgia, en attendant le pape, en sort complètement justifié. Or, Borgia, — qui l'ignore? — pour qu'on crût à la culpabilité du Nabuchodonosor qui devait précéder dans la haine du monde sa Babylone écarlate, a été enveloppé dans des calomnies égales à celles dans lesquelles on a enveloppé le pontife, et ces calomnies, il fallait les détruire aussi bien que les autres. L'historien que voici est revenu, lorsque les faits lui ont manqué, aux considérations du bon sens, à l'argumentation, à la force de l'induction ou à celle des choses déduites ; mais il est d'abord et surtout entré dans les faits, jusqu'à ce que les faits manquassent non pas sous sa main, mais sous toute main.
11 les a épuisés. Ces faits : la naissance de Borgia, de vieille race royale aragonaise, et dont l'élévation ecclésiastique vint de ce qu'il était le neveu du vaillant pape Galixte III; ses premières fonctions, qui furent militaires; son mariage avec Julia Farnèse, qui mourut après quelques années ; la légitimité, contestée et prouvée incontestable de ses enfants ; le rétablissement dans son titre pur de belle-niere de cellelà que les historiens ont appelée, sans le comprendre, du nom familier et intime de Vannoixat et dont ils ont
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Tait la maîtresse d'Alexandre VI jusque dans ses dernières années, parce que cette belle-mère, gendre respectueux, il n'avait jamais cessé de la visiter; les longues années sous plusieurs papes qui le conservèrent chancelier de l'Église, le firent évêque et l'envoyèrent, comme légat, en Aragon, représenter le Saint-Siège; ses mœurs si accusées, mais garanties par la considération des papes — presque tous des grands hommes — sous lesquels il vécut, et par sa popularité dans le collège des cardinaux, où jamais une voix ne s'éleva contre lui, mais où toutes, moins deux, s'élevèrent pour lui quand il fut nommé pape : tous ces faits sont racontés ici avec un détail dans lequel nous ne pouvons entrer, mais qui confond, par sa netteté et par son poids, quand on songe à tout ce qu'on a fait de cette simple et imposante histoire. Il résulte du récit, discuté à mesure qu'il se développe, du nouvel historien d'Alexandre VI, que pendant toute sa vie de cardinal ce singulier Héliogabale ne commit qu'une seule faute, dont le reprit paternellement Pie II (le grand Piccolomini), et cette faute énorme fut d'être demeuré un peu trop longtemps à un bal où des femmes dansaient sans leurs maris. Hors cette légèreté d'un instant, cet oubli de la sévérité de son état, expliqué peut-être par les anciennes habitudes militaires et d'homme du monde, le cardinal Rodrigue Borgia reste, dans l'histoire du R. P. Ollivier, absolument irréprochable... S'il ne fut pas un saint dans le sens rigoureux et glorieux du mot. il fut, au moins, un prêtre exemplaire, au niveau des plus
LE PAPE ALEXANDRE VI ET LUS BORGIA ± i 5
hauts devoirs par Je caractère et par les facultés, et tellement le contraire, en tout, de ce qu'on sait, que, pour ne pas rester hébété devant ce phénomène, il faut revenir au mot fameux de de Maistre : que, depuis plus de deux cents ans, c'est une conspiration organisée contre la vérité que l'Histoire !
Les premiers conspirateurs contre celle d'Alexandre VI sont, aux yeux de son nouvel historien, les mêmes qu'aux yeux d'Audin et de Rohrbacher. Ce sont Burckhardt, le valet déshonoré et cassé aux gages, et Guichardin, que le sceptique Montaigne ne craint pas de traiter d'esprit pervers; Burckhardt surtout, « ce Procope menteur d'antichambre, avec lequel, si ses contes étaient vrais, le profond politique Alexandre VI, ce grand discret, ne serait plus qu'un idiot! » dit Audin. Mais Burckhardt et Guichardin ne sont plus les seuls : ils ont fait souche. D'autres qui vinrent après eux se servirent du Diarium de Burckhardt et de celui d'Infessura, un anecdotier et un chroniqueur du même genre, et les altérèrent et les corrompirent...
Ce fut encore l'anonyme de la Vie de Rodrigue Borgia, plus mauvais pour les choses scandaleuses que le Diarium de Burckhardt, et qu'un ami du prolestant Gordon copia. Ce furent à leur tour les poètes du temps, comme Sannazar et Pontano, les épigrammatistes et les renaissants qui imitaient l'ordure antique, les suétoniens qui voyaient partout des césars •I «les vices à la façon romaine, et tous ces ennemis de l'Église qui n'attendaient que Luther pour se faire protestants. Enfin ce fut Leibnitz lui-môme, protestant
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aussi, qui maigre sa haute probité, ayant mis lu main sur le Diarium de Burckhardt, reconnut qu'il fourmillait de fautes, et néanmoins le publia. Et cette conspiration contre la vérilé et contre l'histoire, qui va de Burckhardt à Leibnitz, a encore passé par Bayle et par Voltaire, qui, un jour de bon sens, en a ri, pour arriver enfin à Victor Hugo, qui n'a pas le bon sens de Voltaire, — et qui n'en rira pas!
Ira-t-elle plus loin?... Je n'en doute pas. Mais seulement elle n'ira pas sans honte après cette histoire d'Alexandre (VI, qui, sans colère, l'a démasquée. Elle ira, maintenant, si elle le veut, le visage nu. Elle ue pourra tromper personne. Le moine déterminé qui a entrepris la réhabilitation d'Alexandre VI ne s'arrêtera pas. Il a commencé par innocenter l'homme dans le Borgia avant d'èLre pape, et cet homme-là était plus difficile à reconstituer que ne sera le pontife, vuà la lueur éternelle et pure, pour ceux qui osent le regarder, d'un irréprochable buliaire. A tout seigneur tout honneur, même dans l'erreur! Cette première partie de cette histoire, je l'ai dit, a été envoyée à Hugo pour qu'il pût s'en servir, s'il en fait une, dans sa préface de Lucrèce Borgia, Mais Victor Hugo, qui doit tenir à son scélérat d'Alexandre VI et à toutes ses petites expie. Lations dramatiques, Hugo y répondra-1- il? .
Ce sont les premières vespres de la fête d'aujourd'hui en l'honneur de Victor Hugo qu'ils ont chantées hier soir, à la Gaîté. Ils y ont joué pompeusement sa Lucrèce, — trop pompeusement même; car de ma vie je n'ai vu ni- entendu pareilles emphases à celles des acteurs qui ont vomi cette terrihle pièce ! Était-ce hasard ou connivence, qui la taisait représenter précisément es jour-là? .. Elle était, je le sais, annoncée depuislongtemps; mais, en fait de connivence, on peut tout croire des travailleurs dans la gloire de Hugo. Eh bien, si c'est hasard, il a été malheureux, et si c'est connivence, elle a été maladroite! Ce n'a pas été fête pour fête! Aujourd'hui, nous allons donner à
l. TribouH, 28 février 1881.
Victor Hugo une fête de rue. Il ne nous a pas donné hier soir une fête de théâtre. Il nous doit du retour 1
Tout a été triste, en effet, hier soir, dans cette Galté qui porte si mal son nom. La pièce, le» acteurs, les entr 'actes, le public, l'enthousiasme, l'esprit pesant qui passait sur cette salle, assez laide en femmes, et où des loges vides faisaient comme des trous sombres. Qui eût dit cela avant d'entrer? Les choses s'annonçaient si bien!... Qui eut dit cela à la bousculade de la porte? Car on s'y est bousculé républicainement! Promesse vaine d'une représentation éclatante. Je m'attendais presque à des prélibations de la fête du lendemain : preelibaliones malrimonii. Je m'attendais à des lauriers, à des statues, à une exhibition de la statue de Victor Hugo pour faire pendant à l'exhibition de la statue de Voltaire sur le théâtre, lors de son triomphe. Et rien de tout cela. Pas le moindre petit buste ! Je m'attendais à des frénésies d'applaudissements. Et rien ! rien ! D'applaudissements, il n'en est tombé que quelques-uns du cintre sur la tête du citoyen Rochefort, assis à la première galerie, et qui s'est courbé là-dessous avec un embarras qui lui fait honneur; mais, de ces applaudissements, Victor Hugo n'en a pas ramassé un seul.
On les lui a gardés pour sa fête d'aujourd'hui !
If
Quant à la pièce en elle-même, elle m'a paru d'une affreuse vieillesse. Elle semblait sortir des Catacombes. C'était une morte qui se mettait debout, — ou plutôt que l'on mettait debout, — mais c'était une morte! Riea ne vivait plus dans ce drame où la vie avait été toujours faussée, tendue à outrance, impossible, mais d'où la passion finissait quelquefois par sortir, tirée et traînée par les cheveux, dans un effort déclamatoire Ce n'est pas dix ans, ce n'est pas vingt ans, c'est cent ans qui ont passé sur cette œuvre, laquelle a eu son jour de succès, mais dont l'accent ne nous trouble plus et nous paraît presque ridicule aujourd'hui. Certainement, si l'accent avait été plus vrai, la pièce eût été moins mortelle; car pour de telles œuvres il faut renoncer à l'espoir de l'immortalité. Racine, dont le romantisme a eu l'impertinence de tant se moquer, vit toujours, malgré les grandes perruques et les talons rouges de ses Achilles et de ses Agàmemnons; il vit, malgré lTIistoire qu'il fausse, ou qu'il ne, sait pa^, dans srs mu-urs el dàtïô >*'S costumes; ii vit parce qu'il k l'an-i-ut. humain, la justesse <!ans le sentiment et \k pasSiito étérneflè.
Si LiirnVf- lîorgia — cet impudent mensonge d'un laquais voleur el cotf&édié mi- ;mi dr.i lue avai'
eu ce qu'avaient les pièces de Racine, elle serait encore ce qu'elle fut pour une génération trop jeune pour sentir juste et pour voir clair. Elle aurait résisté au temps. Mais ce n'est pas seulement l'Histoire qui est violée dans ce drame; ce n'est pas même ce drame qui, dans son organisme, est mal conformé ; mais ce sont les sentiments de la nature humaine qui y sont abominablement contrefaits, ainsi que le langage qui les exprime. Henri Heine, ce génie bien fait et charmant, appelait, si on se le rappelle, Victor Hugo un grand bossu. Eh bien, sa Lucrèce Borgia chasse de race ! Elle est moralement difforme. C'est une bossue de maternité... Hier soir, elle n'a touché personne. Et cependant, je l'ai dit souvent, mais cette observation s'impose à chaque instant et on est bien obligé de la répéter, nous vivons dans le siècle le plus maternel qui fut jamais, maternel jusqu'à l'hypocrisie. Le sentiment que Victor Hugo a donné à Lucrèce Borgia pour son fils Gennaro avait donc, pour être compris et pour toucher, non pas les mères vraies de la salle, mais celles-là aussi qui veulent le paraître, et l'amour désespéré de Lucrèce et sa fureur maternelle — monstrueuse hyperbole dramatique en style hyperbolique et antithétique; — a pu produire de l'étonnement, mais n'a produit aucune émotion.
Et encore, l'hyperbole antithétique du style a tué l'hyperbole dramatique de la pièce. La Lucrèce de Victor Hugo parle plus qu'elle nagit, et elle semble même n'agir que pour parler... Elle n'abrège jamais ses phrases par son action, mais, au contraire, elle
l'allonge toujours de ses phrases, défaut capital de Victor Hugo, qui est son défaut ordinaire. Il l'a partout... Dans ses pièces en vers, comme Hernani et Ruy Blas, la chose paraît et choque moins. La poésie du vers, la puissance mystérieuse et inexplicable du vers, qui agit jusque sur les âmes les plus basses, sauve ce que la prose de Hugo ne peut pas sauver, et il est victime de cette prose sans naturel qui est la sienne. Lucrèce, excepté quand elle crie, parle trop d'abord, et parle toujours cette langue contournée, savante, travaillée de Victor Hugo ; elle la parle quand elle ne devrait plus la parler, mais agir ; elle la parle à tous les moments du péril que court son fils : elle la parle quand il a le poison et la mort dans le ventre, elle la parle quand elle lui a donné du contre-poison et qu'elle ne devrait que le faire s'enfuir, par une de ces portes qui s'ouvrent toujours à temps dans les drames de Victor Hugo, et qu'elle le rappelle pour lui demander de la lui parler à son tour. Elle a besoin de l'entendre encore, quand elle devrait le pousser dehors de ses mains maternelles épouvantéesl Et c'est cette rhétorique du romantisme, aussi vieille que l'autre rhétorique que Victor Hugo a tant sifflée, c'est elle, bien plus que la scélératesse de Lucrèce, qui empècho tous les cœurs <lo mères de s'intéresser à son amour.
28â vu;! oh ni'no
Ainsi; pas de vérité humaine, pas de vrai sang dans cette pièce hydropique de déclamation et d'enflure. Pas de vérité historique non plus dans ce drame de mensonge tiré d'un pamphlet, pas de vérité historique qu'il n'est pas permis au génie lui-même de travestir pour l'amusement des générations qui aiment l'histrionisme et qui haïssent la papauté. Mais (ce qui est moins grave il est vrai) pas même de vérité légendaire; car, s'il y a une légende, c'est celle du poison des Borgia. Et ce poison des Borgia, d'autant plus effrayant que le secret en est perdu, Victor Hugo, cet homme d'effet dramatique à tout prix, nous en fait douter; il l'a compromis! Dans le récit des trembleurs, ce poison, qui est le fond de la pharmacopée dramatique de l'auteur de Lucrèce, était de la foudre en flacon pour la rapidité de son action dévorante. Or, ici, on se porte très bien quand on l'a ingurgité. On est sa bouteille. Gennaro est empoisonné par Alphonse d'Esté, qui le prend pour l'amant de sa femme, et on croit que le poison qu'il a avalé va le dissoudre sur place, et il ne se dissout pas, et il n'éprouve aucun symptôme de dissolution pendant
LUCRÈCE B0RG1A
la très longue scène où il ne veut pas boire le contrepoison offert par sa mère. On se dit. avec une fiévreuse anxiété : « Mais la colique ne vient donc pas Mais que fait-elle donc, cette colique?... » Les .autres vérités violées dans la pièce impliquent 1 infériorité morale et intellectuelle de l'auteur, Elles ne sont que lamentables; mais celle-ci est pire : elle est comique. Elle introduit le comique dans une pièce qui veut être tragique, et ce comique est d'autant plus grand et plus ridicule qu'il est déplacé.
Sérieusement, peut-on dire que cette pièce de / ucrèce Bôrqia ait été jouée, hier soir, à la Gaile I Je Tai appelée': les premières vespres du lendemain, et c'est exact ; elle a été moins jouée que chantée, - et chantée dans cet ennuyeux et exécrable ton qui est la mélopée traditionnelle du mélodrame. Depuis qu il est en effet, des mélodrames dans le monde, on piaule comme cela, au lieu de parler, et c est une raison ajoutée aux autres pour faire paraître plus vieille cette vieille pièce. Elle a rappelé êtressuscité tous les petits hurleurs entendus au théâtre
de drame. . . , . ...
Mademoiselle FaVari, qU» J'ai ™e »J,0,™b e * presque adorable dans bâilla, est devenue & ta Gaitt une femme de l'endroit et elle y a perdu sa du- wn pure, nette et simple. Sa voix s'embarrassa.t, hier soir, dans les longues pWases gongoriqoès de son r»le,
comme ses pieds dan., la .|< d- s,-s rob,s... a, ' s,
,11,. uvuil vu le magnifique coup de pied, le coup de i royal que mademoiselle Mars, cette mne dB la
grâce, envoyait, pour les écarter, aux flots de velours et de soie qu'elle traînaitaprès elle, mademoiselle Favart se serait trouvée, ce soir-là, bien peu duchesse de Ferrare, comme, sous ses cheveux noirs, elle est aussi très peu Lucrèce Borgia, qui était blonde, et dont une tresse, une seule tresse, a rendu amoureux Lord Byron !
A cela près de quelques beaux gestes, sur lesquels le mélodrame et la Gaîté n'ont pas eu d'influence encore et qui lui sont restés, elle n'a pas réalisé l'idéal que j'attendais d'elle. Le jeune Volny, du Théâtre- Français, faisait Gennaro, et il a montré du feu deux ou trois fois; mais qu il prenne garde aux mauvaises habitudes du mélodrame! Elles ont fini par atteindre un homme de génie dans son art, Frederick Lemaître, qui n'avait pas le génie simplificaieur de Talma, lequel serrait son rôle autour de lui et jouait les coudes au corps, avec des gestes rares, mais qui, comme le tonnerre sort de la nue, sortait tout à coup de sa toute-puissante simplicité.
Pour ce qui est des autres acteurs de Lucrèce Borgia, je crois qu'ils peuvent demeurer, sans grand dommage pour leur talent, dans cette tour de la peste de la déclamation que l'on appelle le mélodrame. Ils brillent moins par le talent que par le costume. Seulement, pourquoi n'en ont- ils qu'un pendant toute la pièce? Pourquoi n'en changent- ils pas?. . Des seigneurs de cette élégance, de ce luxe, de cette somptuosité italienne, doivent avoir plus d'un habit et ne peuvent pas être cousus à perpétuité dans un seul.
LUCRÈCE BOBGLà 285
Et cela méritait d'autant plus d'être dit, qu'à mesure que le drame diminue d'âme et de talent le costume augmente d'importance, et que les meilleurs auteurs dramatiques seront prochainement... les costumiers !