CHAPITRE PREMIER
Avant l'exil. — La tristesse lyrique.
Deux courants de sens contraire ont entraîné, d'un côté la littérature, de l'autre la politique et l'esprit des penseurs, à travers toute la suite des révolutions et des réactions qui se sont succédé pendant le cours du xixe siècle. Le parti des réformes sociales, pacifiques ou violentes, n'a cessé d'affirmer sa vitalité après ses défaites. L'optimisme a régné en philosophie avec la doctrine du progrès indéfini de l'humanité. La foi au progrès, descendue dans le peuple, est devenue pour lui l'attente du bonheur promis. Mais les imaginations et les sentiments tristes ou sombres
ont presque toujours dominé dans les œuvres des poètes et des romanciers, même, à la fin, clans le théâtre. Les écrivains et les artistes ressentent i vivement l'ébranlement et le désordre des idées, à chaque époque de perturbation morale liée à une révolution politique, en même temps qu'ils ne se détachent pas sans peine d'un régime favorable aux jouissances esthétiques et aux intérêts professionnels de l'art. Ceux qu'a atteints pour un temps la passion des réformes voient leurs espérances trompées, et le spectacle décourageant des lendemains de révolutions assombrit leurs inspirations.
Cette humeur mélancolique croissante des œuvres lyriques de Victor Hugo, après 1830, qui devait passer peu à peu du mode de la tristesse élégante, genre littéraire, au mode philosophique lugubre des révélations de « la Bouche d'ombre », dénotait en sa marche une influence dont l'origine est à reporter au commencement du siècle, au moment où l'inspiration sentimentale changea de nature. Venu trente ans plus tard que les Sénancour et les Chateaubriand, le poète se trouva, d'abord très éloigné, grâce au « père vieux soldat », * à la « mère vendéenne » et à une éducation catholique, de l'esprit des hommes qui avaient traversé la Révolution. Il y vint par d'autres impressions,
après la foi perdue, et il éprouva alors à la fois, et de plus en plus, sans leur permettre de se mêler, les effets de l'anarchie morale de son temps et ceux de la contagion de l'optimisme philosophique et social.
L'optimisme des premiers grands initiateurs socialistes, et le pessimisme de sentiment des hommes de poésie étaient des effets contraires d'une même cause : l'évanouissement de la confiance humanitaire exaltée que la philosophie, depuis cinquante ans, et la grande révolution durant sa phase ascendante avaient fait concevoir. L'Empire fut un assommoir de toute noble pensée; la Restauration, un temps pour se reprendre après le délire des guerres; les élans de 1830 et de 1848, une ardeur bientôt suivie de l'abattement des hommes de sentiment désillusionnés. Tandis que la vision d'un avenir de félicité était au bout des systèmes historiques et philosophiques, la littérature d'imagination, individualiste, égoïste et portée à la recherche des sujets excentriques, travaillait, sciemment ou non, à la ruine des anciennes croyances et des mœurs.
L'utopie, en des projets de reprise à neuf des fondements sociaux, s'offrait pour résoudre le problème de l'Etat, dont on voyait l'empirisme politique, de constitution en constitution, man-
quer pitoyablement la solution. Deux penseurs, H. Saint-Simon, Gh. Fourier, dès le commencement du siècle, ont fourni sur des plans différents la matière des idées qui, mêlées aux éléments moraux du panthéisme de Hegel et de sa philosophie de l'histoire, ont régné sur les esprits, en France, jusqu'à l'avènement de l'évolutionisme, et préparé l'évolutionisme lui-même. Ils proposaient d'établir la société sur des bases de science pure, ou déduites de la marche de l'histoire. Au même moment les écrivains à tempérament poétique, sans goût et sans aptitude pour les systèmes, inauguraient l'ère de la littérature ennuyée ou désolée.
Le cas le plus intéressant, à cause de l'époque, et par la singularité morale d'un auteur qui éprouva successivement l'illusion et le désenchantement du remède souverain à apporter aux maux de l'humanité, nous est fourni par Sénancour, quoique le type d'Obermann, qu'il a créé, n'ait pu devenir aussi populaire que celui de René, dont la conception est plus simple et plus romanesque. Sénancour a traversé dans une demiobscurité presque toute la première moitié di xixe siècle; nous pouvons le prendre pour le repré sentant du sentiment pessimiste persévérant avec un mélange des traditions intellectuelles e
réformatrices du xvin6, en regard de la grande expansion de l'optimisme panthéiste et de l'anarchie littéraire.
« J'ai vu, écrit Sénancour, la nature mal interprétée, j'ai vu l'homme livré à de funestes déviations : j'ai cru entendre la nature, j'ai désiré ramener l'homme. Au milieu des dégoûts et de l'apathie où ma raison détrompée retenait mon cœur aimant », — on était en 1798 et l'auteur avait vingt-huit ans, — « mes plus fréquentes impressions étaient la réaction chez moi des misères de mes semblables. Je cherchai leurs causes, et je vis qu'à l'exception de quelques douleurs instantanées, tolérables ou mortelles, qui dès lors ne pouvaient constituer un état de malheur, tous les maux de l'humanité découlaient d'erreurs locales ou accidentelles... que les habitudes malheureuses ne faisaient point partie de la nature essentielle de l'homme. J'osai donc concevoir un grand dessein. Soit sensibilité, soit génie, soit orgueil, je voulus tenter de ramener l'homme à ses habitudes primitives. »
Disciple de Rousseau, en ce point de la bonté native de l'homme, Sénancour, venu après la Révolution, croit que le caractère humain peut être réformé. Il attribue à l'abattement où il est tombé la nécessité de réduire son plan. Toutefois
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son projet demeure, si ce n'est de rendre l'humanité au bonheur, au moins de chercher « quelles institutions peuvent convenir à l'homme social de la nature, c'est-à-dire quelle est, des formes possibles à l'homme, la plus facile et la plus heureuse.
« Je ne me suis jamais dissimulé combien un pareil dessein était au-dessus de mes moyens, et peut-être du génie d'un homme. Que l'on ne m'accuse point d'être le jouet des prestiges de la vie en méprisant ses vanités. L'espoir de servir le genre humain n'aura été pour moi qu'une illusion sans doute; mais l'illusion est nécessaire à la vie, et celle-là seule restait à la mienne... Supposer une vie sans desseins, dit-il à un autre endroit, un être actif sans volonté, ou qui ne se propose point de but aux actes de cette volonté, I c'est admettre des sensations sans résultat, une i série de causes productives par leur nature, et !| pourtant stériles par le fait. Il est donc contra- M dictoire qu'un homme qui possède ses facultés I naturelles agisse absolument sans choix et vive sans aucun projet, quelque peu passionné, quelque désabusé qu'il soit, quelque persuadé qu'il puisse être que le cours de toutes choses est détermina par une invariable nécessité. »
Cette illusion inséparable de l'existence con-
sciente, Sénancour la transportait à l'espèce humaine par l'effet de la « réaction sur lui des misères de ses semblables ». Il disait alors, parlant de l'humanité : « Avançons le terme de sa maturité nécessaire, et que cent siècles de déviation lui suffisent enfin pour l'expérience d'ellemême.
« La folie des temps écoulés ne pourra-t-elle instruire des temps meilleurs? et faudra-t-il que,
! dans des mutations inconsidérées, cette espèce toujours avide et toujours trompée perde sa durée
i tout entière à s'essayer h vivre? Répétons-lui la leçon terrible, proférée par toutes les contrées et transmise par tous les âges ; qu'elle suive la filiation de toutes ses misères, quelle en reconnaisse
i la source commune dans l'abus du besoin de jouir; qu'elle abjure enfin le désir trop extensif de l'inexpérimenté, l'avidité des extrêmes, et la
I vénération de l'inconnu, et l'amour du g'igan-
! tesque, et l'habitude des passions ostensibles, et
I l'orgueil des vertus austères, et la manie des abstractions, et la vanité de l'intellectuel, et la crédulité pour l'invisible, et le préjugé universel
I de la perfectibilité. »
L'illusion à demi consciente qui permettait ces exhortations naïves était incapable de les soutenir; elle se dissipait quand le philosophe réfléchissait
au « néant des choses » et à l'inanité de chaque existence individuelle, inanité semblable à celle dont il avait le sentiment pour son moi propre.
« Triste et indéfinissable opposition du tout permanent et sublime à l'individu souffrant et mortel!... Pour quelle intelligence suprême et indéfinissable fut donc préparé ce spectacle à la fois rapide et durable, toujours varié et toujours le même? Acteur misérable formé pour un rôle pénible, esclave jeté sur l'arène pour être immolé au spectateur impassible, n'apprendrai-je pas du moins quel est cet être qui eut besoin de moi pour me détruire, qui me donna les désirs pour me donner les regrets, et l'intelligence pour que je connusse ma misère?
« Si tout passe ainsi, et que nul être ne jouisse immuable de cette succession de vie et de mort, concevrai-je davantage cette terrible nécessité qui forme pour dissoudre, qui produit sans relâche pour consumer toujours, qui fait toutes choses et n'en maintient aucune, dont les lois sont inintelligibles, dont la cause n'est qu'elle-même, dont la fin n'est encore qu'elle-même!...
« Tout choix et toute prudence, tout art et tout effort, toute science et toute moralité sont anéantis par ce résultat de toute étude, par cette interprétation de la nature universelle, par ce dernier pas
de l'intelligence, cette unique vérité, tout est