NÉCESSAIRE
« Quand la passion de la vérité a conduit au doute universel, quand le doute a dévoilé les biens et stérilisé les désirs, le silence du cœur devrait du moins régner sur ces ruines éteintes : mais des cœurs mortels nul n'est plus déchiré que celui qui conçoit un monde heureux et n'éprouve qu'un monde déplorable, qui toujours incité ne peut rien chercher, et toujours consumé ne peut rien aimer; qui, refroidi par le néant des choses humaines, est arraché par une sensibilité invincible au calme de sa propre mort. Il s'attache
1. Sénancour. à la fin de sa vie, était devenu moins affirmalif, moins dogmatique, sur le néant de l'individualité. C'est plutôt le simple doute qu'il exprimait alors, en des jugements hypothétiques singulièrement bien formulés, et en partie fort justes : « Si un grand avenir suit la vie présente, ce qu'elle renferme de maux a peu d'importance; s'il en est ainsi, cette vie n'est rien; s'il en est autrement, nous ne sommes rien nous-mêmes. Cela est sans réplique et soutient la pensée jusqu'à un certain point; mais des consolations positives il n'y en a point. » Et encore : « Chacun de nous peut se dire : Si nous devons vivre apj-'es la vie présente, elle n'est rien; autrement nous ne sommes rien nous-mêmes. » Sénancour se peint, à cette époque (en 1837), comme dans le même état de cœur qu'il était autrefois : « découragé, parce que tout est vain ici, mal résigné parce que tout est incertain,... comme il y a quarante ans demandant à vivre, et comme il y a quarante ans demandant à mourir; espérant avoir formé ou saisi un grand ensemble de probabilités, mais ne voyant que du probable; songeant à des choses qu'on pourrait arranger sur la terre,
à la nature inanimée pour devenir indifférent comme elle, pour reposer dans sa paix impassible : il la Aoulait muette, mais il l'entend encore, j il la sent, il l'interprète tout entière et demande à chacun de ses accents une expression indicible pour des douleurs inénarrables. Il voit la terre agitée dans la vague qui se brise contre le roc, et la destinée humaine dans celle qui vient mourir sur la grève. »
Il serait aisé de montrer, en multipliant les citations, que le pessimisme raisonné, qui n'était pas moins théorique pour être ainsi pratique et
mais sentant que le siècle n'est pas venu, et supposant de plus que, quoi que l'on fasse, la somme des biens et des maux changera peu, les hommes ne pouvant s'entendre, excepté dans ce qui est routine ». Le dogmatisme nécessitaire de Sénancour était assez affaibli, pour qu'il regardât la prière comme admissible à la rigueur, si elle s'adressait à des intelligences intermédiaires, à des génies gardiens dont l'existence n'est pas impossible. « Précisément parce que l'abime entre Dieu et un mortel ne peut être franchi, notre avenir se conçoit comme perpétuel, si la mort ne nous éteint pas. si un mort est trand formable. » (Extraits de lettres de Sénancour à Mme A. Du pin, publiés par Sainte-Beuve dans Chateaubriand et son groupe, 14" leçon.)
Sainte-Beuve a cité, dans cet ouvrage, quelques-uns des morceaux des Rêveries de Sénancour que nous rapportons, plus un ou deux autres qui lui étaient recommandés par leui mérite littéraire. Mais sa répugnance bien connue à touchera la philosophie lui a l'ail laisser de côté ceux qui renferment des vu.'-, métaphysiques. Nous prenons les plus remarquables dans la deuxième édition (an X) des Rêveries sur la nature primitive de l'homme, p. 24 et 37.
vécu, a eu une origine propre en France, immédiatement après la Révolution et avant l'apparition du René des NatchezeX du Génie du Christianisme. Mais l'école littéraire qui a admiré et célébré ce René, type de l'ennui de la vie et du vague des passions1, n'a adopté et remis en honneur, de toute l'œuvre de Sénancour, que son seul Obermann, plus exclusivement poétique, moins entaché de métaphysique. Le René philosophe, plus sincère que le René catholique à qui Sainte-Beuve reproche, non sans raison, d'être devenu un glorieux et un poseur, vécut jusqu'en 1846. Il assista au défilé des doctrines et des littératures, vit la propagande des utopies de Saint-Simon et de Fourier, l'invasion de l'optimisme et de la philosophie de l'histoire de Hegel, les imitations françaises de Byron et de Gœthe, la naissance et le développement du romantisme, l'apothéose de la passion, les attaques contre le devoir et les lois sociales dans le roman et le théâtre ; et il put à la fin, si du